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CHAPITRE XI

LE CHEMIN DE l'eMPIRE A TRAVERS LA MONGOLIE

La Banque russo-chinoise. — Habile diplomatie. — Une trouvaille, — Un vieux lama, russe. — La suzeraineté de la Chine repoussée. — Une nouvelle ligne. — Les inévitables gardes-frontières. — Une station fortifiée. — A trente milles de Pékin. — On hisse le drapeau I

Dans ses rapports avec la Mongolie, la Russie a suivi la même ligne de conduite qu'en Mandchourie. Les résultats sont en bonne voie d'être identiques. L'assimilation ou la conquête n'est que l'affaire d'un laps de temps assez court. Une diplomatie forte et habile, l'action du Transsibérien et des millions de roubles judicieusement dépensés par l'intermédiaire de la Banque russo-

chinoise — ont gagné ou vont gagner à la Russie ce vaste territoire.

11 est bon de connaître la position de la Mongolie. Le Transsibérien longe sa frontière au Nord, depuis les Monts Khingan jusqu''au lac Baikal, et il continue son chemin sans beaucoup s'en éloigner. La Mongolie est bornée à l'est par la Mandchourie et au sud par la grande muraille de la Chine, qui, à Kalgan, n*est qu'à soixante milles de Pékin. Sa population est, d'après les estimations les plus autorisées, de 2 millions d'âmes et sa superficie, de 1.300.000 milles carrés. Une partie considérable du pays comprend le désert de Gobifdoni beaucoup d'écrivains ont exagéré la stérilité,puisqu'ilpeut fournir et fournit en effet d'assez bons pâturages pour les chevaux et les chameaux. Bienquelepaysait été fort peu exploré, on connaît les ressources minières pour être considérables, et les Russes, en trois ans, ont non seulement payé leurs dépenses, mais tiré encore un assez joli bénéfice de la petite portion de mines d'or qu'ils ont exploitée.

L'histoire de l'invasion russe est des plus intéressantes. La première reconnaissance du pays fut faite par la Banque russo-chinoise qui fonda

une succursale à Urga, sous la direction de M. Grot. M. Grot servit jadis sous Sir Robert Hart dans les Douanes maritimes. C'était un homme d'une habileté, d'un tact, d'une initiative remarquables. A l'instar de M. Pokotiloff, à Pékin, M. Grot réunissait les qualités du ministre à celles de l'agent financier. Il ne demeura pas longtemps à Urga avant que de voir Tushet- Kau figurer parmi les clients de la Banque, et bientôt parmi ses plus gros débiteurs. M. Grot fut très vite au courant des richesses et de l'étendue des mines d'or qui avoisinaient Urga, et qui, du l'ait de la loi qui interdisait de fouiller les terrains pour en extraire de l'or ou d'autre métal précieux, ne s'étaient jamais développées. Les Khans de Mongolie étant sous la suzeraineté de l'Empereur de Chine, il était nécessaire d'obtenir la permission de celui-ci pour pouvoir exploiter les mines. On fit appel à l'intermédiaire du ministre russe à Pékin, et la permission fut éventuellement accordée à la Banque russo-chinoise. Le Khan s'y opposa cependant et insista pour le maintien des anciennes lois, malgré les arguments de M. Grot qui avait commandé des machines américaines et, de fait, les installait déjà. Dans

cette crise, il s'adressa au grand Lama et essaya de le persuader d'user de son influence auprès du Khan. Le vieux Bogdo-Gegen, très rusé, consentit à l'écouter et accepta avec une grâce charmante une douceur russe de 15.000 roubles. Mais l'argent une fois empoché, il se déclara carrément contre M. Grot. M. S. Hlshmarieff, consul de Russie, qui opérait de concert avec M. Grot, fit alors des démarches près du Haut- Commissaire de la Chine à Urga. Mais celui-ci n'avait pas reçu d'instructions de son gouvernement au sujet de la concession des mines d'or; il ne connaissait rien du litige ; bref, il se lava les mains de toute l'affaire. Très adroitement, le représentant russe insinua qu'en agissant de la sorte, le Haut-Commissaire paraissait abandonner, au nom de son souverain, tout droit de suzeraineté sur la Mongolie. Tushel-Khan ne manqua pas d'adopter avec empressement cette manière de voir, et dans le temps que l'agitation naissait à Urga, il convoqua la grande Ruriltai, ou haute assemblée — à peu près notre Chambre des Lords 1 Les séances furent mouvementées. Tin parti important voulait absolument la mobilisation de la milice pour chasser tous les

étrangers et assurer la complète inde'pendance du pays. Ce fut alors que M. Grot se révéla habile diplomate. Avec une énergie continue, il précipita les chances de la Russie. Il montra comment la Mongolie s'enrichissait par le développement commercial, attira l'attention sur la prospérité des Buriats, sous la loi russe, représenta tous les avantages que retirerait la Mongolie si elle autorisait la Banque à construire un embranchement du Transsibérien jusqu'à Kalgan, et, pardessus tout, fît valoir l'importance de l'amitié du Czar, consentant à prendre sur lui la protection du pays contre l'invasion et l'agression étrangères. Pour augmenter la force de ses paroles persuasives, M. Grot prodiguait les dons aux membres du Kurillai. Une judicieuse distribution de 1.000.000 de roubles, et plus, accomplit des merveilles chez ces malheureux gentilshommes appauvris. Gomme résultat, la fraction de la milice mongole qui avait été déjà mobilisée fut licenciée ; le Khan et ses compatriotes se placèrent sous la protection du Czar. Aussitôt on vit arriver à Urga quatre escadrons de Cosaques Burials. Ils étaient bouddhistes et parlaient la même langue que les indigènes, qui les accueillirent

avec cordialité. L'astucieux M. Grot s'empressa^ ensuite, de fortifier la Banque, le consulat russe et de protéger ostensiblement la ville contre toute agression du suzerain, mis désormais de côté. En réalité, c'était remettre Urga au pouvoir absolu de la Russie. Les travaux pour le lavage de l'or furent alors activés avec une énergie nouvelle et commencèrent immédiatement adonner des résultats magnifiques ; on arrivait à trouver jusqu'à € 30.000 d'or dans l'espace d'un mois.

Quelques mois après, la rumeur du soulèvement des Boxers atteignit Urga. Rien ne pouvait arriver plus à point pour servir les Russes qui ne manquèrent pas de grossir encore l'événement. Des Cosaques furent expédiés dans le Sud ; on augmenta la garnison d'Urga, et, cette fois, on fit venir de l'infanterie et trois batteries d'artillerie. Pour les recevoir, on bâtit des casernes et des magasins fortifiés tels quon en voit au long de la voie ferrée qui traverse la Mandchourie. Le procédé de la peur des Boxers n'est pas le seul point de similitude entre la campagne de la Mongolie et celle de la Mandchourie. Les Hunhuses, bandes de maraudeurs et de voleurs, dont

les Russes nous rabattent les oreilles en Mandchourie, et qui sont l'excuse vivante que l'on donne pour justifier la prodigieuse activité militaire, ont aussi leur contre-partie dans les Tsakhars, tribu qui fut accusée de piller les caravanes de thé. Il va sans dire qu'il fallut envoyer des Cosaques pour les punir. Ces Cosaques, redresseurs des méfaits des Tsakhars, et ceux qui survinrent à la suite de la peur des Boxers peuvent être regardés comme des tirailleurs d'avantgarde sur la route dont s'empara plus tard le chemin de fer. Ils s'avancèrent jusqu'au passage de Sewan-tze où ils bâtirent un fort et des casernes fortifiées. Fortifications qui commandent la voie descendant à Kalgan et la route de Pékin ; car la vieille muraille de la Chine n'oppose plus d'obstacles réels aux progrès des troupes modernes. On ne saurait trop insister sur l'importance de ce passage qui conduit les Russes à 112 kilomètres de Pékin et oîi ils peuvent à loisir, à l'insu des Chinois et du monde entier, rassembler et masser des troupes, quand ils le voudront.

Certaines personnes, en Chine, et non les moins bien informées, croient qu'il existe un traité se-

cret entre l'Impératrice douairière et la Russie, et en vertu duquel celle-ci doit se tenir prête à défendre, le cas échéant, la dynastie Mandchoue. De même que la Russie a pénétré en MongoHe où le Czar a pris Tushet-Khan sous sa protection — de même aussi le Czar, dit-on, est prêt à défendre l'Impératrice douairière contre les révolutionnaires qui voudraient attaquer la dynastie régnante. La Chine étant remplie de conspirateurs de ce genre, l'occasion peut se présenter d'un jour à l'autre. Au moyen du récent chemin de fer de la Mongolie, les Russes ne sont qu'à deux jours de distance de la capitale chinoise, qu'ils se verraient, à leur grande douleur, inévitablement forcés d'occuper pour la défense de la dynastie ! De là, la Russie pourrait étendre aisément son égide prolectrice sur les provinces du Nord de l'Empire.

La conduite des officiers et soldats russes en Mongolie fut, reconnaissons-le, admirable. Ils s'attirèrent ainsi la bienveillance des habitants et réussirent à se faire considérer comme les véritables défenseurs du pays. Ils purent, en décembre 1900, donner une fête à Urga pour célébrer et proclamer l'heureuse extension de la

protection et de l'amitié da Gzar. Le général Matsieffski, gouverneur du Trans-Baikalien, vint d'Irkoutsk pour représenter Sa Majesté Impérial e. Il y eut un grand banquet, et l'Etendard du Czar fut déployé avec la pompe et le cérémonial que les Russes apportent à tous leurs actes.

Le gouverneur prononça au banquet un discours significatif. Il déclara possible, comme résultat de la nouvelle entente ou alliance, de songer à aggrandir la frontière méridionale de la Mongolie.

Le fait de hisser leur drapeau a, pour lesRusses> une portée considérable, due surtout aux paroles mémorables de Nicolas I", passées à l'état de proverbe, et qui guident leurs diplomates et leurs soldats. L'amiral Nevelskoï poursuivait, alors, sa marche vers l'est, jusque sur le territoire de l'Amour, qu'il annexait. Le Conseil impérial répudia cet acte et demanda le rappel de l'amiraL Mais Nicolas P' répondit : « Quand le drapeau russe a été arboré, on ne le descend plus ». Ce principe, proclamé en 1846, pour les provinces de l'Amour, sera maintenu aujourd'hui en Mongolie.

En décembre 1900, les Russes commencèrent

les travaux du chemin de fer de Kalgan et les terminèrent en sept mois. Le terrain n'offrait pas de difficultés : la preuve en est dans la grande voiture à traction, ou automobile dont les arpenteurs purent se servir durant tout le parcours. La vieille route des caravanes partait de la Chine et traversait en son entier le désert Gobi. On fit passer le chemin de fer plus loin, dans l'est ; il borde le pied des monls Kilgan, où les collines couvertes d'ombrages se perdent dans la plaine. Il n'y eut nul besoin de tunnel ni de grands ponts. De même qu'en Sibérie et en Mandchourie, une ligne provisoire fut d'abord construite. A leur temps perdu, les Russes pourront l'empierrer et la transformer en route permanente. Les travaux furent dirigés par un des ingénieurs du Mandchourien, M.Bocharov. La voie a la même largeur que celle du Mandchourien et si la ligne de Kalgan à Pékin — dont la construction a été arrêtée par le gouvernement anglais — avait été faite, la distance eut été raccourcie de près de 1.500 kilomètres, entre TEurope et Pékin, de 8.700 kilomètres entre Pékin et Saint-Pétersiourg.

Elle se détache de la ligne principale à 1 1 2 kilo-

mètres environ de Khailar et court derextrémité sud à l'est du Lac Buir Nar. Sa direction est alors sud-ouest et non sud-est comme l'indiquent de nombreuses cartes.

La construction fut commencée en décembre 1901 et poursuivie avec l'extraordinaire vigueur qui caractérise les Russes en Extrême-Orient. Des ouvriers et des artisans russes furent envoyés de l'Est Chinois et duTrans-Baikalien; des caravanes traversèrent Kiakhta pour apporter 20.000.000 de roubles. Depuis le début des travaux, on observe à leur endroit le plus grand secret. Pour une raison ou pour une autre, les étrangers se virent interdire le pays, de sorte qu'il est impossible, même maintenant, alors que la ligne provisoire est finie, d'obtenir des renseignements à son sujet.

Inutile d'ajouter que cette ligne, tout comme celle de la Mandchourie, aura besoin de « gardesfrontières ». Il faudra construire aussi des casernes fortifiées, d'immenses magasins pour les munitions, que les premiers voyageurs autorisés à se servir du chemin de fer, verront en pleine voie d'achèvement.

Jusqu'à ce jour, les Russes n'ont contrarié en

rien les indigènes — exception faite en ce qui regarde les chemins, les voies de communication «t le développement des mines d'or. Ils ont agi avec un tact si parfait que ne se manifeste encore aucune animosité entre les « protecteurs » et les «protégés ». Ceux-ci ont eu l'heureuse surprise — nouvelle pour eux — de se voir offrir de nombreux emplois bien rémunérés et d'assister à Tavalanche de sommes énormes, dépensées sur leur territoire.

Cette campagne pacifique, en Mongolie, conduite avec le plus grand calme, doit faire tressauter de joie les Russes. Les profits des mines d'or ont payé tous leurs travaux; leur pavillon a été déployé et leur chemin de fer construit sans protestation ni opposition de la part des Puissances.

Les voici en bonne voie d'annexer un pays qui a quatre fois l'étendue de la Mandchourie et qui comprend 2.000.000 d'habitants seulement.

A ces considérations, ajoutez encore la formidable augmentation de la population russe depuis 200 ans; l'assurance de? la voir continuer dans les mêmes proportions ; le calcul facile, qui

établit que vers 1950, il y aura 135.000.000 de Russes de plus sur la surface du globe qu'au dernier recensement de 1897, — et vous constaterez l'importance de cette augmentation de ter ritoire colonisable !

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