IRKOUTSK
Une série de surprises. — Les magasins et les théâtres. — Les innombrables institutions d'Irkoutsk. — 1.750.000.000 de francs en or. —Achat illicite de l'or. — Comment prie la Sainte-Russie. — Le meurtre au nœud-coulant. — Une visite aux Prisons. — L'avenir de la ville.
Une série de surprises attend le visiteur à Irkoutsk, — Irkoutsk, si différent de l'idée qu'on peut avoir d'une ville située à 6436 kilomètres de Moscou !
Après Tomsk, c'est la plus grande ville de TAsie septentrionale. Elle a 35.000 habitants. Mais avec ses belles églises, ses superbes monuments publics, ses rues larges, ses squares spacieux, elle paraît beaucoup plus vaste qu''elle
ne Test en réalité. Elle date de 1652, lorsque le fils d'Ivan Pakhobor s'établit dans un retranchement entouré de fossés, puissamment fortifié et reçut le tribut de fourrures payé par les Buriats. En 1803, la Sibérie tout entière fut placée sous l'administration d'un gouverneur général qui fixa sa résidence à Irkoutsk. Ses successeurs contribuèrent beaucoup à Textension russe vers l'Est. Ce fut, par exemple, le comte Mouraviev- Anioursky qui annexa la région de l'Amour et le comte Ignatieff qui, par l'énergie et l'habileté qu'il déploya pour hâter la construction du Transsibérien, aida d'autant, sinon directement, aux progrès de la conquête.
Irkoutsk, comme la plupart des villes de la Sibérie, est aujourd'hui tout prêt à recevoir un surcroît de population. Qu'on en juge plutôt par rénumération de ses monuments : deux vastes cathédrales, Notre-Dame de Kazan et l'Epiphanie, 29 églises orthodoxes, 14 églises paroissiales, 13 chapelles privées attachées aux plus grandes maisons ; 45 établissements scolaires, 15 institutions dites de charité et un nombre considérable de clubs scientifiques et mondains, et d'associations diverses, etc., etc.
ET MANDCHOURIfi 205
Le théâtre, superbe édifice en pierre, a coûté 300.000 roubles; les souscriptions des habitants suffirent presque à le payer. Le musée, très beau, contient une collection très complète et qui donne une idée assez juste du mode d'existence des différentes tribus aborigènes. Je le visitai, par hasard, un dimanche, dans l'après-midi. Je trouvai la salle de conférences remplie d'enfants qui écoutaient un cours élémentaire de botanique accompagné d'une leçon de choses — en l'espèce, des fleurs du district.
La rue principale traverse toute la ville ; elle est bordée de superbes magasins, contenant les marchandises les plus variées et les mieux assorties, allant de la photographie, en passant par les machines américaines, jusqu'aux confiseries. Mais toujours, la même absence de produits anglais, alors que partout se manifeste la présence de produits américains.
Ce fait, nous l'avons vu se répéter invariablement en Mandchourie. Nous le retrouvons en Sibérie.
Je rencontrai plusieurs représentants de Compagnies américaines qui faisaient des afifaires d'or. Us ont été les premiers sur les lieux ; ils se sont
emparé des marchés. U sera d'autant plus difficile aux autres manufacturiers de les évincer.
Le phonographe a toutes les faveurs des Russes; on en voit en vente dans toutes les villes russes et depuis la Mandchourie jusqu'à Moscou, de grands appareils remplacent l'orchestre dans les principaux restaurants.
Irkoutsk, étant un des centres de l'industrie des mines d'or, possède un des trois laboratoires de l'Etat, établis dans l'Empire. Les deux autres se trouvent à Ekaterinburg, dans le district de l'Oural, et à Tomsk.
Depuis son inauguration, en 1870, celui d'Irkoutsk a reçu en or une valeur de 1 70.000.000 (un milliard sept cent cinquante millions de francs). Tout l'or trouvé en Sibérie doit être vendu au gouveruement. Telle est du moins la loi. Mais il se fait un trafic important et illicite de l'or qui fleurit bien plus encore que l'industrie J. D. B., trafic illicite des diamants dans l'Afrique du sud.
On rencontre beaucoup de Chinois à Irkoutsk. Bon nombre d'entre eux qui s'adonnent ostensiblement au commerce des fourrures, réalisent de fait leurs bénéfices en achetant de la poudre d'or qu'ils exportent en Chine. L'or, en Sibérie, est
en grande partie alluvial; on l'apporte en poussière au laboratoire où il est examiné, pesé et fondu. Bien que, dès maintenant, la Russie produise plus de 10 0/0 de l'or total du monde entier, il ne faut pas oublier qu'une grande partie de cet or, en ce qui concerne la Sibérie, est simplement retiré du lit des rivières où l'alluvion a été entraîné. Il faut se souvenir que les filons principaux des montagnes ne sont qu'à peine ou pas du tout exploités.
Depuis quelques années, le rendement de certains des meilleurs endroits a été plutôt en déclinant. Ce résultat est dû à l'épuisement des dépôts d' alluvion. Mais, à côté, il faut mentionner les magnifiques découvertes faites en Mongolie et exclusivement exploitées aujourd'hui par les Russes, et les quelques trouvailles — fort importantes — faites récemment dans le nord et l'est de la Sibérie. Une des graves difficultés que rencontrent les compagnies minières c'est l'insuffisance et l'incompétence de la main-d'œuvre.
Il n'y a pas déjà assez d'ouvriers ordinaires. Que dire alors des ouvriers capables de manœuvrer les machines? Ils sont pour ainsi dire introuvables. Du monde ! du monde ! voilà ce
que réclame à grands cris tout le pays. 11 semble que ces cris aient été enfin entendus: le chemin de fer va fournir le moyen de se rendre à leurs appels. Il y a peu de manufactures à Irkoutsk. Les tanneries paraissent être l'industrie principale ; joignez-y une demi-douzaine de fabricants de fourrures, quelques fabricants de suif, cinq distilleries et autant de brasseries, dont Tune, allemande, fabrique de l'excellente bière de laager. Le commerce du thé est plus considérable ; les droits perçus à la douane forment une moyenne de 10.000.000 de roubles par an.
Etant arrivé à Irkoutsk le samedi soir, je me rendis le lendemain à la cathédrale pour entendre le service dont les cloches carillonnaient l'appel. La cathédrale est située près du fleuve, sur la rive où a été érigée une arche commemorative à l'endroit où le czar actuel descendit lors de sa visite. Les pas du czar sont ainsi marqués dans plusieurs places de la Sibérie. L'aigle bicéphale qui surmonte le monument se dessinait avec pureté sur le firmament limpide où le soleil se dérobait derrière le monastère de l'Ascension, l'un des plus riches de la Sibérie. La chaleur fulgurait
dans Tair, au-dessus des rives poussiéreuses, et la surface miroitante du fleuve calme, qui coulait silencieusement, paraissait délicieuse dans sa fraîcheur. A cette heure du jour, l'espace libre qui entoure la cathédrale évoquait plutôt le Mexique que la Sibérie. Aux derniers sons mélodieux des cloches, je me dirigeai vers l'église. Une foule, éparpillée en groupes, suivait la même direction.
Je me trouvai avoir devant moi un général russe aux épaules larges, portant l'inévitable pardessus gris. Beaucoup de femmes et d'enfants dans l'assistance, et, à la porte, des mendiants pittoresques et patriarcaux...!
Après la chaleur du dehors, la température fraîche du temple était exquise. Les murs étaient massifs, énormes. Le Saint des Saints voilé par une superbe draperie, les grandes images dorées, les prêtres vêtus de violet, les nombreux cierges allumés, le parfum aromatique de l'encens dans l'atmosphère presque sépulcrale, tout formait un contraste frappant avec l'extérieur. Un prêtre chantait lentement, d'une voix profonde et forte qui retentissait comme les cordes d'une contrebasse. Quand il eut fini, il ferma un gros livre