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CHAPITRE IV

Opmdant CoriiuM sonhailait qn'Oswald reotendlt encore une fois, comme an jour du Capitole, avee tout le talent qu'elle avait reçu du ciel ; si ce talent devait être perdu pour jamais , eUe voulait que ses derniers rayons, avant de s'éteindre , brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce désir lui fit trouver, dans rotation même de sou drae , l'iospiration dont'elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre ; le peuple même , qui la connaissait de réputation , ce peuple , qui dans le Midi est, par l'ima^ation , bon juge de la poésie, eotouraiten silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tons CCS visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie ratteutionla plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du jour rendaient encore sa lumière trèspâle. Du haut de la petite colline qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène , on découvrait parfaitement le Vésuve , le golfe de Tfaples , les (les dont il est parsemé , et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi , d'un commun accord , tous les amis de Corinne lui demandèrent- ils de prendre, pour siyet des vers qu'elle allait chanter, les souvenirs qve ces lieux retraçaient. EUe accorda sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'aniiété de son âme. Elle essaya cependant de contenir sa peine , et de s'élever , du moins pour un moment , au-dessus de sa situation personnelle.

1 La nature , la poésie et l'histoire rivalisent ici de gran- ' deur ; ici l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps ■ et tous les prodiges.

D,mi,.=db,Cooylc

DE LITALie. 381

• Taperçois le lac d'Averne , volcau éteint , dont les ondes

■ inspiraient jadis la terreur ; l'Achéron , le Phlégéton , qu'une « flamme souterraine fait bouillonner , sont les fleuves de cet

• enfer visité par Énée.

• Le feu , cette fie dévorante qui crée le monde et le consume , " épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. » La nature jadis ne révébit ses secrets qu'à la poésie.

> La ville de Cumes , l'antre de la Sibylle , le temple d'Apol-

• Ion , étaient sur cette hauteur. Voici le bois où. fut cueilli le

• rameau d'or. La terre de l'Enéide vous entoure; et les fictions

• consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on

■ cherche encore les traces.

< Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui ' osa délier les divinités de la mer par ses chants :ces rochers o creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L'imagina-

■ tion est fidèle , quand elle est toute-puissante. Le g^ie de <• l'homme est créateur , quand il sent la nature ; imitateur ,

• quand il croit l'inventer .

• Au milieu de ces masses terribles , vieux témoins de la

■ création , l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait

■ nahre. Ici la terre est orageuse comnte la mer, et ne rentre > pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élé-

• ment, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse les val- « lées, élève àes monts, et ses vagues pétrifiées attestent les

■ tempêtes qui déchirent son seiu.

' Si vous frappez sur ce sol , la voûte souterraine retraitit.

■ On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface ■< prête à s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image des

• passions humaines : sulfureuse et féconde , ses dangers et ses « plaisirs semblent nattre de ces volcans enflammés qui donnent ■■ à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas.

■ Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie ; il van-

■ tait son pays comme la plus belle des contrées , quand il ne

• pouvait plus l'honorer à d'autres litres. Cherchant la science « comme un guerrier les conquêtes , il partit de ce promontoire

• même pour observer le Vésuve h travers les flammes, et

• ces flammes l'ont consumé.

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SS9 cobihhb,

■ 0 souvenir , noble puissance , ton empire est dans ces tieiu !

• De siède en siècle, bizarre destinée! riiomme seplaintdece

> qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés' sont tous dé-

■ positaires à leur tour d'un bonheur qui n'est plus ; et tandis

■ que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, s'élance dans l'a-

■ venir , notre âme semble regretter une ancienne patrie dont

• le passé la rapproche.

' Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient- « ils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils mépri-

■ salent cette contrée voluptueuse , et ses délices ne domptèrent •I que leurs eim«nis. Voyez dans le lointain Capoue : elle a vaincu

• le guerrier dont l'Ame inllciiible résista plus longtemps à Rome

■ que l'univers.

■ Les Romains , à leur tour, habitèrent ces lieui : quand la

■ force de l'Sme servait seulement à mieux sentir la honte et la « douleur, ils s'amollirent sans remords. A Baies, on les a vus

■ conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. Les monts " furent creusés pour en arracher des colonnes ; et les maîtres

■ du monde , esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se

■ consoler d'être asservis.

■ Qcéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qm

■ s'offre à nos regards. Les triumvirs , sans respect pour la pos-

■ térité , la dépouillèrent des pensées que ce grand homme au- « rait contes. Lecriniedes triumvirs dure encore; c'est contre a nous encore que leur forfait est commis.

■ Gcéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion,

• plus malheureux , fut banni par son pays encore libre. 11 ter-

■ mina sesjours non loin deeette rive; et les ruines de son tom-

■ beau sont appelées la Tour de la patrie. Touchante alluùon o au souvenir dont sa grande âme fut occupée !

n Marins s'est léGSffé dans ces marais de Mintumes , près de

• la demeure do Scipion. Aîusi , dans tous les temps , les na-

■ lions ont persécuté leurs grands hommes ; mais ils sont conso- <t léspar l'apothéose, et le ciel, où les Romains croyaient com- « mander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa,

• César : astres nouveaux, qui confondent à nos regards les

> rayons de la glohre et la lumière céleste.

ou L ITALIE. 383

• Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes

• est ici. Voyez, à Vextréinilé du golfe, l*ile de Caprée, où la

■ vieillesse a désarmé Tibère, oîi cette âme à la fois cruelle et

■ voluptueuse, violeute et fatiguée , s'eimuya même du crime, < et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas , comme si 1 la tyrannie ael'avait pas encore assezdégradée.

• Le tombeau d'Agrippme est sur ces bords , en face de l'Ile

■ de Caprée ; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron : Tassas-

■ »u de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps

• à Baies, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels mons-

• très le liasard rassemble sous nos yeuxl Tibère et Néron se

• I^esîtes que les volcans ont fait sortir de la mer servirent,

• presque en naissant , aux crimes du vieux monde ; les mal-

■ heureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des < flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer

• ses parfums dans les airs -, et quelquefois, après un long exil , un

■ arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne

■ les avaient pas oubliés.

■ 0 terre toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais «cessé de produire et des fruitsetdes fleurs! es-tu donc sans t pitié pour l'IiommeP et sa poussière retourne-t-elle dans ton " sein maternel sans le faire tressaillir ? «

Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embelUssait son visage ; le vent frais de la mer agitait ses cheveux piltoresquement,et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne cependant fut tout à coup sûsie par un attendrissement irrésistible : elle considéra ces lieux enchanteurs , cette soirée enivrante , Oswald qui était là , qui n'y serait peut-être pas toujours ; et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant de bruit , respectait son émotion , et tous attendaient en silence que ses paroles lissent partager ce qu'elle éprouvait. Elle préluda quelque temps sursa lyre, et, ne divisant plus son chaut eu octaves, elle s'abandonna dans ses vers â uu mouvement non interrompu.

S84 COHIMIE,

■ Quelques «ouveoirs du coeur, quelques noms do femmes,

• réclament aussi vos pleurs. C'estàMisèae, dans le lira même « oÙDOussommes,quolaTeuvedePompée,Comélie, conserva

• jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps

■ Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui « ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile de Nisida « fut témoin des adieuideBrutusetdePorde.

• Ainsi lesfemmesamiesdeshérosont vu périr l'objet qu'elles

■ avaient adoré. Cest en vain que pendant longtemps elles suia virent ses traces ; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se

■ donne la mort ; Comélie presse contre son sein l'urne sacrée ' qui ne répond plus à ses cris ; Agrippine , pendant plusieurs > années , irrite en vain le meurtrier de son époux : et ces créa- « tures infortunées, errant comme des ombres sur les plages •> dévastées du fleuve étemel , soupirent pour aborder à l'autre n cive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence,

• et demandent à la nature entière, à ce ciel étoile, comme à - cette mer profonde , un son d'une voix cliérie , nn accent qu'elles ' n'entendront plus.

• Amour, suprême puissance du cceur, mystérieux enthou-

• siasme qui renferme enlui-mên)e la poésie, l'héroïsme et la n religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui

■ qui avait le secret de notre âme, et nons avait donné la vie

■ du coeur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la <• niortisolentunefemmesurlalerre?£llelanguit, elle tombe.

■ Combien de fois ces rochers qui nous entourent n'ont-ils pas 1 o^rt leur froid soutien h ces veuves délaissées, qui s'ap-

• puyairat Jadis sur le sein d'un ami , sur le bras d'un béros !

- Devant vous est Sorrente; là , demeurait la soeur du Tasse, » quand il vint en pèleriu demander à cette obscure amie un

• asile contre l'injustice des princes ; ses longues doulrars « avairat presque égaré sa raison ; il ne lui restait plus que du

• génie ; il ne M restait que la connaissance des choses divines ,

• toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent , « épouvanté du désert qui l'environne , parcourt l'univers sans " trouver rieo qui luiressemble. La nature pour iuin'a plus d'é- « cho; et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une dnne

D,mi,.=db, Cookie

ou l'itaiis. 385

' qui ne respire pas daasce monde assez d'air, assez d'entiiou-

< siasme, assez d'espoir.

«La fatalité, continua Coiiane avec une émotion toujours

> eroissante , ta fatalité ne poursui^el]e pas les âmes exaltées , les

> poètes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de

■ soufErir? Ils sont les bannis d'une autre région , et l'univer-

• sdle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit « nombre clés élus ou des proscrits. Que voulaient dire les an- " dens , quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur ? " Que peut-elle, cette destinée, sur les êtres vulgaires et paisi- " blés? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le cours ' habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se « sentaitagitéeparunepuissancecrueUe. Jenesais quelle force

• involontaire prédpite le génie dans le malheur : il entend le

< bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits

• pour saisir; il pénètre des mystères du sentiment inconnus

■ aux autres hommes, et son Me recèle un Dieu qu'elle ne peut

• contenir!

■ Sublime eréateur de cotte belle nature, protége-nousl Nos

• élans sont sans force , nos espérances mensongères. Les pas-

> sions exercent eu nous une tyrannie tumultueuse, qui ne

■ nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous ferons

■ demain décidera-t-il de notre sort ; peut-être hier avons-nous s dit un mot que rien ne peut racheter. Quand notre esprit a'é-

• lève aux plus hantes pensées , nous sentons , comme au som-

> met des édifices élevés, un vertige qui confond tons les objets a à nos r^rds; mais alors même la douleur, la terrible dou-

■ leur ne se perd point dans les nuages , elle les sillonne, elle

■ les enti'ouvre.O mon Dieu: que veut-elle nous annoncer?... ■ A ces mots , une pSleur mortelle couvrit le visage de Corinne ;

ses yeux se fermèrent , et elle serait tombée à terre , si lord îtel< vil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir.

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