LE GRAND TREK VERS L EST
La procession des trains d'émigrants. — Le progrès du mouvement d'émigration, — La fertilité du sol qui attend l'occupant. — Augmentation rapide de la population.— La création des marchés pour les produits manufacturés. — Avant la fin du xx^ sièele.
Ce qui frappe le plus le voyageur qui revient clu Pacifique à Moscou, par le Transsibérien, c'est le grand flot d'émigrants se répandant vers l'est. On ne voit rien de semblable actuellement dans aucune partie du monde. Chaque jour on croise de longs trains bondés, que le soir voit arrêtés aux stations. Cette grande armée d'occupation prend quelque chose de l'aspect d'un pique-nique. Ce
fut en Mandchourie, le secood jour du voyage, que je rencontrai le premier train d'émigrants.
Les wagons occupés principalement par les emigrants étaient des fourgons de marchandises nommés ici la quatrième classe et où les prix, sont excessivement réduits. Au centre du wagon est un poêle dont le tuyau perce le toit ; à chaque bout, trois planches très larges superposées, dont la plus haute est destinée aux hagages et dont les deux autres servent de lits à trois ou quatre personnes couchées côte à côte.
Cette installation devait sans doute paraître très confortable aux emigrants, étant donné le degré de confort très inférieur auquel ils avaient probablement été accoutumés. En tous cas, elle me sembla préférable à la troisième classe qui était plus qu'encombrée. A en juger d'après les apparences, ces emigrants paraissaient très satisfaits et il eut été difficile de trouver figures plus réjouies.
Au physique, ces emigrants étaient des types magoifiques, très semblables au paysans irlandais, surtout les femmes, portant exactement le même vêtement, jusqu'au châle dont elles se couvraient la tête. J'en vis qui préparaient
leur déjeuner et faisaient leur toilette du matin. Cette dernière ope'ration était peu compliquée. A chaque station, il y a un réservoir d'eau chaude destinée gratuitement à leur usage.
De ma portière j'aperçus un gamin qui versait de l'eau chaude sur les grosses mains charnues de trois jeunes hommes; ceux-ci se frottaient ensuite la figure et éclataient de rire quand l'eau qui semblait bouillante se faisait sentir à travers leur épiderme rugueux. Une grande et forte jeune femme descendait ses enfants du wagon, très élevé en les cueillant d'une main ; elle en déposa ainsi cinq, dont le dernier était un bébé trop jeune pour marcher. Il y a des étalages à chaque station, ou l'on vend à très bas prix d'excellente nourriture ; un litre de lait coûte dix kopecks; un pain, cinq kopecks; dix œufs cuits ou crus, vingt-cinq centimes; on trouve aussi les énormes saucisses, des mets sucrés^, des gâteaux et beaucoup d'autres friandises que prisent tant les Russes. Ils ont certainement de bons boulangers sur tout le parcours ; le pain noir est lourd et a un petit goût salé. La plupart de mes compagnons russes semblaient le préférer au pain blanc, mais je crois fermement que c'était
là un goût acquis. Un seau bleu, émaillé, paraît être une partie indispensable du matériel de l'e'migrant. On l'emploie perpétuellement, car on boit perpétuellement du thé. Ces gens semblaient idéalement faits pour entreprendre la colonisation de la grande contrée vierge qui les attendait. 11 y avait à peine quelques vieillards parmi eux, mais surtout beaucoup de célibataires et de jeunes couples avec deux ou trois enfants ; par les ressemblances on devinait fréquemment que la femme mariée était accompagnée de sa sœur, encore jeune fille.
Le gouvernement russe, si paternel, a organisé pour eux un système d'arrangement tout simplement admirable, qui les prend à l'heure où ils quittent leur village et les mène jusqu'à leur nouvelle propriété. Durant le siècle dernier, la plus grande partie de la réelle colonisation en Sibérie et l'accroissement de la population sont dûs à l'émigration libre et secourue par l'Etat. Chaque fois que des sections du pays furent ouvertes et des facilités offertes pour y arriver, on trouva tout prêts pour se diriger vers Test des milliers de colons, dans les différentes parties de la Russie.
Avant la guerre de Grimée, le nombre annuel d'émigrants avait augmenté d'une façon continue; il y eut alors un arrêt jusqu'en 1862, année de l'émancipation des serfs, qui vit s'augmenter ce nombre au-delà de tout ce qui s'était encore vu. De 1887 à 1895, 467.000 personnes, ou 94.000 familles s'établirent en Sibérie. De 1897 à 1898, ce nombre — en moyenne 52.000 personnes par an — fut quadruplé, et les chiffres de cette année surpasseront encore tous les autres. Rien d'étonnant avec la construction du chemin de fer si l'on songe qu'auparavant les emigrants devaient faire le trajet en voiture, ce qui, pour ceux qui se rendaient dans l'Amour, prenait trois ans de voyage ! La loi de 1889 créa cette première émigration systématique et secourue par l'Etat, et procura aux colons des terres très propres à la culture aussi bien que les moyens pour s'y rendre.
Aujourd'hui, l'émigrant qui a rempli les conditions requises avant de quitter son pays reçoit quarante acres de terre gratuitement. 11 est exempt d'impôts pendant trois ans et peut faire reculer son service miUtaire pour le même laps de temps.
Pendant les trois années qui suivent, il ne paie que la moitié des impôts, de sorte qu'il a six ans avant que de payer la somme complète qui n'est alors que de deux roubles soixante-dix kopecks par désiatin. Les colons très pauvres reçoivent encore du bois pour la construction de leurs maisons et du grain pour les semences. De plus, le gouvernement est prêt à avancer à chaque famille trente roubles et même cent roubles encore si besoin en est et moyennant l'autorisation, le tout sans intérêt et remboursable en dix ans. Les plus efficaces et les plus pratiques des dispositions créées par la loi sont peut-èlre celles qui accompagnent le parcours. Il y a des stations alimentaires où les emigrants peuvent obtenir gratuitement les soins du médecin. Des charrettes les attendent au chemin de fer pour les conduire sur leurs lots. Ainsi, au lieu d'arriver à destination épuisés par les fatigues d'un voyage ardu, ils s'amènent, après un long repos, bien nourris, forts et aptes à entamer la lutte avec la nature primitive qui est devant eux. En traversant le pays, de chaque côté de la ligne, on les voit qui entrent dans leurTerre Promise. Ceux qui viennent d'arriver n'ont bâti qu'un abri et se préoccupent
avant tout de labourer le terrain et de semer leur grain. On voit la terre noire riche et profonde, retournée pour la première fois depuis le commencement du monde par les charrues en bois ; les femmes comme les hommes s'attellent au travail pour se procurer leur subsistance durant le long hiver. Les colons qui ont fini leurs semailles, érigent des log-houses, et ceux-là qui ont déjà habité le pays depuis une année, ou plus, peuvent vous montrer avec un juste orgueil comment on arrive à en faire des demeures confortables. Elles semblent infiniment préférables aux misérables bicoques des villages russes.
Quand un noyau de village s'est formé, il s'écoule peu de temps avant qu'il n'y ait au centre une petite église, bâtie généralement avec les fonds laissés pour cette œuvre par Alexandre III. Et on y voit les icôneset les tableaux reluisants d'or, les coupoles vertes ; et les cloches sonnent la bienvenue aux colons et les convient pour être bénis sur leur sol noiweau. « Voilà la Russie que j'aime ! », me dit le prince *** un jour où nous avions parcouru plusieurs de ces villages. Je ne pus m'empêcher de partager un peu son enthousiasme comme il me parlait de ce que si-
gnifiait tout ceci — la grande mission de la Russie telle qu'elle lui apparaissait et la marche de sa nation vers le but rêvé.
Je l'avais souvent vu à Monte-Carlo jouer sur les quatre-premiers,, son jeu favori, le travail d'une année d'un de ces paysans qu'il aimait tant» Par droit d'héritage, eux semblaient destinés à travailler et lui à jouer ; cependant, il y avait entre eux tous et au fond d'eux tous comme une communauté de patriotisme. Nulle part vous ne voyez les grands seigneurs jouer mieux leur rôle qu'en Russie. Faire l'aumône semble être le pourboire accordé à l'orgueil de leur position sociale. Les mendiants, aveugles, boiteux et autres qui bordent les marches des églises ou se tiennent aux coins des rues sont tous des pensionnaires de leur gousset. Je n'ai jamais vu une telle générosité, non seulement parmi la haute société, mais encore dans la classe moyenne. Un jour.. nous étions arrêtés à une station, une petite femme qai voyageait dans notre train fut accostée par un emigrant. En pleurant il lui raconta qu'il avait épuisé ses ressources avant d'arriver à destination. Peu d'instants avant je lui avais entendu dire qu'elle trouvait le vin trop cher
pour en boire et je l'avais vue prendre de la bière à la place. Cependant elle donna un billet de cinq roubles à l'émigrant. 11 était un des traînards de la grande armée en roule vers l'est et s'était vu près de succomber. 11 était évident qu'il disait la vérité. 11 remercia avec ferveur; puis il se précipita au guichet pour acheter son billet et nous le vîmes bientôt s'introduire en jouant des coudes dans un train bondé de monde qui stationnait avant de continuer sa route vers l'est. Je pris beaucoup d'intérêt à causer avec les emigrants que nous rencontrions chaque jour. A Krasnoyarsk, quelques-uns me dirent qu'ils venaient d'un village à cent milles au sud de Moscou. Trois ans avant, un des leurs s'en alla « tâter » le pays. Son rapport fut favorable. Alors une famille le rejoignit. Elle envoya de bonnes nouvelles. Et maintenant six familles environ s'en allaient la retrouver a leur tour. Ils semblaient tous confiants, pleins d'espoir, et à voir ces grands hommes bien musclés, ces femmes presqu'aussi vigoureuses et ces enfants si sains, ils devaient vraiment avoir toutes les raisons de l'être. Je leur demandai s'ils n'éprouvaient aucun chagrin à quitter leur vieille patrie. — « Oui »,
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commençait une femme. Mais son mari l'interrompit presque violemment : « C'était dur pour gagner sa vie. Là-bas » — et sa main s'étendait vers l'est — « le terrain sera tout à nous », et il frappa du pied la terre dans un geste expressif. « La terre à nous », — n'est-ce pas là le secret du cultivateur intéressé et laborieux où qu'on le rencontre sur la surface du globe? Parmi les emigrants, je vis un assez grand nombre de juifs mais ils se dirigeaient tous vers les villes, surtout vers celles qui avoisinent les mines d''or, où ils forment déjà une partie considérable de la population.
On est frappé de voir comme ils sont confortablement habillés, ces emigrants — les hommes en complets de gros drap avec de grandes bottes qui montent jusqu'aux genoux, des bonnets et des gants en fourrure et très souvent des pelisses qui font partie de la literie pendant le voyage.
Il n'est pas surprenant qu'au recensement de 1897 on ait trouvé pour la population de la Sibérie un accroissement de cent pour cent. En comparant ce recensement avec celui de 1858- 1859, on trouve une augmentation de plus de 7. 000. 000 d'àmes. Avant peu les effets de ce mouvement commenceront à se faire sentir
même aa-delà des frontières de l'empire russe. Les abondants produits de ces vastes étendues de sol fertile et vierge trouveront bientôt un débouché sur les marchés du monde entier. Déjà une grande quantité du beurre de la Sibérie, un beurre excellent, est expédiée en Europe et, soit sous son nom, soit sous celui du meilleur beurre danois parvient jusqu'aux tables anglaises. L'existence de ces colons sibériens est déjà beaucoup plus confortable que celle qu'ils menaient en Russie. Des familles qui mangeaient peut-être une fois par semaine de la viande, en mangent maintenant tous les jours et le reste de leur nourriture s'est améliorée en proportion.
Avant longtemps cette nouvelle population deviendra une clientèle importante. Les vêlements, les outils, les instruments agricoles se vendent déjà très bien et la vente doit forcément augmenter. Le nouveau port de Dalny et le chemin de fer seront pour une grande partie le canal naturel où passera ce surcroît. Les Etats-Unis furent les premiers à réaliser l'importance future des marchés sibériens et mandchouriens ; ils ont été prompts à saisir l'occasion qui leur était offerte.
Quand on construisit le chemin de fer, ils prirent les premières commandes de rails et les premiers engins furent des locomotives Baldwin. Une fois même un certain nombre de celles-ci furent expédiées de Philadelphie dix jours après la réception de la commande. Dalny n'est qu'à 6.000 milles de l'Amérique et il est probable que les nouveaux steamers de douze mille tonnes construits par le Pacific Mail et les vaisseaux de vingt-six mille tonnes— les plus grands transports qui soient au monde et que fait construire actuellement en Amérique la Great Northern Company, sont destinés pour ce port. A travers la Mandchourie et au commandement d u Gzar, des villes se sont dressées, telles que Kharbine, le nouveau Moukden, le nouveau Port-Arlhur, et Dalny la plus merveilleuse de toutes. Dans chacune d'elles on peut voir, ayant une valeur de plusieurs milliers de livres sterling, des constructions d'acier américain, des mouUns à cylindres américains, des appareils d'éclairage électrique américains, etc., etc., et très peu ou pas du tout de produits manufacturés en Angleterre. C'est une grande chose que d'arriver bon premier sur les lieux et d'avoir la première place sur le
marché. Incontestablement, c'est ici ce qu'ont fait les Américains.
Nous avons des faits et des chiffres qui nous permettent d'estimer ce que sera plus tard ce marché. Je l'ai dit, je le répète, il n'y a pas en Europe de peuple plus prolifique que les Russes. La naissance est de 46,3 et la mortalité de 33,6 ce qui, sur la population calculée d'après le recensement de 1897, donne un surplus annuel de 1.613.377. Les naissances sont plus nombreuses et les morts plus rares qu'en Russie proprement dite, il y a une différence de 265.000 dans l'augmentation annuelle (je ne parle pas ici de la Mandchourie, cela va saus dire). L'émigration russe sera probablement celte année de 300.000 âmes, elle a des chances pour augmenter chaque année. Les riches terrains labourables qui attendent d'être cultivés, sans comprendre les forêts, sont estimés à 500.000 milles carrés. Cette partie du pays n'a en ce moment que cinq millions d'habitants, soit dix par mille carré, alors que cultivées sur le même pied que les meilleures terres de la Russie d'Europe, elles pourraient contenir cinquante millijns d'habitants. Nous devons ajouter encore les 300.000 milles
carrés de la Mandchourie que tous ceux qui ne sont pas aujourd'hui dans les asiles d'aliénés ou au Foreign-Office doivent admettre maintenant comme territoire russe. Nombreuses sont donc les causes qui collaborent pour assurer à la Russie d'Asie, et dans un avenir prochain, un accroissement rapide de population : surplus de la population de la Russie d''Europe prêt à émigrer (plus d'un million par an) ; avantages qui peuvent tenter d'autres encore au-delà de ce nombre et qui consistent en lots de terre pratiquement gratuits et en toutes sortes d'aides pour s^3' établir ; enfin, moyens de transport facile, rapide et à bon marché, le Transsibérien. Récapitulons encore d'autres avantages. Les ressources de la Sibérie et de la Mandchourie suffisent à entretenir une immense population indépendamment du reste du monde. Le fer et le charbon abondent aussi bien que l'or, le cuivre et retain. Les forêts sont inépuisables. Un énorme pouvoir d'eau ne demande qu'à être employé. Les fleuves offrent un moyen de transport intérieur des plus économiques. Les bras, voilà ce dont le pays avait besoin, et maintenant les bras y affluent. Quelle sera la population de la Russie
d'Asie à la fin du siècle? Avec une population de 35.000.000 d'habitants, en passe de se doubler en soixante ans, la vraie question est celle-ci : Où s'établiront-ils? 11 n'y a rien d'improbable à ce qu'en 1950, la population de la Russie d'Asie, en comprenant la Mandchourie, atteigne 50.000.000 d'âmes, soit en l'an 2000,100.000.000 d'âmes. On voit la portée de ce grand mouvement actuel d'émigration sur le chemin de l'empire, le Transsibérien. On est rempli d'admiration devant la prévoyance des hommes qui en ont conçu et poursuivi l'idée, aussi bien que devant l'habileté dans l'exécution de ceux-là qui accompagnent et guident ces milliers d'êtres humains dans leur grand trek vers les mondes du Soleil Levant.