‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 30 sur 39 · CHAPITRE XVIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÎ

LA RÉFORME DU SYSTÈME d'eXIL

Le nombre des exilés. — Les Polonais. — Les nihilistes. — Coadamnalions démocratiques. — La puissance des Mirs. — Les exilés instruits et leurs travaux. — Les explorations de Tschkanobsky. — Le fiasco de la colonisation par les criminels. — Les réformes. — L'édit impérial de 1900. — Sa portée. — Les effets de l'abolition de la peine capitale en Sibérie. — Un trai | de prisonniers.

Il n'est pas de question sibérienne plu§ mal connue à Tétranger que le système d'exil tel qu'il est compris aujourd'hui. On a, a priori, dressé devant notre esprit un lugubre et aiïreiix tableau d'horreurs. Mais lorsque le voyageur cherche à voir par lui-même, lorsqu'il essaie d'obtenir des

informations définitives et qu'il visite les prisons — où il n'éprouve, en réalité, aucune difficulté pour être admis — il arrive à une conclusion toute différente de celle qui s'impose après la lecture des œuvres de Tolstoï, de lîésurrection, par exemple.

Jusqu'au début du siècle dernier, on ne tenait pas un compte rigoureux du nombre des exilés et déportés en Sibérie. Nous savons cependant que le système date de l'époque qui suivit la conquête du pays par Yermak et qu'en 1503 on déporta dans le gouvernement de Tobolsk les assassins du czarewitch Dimitri, avec la cloche d'Uglich qui avait donné le signal du meurtre. Dans les premières années du xix' siècle, un grand nombre de Polonais furent déportés en Sibérie; de même après les Révolutions de 1831 et 1863 ; Alexandre II en fit exiler 50.000. Le mouvement nihiliste, qui aboutit au meurtre de ce czar, fut l'occasion d'un grand nombre de déportations, bien qu'on n'eût relevé aucune charge précise contre les exilés. Mais on les soupçonnait de nihilisme. De 1807 à 1899, 864.549 personnes furent exilées en Sibérie (en comprenant les maris, les femmes et les familles qui accompagnaient volontairement les

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proscrits ; ceux-ci étaient au nombre de 236.000). En 1898, il y avait en Sibérie 298.574 déportés, dont la moitié avaient été exilés pour des fautes punies par le Gode pénal et l'autre moitié bannis par l'action des communes russes. Il est curieux de voir sous un gouvernement autocrate quel pouvoir exerce cette institution démocratique, les mirs ou communes. Les mirs ont le droit, sous certaines conditions définies parla loi, de refuser d'admettre dans leur communauté les hommes ou les femmes que la Cour de Justice a condamnés à un châtiment quelconque. Ils ont le droit d'ostraciser ou d'expulser n'importe lequel de leurs membres. La plus grande partie de ces expulsés sont des alcooliques invétérés, dont l'amour pour le vodka a fait des paresseux indécrottables, des mendiants ou de simples fainéants qui se refusent à accomplir leur part de travail dans la commune. Les sentences doivent être prononcées à l'unanimité des voix. Si l'on considère que les paysans russes sont, règle gérale, des bonnes natures bien" paisibles, on est plutôt surpris du nombre des individus envoyés en exil par ces tribunaux villageois. Il est facile de comprendre que ces bandes de vagabonds

inutiles et peu intéressants doivent être une plaie terrible pour les districts où ils sont dirige's. M. Soloœan, directeur en chef de l'Administra lion pénitentiaire en Russie, dit que du nombre des transportés en Sibérie « le tiers, 100.000 hommes environ, échappe à tout contrôle. La police ne connaît pas leur lieu de résidence. Ils volent sur les grand chemins et dans les villages ; ils mendient et extorquent de l'argent par tous les moyens possibles. En été, ils bivouaquent à la belle étoile et se cachent dans les forêts de la Sibérie ; en hiver, ils se dirigent vers les villes et emploient toutes les me'lhodes pour se procurer un logement dans les prisons locales d.

A l'instar des colons anglais, les colons pai- ^bles et laborieux de Sibérie protestèrent contre l'exportation de ces criminels et vagabonds et se refusèrent à être leurs victimes. De même qu'en Angleterre, en réponse aux observations des colons, la loi fut rapportée en Russie. D'autre part, lôs exilés politiques ont beaucoup contribué à ramélioration etàla colonisation de la Sibérie. Généralement, il leur était laissé toute liberté de choisir leur genre d'existence en exil et de vivre avec leurs femmes et leur famille suivant leurs

moyens. L'opinion populaire a, je crois, exagéré le nombre des prisonniers politiques aussi bien que l'état pénible de leur condition. Sauf pendant certaines périodes comme celles des révolutions polonaises et des troubles nihilistes, le nombre annueldesexiléspolitiquesn'apasdépasséle chiffre de 60 à 70. Beaucoup des renseignements scienti^ fiques que nous possédons sur la Sibérie sont dus aux travaux et aux recherches des exilés politiques les plus cultivés. Ce sont eux qui étu^dièrent l'histoire, les mœurs et les coutumes des races indigènes telles que les Yakouts, les Buriats et les Chukches, et ces travaux ont été fort appréciés par les savants Russes. Nous leur devons encore des observations météorologiques soignea-sèment enregistrées ainsi que des contributionsimportantes à l'étude de la géologie du pays» Tschkanobsky, un condamné politique, déporté en Sibérie en 1863, fut chargé par la Société géologique Impériale d'aller faire des études dans la province de Yakoutsk. Avec des fonds fournis par la dite société, il dirigea une expédition dans la région alors inconnue, comprise entre l'Yenisseï et la Lena. A ?on retour, en 1816, il obtint sa grâce et revint à Saint-Pétersbourg

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porteur d'une grande quantité d'objets découverts par lui et qu'il arrangea et classifia pour le musée de la Société. Bien des exilés politiques ont des situations du gouvernement Sibérien et occupent des postes de confiance importants. Certaines parmi les plus belles résidences du pays ont été construites pour de riches exilés. Ainsi la splendide demeure occupée actuellement à Irkoutsk par le gouverneur de la Sibérie occidentale fut achetée par l'Etat à un exilé. A tout bien considérer cependant, la colonisation par les criminels ou les condamnés politiques n'a pas réussi. Une grande partie des déportés n'avait aucun goût ni aucune capacité pour l'industrie ; il y avait aussi trop d'hommes non mariés et ceux qui par hasard étaient disposés à s'établir et à cultiver la terre, étaient expédiés dans des localités très mal choisies. Souvent aussi, les pauvres diables étaient dans un état abject de dénuement et mal préparés au travail par les longues étapes du voyage et l'influence déprimante de la prison. La mortalité fut considérable et plusieurs milliers de ces malheureux passèrent sur le pays sans laisser plus de traces que la neige d'un hiver à l'autre. 11 est agréable de

penser qu'un changement eiïeclif et radical de ce déplorable système est maintenant en voie d'exécution. Le 25 juin 1900, l'Empereur signa un édit donnant un corps aux réformes dont le directeur des prisons expose les principales lignes de la façon suivante : « Les crimes et délits qui, d'après le Gode pénal en vigueur, sont passibles de la déportation sous ses différentes formes, seront désormais punis d'un emprisonnement de deux ans ou de la détention d'un an à six ans dans une maison de correction.

(( Les articles du Code pénal infligeant la déportation pour les crimes politiques et les actes criminels commis contre les institutions de l'Eglise orthodoxe seront maintenus, mais la Sibérie ne sera pas le seul endroit destiné à la déportation.

« Les vagabonds refusant de prouver leur identité, et qui sont pour la plupart des prisonniers évadés, seront, après avoir passé quatre ans dans une maison de correction, transférés à l'île de Sakhalin.

{( Le droit des communes rurales et bourgeoises de refuser la réadmission aux membres qui ont déjà subi une peine les privant de la liberté, est supprimé.

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« Les communes rurales seules conserveront le droit de livrer aux autorités tels de leurs membres qui constitueraient un danger pour la sécurité publique. Le lieu de leur résidence sera fixé par l'administration, mais ils pourront le quitter avec le consentement de la police locale à la condition de ne pas revenir dans la province d'où ils ont été expulsés. Après quatre ans de bonne conduite, ils pourront demander au ministre de l'Intérieur d'abroger cette restriction.

«La déportation sera limitée aux criminels politiques et religieux dont le nombre ne dépasse pas une moyenne annuelle de cent individus et aux vagabonds non identifiés dont la moyenne est de 430 par année. »

Le conseil de l'Empire, en soumettant à Sa Majesté l'Empereur le projet de loi pour la suppression de la déportation, s'est exprimé en ces termes : « Le Moyen Age a légué trois choses à la Russie : la torture, le knout et la déportation. Le xviii* siècle a aboli la torture, le xix* le knout, et le premier jour du xx° siècle sera le dernier d'un système pénal basé sur la déportation. »

D'après ce qui précède, on saisit aussitôt l'importance et la portée de cette mesure. Le droit de

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condamnera l'exil, que posse'dait pratiquement le Mir, est aboli ; c'est, d'un seul trait, réduire de moitié le nombre des exilés.

11 ne faut pas oublier que la peine capitale est abolie en Russie depuis 1753, sauf pour les crimes politiques. De plus, les scélérats, considérais par la majorité des nations civilisées comme ne méritant pas la vie, n'étaient condamnés, tout récemment encore, qu'à vingt an& de travaux forcés. Une loi permet maintenant de les condamner à perpétuité, mais elle n'est jamais appliquée. Jusqu'ici, on ne peut vraiment pas dire que les pénalités russes soient bien sévères 1 Je crois plutôt le contraire. Le docteur Wright écrit à ce sujet : «Des 2.114 prisonniers, du district de Kara, en 1870, 793 étaient des meurtriers, 409 des voleurs avec voies de fait, 38 des incendiaires, 46 des faux-monnayeurs, 22 s'étaient rendus coupables de viol, tandis que 677 étaient inscrits comme vagabonds, 86 étaient coupables d'actes d'indiscipline et de détournements dans le service public, et 73 avaient commis différents crimes. Sur 378 prisonniers expédiés dans la vallée de l'Amour, parmi les hommes 155 étaient des meurtriers, 39 des vo-

lenrs de grand chemin, 17 des voleurs, 9 des voleurs avec voies de fait, 4 des incendiaires, 3 des faussaires, 3 des séducteurs et 3 des incestueux. Parmi les femmes, 28 avaient tué leur mari, 6 leurs enfants illégitimes, 17 d^s personnes qui leur étaient étrangères, 7 étaient des incendiaires, et 1 une voleuse de grand chemin. ))

Tels sont les individus dont la condition dans les cachots sibériens et la misère qu'ils y subissent ont fait écrire tant de stupidités sentimentales !

Cependant, les faits plaident mieux que des volumes en faveur de l'état actuel des choses ; quand on voit surtout ces vagabonds, qui subsistent de vols et ne reculent devant aucun crime, commettre aux approches de l'hiver un délitquelconquequileur donne entrée danslespri^ sons du gouvernement. Les condamnés politiques et ceux qui se sont rendus coupables de crimes contre les lois et les institutions de l'Eglise orthodoxe sont encore passibles de la déportation. Mais ce châtiment n'est pas nécessairement applicable. Comme je l'ai dit déjà, beaucoup de ces prisonniers appartenant aux classes supérieures ne se sont pas trouvés trop mal du régime, n'ont pas mené une vie trop désagréable et

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n'ont pas complètement perdu leur temps en Sibérie.

Le pays, qui progresse si rapidement, est appelé à devenir un agréable lieu de résidence. La plus terrible souffrance, le voyage par étapes, en compagnie d'une foule nauséabonde, a disparu depuis l'achèvement du Transsibérien.

Dans tout mon voyage je n'ai rencontré qu'un train de prisonniers ; les wagons en sont bien meilleurs que ceux des emigrants. Ce train se rendait à Sakhalin. Par les barreaux des fenêtres on apercevait des figures pensives, graves ou maussades et parfois des visages enjoués de petits marmots. A l'une de ces fenêtres je vis deux beaux jeunes gens aux yeux noirs qui avaient l'air d'être des condamnés politiques, des étudiants probablement. A une autre j'aperçus une vilaine figure de vieillard portant une barbe en désordre.

Je vis aussi un jeune homme dont les traits eussent pu servir de modèle à un peintre pour une lêtede Christ. Son nez était délicat, son regard pénétrant et triste illuminait un front calme. Il semblait sensible à l'attention des passants et sa main couvrait à demi sa tète. Je re-

verrai toujours dans mon souvenir cette belle et pensive figure appuyée sur une main blanche aux veines bleues. J'aurais aimé connaître son histoire.

Bien que de nombreuses années soient nécessaires pour que le pays se remette d'avoir servi si longtemps de lieu de débarras pour les criminels, on doit considérer la réforme actuelle comme une admirable mesure, d'une importance égale à celle qui abolit le servage, et THistoire se souviendra de l'homme qui aura fait disparaître le fléau qui assombrissait le pays où il a fait passer son Chemin de l'Empire.

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