‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 25 sur 39 · MES COMPAGNONS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

MES COMPAGNONS DE VOYAGE

Les indigènes Mandchous, Yakouts, Buriats, Mongols. — Le Shamanisme. — Les voyageurs militaires. — Les globe-trotters. — Le Professeur. — La terrible histoire d'uQ missionnaire et d'une saucisse russe.

Si vous voulez voir, en cours do route, les habitants des territoires que vous traversez, ne vous écartez pas trop de la voix ferrée : aux stations, ils sont là qui se rassemblent pour voir passer l'express avec une curiosité morose et peu démonstrative. On rencontre d'abord des Chinois, des Mandchous, des Yakouts, des Toungous, des Buriats et des Mongols. Ces derniers sont les survivar.ts de la grande race mon-

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gole qui couvrait jadis presque toutes les vastes possessions de la Russie en Asie et s'étendait encore au-delà.

On trouve des branches de cette race dans le Sud-Est, jusque dans l'Ile de Foimose et dans le Nord-Ouest jusque dans la Laponie et la Finlande. Les Mongols du Nord ou Mongols-Tartares, que l'on voit sur la route, ont les épaules larges, le visage plat et imberbe, les pommettes saillantes, les cheveux noirs comme le jais et les yeux petits et obliques, ils sont ordinairement courts et trapus.

Le Mongol est léthargique et lent. Bien que ses instincts guerriers ne soient pas tout à fait disparus, on le prendrait difficilement pour le représentant de la race qui fut autrefois la terreur de l'univers. On me montra deux Yakouts dont l'aspect ne difl'érait guère de celui des Mongols.

Cette tribu habite la vallée de la Lena et les rives de ses affluents jusqu'à l'Océan Arctique.

Les Yakouts, au nombre de 200.000 environ, sont de laborieux cultivateurs qui luttent avec énergie contre la rigueur du climat. En été, ils vivent sous des tentes coniques, en écorce de

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bouleau et, en hiver, dans des huttes de troues d'arbres où des carreaux de glace remplacent les vitres de nos fenêtres. Ils constituent une exception parmi la plupart de ces tribus du Nord, en ce sens que leur nombre s'accroît. Ils s'accommodent fort bien de la civilisation russe et envoient leurs enfants aux écoles. De nom, ils sont orthodoxes ; en fait, ils pratiquent la religion du Shamanisme. Cette religion, qui pre'vaut dans tout le Nord du Continent, enseigne l'existence d'un Etre Suprême qui gouverne Tanivers par l'intermédiaire d'innombrables divinités secondaires dont les fidèles doivent s'attirer les bonnes grâces au moyen de différents rites, sacrifices et charmes magiques. L'idée qu'ils se font de la vie future est des plus sombres et leur inspire la crainte et l'horreur de la mort.

Au contraire des Yakouts, les Toungous, hardis chasseurs, détestent les Russes, refusent de travailler sous leurs ordres, méprisent l'agriculture, passent leur temps à chasser le renne et d'autres animaux, et gagnent leur vie dans le commerce des fourrures.

Leur nombre décroît avec rapidité, grâce aux fréquentes maladies contagieuses, une des

pénalilés que leur inflige, à eux et aux nations barbares, le contact des nations civilisées. Aux stations qui avoisinent le lac Baikal et aux alentours d'Irkoutsk, on voit un grand nombre de Buriats. Ceux-ci sont originaires de la ^longolie ; au xiii® siècle, ils furent chassés vers le Nord de la Sibérie par Gengis Khan et s'étendirent sur le territoire qui forme actuellement la province d'Irkoutsk. Les Burials firent une vigoureuse opposition à l'invasion russe, au XVI® siècle et pendant trente-deux ans réussirent à entraver sa marche. Issus d'une race guerrière et nomade, ils ne songèrent à l'agriculture qu'à la fin du xviii* siècle. Mais on les compte aujourd'hui parmi les meilleurs fermiers de la Sibérie. Leurs récoltes sont abondantes ; et ils arrosent leur sol fertile de manière à rendre jaloux les Chinois. Les Russes ont levé parmi eux un régiment de Cosaques.

Dernièrement ils ont envoyé quelques Cosaques Buriats dans la Mongolie

Leur langue est celle des habitants. Ils fraternisent avec eux et sont ainsi d'une grande utilité pour la Russie dans la poursuite de ses plans •d'assimilation pacifique.

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La plupart des voyageurs qu'on rencontre dans les trains sont en uniforme, bien que tous ne soient pas militaires. Le personnel du génie da Transsibérien porte en relief sur le collet deux pics en croix et une pelle. Je dois reconnaître que les militaires russes sont des compagnons de voyage particulièrement agréables. Les officiers de haut grade, eux-mêmes, ont une délicieuse franchise. Ils parlent ouvertement de la situation politique et de la perspective d'une guerre possible avec le Japon. « Le ciel est haut et le Czar est loin. » C'est là un dicton russe dont on aperçoit fréquemment et en beaucoup de cas la signification. La force motrice qui active les événements dans l'Est vient de loin. Les plus hautesautorités ne crient pas l'origine des événements -, ils exécutent purement et simplement des ordres,, comme s'ils obéissaient à une loi naturelle, et paraissent se sentir libres par suite de commenter et de critiquer les effets dont la cause ne les concerne en rien. Officiers et fonctionnaires, tous sont d'un grand secours pour le visiteur étranger ; ils lui facilitent sa tâche et le metteut à même de tout voir dans le pays. Les voyageurs, incontestablement, sont surveillés parla police secrète.

Mais cet espionnage est pratiqué avec la plas grande discrétion. Il n'en existe pas moins pourtant, et en pleine Sibérie, j'ai pu m'en apercevoir moi-même quand un haut fonctionnaire russe qui ne connaissait pas l'anglais me parla d'un de mes livres : « La Gruerre des Civilisations », où j'avais apprécié fort durement la conduite des troupes russes en Chine. Par qui mon interlocuteur avait-il été informé de ce fait, sinon par la police russe?

Le traitement des officiers russes qui partent de la Sibérie^ avec un congé, est bien différent de celui de nos pauvres compatriotes aux Indes. Ces derniers n'ont aucune réduction sur le prix exorbitant que leur demande la compagnie P. et 0. — et ce, malgré les subsides importants qu'elle reçoit du gouvernement ])ritannique pour le service de la Aîalle. Beaucoup d'officiers anglais, revenant de Chine, prennent maintenant le Transsibérien comme le chemin de beaucoup le plus économique et le plus court. Il semble extraordinaire qu'au moment où j'écris ces lignes, il n'y ait pas encore d'arrangements faits pour l'expédition du courrier anglais de la Chine par le Transsibérien.

Les « globe-trotters» commencent déjà à faire leur apparition sur cette route. Ou voit même parfois le type de la vieille fille anglaise, avec sa face qui semble toujours battue par le vent d'Est, ses cheveux gris, bordés d'une nuance plus foncée, sa coiffure de sailor, et sa pèlerine indispensable, quel que soit le temps ; la vieille fille qui renifle la nourriiure avec un air de défiance et veille à en avoir pour son argent — lequel elle extrait, bien à contre-cœur, d'un sac suspendu à son cou par un cordon. Des dames, moins bien « aménagées », pourraient, je l'assure, voyager cependant en toute sécurité et confort, sur tout le parcours.

Parmi les gens plus ou moins curieux, appartenant à toutes les nationalités et aux plus diverses professions, que j'ai rencontrés pendant mon voyage, — sans oublier un magnifique prêtre russe et sa jeune famille, — je dois accorder la première place à un individu désigné par ses compagnons de voyage comme « le Professeur ». Son aspect était impressionnant et ne manquait jamais d'attirer l'attention spéciale des Russes quand nous nous arrêtions aux station?, ou de provoquer la stupéfaction la plus

profonde chez les indigènes de la Sibérie. Le Professeur venait, je crois, de Burmah.

Il était plutôt d'une taille au-dessus de la moyenne et excessivement maigre, mince ef anguleux. Son costume était surtout remarquable par un casque gigantesque qui ne le quittait jamais.

Sur une première paire de besicles ordinaires^ il en portait une autre, énorme, de lunettes vertes. Son visage prenait ainsi une expression de férocité diabolique semblable à celle des chauffeurs^ lorsqu'ils portent un masque, dans une course d'automobiles.

Son costume, très lâche, était en soie brune ; et le pantalon s'arrêtait à trois centimètres environ au-dessus des bottines, qui étaient jaunes. Parfois il modifiait cet accoutrement et faisait alors son apparition en tenue de « golf», avec une veste rouge et des bas qui accentuaient l'absence complète des mollets. Parmi ses nombreux bagages, on voyait des bâtons de golf, des lignes pour pêcher, et un fusil. Il ne connaissait pas le russe. Mais il étudiait consciencieusement un Vocabulaire et ne manquait jamais une occasion de « pratiquer i le russe avec les habitants.

Rien n'était plus cocasse que de le voir^ masqué d'énormes lunettes, tenant son livre à la main comme on braque un pistolet, lancer une phrase toute faite à un indigène ahuri. Il possédait des théories hygiéniques au sujet de l'air et de Texercice. Il eut désiré qu'on laissât toujours ouvertes les fenêtres de son compartiment. Mais ua vieil officier russe, corpulent et irascible, qui partageait le compartiment du professeur et se couchait tout habillé, n'entendait pas de cette oreille ; les fenêtres demeuraient closes. Aussi, dès que l'officier sortait, le Professeur ouvrait la portière et, monté sur un siège, secouait aux quatre vents cardinaux un mouchoir mouillé, afin de changer ^flir, disait-il. Il n'était pas moins affamé d'exercice. Chaque jour il réussissait à faire ses deux kilomètres, en descendant aux stations et en courant sur le quai jusqu'au départ du train, devant les indigènes mystifiés qui l'observaient avec gravité et étonnement.

Les Russes, je l'ai déjà dit, sont de charmants compagnons de voyage, d'une inépuisable complaisance. Ils sont très forts sur les poignées de main. Soir et matin ils en offrent une tournée générale. On ne peut s'empêcher de plaindre

ces jeunes officiers, joyeux et aimables, qui se rendent avec leurs régiments en Sibérie; ils sont condamnés à un bien triste exil.

Le pays est très giboyeux, à tel point que l'on finit par se rassasier d'une cliasse devenue trop monotone par surabondance. Ajoutez à ce dratoback, la disette des dames de leur rang, et vous vous demanderez ce que, peuvent bien faire ces jeunes gens pour s'amuser ? Que leur reste-til, sinon... l'alcool I Et, de fait, ils peuvetit hoire et ils boivent bière, vin, vodka, champagne, Champagne beaucoup plus sucré que nous ne l'aimons en Amérique et en Angleterre. Tout y passe! Le Russe-moyen doit ingurgiter quotidiennement une énorme quantité de hquide ; c'est presque une fonction obligatoire. Mais ce liquide, la plupart du temps, consiste en thé, sans lait, très sucré et mêlé à du jus de citron. C'est là un breuvage que le voyageur étranger ne tarde pas à priser fort.

Parmi nos compagnons de vo3^age excentriques, nous avions encore l'Homme aux poissons. C'était un savant qui collectionnait des poissons sibériens pour une université américaine. Aux stations, dès l'aube, il visitait les marchés aux

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poissons et il rapportait toujours de nombreux spécimens. 11 n'achetait que les plus étranges, au grand étonnement des marchands qui lui offraient en vain des poissons mangeables.

Il emportait dans son compartiment ses précieuses acquisitions qu'il fourrait dans des boîtes, avec une préparation ad hoc. Devant cette disparition, les domestiques restaient stupéfaits. Je leur expliquai que l'Homme aux poissons appartenait à une Iribu américaine qui vivait de poissons crus. Sur quoi ils s^empressèrent de se signer avec onction.

Ceci me rappelle Thisloire de notre missionnaire et d'une saucisse.

Le premier était un jeune clergyman anglican, aux manières douces et timides, et qui avait les épaules en bouteilles et les cheveux couleur de paille. Un beau jour le Professeur lui voulut démontrer comme quoi la saucisse russe était une nourriture saine et constituait un régime de premier ordre. Finalement, à une station, il conduisit le clergyman à l'un de ces étalages où les emigrants ont l'habitude de s'approvisionner. Avec le secours du précieux Vocabulaire, mes deux bonshommes firent leur emplette, et le missionnaire

revint avecune des plus formidables saucisses que j'aie jamais vues.

Tout se passa fort bien et j'avais complètement oublié l'incident quand je me rendis, le soir, à mon compartiment pour me coucher. La température était très chaude et l'atmosphère lourde. Une odeur extraordinaire me prit à la gorge. J'en attribuai la cause à l'engin qui brûlait du pétrole.

Mais, ayant fermé ma fenêtre, je m^'apergus que l'odeur persistait, plus forte encore. Etendu sur mon lit, je me creusais la cervelle pour en découvrir la raison quand les boîtes de l'Homme aux poissons me revinrent à l'esprit ; sans aucun doute, elles devaient a faire eau ». J'allai trouver l'Homme aux poissons. Il me rassura sur le sort de ses boites qu'il avait mises aux bagages. Chemin faisant, je rencontrai le Professenr qui se promenait dans le couloir, en un costume élégant... et léger. Je lui demandai si le gros officier russe était déjà couché. U me répondit avec humeur : « Plût au ciel qu'il fût couché I Non, il est encore au fumoir où il boit de la bière I Ce qui va le faire ronfler plus que jamais I » Je laissai l'infortuné Professeur et comme j'attei-

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gaais l'autre extrémité du couloir, l'odeur s'accentua de plus en plus et m'arrêta, pour ainsi dire, à la porte du Missionnaire. Je frappai et une voix faible et creuse me répondit : « Entrez, je vous en prie ». Le clergyman, en chemise et pantalon de flanelle, était assis sur son lit. Ses tjlonds cheveux traînaient épars sur ses épaules, pêle-mêle avec le rabat ecclésiastique. 11 se tenait le menton d'une main ; l'autre pendait misérablement, et sur le plancher traînait la manchette en celluloïde. Vis-à-vis, sur un siège, gisait la saucisse. Je songeai à Cromwell contemplant le corps de Charles l^'.

Le déplorable clergyman me pria de fermer la porte. Puis il me confia le trouble où le mettait la désagréable odeur qui émanait de la saucisse.

— «Pourquoi ne la jetez-vous pas? » allais je suggérer. Mais par un sentiment de délicatesse, je me tus. Peut-être la saucisse avait-elle coûté un trop gros capital pour que le clergyman se crut permis de l'abandonner. Il me confia qu'il l'avait d'abord pendue derrière la portière. Mais alors s'étaient réunis tous les chiens des environs (notre train s'était arrêté) qui s'étaient mis à

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hurler devant l'inalilité de leurs efforts pour atteindre l'alléchant appât. Il avait aussi essayé d''ensevelir la saucisse sous son matelas. Yaine tentative ! Nous tînmes conseil. Je pensai à une sorte de boUe vitrée qui recouvrait quelque appareil électrique au bout du couloir. Je persuadai au clergyman d'y aller déposer le corps du délit. Il revint, fort soulagé. Mais à peine m'avaitil exprimé sa gratitude que soudainement toutes les lumières électriques s'éteignirent dans la voiture. Je me précipitai vers la boîte vitrée et fus assez heureux pour en ramener l'incroyable saucisse avant l'arrivée du chef du train. Nouveau conseil. Cette fois, et en désespoir de cause, j'allai chercher l'écrin en fer-blanc de ma machine à écrire. Hélas ! la saucisse était trop longue pour y entrer 1 Enfin, après l'avoir coupée en deux, nous arrivâmes à la caser. Le succès couronna pleinement nos eflorts. Mais un singulier relent de saucisse russe est demeuré adhérent à ma machine à écrire, et je m'imagine avoir vu depuis les éditeurs renifler avec défiance les manuscrits que je leur soumettais 1 I

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