SW' CORÉE, CHINE
placé sur un pupitre devant lui et baisa la couverture, en or ouvragé. Alors un chœur invisible de plusieurs voix soupira harmonieusement, sur difiérents tons, un <i Amen » dont les murs renvoyaient l'écho. Il y eut quelques minutes de silence. Les assistants, debout, s'inclinèrent et se signèrent. Puis le chœur entonna, doucement et en modulations à peine accentuées, une hj-mne d'un rythme merveilleux ; chaque phrase commençait avec une ardente impétuosité et se terminait dans une plainte qui semblait appeler la compassion divine sur l'humble supplication. On eut dit la voix suppliante d'un enfant, mais multipliée.
L'harmonie de ce quatuor était de toute beauté. Le chœur se composait exclusivement d'hommes dont l'un avait une admirable voix de ténor. L'effet était extraordinaire, de ces voix profondes, retentissant sous ces voûtes remplies d'échos. On avait peine à croire à l'absence d'accompagnement ; il n'y avait pourtant ni orgue, ni harmonium. Je crus n'avoir jamais rien entendu de si beau. Peut-être étais-je influencé par les longs mois où je n'avais plus entendu de musique.
Mais, après tout, quel instrument égale la voix humaine ?
Mon voisin, le vieux général russe, se joignait de temps à autre au chœur pour entonner les répons.
Il n'y avait pas de siège, sauf le long du mur. Tous les assistants étaient debout ou à genoux. Personne n'avait de livres de prière. Mais on se signait et s'inclinait souvent. Les femmes et les enfants touchaient fréquemment la terre de leur front, dans leurs profondes révérences. L'assistance était remarquablement pieuse et il y avait quelque chose dans toute la scène qui donnait toute leur signification à ces mots bien connus : « La Sainte Russie ».
En un certain sens, Irkoutsk est un des pires endroits de la Sibérie. C'est un centre qui attire une grande quantité de ces troupes de vagabonds criminels qui parcourent la région, vivant de rapines et de banditisme, capables de commettre à peu près tous les crimes. Le nombre annuel des meurtres à Irkoutsk est tout simplement ahurissant. Les forces de police sont tout à fait insuffisantes pour surveiller la population flottante de brigands dont la ville est perpétuellement infestée.
En conséquence, il n'est pas prudent de se promener dans les rues, la nuit, et je n'ai jamais va de ville aussi déserte, dès qu'il fait noir. Cette lugubre solitude, à la nuit tombante, n'est plus troublée que par les gardiens de la paix qui se promènent au milieu de la chaussée en faisant claquer une sorte de « cric-crac m, un peu comme en agissent avec les gongs leurs confrères des cités chinoises. Deux meurtres avaient été commis dans une rue, quelques jours avant mon arrivée. L'étranglement est un des modes les plus souvent employés : l'assaillant s'approchant à pas de loups derrière sa victime l'étrangle au moyen d'un nœud coulant.
On abandonne maintenant le système de déportation qui a produit les méfaits des hors4a-loi. Ceux-ci, en effet, trop paresseux pour entreprendre quelque travail deviennent, lorsqu'ils ne sont plus surveillés, un véritable fléau pour les habitants paisibles. Ce sont principalement ceux qui ont été condamnés par les Mirs, ou communes, au bannissement: des ivrognes, des paresseux incorrigibles, dont les villages se sont débarrassés, comme trop encombrants. On a retiré aux Mirs le pouvoir de condamner à l'exil et les
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criminels exilés sont tous dirigés, sur Sakhaline, Ainsi Irkoutsk ne verra plus chaque année s'amener un contingent de criminels.
Je pus visiter la prison qui contenait un millier de condamnés. Une haute palissade de troncs d'arbres pointus l'entoure. Le bâtiment carré est blanchi à la chaux ; de nombreuses petites maisons en bois lui sont annexées; ce sont les ateliers et la buanderie. L'enceinte renferme aussi un hôpital.
Le gouvernement ne fit aucune difficulté pour me permettre de visiter la prison.
Je vis un certain nombre de prisonniers qui devaient se rendre sous peu à Sakhaline. Ils avaient la moitié de la tête rasée et occupaient des cellules beaucoup plus claires, aérées et confortables que celles de la prison de Sing-Sing à New-York.
Tous les prisonniers portaient un pantalon de feutre gris et une blouse sur une chemise de flanelle. Beaucoup attendaient leurs procès. Ils partageaient de grandes pièces, avec les condamnés, et avaient pour couchette des planches inclinées semblables à celles des trains d'émigrants. Ils étaient tous aussi bien logés, aussi bien vêtus
que la plupart des paysans russes, et^ d'après ce que je pus voir, aussi bien nourris. Parmi la variété de types et de figures, j'en distinguai de véritablement scélérates et repoussantes. Quelquesunes avaient une expression vague, presque idiote. C'étaient bien là des a propres à rien » chassés de leurs villages, ou des ivrognes invétérés, subissant une abstinence forcée. A en juger par les apparences, on ne peut s'empêcher de féliciter le pays de s'en être débarrassé. Et, d'autre part, on est tenté de se demander si l'abolition de la peine capitale, en Russie, fut un bien réel.
Lors de ma visite, la prison ne contenait pas de condamnés politiques.
Certes, ce doit être une terrible punition pour tout homme appartenant à une classe quelconque au-dessus delà plus basse, d'avoir à vivre en contact permanent avec ces misérables individus. Ceux-ci semblaient être en bons termes avec le geôlier-chef, véritable géant aux épaules larges, à la barbe fluviale. Certains même riaient et plaisantaient avec lui quand, sur ma demande, il leur demandait la cause de leur incarcération et leur histoire.
Je dois l'avouer : je remportai de ma visile une favorable impression.
Pour juger les prisons de la Sibérie, il ne faut en effet jamais oublier le genre de vie, peu raffinée, des détenus avant leur condamnation. Nombre de privations, décrites avec abondance par les écrivains russes, ne sont pas plus pénibles que celles auxquelles les condamnés ont été habitués toute leur vie.
Avec les lois récentes sur Texil, les prisons d'Irkoutsk sont appelées à demeurer stationnaires : le nombre de ses détenus ira en diminuant.
Au contraire, la ville, elle-même, augmentera et, dans un avenir prochain, située comme elle l'est entre le chemin de fer et le fleuve, sera en pleine voie de prospérité.