‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'importance de la MANDCHOURIE

Les immigrants. — Coréens et Japonais. — Comment la Russie s'est emparée de la Mandchourie. — « En temps de guerre, brûlez et détruisez. » —Changement d'attitude envers les indigènes. — Comment caresse la patte de l'Ours. — Les autruches de notre Foreign- Office. — On frappe à la porte fermée. — Les minea d'or et de charbon de la Mandchourie.

Nous ne réalisons pas volontiers en Angleterre l'importance de la Mandchourie sur un globe qui se surpeuple si rapidement.

La superficie de la Mandchourie atteint 900.000 kilomètres carrés, plus de cinq fois celle de l'Angleterre et deux fois celle du Japon. Trois

provinces de la Chine sont comprises dans ce territoire — du moins sont-elles encore ainsi dénommées, bien que pratiquement, et en fait, elles soient russes. La province méridionale, Feng-Tien, est la plus importante et a douze millions d'habitants. Moukden en est la capitale. C'est le pays ancestral de la dynastie mandchoue actuelle. Kesin, la province de l'Est, bornée par la Corée, a sept millions d'habitants ; et Hai-Lung- Kiang en a à peu près deux millions. Telle est l'estimation chinoise. Mais ces chiffres sont grossis par quatre autres éléments : les Ilusses, d'abord, avec le nombre croissant de leurs soi-disant gardiens du chemin de fer, leurs nombreux fonctionnaires du Transsibérien et autres, et les flots d'immigrants venus de la Russie. Ajoutons encore une quantité de Coréens qui passent les frontières pour s'établir dans la province de Kesin. Un estimé Uusse évalue ceux-ci au nombre de 100.000. Ils réussissent mieux en Mandchourie qu'en Corée ; ils n'ont plus à subir la tyrannie des petits fonctionnaires ni le système de corruption, qui est la plaie de la Corée. Mentionnons de plus l'incursion continue de trafiquants et de boutiquiers japonais, comme le prouvent les

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enseignes qui surmontent les boutiques dans les rues des principales villes. Il semble maintenant qu'il n*y ait pas un seul village d'une certaine importance dans toute l'Asie Orientale où on ne trouve l'inévitable photographe japonais. Les Japonais sont des trafiquants et boutiquiers très habiles et les Russes se plaignent beaucoup de leur concurrence.

Un quatrième élément, enfin, de l'accroissement de la population, c'est le nombre considérable des coolies que les Russes importent, de Chefou surtout, pour travailler au chemin de fer ou dans les différentes cités qu'ils bâtissent le long de la route.

Les gardiens du chemin de fer, ou gardes frontières, comme on les nomme maintenant, étaient au nombre de 50.000 lors de mon passage. Ils sont beaucoup plus, aujourd'hui. La distance entre les corps de garde, solidement bâtis et permanents, est de cinq kilomètres ; de six lieues en moyenne entre les stations de second ordre et de vingt-huit lieues entre les grandes stations. On encourage beaucoup les fonctionnaires, les immigrants, les soldats à amenerleurs familles ; on leur procure toutes les facilités possibles pour le loge-

ment et le reste. Ces casernes, ces demeures de fonctionnaires ont un caractère de stabilité, de solidité qui n'existe pas au même degré en Sibérie. En Mandchourie elles sont toutes en pierres et en briques ; en Sibérie, la plupart sont en bois. En mai 1900 commencèrent les troubles qui -aboutirent à la conquête militaire du pays par les Russes et à son occupation non moins militaire — laquelle se continue toujours depuis. Le 51 juillet, le Czar nomma le général Grodekor commandant en chef, et, sept jours après, les Chinois étaient vaincus à Blagoveshchensk. Cinq divisions entrèrent alors en Mandchourie, de différents côtés, et se dirigèrent sur Kharbine. Le général Sakharov longea le Sungari ; le général Linevitch partit de Port-Arthur, s'empara de Niou-Chouang, puis de Moukden et atteignit ainsi Kharbine, au Sud. Le général Kennenkampf prit d'assaut Aïgun, après une bataille qui dura près de neuf heures, et à la suite de laquelle les -soldats sibériens massacrèrent un très grand nombre d'habitants, brûlèrent la ville et se dirigèrent de là sur Tsitsikar. Le général Ghichagov, <qui commandait la division de l'Est, débarqua 4ians la baie de Possiet, marcha vers Ningut et

ne rencontra qu'une opposition insignifiante. Le général Orloff partit de l'ouest et, après avoir battu une armée de quatre mille Chinois environ, se dirigea sur Khailar qu'il prit assez difficilement le 30 juillet. 11 rencontra une forte résistance dans les monts Kilgan et continua ensuite sa route, en faisant marcher ses hommes pendant onze jours à raison de trente-deux kilomètres par jour, jusqu'à ce qu'il eût rejoint Kennenkampf à Tsitsikar, le 1®"" septembre.

La campagne fut courte^ vive et décisive et suivie d'une répression, fort sévère, de la part des Russes. L'idée du général en chef était de terrifier les habitants ; et ses généraux accomplirent ses ordres avec un véritable esprit de représailles.

Quand ils prenaient une ville et qu'ils avaient fait prisonniers de paisibles habitants, un certain nombre de ceux-ci, variant de un sur dix à un sur cent, étaient mis à mort. Nous ne connaîtrons probablement jamais la véritable histoire de cette campagne. Mais les quelques aperçus que nous en possédons donnent une idée de ces horreurs.

Madame Archibald Little, par exemple, écrit dans le Tîntes : « Quand Gribsky télégraphiait

de Blagoveshchensk pour demander ce qu'il devait faire, le gouverrxCur de Khabarouka télégraphiait cette réponse : « En temps de guerre brûlez et détruisez. » On prit simplement tous les Chinois et on les empila sur des navires qui ne pouvaient pas les porter. Lorsque les mères jetaient leurs enfants sur la rive en suppliant d'épargner au moins ces innocents, les Cosaques saisissaient les bébés au bout de leurs baïonnettes et les coupaient en morceaux... Sur la demande du gouverneur on photographia Aiguu telle que les Cosaques l'avaient laissée, complètement détruite ; seules les grandes et solides cheminées demeuraient debout. Sur une population de plusieurs milliers d'habitants, il n'en restait plus un seul. Ensuite, et par contraste, on exhiba des photographies de la ville chinoise de Sahaline, telle qu'elle était avant le massacre: on voyait la plus belle maison du plus riche marchand, tué depuis, les toits ondulés du joli temple, etc., etc. On photographia enfin — et le trait est plus frappant encore — le service religieux d'action de grâce qui eut lieu après le massacre. « Non pas à cause du massacre, disait le photographe, mais parce que la ville a cessé d'être Sahaline pour

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devenir un avant-poste rasso). La ville avait certainement cessé d'être Sabaline ! Les gens vous diront encore aujourd'hui comment la rivière fut obstruée par les cadavres des Chinois, habitants inoffensifs et paisibles que l'on y précipita sans crier gare. 11 est une autre photographie des ruines de ce qui fut Sahaline. Au premier plan, on voit un groupe de dames qui, de Blagoveshchensk, jouissent du spectacle. Derrière elles, on distingue des ruines qui fument encore.

La photographie du service religieux montre au centre une grande croix russe et un autel entouré de plusieurs popes.

Le général Gribsky est à la tête de son état-major, vis à vis les hauts dignitaires. Tous rendent solennellement grâce au Dieu Tout-Puissant de ce qu'il leur ait permis de détruire une ville de 5 à 6.000 habitants, à qui personne, parmi les assistants, ne pouvait reprocher d'avoir levé même un doigt contre les Russes, mais qui, au contraire, s'étaient jusqu'alors occupés de conduire leurs charrettes, de porter leurs fardeaux et de servir les clients dans leurs magasins et leurs maisons. Hommes, femmes, enfants, tous

avaient été livrés au carnage. A en juger, par les apparences, il dut en être de même pour tout établissement chinois sur la rive droite, ou rive chinoise, de l'Amour.

Le major général Orloff qui commandait les forces expéditionnaires de l'ouest en Mandchourie, fut, dit-on, réprimandé, parce qu'il aurait ajouté à tous les télégrammes qu'il adressait au quartier général : « Je supplie qu'on me permette d'épargner les habitants paisibles ».

On a essayé de rejeter la responsabilité des excès en Chine sur les régiments composés en grande partie de Cosaques Amursky. Tous ceux à qui j'en parlai m'ont dit : « Les Cosa(]ues n'aiment pas tuer, mais si l'un des leurs est tué, ils deviennent féroces, ou encore, s'ils en reçoivent l'ordre de leurs officiers, ils n'épargnent plus personne. » — « Mais leurs officiers leur disentils jamais de n'épargner personne ? » « Je ne dis pas que ce soit bien I » fut toute la réponse que j'obtins. « Je suis, cela va sans dire, ajoutait-on inévitablement, partisan de la conférence de la Haye », etc., etc.

L'idée russe semble n'apparaître que trop clairement : « Il faut, comme disent dans la conver-

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sation certains d'entre eux, frapper de terreur l'ennemi, dès le^début. C'est, après tout, dans cette longue chasse, le procédé le plus miséricordieux ». Rien n'a rebuté les Russes dans la poursuite de celte politique de « terrorisme » contre les chinois. La surface du pays porte la trace de ces terribles marches. Les Russes ont réussi à intimider complètement les habitants. Ayant atteint leur but, à l'aide de ces procédés barbares et cruels,, qu'ils employèrent sans faiblesse, ils changèrent aussitôt de politique. Ils traitent maintenant les Chinois avec une libéralité et une considération qui surprennent chacun et qu'on remarque surtout dans la conduite des officiers russes vis-àvis des mandarins et des fonctionnaires avec qui ils semblent être en excellents termes. Les simples soldats, eux-mêmes^ se laissent moins aller à tirer les nattes de cheveux et à distribuer des coups de poing qu'on ne l'eût espéré. Il est incontestable que Russes et Chinois s'entendent fort bien et ceux-là semblent savoir à merveille comment il faut prendre ceuK-ci ! Il y a plus de réel sentiment d'égalité démocratique entre les Russes et les Asiatiques que je n'en ai vu entre les Anglais ou les Américains et n'importe quel

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peuple appartenant à la race jaune. Les fonctionnaires anglais aux Indes, par exemple, ne sont jamais en aussi bons termes avec les Hindous de haut rang que les Russes ne le sont avec les Chinois. Les Anglais, avec plus ou moins de mépris, considèrent toujours les jaunes comme des nègres.

Je voyageais, il y a quelque temps, sur un c'aemin de fer japonais. Un membre de la légation britannique de Tokio vint à monter dans un wagon où se trouvaient trois gentilshommes japonais, appartenant à de très vieilles familles. Il les connaissait. Ils causèrent avec lui dans le plus pur anglais, deux d'entre eux ayant fait partie de la légation de Londres. Au bout d'un instant un monsieur et une dame, amis de mon anglais, montèrent dans le même compartiment. Ils avaient l'apparence de riches « Globe Trotters ». Lui, portait un costume à carreaux, une casquette de voyage, et des guêtres ; — il sentait le coton du Lancashire, ou la marine marchande de Liverpool. File, lorsqu'elle eut bien dévisagé les Japonais d'un air de dédain très marqué, émit la remarque suivante : « Je suis surprise qu'on permette aux naturels de voyager en pre-

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mière classe, ici ! » Son mari tomba d'accord avec elle et elle continua sur le même ton, à haute voix, malgré les tentatives désespérées du jeune diplomate anglais qui se sentait à la torture I

La Mandchourie étant entièrement pacifiée aujourd'hui, au point de vue militaire, une autre lutte s'engage, une lutte d'un genre tout difl'érent. C'est la lutte pour le commerce entre l'homme jaune et le Russe.

Comme petits commerçants, les Chinois sont difficiles à battre ; on les trouve maintenant jusqu'à Irkoutsk, et même au-delà, et dans les affaires conclues avec les aborigènes ils évincent les petits marchands russes. Les |marchands chinois poussent en avant les produits manufacturés anglais et américains qui viennent des ports chinois, inscrits dans le traité. Ce n'est que de celte façon indirecte que les marchandises anglaises atteignent la Mandchourie et de cette façon limitée que le marché leur est ouvert làbas. Actuellement, un anglais n'a pas le droit, sauf à Dalny, d'acheter un pouce de terrain, de bâtir une maison, d'ouvrir un magasin. Kharbine est la ville qui attire le plus les marchands, parce

que c'est un grand centre de distribution au milieu d'un pays riche, où la population prospère devient rapidement une clientèle importante. La valeur des lots à Kharbine monte avec une vitesse égale à celle des immeubles. On a bâti quatre moulins à cylindre qui, étant données une quantité illimitée de blé et une énorme demande de farine, réalisent d'immenses profits. L'un d'eux, bâti en 1900, au prix de 96.000 dollars américains, fit dès la première année un profit net de de 87.000 dollars.

Toutes les industries qui vivent des besoins d'une ville moderne, surgissent ici spontanément ; car il ne faut pas oublier que, même en ces régions éloignées, des villes se bâtissent et s'équipent de la façon la plus « xx® siècle » ; électricité, tramways, téléphones, etc., tout apparaît. Rien dans ces villes ne se rapproche de l'idée quel'on a généralement delà Sibérie.

Cependant, avec toutes ces demandes de machines, d'outils, de matériaux, d'articles manufacturés, dont la variété est infinie, et qu'on exige parfaits jusque dans leurs détails les plus compliqués, les manufacturiers anglais n'en restent pas moins exclus du marché.

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a Inutile aux Anglais d'essayer quoique ce soit », nous laisse-t-on entendre aussi clairement, aussi nettement que si ces mots étaient peints sur la porte de tous les bâtiments de Tadministration et de tous les bureaux de contracteurs.

Lorsque des offres, faites dans le but de se rendre bien compte de tout ce qui précède sont, après avoir passé par la voie hiérarcbique, parvenues à qui de droit, elles s'en reviennent avec une réponse invariable : « On est obligé de les refuser durant cette période temporaire d'occupation ». Peut-être y ajoute-t-on quelquefois l'expression vague d'une promesse indéfinie : « Quand le pays sera plus colonisé, les étrangers seront plus libéralement traités. »

La Russie ferme ainsi la porte de la Mandchourie, sauf à un ou deux endroits où, sous le couvert d'une soi-disant ouverture, elle bâtit un mur impénétrable. Si l'on cherche l'explication de celte politique et les motifs qui l'inspirent, on les trouve sans difficulté ! Les Russes, comparés aux plus habiles Européens ou Asiatiques, ne sont pas heureux en affaires. Petits commerçants ou boutiquiers, ils ne peuvent tenir tête aux Chinois ni aux Japonais. Ils

éprouvent plus de mécomptes encore dans les affaires plus importantes ou dans les manufactures où ils ont pour concurrents les Anglais, les Allemands, et les Américains. Les hommes d'Etat russes sont très au courant des faits et ils savent que la seule façon d'aider effectivement leurs compatriotes, lents, conservateurs et peu entreprenants, c'est d'évincer tousles autres et de leur laisser un champ libre de toute concurrence.

Le commerçant chinois fait sentir sa présence non seulement en Mandchourie mais dans toutes les principales villes de la Sibérie. Il a la bosse des affaires très développée ; il vend à meilleur marché et se contente d'un bénéfice inférieur à celui du Juif.

11 est évident, pour tous ceux qui prennent les faits pour ce qu'ils sont et ne se complaisent point à s'enfouir le cerveau dans le sable des phrases et des platitudes — comme semble le faire Lord Cranborne, — que les Russes ont annexé la Mandchourie. Ils y sont; ils y resteront, même au prix d'une guerre. Leur campagne diplomatique a été conduite avec une si admirable dextérité, cependant, que la conquête du pays ne leur

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coûtera pas une cartouche de plus que celles qu*ils ont dépensées sur le dos des Chinois enl900.

Au point où en sont les choses, il est fort probable qu'aucune puissance ne déclarera la guerre à propos de la Mandchourie. Le Japon lui-même attendra de nouvelles provocations avant que de s'embarquer dans une entreprise aussi herculéenne. La question pratique se pose ainsi : En supposant que les Puissances permettent à la Russie d'annexer ainsi le pays, vont-elles également tolérer que celle-ci ferme la porte de la Mandchourie au nez des marchands, commerçants et manufacturiers de tout le reste du globe ? C'est très certainement aujourd'hui le moment de demander que la porte soit ouverte. Les pays qui sont en plus étroite sympathie politique avec la Russie, tels que la France et l'Allemagne, par exemple, tout en acquiesçant complaisamment ou en étant indifférents à sa campagne d'aggrandissement en Extrême-Orient, ne s'opposeraient vraisemblablement pas, cependant, à recevoir la récompense commerciale, conséquence de l'ouverture de la Mandchourie au commerce étranger.

« Si nous ne faisons pas d'objections à ce que vous dépouilliez la Chine de ce marché, le moins

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que vous puissiez faire, en retour, est de nous permettre, à chacun de nous, d'y avoir notre e'talage pour la vente de nos marchandises. »

Voilà ce qui, en langage simple, devrait être intimé à la Russie.

Le moment de l'évacuation intégrale s'approche et nous verrons probablement se jouer la même farce et se produire la même évacuation qu'au printemps dernier.

Lord Cranborne, en réponse à une question qui lui fut posée à la Chambre des Communes, parla comme s'il croyait réellement à une évacuation future. Rien d'étonnant si cette réponse motiva un télégramme sarcastique du docteur Morrison, le distingué correspondant du Times à Pékin !

11 est stupéfiant qu'une assemblée comme la Chambre des Communes, dont les membres, en partie, sont des hommes d'affaires, puisse se contenter d'une réponse telle que celle de Lord Cranborne, qui fait penser à une lettre écrite par le secrétaire d'une compagnie apocryphe, pour satisfaire de vieux célibataires, commençant à devenir nerveux et à s'inquiéter de leurs capitaux !

On peut alléguer qu'il est maintenant trop tard pour demander à la Russie d'ouvrir les portes de la Mandchourie. On a laissé passer la meilleure opportunité, puisqu'il est aujourd'hui possible aux Russesd'imposer sur le chemin de fer un tarif préférentiel. Mais il sera certainement trop tard si on laisse passer la date de l'évacuation sans présenter une demande ferme et qui ne laisse pas de place pour un refus. Si les ressources agricoles du pays sont visibles, même pour le voyageur le plus indifférent, les ressources minières ne sont pas encore nettement établies. On a à peine fouillé, et superficiellement, en quelques endroits. Le terrain n'a jamais été complètement exploré. Cependant, le peu qui a été fait a suffi pour démontrer l'existence de mines de charbon considérables, d'immenses dépôts de houille, aussi bien que d'or, d'étain et d'argent. — Le peu qui a été fait a suffi pour indiquer que la Mandchourie était appelée à devenir, probablement, un des centres miniers les plus importants du monde.

Il reste en Sibérie d'immenses régions qui ne sont pas encore développées ; la Russie multiplie les efforts pour les peupler, en favorisant l'émigration européenne. Gomment ne pas voir dès

lors qu'elle sera évidemment tentée d'agir en Mandchourie comme le chien du jardinier (dans une grande proportion du moins), et ce, pendant cinquante ou cent années ?

Que les Puissances le tolèrent, voilà qui semble véritablement outrageant.

La porte qu'on vient de fermer peut encore se rouvrir si quelqu'un ose y frapper. Sinon, elle restera sûrement close pour toujours au commerce du reste du monde...

Parmi les distractions de mon voyage à travers la Mandchourie, je dois compter un excellent mégaphone qui appartenait à un des agents de la Compagnie des Wagons-lits. 'Il le faisait jouer un soir, dans le fumoir, et quand le train s'arrêtait, les indigènes, toujours pendus autour des stations, dans l'attente de l'express, se précipitaient pour entendre l'instrument. A la station de Sasue, nous eûmes un curieux auditoire. On voyait pêle-mêle des portefaix du chemin de fer, des soldats — ceux-ci, on en rencontrait à chaque arrêt — des emigrants descendus d'un train qui passait là la nuit, et de nombreux Buriats, couverts de vêtements graisseux, en peaux de moutons, dont la laine était à

rintérieur. Nous nous amusâmes à les voir regarder, bouche be'e, le mégaphone. Jamais ils n'avaient vu ni entendu rien de semblable !

Après avoir donné un morceau d'opéra qui dut leur paraître plutôt étrange, le mégaphone aborda une de ces superbes hymnes russes. L'instrument avait saisi jusqu'à l'écho de la cathédrale où l'hymne avait dû être chantée. Gomme les sons s'étendaient dans l'air calme de la nuit, tout d'abord un vieux paysan, puis d'autres et d'autres encore ôtèrent leurs bonnets de fourrure; les Buriats, au regard sauvage, suivirent ensuite cet exemple et toute la foule, tête nue, écouta en silence la prière qu'elle reconnaissait.

A en juger par leurs expressions, on pouvait facilement s'imaginer qu'ils soupçonnaient l'instrument d'être en connivence avec le diable !

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