CHAPITRE VI
Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir sa promesse , en conRaiit sou histoire a lord Ndvil . Blessé de ce silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés de Haples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à rinstamcequi se passait dans son âme, lui proposa de taiie le voyage avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle, en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendaitdoncavec anxiété ce qu'il dirait, et ses regards presque suppliants lui demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister: 11 avait d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle Corinne la faisait ; il hésita quelque temps à l'accepter ; mais en voyant le trouble de son amie , l'agitation de son sein , ses yeux remplis de larmes , il consentit à partir avec elle , sans se rendre compte à lui-même de l'importance d'ime telle résolution. Corinne fut au comble de la joie, car son cceurse fla toutà fait, dans cemoraent, au sentiment d'Oswald.
Le jour fut pria , et la douce perspective de voyager ensemble ût disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de ce voyage , et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fûtnne source de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de la vie ont un charme particulier, en se rattachant h quelque espérance du cœur! Il ne vient que trop tdt le moment où l'existence fatigue dans chacune de ses heures comme dans son ensemble , où chaque matin exige un travail poursupporter le réveil, et conduire le jour jusqu'au soir.
IIS COHINNB,
Au moment oà lord Nelvil sortait de cbes Corinne, afin de tout préparer pour leur départ , le eomte d'Ërfeuil y arriva , et apprit d'eUe le projet qa'ila venaient d'arrêter ensemble. — T |>ensez-Tous?Itii dit-il: quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre ^poux , sans qu'il vous ait promis de l'être I Et que deviendrez- vous, s'il vous abandonne ? — Ce que je deviendrais? répondit Corinne ; dans toutes les situations de la vie, s'il cessait de m'aimei , la plus malbeurense personne du monde. — Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous compromette , TOUS resterez vous tout entière. — Hoi tout entière , s'écria Corinne, quand le plus profoud sentiment de ma vie serait Oétri ! quand mon cœur serait brigé ! — Le public ne le saurait pas; et vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'i^iinlon. — Et pourquoi ménager cette opinion , répondit Corinne , si ce n'est pour avoir un charme de plus aux yeux de eequ'onaimeP— On cesse d'aimer, reprit le comte d'Erfeuil; mois Ton ne cesse pas de vivre au milieu de la société , et d'a- Toirbesoind'eUe. — Ah! slje pouvais penser, rendit Corinne, qn'Uarrivera, le Jour où l'affection d'Oswald oe serait pas tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser , j'aurais déjà cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour , quand il prévoit , quand il calcule le moment où il n'existera plus ? S'il y a quelque diose de rel%ieui dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les autres intérêts , et se complaît, comme la dévotion , dans le sacrifice entier de soi-même. —
Quemedites-vous là P reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit comme vous peut-elle se remplir la télé de pareilles folieslCest notre avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous ; nous avons alors bien plus d'ascen> dant sur elles: mais il ne faut pas que votre supériorité soit perdue , il but qu'elle vous serve à quelque chose. — He servir I dit Corinne: ah ! je loi dois beaucoup, si elle me fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le caractère de lord nelvil.
— Lord Relvil est un homme tout comme un antre , reprit le comte d'Erfeuil ; il retournera dans son pays , il suivra sa carrière , il sera raisonnable enfin ; et vous exposez impnidem-
D,mi,.=db, Cookie
oti l'italie. 319
loent votre réptitation en allant à Naples avec loi.— J'ignore tes inteations de lord Nelril , dit Corinne, et peut-être auiais-js mieux fait d'y réfléchii avant de l'aimer ; mais à présent qu'importe un sacrifice de plusP ma vie ne dépend elle pas toujours de son sentiment pour moi 7 Je trouve , au contraire , quelque doaceur à ne me laisser aucone lessource ; il n'en est jamais quand le cœur est blessé : néanmoins le monde peut quelquefois croire qu'il vous en reste , et j'aime à penser que , même sous ce rapport, mou malheur serait complet , si lord Nelvil se lépaiait de moi.— Et sait-U à quel point vous vous compromettei pour lui ? coutinua le comte d'Erfeuil.— J'ai pris grand soin de le lui dissimuler , répondit Corinne ; et comme il ne connaît pas bi«a les usages de ce pays , j'ai pu lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard ; je veux qu'il soit libre et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon bonheur par aucun genrede sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie ; et ni la bouté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer , si elle venait à se flétrir. Je vous eu conjure donc , mon dier comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez sur les aOéctions du cœur ne peut roe convenir : ce que TOUS dites est sage , bien raisonné , fort applicable aux situations conune aux personnes ordinaires ; mais tous me feriez tiès-innocemment un mal affreux , en voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes , pour lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je soufire , je jouis, je sens h ma manière , et ce serait moi seule qu'il ûudrait observer , si l'on voulait influer sur mon bonheur.—
L'amour-propre du ctunte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de ses conseils , et de la grande marque d'amonr que Corinne donnait à lord Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle, il savait également qu'Oswald l'était ; mais il lui était désagréable que tout cela fût coustaté si publiquement. Il y a toujours dans les succès d'un bomme auprès d'une femme quelque chose qui déplaît , même aux meilleurs amis de cet homme.— Je vois que je n'y peux rien , dit le comte d'Erfeuil ; mais quand vous serez bien malheureuse, vous vouBsouvien-
390 coBinns,
drez de moi. Ea attendant , je vais quitter Rome , puisque ui vous ni lord NelvU n'y serez plus ; je m'y ennuierais trop en votre absence ; je vous reverrai sârementrun et l'autre en Ecosse on eD Italie , car j'ai pris goût aux voyages , en attendant mieui. Paidonnez-moi mes conseils, charœaate Corinne, et croyez toujours à mon dévouement, — Corinne le remercia , et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même temps qu'Oswald ; et ce souvenir formait entre elle et lui des liens qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait annoncé an comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle lord Helvil avait accepté le projet du voyage : il «saignait que le départ pour Maples ne pût faire tort à Corinne, et voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible : mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples , et lui fit doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait. Oswald se prétait à cette illosion : l'amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi , la raison éclaire a demi . et c'est l'émotion présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant , mais 11 ne se jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois d'entraînement et de remords, de passion et de timidité , ces contrastes ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé du combat qui se passait en lui.
Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forle, furent instruits de sou projet, ils en éprouvèrent un graud chagrin. Le prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas assurément de vanité h se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré ; mais ce qu'il ne pouvait supporter , c'était le vide affi^ux de l'absence de son amie : il n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il n'allait dans une autre maison que la sienne.
La société qui se rassemblait autour d'elle devait se dispet-
D,mi,.=db, Cookie
on L ITALIE. 231
set quand elle n'y serait plus; il deTiendralt impossible d'ea réunir les débris. Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille ; bien que fort spirituel , l'étude le fatiguait : le jour entier eût donc été pour lui d'un poids insupportable , s'il n'était pas venu le soir et le matin chez Corinne. Elle partait, il ne savait plus que devenir, et se promit en secret de ■e rapprocher d'elle comme un ami sans exigence, mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami doit eue bien sûr que son moment arrivera.
Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses habitudes ; elle s'était fait depuis quelques années dans Home une manière d'être qui lui plaisait ; elle était le centre de tout ce qu'il y avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés ; une indépendance parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son existence : qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la conduire : et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie, si différent de celui qu'elle venait de mener depuis six ans ? Mais ces réflexions ne faisaient que traverser sou esprit, et toujours son sentiment pour Oswaid en efEaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'enteudait , et ne comptait les heures que par sou absence ou sa présence. Qui sait disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne surtout avait peu de prévoyance, la crainte ni l'espérance n'éiaient pas laites pour elle ; sa fol dans l'avenir était confuse , et son imagination lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.
Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle,et,leslarmesauxyeux,il lui dit: — ïïe reviendrez- vous plus à Rome? — 0 mon Dieu, oui, répond It- elle , dans un mois nous y serons. — Mais si vous épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie. — Quitter l'Italie! dit Corinne; et elle soupira. — Ce pays, continua le prince Castel-Forle , où l'on parle votre langue , où l'on vous entend si bien , où vous êtes si vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis I Où serez-vou3 ajmée comme ici? où trouverez-vous l'imagination et
les beaDx-arts qui vous plaiseat? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la langue, leseoutumes,Iesma;arB, dont se eompose l'amour <)e la patrie , cet amour qui donne le mal du pays , terrible douleur des exilés ? — Ah ! que me ditesvousl s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée? IS'est-ce pas cette douleur qui a décidé de mon sort?— Elle regarda tristement sa chambre et les statues qui la décoraient ; puis le Tibre qui coulait sons ses fmétres , et le ciel , dont la beauté semblait l'in- TÏter à rester. Mais dans ce moment Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange ; il venait avec la rapidité de l'éclair. — Le voilà ! s'écria Corinne. — A peine avait-elle dit ces mots , que d^à il était arrivé. Elle eonmt an devant de lui : tons les deux , impatients de partir, se hStèrent de monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable sdieu au prince Castel-f orte ; mais ses paroles obligeantes se perdiient dans les airs , au milieu des eris d^ postillons , des hennissements des chevaux , et de tout c« bruit de départ , quelgaefois triste , quelquefois enivrant , selon la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la destinée,
oc LITALIX.