‹ CorinneChapitre 48 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel qui avait ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à lui-même ; la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfla par la nuit, frappa vivement l'imaginatioD troublée d'Oswald. Corinne profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs quil'aaitaient, et se bâta de l'entraîner avec elle sur le rivage de cendres de la lave euflammée.

Le terrain qu'ils traversèrent avant d'y arriver fuyait sous leurs pas , et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi ds tout ce qui a vie : ta nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne peut plus s'en croire le dominateur ; elle échappe h, son^an par la mort. Le feu du torrent est d'une coulenr funèbre ; uéaumoiiis quand il brille les vignes ou les arbres , on en voit sortir une flamme claire et brillante; mais la lave même est sombre , tel qu'on se représente un fleuve de l'enfer ; elle roule lentement comme un sable noir de jour , et rouge la nuit. On enteiid,quandeUeapproct]e, un petit bniit d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semblese joindre à la force ; le tigre royal arrive ainsi secrètement, à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et san> perdre un instant : si eUe rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage , elle s'arrête , elle amoncelé devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux , et l'ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que les hommes ne poissent pas fuir devant elle ; uiais elle attemt , comme le temps , les imprudents et tes

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Tii^i1brds,qui,la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent, que la terre se réfléchit dans le ci«l , et lui donne l'apparence d'un éclair continuel : ce ciel, à son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple iraa^e du ica.

Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme, dans le gou&e d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein de la terre , et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source delalavesont couverts de soufre, de bitume, dont les couleurs onlquelquechosed'infemal. Un vert livide, unjaunebrun, un rouge sombre, forment comme une dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue , comme l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières , quand elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.

Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptionsdes poètes sont sans doute empruntées de ces liens. C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru h l'existence d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme l'homme, à la férocité. — Corinne , s'écria lord Helvil , est-ce de ces bords infernaux que part la douleur ? L'ange de la mort prend-il son vol de ce sommet? Sijenevoyais pas ton céleste regard, je perdrais ici Jusqu'au souvenir des œuvres de la Divinité qui décorent le monde; et cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins d'effroi que les remords du coeur. Tous les périls peuvent être bravés; mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous délivrer des torts que nous nous reprochons envers lui.' Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle parole de fer et de feu ! Les supphces inventés par les rêves de la souffî'ance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut s'en approclier, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève, ne sont qu'une faible image pour exprimer celle terrible pensée, l'impossible et l'irréparable ! —

Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne;

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leurs guides eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignenient; «t comme il n'y a prèsdu cratère ni sDimal, ni insecte, ni plante, on n'y enteadait que le sitUement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit delà ville arriva jusque dans ce lieu; c'était le son des cloches qui se faisait entcodre à travers les airs : peut-être célébraient-elles la mort, peut-être annonçaient-elles la naissance: n'importe, ellescausèrent une douce émotion aux voyageurs. — Cher Oswald , dit Corinne , quittons ce désert , redescendons vers les vivants; mon âme est ici mal à l'aise. Toutes les autres montagnes , en nous rapprochant du ciel , semblent nous élever au-dessus delà vie terrestre; mais ici je ne sens qucdutroubleet de l'effroi: il me semble voir la nature traitée comme un criminel, et condamnée, comme un être dépravé , à ne plus sentir le soufDe bien&isant de son Créateur. Ce n'est sûrement pas ici le séjour des bons ; allons-nous-en. —

Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à ctiaque instant près de s'éteindre. Les Lazzaroni les accompaguaient en poussant des cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait pas que c'est leur façon d'être habituelle. Mais ces hommes sont quelquefois a^tés par un superflu de vie dont ils ne savent que faire , parce qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur physionomie, plus marquée que leur caractère , semble indiquer un genre de vivacité dans lequel l'esprit et le cœur n'entrent pour rien. Oswald , inquiet que la pluie ne fit du mal à Corinne, que la lumière ne leur manquât, cnSn qu'elle ne fût exposée à quelques dangers, ne s'occupait plus que d'elle; et cet intérêt si tendre remit son Sme par degrés de l'état où l'avait jeté la conlidence qu'il lui avait f^ite. Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne s'arrêtèrent point aux ruines d'Herculanum , qu'on a comme ensevelies de nouveau , pour ne pas renverser la ville de Portici , qui est bâtie sur cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne promit à lord Nelvil , eu le quittant, de lui remettre le lendemain matin l'histoire de

ou L ITALIE.

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