A TRAVERS LE BASSIN DE L OBI
Krasnoyarsk et son avenir possible. — La navigation sur les fleuves de la Sibérie. — Urmans et la ceinture de tundra. — Où le Monde a froid. — Les explorateurs. — Un voyage de noce arctique. — Une tragédie. — Le steppe de Baraba. - Les plus grandes naines de charbon qui soient au monde. — Les Cosaques des steppes. — Une vallée du Mil septentrionale.
Je quittai Tomsk en compagnie d'un professeur de l'Université, un homme charmant et d'une haute culture. Il s'en allait en congé en Europe et, avec ce sentiment de la petitesse de notre globe, qu'on éprouve toujours quand on voyage beaucoup, j'appris de lui que nous avions un ami commun à Oxford avec qui il avait entre-
tenu pendant des années une correspondance scientifique.
Jusqu'à l'Obi, nous traversâmes des immenses forêts dont l'intense et sombre épaisseur était presque oppressante. A la station d'Obi, sur la rive gauche escarpée du fleuve, une ville se bâtit rapidement. Il y a peu d'années, Obi élait encore une halte où les emigrants, se rendant aux mines des montagnes Altaï ou sur leurs lots de lerre, attendaient les bateaux pour remonter ou descendre le fleuve. Ces bateaux ne suffisent pas au nombre des emigrants qui souvent sont obligés d'attendre deux ou trois semaines.
Obi réunit à peu près toutes les conditions qui contribuent à Timportance de Krasnoyarsk, Irkoutsk et Omsk : un chemin de fer, une grande rivière navigable au Nord et au Sud, l'entourage d'un pays riche mais peu développé. Sur cette voie de traverse du Chemin de l'Empire, logiquement une grande cilé doit s''élever.
Pendant tont un jour, après son départ d'Obi, le train parcourt un pays couvert de celte terre glaise noire, véritable manteau qui enrichira la Sibérie quand on l'en aura revêtue. La région
est plus peuplée, les maisons, plus grandes, paraissent plus confortables ; les gens qui se groupent aux stations semblent plus Russes ; on voit beaucoup moins d'indigènes. L'énorme contrée arrosée par l'Obi et ses affluents est un vaste plateau qui descend en pente douce depuis les montagnes Altaï, en Mongolie, jusqu'à l'océan Arctique. Ces fleuves parcourent une étendue de 900,000 milles carrés. Bien que je parle du bassin de l'Obi, je dois faire remarquer que son principal tributaire, l'Irtush, dépasse leur point de jonction de 400 milles, ayant une longueur totale de 2.500 milles. Il remonte dans les montagnes Altaï et descend vers l'Ouest pendant 200 milles avant de traverser la frontière russe ; à partir de là, il devient navigable jusqu'à l'océan Arctique sur une distance à peu près égale à celle de l'Atlantique entre l'Angleterre et TAmérique du Nord. Les superbes cours d'eau de la Sibérie, larges et profonds sans être trop rapides, seront un facteur très important du développement commercial du pays. Quelques canaux assez courts suffiront à compléter un vaste système de communications de l'Est à l'Ouest. Les affluents navigables de l'Obi, par exemple, ton-
client de très près l'Yéniseï. On peut actuelle " ment aller du lac Baikal aux monts Oural par l'Angara, l'Yéniseï, le fleuve et le canal de Kas et le Ket qui se jette dans l'Obi et, de là, par un des affluents occidentaux, à Tiumen et au delà. Après avoir traversé le lac Zaïssan, l'Irtush tourne au nord-est et coule dans une vallée rocailleuse, profonde et pittoresque avec, ça et là, des canons escarpés, pendant plus de 100 milles, à travers les contreforts des montagnes Altaï. Des affluents de l'Irtush le mettent en communication avec les centres miniers et les vallées extrêmement fertiles qui les environnent. De Semipalatinsk, tout au nord du 50® parallèle, il y a un service de bateaux réguliers jusqu'à Omsk et Tobolsk.
Sur la rive droite du fleuve, s'étendant dans l'Est jusqu'à rObi, c'est le grand steppe de Baraba,qui aune superficie de plus de 50.000 milles carrés et possède un sol opulent. Mais le pays est tellement plat et le drainage naturel si insuffisant qu'il faudra établir un système de drainage artificiel sur une grande échelle avant que la région ne devienne une des plus productives de l'Empire Russe, comme elle le deviendra probablement un jour.
L'Obi lai-même remonte aussi jusqu'aux frontières de la Mongolie, au pied des montagnes Altaï, du côté opposé à la source de l'Irtush. A partir de la ville de Bûsk, à 250 milles de sa source, le fleuve est navigable jusqu'à l'océan Arctique. Au-dessous de Tomsk, le Ghulym serpente à travers un des meilleurs districts agricoles de la région. Ensuite FObi se dirige au Nord-Ouest, à travers le steppe Baraba, et rejoint l'Irtush à Troitgkoe, au 61' parallèle. Au Nord s'étend une région de plus de 100.000 milles carrés de marais inhabités qu'on nomme des urmans. Une jungle épaisse la recouvre, où les pins, les sapins, les hêtres et d'énormes cèdres abondent. Des arbres tombés couvrent la terre et sont préservés d'une décomposition rapide par le climat particulier qui, joint à la brousse épaisse et au sol humide et traître, rend le pays presque impénétrable. Au delà, les arbres deviennent de plus en plus petits et finissent par céder la place à des saules nains. Le sol dégèle alors en été à une profondeur de dix pouces à deux pieds seulement, après quoi, pendant des centaines de pieds, on ne trouve que la glace, dure comme le roc. Plus au nord est la ceinture de tundra où pousse une
herbe rare, où croît à peine la mousse, — der nier effort de la végétation dans les déserts glacés qui bordent l'océan Arctique.
On a peu exploré cette large ceinture de tundra au sud de laquelle une grande zone boisée s'étend à travers le continent. Stadling fut le premier voyageur européen qui traversa la région entre 1' Yenisei et la Lena, dans l'expédition qu'il entreprit en vue de retrouver Andrée. Il couvrit une distance de 860 milles en 51 jours seulement ; fait merveilleux si l'on considère que le pays n'avait jamais été traversé par un homme civilisé et que le chemin habituel des populations nomades se trouve beaucoup plus au sud dans la forêt.
« Le tundra de Nosovaya, dit Stadling, le plus haut du Taimur, est plat et rempli de marais et de lacs qui facilitent le voyage lorsque le temps est propice... A un certain endroit, près d'un lac, nous trouvâmes à notre grande surprise une forêt clairsemée de petits mélèzes rabougris, formant une île dans cette énorme mer gelée^ que les indigènes, dans leur idiome pittoresque, nomment le tundra. Nous rencontrâmes aussi des familles d'indigènes très pauvres^
appartenant à différentes races, et yivant de la pèche et de la chasse au renard ».
Sur la rivière Khatanga, Stadling trouva plusieurs campements ou villages indigènes plus prospères, habités par les Dolgans qui ne sont pas même nominalement convertis à la religion Orthodoxe, mais professent le plus pur shamanisme; leur unique commerce consiste dans leurs fourrures, dont le prix demandé est réduit sans pitié par les marchands sibériens qji ont le contrôle du marché et démoralisent et appauvrissent les Dolgans en leur vendant du vodka. Deux tentatives eurent lieu pour atteindre l'embouchure de l'Yeniseï en partant de celle de la Lena; toutes deux eurent une issue tra* gique, page douloureuse venant s'ajouter à tant d'autres dans l'histoire de ce littoral glacial et désolé. Le lieutenant russe Prontschischev partit en 1737 de l'embouchure de la Lena et parvint à l'extrémité nord de la péninsule du Taimur; mais là il rencontra des vents contraires et ne put continuer sa route à travers les glaces avec son bateau à voile.
Après avoir pendant plusieurs jours essayé de louvoyer contre une forte brise d'ouest, il aban-
288 CORÉE, cniNE
donna la partie et tenta de gagner l'embouchure de roienek, à l'ouest du delta de la Lena où il avait l'intention d'hiverner. Mais le vent vint à changer et souffla impétueusement du sud-est. Prontschischev louvoya pour se tenir éloigné de la terre, dans une mer affreuse encombrée de glaces. Sa femme l'accompagnait. C'était pour ainsi dire leur voyage de noce , car ilss'étaient mariés au moment de leur départ. Épuisé par les fatigues, les anxiétés et les désappointements du voyage, le lieutenant mourut deux jours avant que le vaisseau n'atteignît le rivage, et la jeune femme elle-même expirait au moment de l'atterrissement. Ils reposent côte à côte sur les rives glaciales de l'Océan Arctique.
L'équipage abandonna le navire et réussit à gagner Yakoutsk. « Le sort de l'expédition De Long fut encore plus tragique. Son bateau à vapeur, la Jeannette, fit naufrage le 12 juin iSSi,. très-loin au nord-est des îles de la Nouvelle Sibérie, par 77%15 de latitude nord et 154°,59 de longitude est. Partis avec trois chaloupes, qu'ils passaient par dessus les banquises quand ils ne trouvaient pas d'eau, les explorateurs réussirent à se rendre à 90 milles au nord du delta de la
ET MANDCHOUHIE 289
Lena. Là une violente tempête les surprit. La chaloupe dirigée par Chipp se perdit avec tout l'e'quipage. Les deux autres, l'une conduite par De Long, l'autre par Melville, furent séparées. Melville et ses compagnons atteignirent sains et saufs l^embouchure de la Lena qu'ils remontèrent à la recherche de leurs amis. Le l'"" novembre à Bulun ils trouvèrent deux hommes du groupe de De Long, Nindemann et Noros envoyés en avant le 9 octobre en vue de trouver des vivres et d'obtenir du secours pour le reste de l'équipage.
Ils racontèrent à Melville qu'après de terribles souffrances et de grands efforts ils avaient atteint le 19 octobre une cabane abandonnée où ils trouvèrent du poisson à moitié pourri qu'ils mangèrent. Ils avaient ensuite essayé de poursuivre leur route mais leurs forces les avaient trahis. Le 22, ils furent découverts par un naturel An- <irossoff qui leur apporta de la nourriture et les conduisit à Bulun.
Ils avaient bien essayé de faire comprendre par signes aux indigènes que d'autres personnes se mouraient de faim au bas du fleuve. Mais les indigènes ne firent que précipiter leur marche en
avant. Ce ne fut donc qu'après avoir rencontré Meiville, que des secours furent envoyés à De Long et à ses hommes. Si Nindemann et Noros avaient pu se faire comprendre tout de suite par les indigènes, De Long eût peut-être été sauvé. On ne découvrit son campement que le 23 Mars 1882 et Melville aperçut les bras de De Long, sortant de la neige. Il était évident, d'après la position du corps qu'il était mort au raioment où il essayait de transporter ses documents dans un lieu plus élevé et inaccessible aux grandes marées. Les derniers mots de son journal étaient datés du 30 octobre 1881 : « Dimanche : Boyd et Gortz sont morts cette nuit. M. Collins se meurt ». Une large croix de bois sur le cap Monument marque l'endroit où Melville enterra De Long et ses compagnons ; mais plus tard, les corps furent exhumés et transportés dans ce 'pays ». Au Cercle Arctique, à l'endroit où le fleuve s'élargit dans le golfe d'Obi, la péninsule de Yaimal, pointant dans l'Océan, forme la rive gauche jusqu'à l'embouchure. De la base de cette péninsule à l'ouest de l'autre côté, les Monts Oural commencent à surgir, d'abord en collines assez basses et ondulées, montant graduellement vers
ET MANDCHOURIE 29i
le sud. Précisément au-dessous du Cercle Arctique, ils se de'roulent au sud le long du 66® parallèle. Toute la région comprise entre ces monts, rObi et rirtush, formant la partie occidentale du bassin, est extrêmement fertile. Avec une population suffisante, sa production pourra devenir considérable. Elle est arrosée par un grand nombre de rivières, dont la plupart sont navigables, la Gonda, la Tara, la Tayda et la Miyas, de l'est à l'ouest et du nord au sud par llsham^ le fleuve principal.
Ajoutez encore le Transsibérien qui traverse le pays et peut transporter ses produits sur les marchés d'Europe.
Les grandes opérations minières actuellement poursuivies dans les Monts Oural, ne font encore qu'effleurer le potentiel productif de cette chaîne de montagnes.
Mais les approvisionnements qu'elles nécessitent déjà ne sont pas un facteur négligeable pour le développement des marchés locaux. Inutile de dire que ce territoire peut supporter une population plusieurs fois plus nombreuse qu'elle ne l'est actuellement. La proximité de l'Europe rend plus étonnants les instruments agricoles très
primitifs qu'on y emploie ; ici comme dans toute J.a Sibérie, on voit les bœnfs attelés à des charrues en bois et les planches travaillées par des scieurs de long ; quant au drainage et à l'irrigaiion, les habitants sont dépassés à une distance incommensurable parles Chinoi.s.
Le comité du Transsibérien commença les travaux de drainage dans le steppe Baraba en 1895, en vue d'agrandir le rayon des terres cultivables aux environs de la ligne. On a estimé que 4.000.000 de desiutins devraient être drainés. Les travaux commencés actuellement sur soixante-quinze seclions draineront 400.000 desiatins dans un district qui ne compte que 16.000 habitants ; des cauaux ont déjà été creusés sur une longueur de ^00 verstes et plus, et les travaux seront poursuivis d'ici peu sur une plus grande échelle. Le steppe Kirgiz,«îitué entre l'Irtush et l'Ishim, forme une partie importante du bassin de l'Obi et est •traversé au nord par le Transsibérien, depuis Omsk jusqu'à Petropalovsk. Le commerce du fiteppe depuis des temps immémoriaux a toujours marché vers le nord où les tribus nomades, Kirgaz, Kaishas, Dzhangurs et Kalmyks, portaient leurs marchandises pour les vendre ou les troquer
aux foires qce fréquentaient les marchands russes. Au xviii*' siècle, des douanes, des barrières et des tribunaux d'échange furent établis dans le district traversé maintenant par la voi& ferrée. La ligne actuelle coupe la roule des caravanes et les chemins de steppes, desservant le centre principal de ;ia région-frontière du vaste steppe méridional. En comprenant les territoires d'Akmolinsk et de Semipalalinsk ce steppe a une superficie de 1.900 milles carrés.
Le territoire d'Akmolinsk est une plaine très unie, inclinant un peu vers le nord à partir du désert appelé Hunger Steppe, étendue considérable de sable mouvant qui se change vers le 48° parallèle en plaine fertile dont la fertilité s'accroît en gagnant le nord. La plaine est interrompue par les groupes des montagnes de l'Akmolinsk et les monts alpins du Semipalalinsk. Ces montagnes, sur la frontière Kirgiz^ contiennent des richesses inconnues en minéraux, qui n'ont pas encore été explorées. On se plaint de la difficulté qu'on rencontre à se procurer la maind'œuvre suffisante ; car la plupart des hommes qu'on pourrait avoir sont attirés par le chemin de fer. Cependant, et d'après le minimum d'ex-
ploitatioQ actuelle, les résultats obtenus promettent beaucoup dans les montagnes de Semipalatinsk; ainsi, en i897, i.224 livres d'or pur en furent extraites. Il est aussi dans ces mêmes districts, et en assez grandes quantités, des mines de plomb, complètement négligées du reste, et que personne n'exploite. De riches gisements d'argent ont été trouvés dans les districts de Zaisan et Karkalinsk ; le cuivre de l'Akmolinsk, égal au meilleur cuivre des Monts Oural, est travaillé dans les usines de Spas qui appartiennent à la grosse maison Riazanov. Les gisements de fer abondent dans le steppe Kirgiz. U est tout simplement surprenant qu'on ne les exploite pas, quand on voit les demandes de fer de la Sibérie et le prix élevé du fer de l'Oural dans tout le pays. La seule chose nécessaire au développement économique et productif de ces riches dépôts de minerais, c'est le charbon, et le charbon abonde. Tout près des usines de Spas, par exemple, se trouve la mine de charbon de Karagandin, l'une des plus considérables du monde entier ; dans le district de Semipalatinsk, sur la rive gauche de rirtush et à proximité du chemin de fer, près de Pavlodara, il y a un grand dépôt exploité par
la Compagnie des Mines d'Irtush. Sur la même rive un propriétaire de mines d'or, Popov, exploite un énorme dépôt qui contient une série de couches d'une épaisseur de cinq sazhens. Citons encore à Kun-Chekou, à 480 verstes de Tomsk, un important dépôt de charbon, d'excellente qualité, dont les couches ont une épaisseur de six sazhens. Si l'on veut avoir une idée des énormes richesses que représentent ces dépôts, il est intéressant d'étudier les cliiftres de l'un d'eux, donnés par un ingénieur qui l'explora avec soin, M. Meister. Ce dépôt est situé près de l'Irtush à Ekibas-Tuz, à cent trente-deux verstes dePavlodara,et exploité par la compagnie minière Voskresensk. Suivant le rapport de l'ingénieur, les couches ont cinq à six sazhens d'épaisseur ; la partie seule explorée par lui contient cent quatre millions de tonnes de charbon, un charbon de première qualité produisant une flamme brillante et claire. Il est évident que ceci est d'une importance suprême pour Texploitation d'un district aussi richement pourvu de minerais que les steppes Kirgiz. Mais en soi, c'est encore une source de richesses pour le district ; si on évalue seulement la tonne à six francs vingt-cinq, il y a là une
-valeur de 650.000.000 de francs. Ces gisements sont reliés à l'Irtush par cent verstes de voie ferrée. Des chalands transportent ensuite le charbon à Omsk, pour la consommation delà ligne principale du Transsibérien; la même route, très économique, dessert tous les marc^iiés le long du vaste système fluvial. Cet exemple peut se répéter à l'infini pour les autres sources de richesses mises à découvert par le Transsibérien» On voit dès lors combien sont ridicules les sinistres prédictions de ces esprits critiques qui reviennent sans cesse sur les dépenses faites par la Russie pour son chemin de fer ou pour les projets variés qui s'y rapportent ; on saisit l'absurdité de leurs lugubres anticipations quand on aperçoit à Thorizon les énormes profits des industries déjà développées par le chemin de fer et qui sont comme la récompense de la politique intelligente et prévoyante de la Russie.
Les indigènes des steppes Kirgiz sont les derniers représentants des hordes turco-mongoles qui envahissaient autrefois l'Europe et ils forment à peu près huit pour cent de la population de la région frontière des steppes ; d'après le recensement de 1897, ils sont au nombre de 1.364.000.
ET MANDCHOURIB Si)!
Ils ont de curieuses croyances religieuses, mélange de Mahométanisme et de Shamanisme ; nomades, ils vivent, sauf durant les mois les plus rigoureux de l'hiver, en pleins steppes, errant çà et là, sans suivre aucun chemin, mais avec une= certaine direction définie qui leur vient des coutumes ou des traditions anciennes, s' abritant sous leur Yurtas ou tentes portatives en boistressé et en feutre. Les unes sont coniques, les autres ont la forme d'une coupole, certaines sont très soigneusement travaillées et coûtent jusqu'à 375 francs. En hiver ils se retirent dans leur campement dans les vallées, à l'abri des forêts ou des montagnes et vivent alors dans de petites cabanes en bois. Quelques-uns de ces abris offrent des signes de permanence et indiquent que ces indigènes abandonnent peu à peu leurs habitudes nomades pour arriver à une existence plus stable. Toutes les terres des steppes, comme le reste de la Sibérie, appartiennent à l'Etat ; le Czar, en somme, en est le seul propriétaire, mais la jouissance en est accordée aux nomades comme aux colons qui s'y rendent en masse de tous les points de la Sibérie. Dans le nord des steppes, s'étendent en ligne des villages cosaques,.
traversés maintenant par le Transsibérien entre Petropalovsk et Omsk, — les troupes étant sous le commandement et l'administration de l'ataman en chef des Cosaques sibériens. Beaucoup de ces Cosaques sont mahométans et s occupent d'élevage, de pêche et d'agriculture. De dix-huit à vingt et un ans, ils font en quelque sorte le service préparatoire; après quoi suit une période de service de douze ans : ensuite vient le temps de la réserve et, à trente-huit ans, les Cosaques sont licenciés. Le service militaire est organisé de façon à ne pas trop entraver les travaux des moissons et les autres occupations ; en temps de guerre, les Cosaques sibériens peuvent former neuf régiments de cavalerie de six cents hommes. De temps à autre, on réserve pour les colons une certaine partie des terres de Kirgiz. Durant ces dernières années, ces réserves ont augmenté en nombre et en proportion. La sélection, la démarcation des lots destinés à l'émigration et les améliorations du sol par le drainage, ont été poursuivies sous la surveillance du comité du Transsibérien qui est également prêt à favoriser et à encourager par tous les moyens possibles l'exportation des produits. Prenons, par
exemple, l'industrie du beurre : avant la construction du chemin de fer, le beurre était expédié du bassin d'Ishim à Kurgan et Tiumen d'où il était transporté dans la Russie d'Europe et se vendait en grande quantité également en Allemagne et en Turquie. De grandes compagnies achetaient le beurre des fermiers et le commerce seul de Kurgan et de Tiumen dépassait par an 2.000.000 de roubles. Le chemin de fer a maintenant singulièrement amélioré et développé cette industrie. Tout le long de la Hgne, dans les villes et villages avoisinants, les vieilles méthodes primitives ont été abandonnées ; le plus petit village a sa beurrerie pourvue de séparateurs du dernier modèle. Jamais je ne goûtai beurre plus délicieux que celui qu'on nous servit dans les restaurants et les buffets à travers le continent. 11 est très frais, sans sel et coûte mioitié moins cher qu'en Angleterre. La compagnie a fait construire deux wagons frigorifiques employés maintenant sans interruption par cette industrie lucrative et qui augmente rapidement. Grâce à ces wagons, il s'ouvre de nouveaux marchés pour le beurre frais de la Sibérie dans la plupart des pays occidentaux d'Europe. De même se développe et s'ac-
croît le commerce de viande fraîche. Les territoires d'Akmolinsk et de Semipalalinsk contiennent plus de sept millions de pièces de bétail. On le conçoit sans peine, il y a là un surplus énorme pour l'exportation, dès qu'on aura facilité les moyens de communication.
Le bétail est de taille moyenne et fournit une excellente viande quand il est exporté vivant. Facile à engraisser, il procure de gros bénéfices au premier acheteur qui le mène ensuite au marché.
Les Kirgiz font l'élevage d'une façon très primitive et très négligente, mais le Gouvernement Russe, très paternel, fait de grands efforts pour améliorer l'élevage en important des animaux de la Russie d'Europe.
Les moutons de Kirgiz représentent une grande partie de leur avoir ; ils sont très gros, leur laine est épaisse et leur queue pèse de trente à quarante livres ; on les tond deux fois par an.
Les petits chevaux des Kirgiz, animaux disgracieux et d'apparence cadavérique, sont d'une vigueur et d'une endurance extraordinaires.
On peut les monter pendant dix à douze heures sans leur donner presqu'aucun repos ; et pendant ce temps ils couvriront une distance de
cent à cent cinquante verstes. Ils restent dehors tout l'hiver et pendant six mois il leur faut trouver d'eux-mêmes leur nourriture.
Le département chargé des haras impériaux essaie d'améliorer leurs formes par l'infusion d'un sang nouveau, tout en prenant garde à ce qu'ils conservent leurs admirables qualités d'endurance et de vigueur. En même temps que le commerce du bétail vivant, il se fait une exportation de plus en plus importante de peaux de cheval, devache, de chameau, de mouton, et de chèvre ; de poil de chameau, de chèvre, de cheval ; de laine de mouton ; de corne de chèvre, et tous ces articles ont acquis soudain une valeur considérable, grâce à la facilité avec laquelle ils sont transportés par le chemin de fer sur les marchés où ils procurent aux exportateurs des bénéfices rémunérateurs.
On voit, par conséquent, l'énorme avenir commercial réservé aux territoires du bassin de rObi. Quelle source de richesse demeure là pour Tempire russe et son landlord^ l'Etat ! Et quel champ est offert sur la frontière de la Russie d'Europe, au surplus de sa population prolifique!