‹ CorinneChapitre 49 sur 86 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

En effet, le lendemain raatia Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle aTait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétu de, elle sortit de sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils demeuraient tous les deux ; Oswald y était, et venait de recevoir des lettres de l'Angleterre, Une de tes lettres était sur la cheminée , et l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble ine)tprimable elle lui demanda de qui elle était. — C'est de lady Edgermond , répondit Oswald. ~ Vous êtes en correspondance avec elle P interrompit Corinne. — Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et puisque le basard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour d'épouser Lucile Edgermond, sa flile. — Grand Dieu ! s'écria Corinne ; et elle tomba sur une chaise presque évanouie.

— D'oil vient eetteémotioncruellePdit lord NeMl; que pou veivou s craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile , sans doute je ne me croirais pas libre , et je me serais éloigné de votre charme irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage , en m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle n'élait encore qu'un enfant. Je ne )'ai vue moi-même qu'une fois; à peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun engagement avan[ de partir ; cependant les incertitudes , le trouble que vous avez pu remarquer dans ma conduite , venaient uniquement de ce désir de mon père :avantde vous connaître, je souhaitais de pouvoir^l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation envers lui, commeune manière de prolonger après sa mortl'empire de sa volonté sur mes résolutions ; mais vous avez triomphé de ce sentiment, vous avez triomphé de tout moi-même,

aT4 CORINNE ,

et j'ai seulement besoin de me faire pardonner ce qui , dans ma conduite , a dû vous paraître de la faiblesse et de l'irrésolution. Corinne , on ne se relève jamais entièrement de la douleur que j'ai éprouvée : elle flétrit l'espérance , elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux ; la destinée m'a tant fait de mal , qu'alors même qu'elle semble m'of&ir le plus grand bien , je me dé6e encore d'elle. Mais , ctiére amie , ces inquiétudes sont dissipées; jesuisà toi pour toujours , à loi ! Je me disque si mon père tous avait connue , c'est vous qu'il aurait choisie

pour la compagne de ma vie, c'est vous — Arrêtez, s'écria

Corinne en fondant en pleurs , je vous en conjure , ne me partez

Pourquoi vous opposeriez-vous , dit lordNelvil, au plaisir que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père , à confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré? — Vous ne le pouvez pas, intenompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas. — Jusle ciel reprit tord Nelvil, qu'avez-vons à m'apprendre? Donnez-moi cet écrit qui doitcontenirl'hisloirede votre vie, donnez-le-moi. — Vous l'aurez, reprit Corinne; mais, je vous en conjure , eu' core huit jours de grâce , seulement huit jours. Ce que j'ai ap pris ce matin m'oblige à quelques déiaib de plus. — Comment

dit Oswald, quel rapport avez-vons — N'exigez pas que

je vous réponde à présent, interrompit Corinne ; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la Bu, la terrible lin de mon bonheur; mais, avantcet instant , je veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples , avec un sentiment encore doux , avec une âme encore accessible à cette ravissante nature; je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux , l'époque la plus solennelle de ma vie : il faut que vous coDseniez un dernier souvenir de moi, telle que j'étais , telle que j'aurais toujours été , si mon cœur s'était défendu de vous aimer . — A h ! Corinne, dit Oswald , que voulez-vous m'annoncer par ces paroles sinistres ? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui refroidisseet ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre nous? — Cher

D,mi,.=db, Cookie

on IITAIIE. 2T5

Oswald,jeleTeux, répondit Coriime, pardoDDez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seut déciderez deacus deux; j'attendrai mon sort de votre bouclie , sans murmurer, s'il est cruel ; car je n'ai sur cette terre ni Beotiments , ni liens qui me condamnent à sorriTreàvotreamour. — Eu achevant ces mots, elle sortit, en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.

CHAPITEE m.

Corinne avait résolu de donner une fête à lord INehil , pendant les huit jours de délai qu'elle avait demandés ; et cette idée d'une fête s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinaut le caractère d'Osvald , il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner lesacrifice de son rang, de sa famille , de son pays , de son nom , à l'enthousiasme du talent et des beaux-arts. Lord Melvil avait sans doute tout' l'esprit nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la première destination des femmes , et même des hommes , n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles , mais l'accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés , en s' écartant de la ligne qu'il s'était tracée , avaient encore fortifié les principes sévères de morale innés en lui. Les mœurs d'Angleterre , les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois , le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin, le découragement qui natt d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est dans l'ordre naturel , ce qui va de soi-même, et n'exige point de résolution nouvelle , ni de décision contraire aux circonstances (]uinous sont marquées par le sort.

nière de sentir; mais l'amoar ii'e£bce jamais entièrement le caractère , et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait ; et peut-être même le charme de lord 9el- Tîl tenait-il beaucoup à cette oppositioii entre sa nature et son sentiment , opposition qui donnait un nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées , et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la félicité dont elle jouissait , devaient décider de sa vie. Cette âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la poésie, s'étonnait de l'âpreté , de la fixité de la douleur ; un frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout son être.

Cependant , au milieu de la plus cruelle anxiété , elle préparait secrètement une journée brillante, qu'elle voulait encore passer avec Oswald. Son imagination et sasensibilité s'unissaient ainsid'unemanièreromanesque-Kileinvita les Anglais qui étaient àKaples, quelques Napolitains et Napolitainesdont la société lui plaisait ; et le matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un trouble singulier animait ses traits , et leur donnait une expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette expression si vive pour de la joie ; mais ses mouvements agités et rapides , ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien , ne prouvaient que trop à lord Kelvil ce qui se passait dans son âme. Cest en vain qu'il essayait de ta calmer par les protestations les plus tendres. — Vous médirez cela dans deux jours . lui disait-elle, si vous pensez toujours de même : à présent ces douces paroles ne me font que du mal. — Et elle s'éloignait de lui.

Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée arrivèrent à la fin du jour , au moment où le vent de mer s'élève, et, rafraîchissant Fair, permet à l'homme de contempler la nature. La première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s'y arrêtèrent, avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau est placé dans le plus beau site du inonde ; le golfe de Naples lui sert de

perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans cet aspecit, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a choisi; ce simple versdes Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe :

Ses cendres y reposentencore.etla mémoire de son nom attire dans ce lieu les hommages de l'univers . Cest tout ce que l'homme, sur cette terre , peut arracher à la mort.

Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est pins, et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace dura!>le de son voyage an tomtieau de Virgile. On redescend en silence de cet asile funéraire de la gloire : on se rappelle et les pensées et les images que le talent du poète a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec les races futures , entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle ! Ténèbres de la mort, qu'étes-vous donc? Les idées, les sentiments, les expressionsd'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossil)le.

Oswald , dit Corinne à lord Nelvjl , les impressions gué vous venez d'éprouver préparent mal pour une fête ; mais combien , ajouta-telle avec une sorte d'exaltation dans le regard , combien de IStes se sont passées non loin des tombeaux ! — Chère amie , répondit Oswald , d'où vient celte peine secrète qui vous agite? CooGez-vous à moi; je vous ai dû six mois tes plusfoi^ tunés de ma vie : peut-être aussi pendant ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours. Ah ! qui pourrait être impie envers le bonheur? qui pourrait se ravir k jouissance suprême de faire du bien à une âme telle que la vôtre ? Hélas I c'est déjà beaucoup que de se sentir nécessaire au plus humble des mortels ; mais être nécessaire à Corinne, croyez-moi , c'est trop de

' Dans ce temps-ia la douce Paithéaope m'accueilliilt.

gloire, c'est trop de délices, pour y reDoncer. — Je crois à vos promesses , répoDclit Corione ; mais n'y a-t-il pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du cœur, et accélère ses battements avec une a^tatiou douloureuse f —

Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux : on la passe ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la montagne, pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu , l'on aperçoit à peine le jonr aux deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre sous ceHe longue vodte ', les pas des chevaux , tes cris de leurs conducteurs font un bruit étourdissant qui ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité , et cependant elle n'était pas encore contente de leur vitesse , et disait à lord Nelvil : Mon eherOsvrald, comme ils avancent lentement! faites doncqu'ils se pressent. —D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Os'wald ; autrefois , quand nous étions ensemble, voua ne cherchiez pas à précipiter les heures , vous en jouissiez. — A présent , dit Corinne, il faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme; et je me sens le besoin de tout hâter, fAt-

Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en retrouvant le jour et la nature ; et quelle nature que celle qui s'offre alors aux regards ! Ce qui manque sauvent & la campagne d'Italie, ce sont les arbres; l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre d'ailleurs ; est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on peut le mieux se passer de ces forêts , qui sont la plus grande beauté de la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour; mais le soir, ce pays ouvert, entouré parla mer et le ciel, s'offre en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des niontagnes, caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naptes, que les peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance et une originalité que

ou l'italib. 279

l'on ne peut expliquer par aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.

— Je vous fais pnss^, dit Corinne à ceux qui raccompagnaient , sur les bords du lac d'Aveme, près du Phlégéton , et voilà devant vous le temple de la Sibylle de Cumes. Sous traversons les lieux célébrés sous le nom des délices de Baies ; mais je vous jffopose de ne pas vous y arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire et de la poésie qui nous entourent ici, quand nous serons arrivés dans un lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.—

C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette £Ëte. Tous les niatelois de Baies étaient vêtus avec des couleurs vives et bien cootrastées ; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment levantin alors dans le port , dansaient avec des paysannes des lies voisines d'Ischia et de Procida , dont l'habillement a conservé de la ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient derrière les rochers , d'échos en échos , comme si les sons allaient se perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant ; il pénétrait l'âmed'unsentimentde joie qui animait tous ceux qui étaient là , et s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler il la danse des paysannes, et d'abord eUe y consentit avec plaisir ; mais à peme eut-elte commencé , que les sentiments les plussombres lui rendirent odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant rapidement de la danse et de la musique , elle alla s'asseoir à l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald sebàta del'ysuivre; mais comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait le rejoignit aussitôt, pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu. Son trouble était tel en ce moment , qu'elle se laissa ramener vers le tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce qu'on attendait d'elle.

Page 1