‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 22 sur 39 · LE LAC BAIKAL · texte numérisé non relu

LE LAC BAIKAL

Une interruption qui a son intérêt. — La traversée en traîneaux. — La demeure du Dieu de la guerre. — Les phoques. — Comment s'est formé le lac. — La traversée en été. — La route future. — Funérailles sibériennes. — Le brise-glace. — Le reflet des montagnes. — L'Angara frangé de neiges. — L'express impérial. — Un autre lieu de repos.

La traversée du Lac Baïkal constitue la grande interruption du long voyage qui va du Pacifique à Moscou. Je doute que la nouvelle ligne — à laquelle on travaille dès maintenant et qui doit faire disparaître cette promenade en bateau — ajoute au plaisir du voyageur.

En hiver, le trajet se fait en traîneau et dure

sept heures, avec un arrêt au milieu du lac, où l'on a installé une salle d'attente et un buffet. Le lac Baikal, que les Russes nomment la « mer Sainte », est le plus grand réservoir d'eau douce du vieux monde. Dans le monde entier il n'en est que quatre plus considérables : trois en Amérique et un en Afrique.

La superficie du lac Baikal est de 34.000 kilomètres carrés ; sa profondeur, dans la partie Sud-Est, atteint 4.000 pieds. La rive sur laquelle doit être construit le chemin de fer présente les plus sérieuses difficultés, des hauteurs escarpées, des profondes crevasses qui nécessitent une grande quantité de tunnels et de ponts. Le prix total de la ligne est estimé à vingt-cinq millions de roubles, à peu près quatre-vingts roubles par verste.

Après avoir parcouru une telle étendue de plaines unies et monotones, on apprécie davantage le contraste des montagnes qui entourent le lac Baikal. Bien qu'elles ne dépassent pas 6.000 pieds d'altitude, les amoncellements de neige, dont elles sont couvertes durant la plus grande partie de Tannée, donnent, là surtout où elles s'élèvent en ligne droite au-dessus du niveau du

lac, l'impression d'une hauteur prodigieuse. Le lac, parsemé d'îles et d'îlots, est spécialement vénéré par les aborigènes. Les prêtres lamas et les Buriats Shamanistes vont dans l'Ile d'Olkhan ofifrir des sacrifices au mauvais esprit Begdoozi. Les Mongoliens la considèrent comme l'emplacement du camp fortifié de leur plus ancien héros, Ghingiz-Khan. Lorsque déborde le Sungari, on voit fréquemment des bandes de Buriats aller eu pèlerinage à un cap, consacré au Dieu Blanc de la Guerre, pour y offrir des sacrifices.

Le lac est probablement d'origine volcanique. On est d'avis qu'il a été formé de l'effondrement qui suit les violents tremblements de terre. De légères secousses sismiques sont fréquentes aujourd'hui.

A l'est du lac, on trouve une curieuse cire marine qui produit une flamme en brûlant,, et contient beaucoup de paraffine, d'excellente qualité. Celte extrémité du lac possède aussi quelques sources de liquide huileux, ressemblant assez à du naphte. Bien que le district n'ait pas encore été exploité, de nombreuses indications tendent à faire croire à la présence du pétrole. Par suite probablement du vent, qui ne cesse de

souffler, le lac Baikal ne commence à geler qu'en novembre. 11 se forme alors rapidement une croûte de glaces qui atteint parfois de neuf à dix pieds. La rupture des glaces se produit vers le mois d'avriletest accompagnée d'une série d'explosions suivies d'un roulement comparable à celui de l'orage dans le lointain.

Il se forme de larges crevasses par où l*eau monte sur la glace et gèle de nouveau, mais superficiellement.

On trouve beaucoup de poissons dans ce lac, où vivent aussi des phoques, à qui les Buriats font la chasse quand la glace s'entr'ouvre. Ils se confectionnent des pardessus avec les peaux, ou bien en font un excellent commerce avec les marchands russes.

Ces phoques (Phoca annealata) sont de la même famille que ceux qu'on rencontre sur les côtes de l'océan Arctique. On en voit dans la mer Caspienne, ce qui confirmerait également la théorie <l*une grande dépression générale de l'Asie septentrionale, au cours des dernières époques géologiques. On prétend qu'on a trouvé jadis des phoques dans la mer Aral; en tout cas, ils ont disparu maintenant.

Les eaux du lac Baikal renferment encore une immense quantité de saumons dont la pêche fait vivre un grand nombre d'indigènes.

Aucune raison ne s'oppose à ce que des établissements de conserves réussissent aussi bien ici que dans la Colombie britannique.

La surface du lac est à 1 .561 pieds au-dessus du niveau de la mer et le fond atteint, au sud-ouest, 2.6i4 pieds au-dessous.

Comme je regardais par la portière, vers six heures du matin, je vis que nous côtoyions les rives du lac Baikal qui s'étendait, glacé et couvert de neige. Nous arrivâmes à Myssovaia à huit heures et nous dûmes attendre pendant près de quatre heures l'arrivée d'un des trois trains de marchandises que le steamer devait transporter.

Je profitai de ces quelques heures pour voir la ville — c'est-à-dire peu de chose. Une église en bois s'élevait à côté de la gare. On entendait un carillon très doux ; des branches de palmiers jonchaient le sentier. Tout à coup apparut une procession funèbre.

Le cercueil fut transporté dans l'église et lé service commença. Il dura deux heures. Les

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hommes étaient à droite vis-à-vis les femmes qui, pour la plupart, avaient la tête recouverte d'un châle. Avant d'entrer, ils achetaient tous des cierges qu'ils tinrent allumés pendant la cérémonie. Près de la porte étaient rangés les mendiants les plus pittoresques que j*aie vus, — des patriarches à la harbe et aux cheveux en fleuve et qui s'appuyaient sur des béquilles. Le chant, sans accompagnement musical, était réellement très beau, dans son impressionnante simplicité. Le début de chaque verset était saccadé ; la fin, au contraire, était lente et traînante. Je n'avais jamais encore, en Russie, entendu ce chant très particulier.

11 était midi quand le steamer, un brise-glace, partit de Myssovaia. Il avait à son bord trois trains. Notre express,, lui, s'arrêta sur le quai, à quelques mètres du navire.

Au départ, la glace avait près de deux pieds d'épaisseur et rien n'était plus pittoresque que le spectacle des énormes blocs, refoulés ousubmergés par notre steamer. Ce brise-glaces, le Baikal, fut construit par la maison Armstrong, en Angleterre, et expédié en Russie tout démonté. Les pièces furent rassemblées par des ouvriers russes, sous

la surveillance d'un ingénieur anglais. Par suite de Tescarpement des rives et de la fre'quence des iempôtes, le travail fut très difficile et subit de longs retards. Le steamer possède trois engins à triple expansion, de la force de 3.750 chevaux. Il a un déplacement de 4.200 tonnes. II mesure 290 pieds de long sur 20 de large. Un détail très particulier : un des engins est placé à l'avant du navire et fait mouvoir séparément une hélice qui se trouve à la proue. Cette hélice, outre qu'elle casse la glace, aspire encore Teau du dessous et permet au steamer de monter sur la couche gelée qu'il brise de tout son poids. Chacune des hélices a quatre branches.

L'aspect du steamer ressemble assez à celui de l'un des grand « ferry boats » de New-York, avec son pont-promenoir, très élevé, et son lest-réservoir, placé sur double fond et contenant plus de 500 tonnes d'eau. Une ceinture d'acier, de 0,025, recouverte encore d'une ceinture de bois, de 0,05, entoure la coque, là où celle-ci entre en contact avec la glace. Le navire peut casser une épaisseur de 1",30, mais pas plus. Avec ses deux débarcadères et ses deux bassins, il a coûté six millions de roubles.

Le temps était absolument calme et dans l'eau des fentes ou des étangs entre les banquises, les sommets neigeux des montagnes se reflétaient comme dans un miroir.

Jusqu'à la mi-avril, on traverse le lac en traîneaux. Aussi puissant que soit le Baikal, il r a pas réalisé les espérances de son inventeur qui le croyait susceptible de faire la traversée durant tout l'hiver.

A mesure que le bateau avançait, la glace devenait moins épaisse et bientôt nous voguâmes dans une eau claire et libre. Pas une ride à la surface ; l'effet des montagnes pourpres et brunes, couronnées de neiges, se reflétant sur l'eau, était magnifique. L'air était très froid, mais vif et sec ; il aiguisa notre appétit pour le lunch excellent qui nous fut servi à bord. Avant dixhuit mois, cette traversée aura vécu : la voie ferrée qui contourne le lac sera inaugurée.

Le trajet dura exactement quatre heures. Fréquemment il dure plus longtemps. Peu de jours auparavant, une grosse tempête avait eu lieu. La mer, très agitée, balançait fortement le steamer et la glace clamait sinistrement. A chaque mouvement du navire, beaucoup de pas-

sagers russes, me raconta-t-on, se signaient avec une rapidité que la peur accélérait.

Le lac Baikal est en effet très sujet aux tempêtes et ses eaux peuvent être aussi mauvaises que celles de la Manche, entre Calais et Douvres.

Lestement, nos bagages furent transportés sur le train qui nous attendait. Bien qu'il fut assez confortable, il ne supportait pas la comparaison avec l'Express de la Compagnie de l'Est-Chinois qui nous avait amenés au lac Baikal. Le luxe de <îelui-ci nous avait rendus difficiles! Les voitures étaient plus basses ; les portières très petites ; le matériel semblait vieilli et avait connu de meilleurs jours. Le wagon-restaurant possédait l'attraction douteuse d'un piano horriblement faux et d'une bibliothèque de livres russes. La nourriture, par contre, était bonne et peu coûteuse, si j'en juge par le repas que je me fis servir en me rendant à Irkoutsk.

On me donna une portion délicieuse d'esturgeons (le lac Baikal est célèbre pour ses esturgeons), des côtelettes, fort bonnes, et une bouteille de bière, le tout moyennant un rouble, et soixante-dix kopecks. Les portions étaient très suffisantes pour deux personnes.

Le train côtoya la rive Est de l'Angara, large cours d*eau, semé d'îles, sur lesquelles, en maints endroits, la neige n^était pas encore fondue et s'étalait par plaques épaisses.

Il était près de sept heures quand le train pénétra dans la gare d'Irkoutsk.

L'aspect de la ville me frappa, comme je l'apercevais, en approchant de la station, par delà les flots larges du fleuve.

Au-dessus des maisons montaient les tours, les clochers et les coupoles. Les énormes bâtiments en briques et en pierre de Tadministralion, les vastes hôpitaux, quelques respectables manufactures donnaient l'impression d'une ville beaucoup plus importante qu'on ne se fut attendu à en trouver en pleine Sibérie.

Ici, j'abandonnai mon train pourquelquesjours, qui furent, dansmon voyage, uneaimableinterruption. Je ne voulais pas manquer l'occasion d'avoir un aperçu de la vie sibérienne ; et je recommande vivement à tous ceux qui ont quelque temps à leur disposition, de suivre mon exemple. Un employé de l'Hôtel de la Métropole, où je devais descendre, m'attendait à la gare. Quelques minutes après, nous traversions la rivière sur le grand

pont à pontons. Le fleuve, bien que très large, n'en est pas moins très rapide, et la curieuse construction en bois doit être soutenue par vingt pontons. Une vraie foule sur ce pont I Des Tartares, au visage plat, montés sur des chevaux au long poil, et conduisant des troupeaux de bestiaux; des droskis et des charrettes de formes et de dimensions variées; sur le trottoir, de beaux et vigoureux paysans — les femmes et lesjeunes filles portant des châles noués autour de la tête et les hommes, pour la plupart, couverts de bonnets de fourrures.

La ville est bâtie sur un terrain en pente douce; l'Angara et l'Ushakovka l'entourent en partie. L'Hôtel de la Métropole est fort convenable. Son restaurant assez bon est très fréquenté par les offi- €iers et les fonctionnaires russes. On sert d'excellentes portions de poissons, de viande et de soupe avecune libéralité'qui convient auxappétitsrusses. Un dîner de quatre plats ne coûte pas plus d'un rouble. Je m'avisai unjourde demander une bouteille de stout. — « Du stout anglais?» demanda le garçon. Et sur ma réponse affirmative on m'apporta le dit stout. J'en découvris plus tard le prix : trois roubles (sept francs cinquante) I! Mon

étoile me préserva de demander une bouteille de Bass — qui me fut revenue à trois roubles et cinquante kopecks! Il A noter que l'hôtel n'a pas de cheminées. On le chauffe au moyen de petites fournaises pratiquées dans la maçonnerie des murs et donnant sur les corridors. Ces fournaises et les doubles portes et fenêtres doivent rendre l'hôtel très confortable durant les gros froids du long hiver.

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