‹ Corisande de MauléonChapitre 9 sur 11 · SI · texte numérisé non relu

SI

pai'tenicz pas , que vous n'étiez pas libre de vous choisir un époux.

■ — Ce n'était point assez précis !

— Pouvais-je croire , Ena Blanche , répondit madame Isabelle avec sévérité, qu'une jeune dame irait donner son cœur au premier chevalier qu'elle rencontre , sans nul souci de son rang ni des intentions de sa famille ?

— Oh ! ma tante , dit Corisande , aussi éperdue que sa sœur, épargnez ma pauvre Blanche, elle est bien assez malheureuse !

- — Dans peu , continua m,adame Isabelle , lorsque vous auriez atteint dix-huit ans, je devais vous apprendre que vous étiez destinée au plus noble seigneur des Espagnes , au chef des Beaumonts , au Connétable de Navarre , royal par son sang et par son caractère ; je m'attendais que vous seriez reconnaissante de la bienfaisante sollicitude de votre père , et joyeuse de vous dévouer à ses ordres.

— Cela eût pu être , répondit Blanche d'une voix éteinte ; mais à présent je ne le puis.

— Voulez-vous donc que votre père reprenne la bénédiction qu'il vous donna ; qu'il se lève de la tombe pour dire : Quelle soit maudite?

Blanche recula épouvantée. Dans ce moment

elle aperçut le portrait du comte Bertrand ; elle vit son front altier , son regard sévère. Elle crut que c'était lui-même ; se jetant à genoux . elle criait dans son égarement :

— Grâce ! grâce ! mon père , je vous obéirai !

Et elle tomba sans connaissance ; on l'emporta. Lorsqu'elle eut repris ses sens , elle se vit entourée; on lui prodiguait des soins pleins d'une tendre pitié. C'était confirmer son arrêt.

i"€rmite.

A peine il faisait jour, Corisande frappait à la porte de sa gouvernante Aloyse.

— Chère dame Aloyse, réveillez-vous! de grâce , venez avec moi chez l'erniite !

— Déjà ! Ena Corisande.

— Ma sœur a passé la nuit dans les sanglots ;

elle vient de s'endormir de fatigue. J'ai pensé qu'Adémar pourrait nous aider de sa sagesse. Allons le consulter ; une minute perdue ne peut se calculer ; ma sœur est au désespoir.

• — Allons! dit dame Aloyse.

Elles s'enveloppèrent toutes les deux de leurs mantes, et sortirent par la poterne, qu'on ouvrit à leur ordre. Le brouillard cachait les cimes les plus élevées , il flottait en écliarpes légères sur les flancs des montagnes , les cloches sonnaient l'angélus du matin , cette simple prière que récite pieusement l'homme des campagnes , comme un salut au nouveau jour , et qui alors était aussi la prière des grands. Corisande la redit avec plus d'élan que de coutume ; elle souffrait au cœur.

Corisande monta le sentier qui s'élevait jusqu'à VErinitage de la Croix. En ce lieu , dans les temps éloignés, un meurtre avait été commis. Suivant l'usage , on y avait planté une croix pour avertir le voyageur et demander une oraison. Dans la suite, des hommes pieux s'étaient creusé dans le roc , au pied de la croix , une chapelle et une cellule qu'ils habitaient. L'ermite qui occupait alors cette retraite ne ressemblait en rien à ceux qui l'y avaient précédé.

On ne le voyait pas descendre dans les vallée^ pour remplir son Lissac des dons dn vassal ou du seigneur; il vivait des fruits qu'il cultivait lui-même. Lorsque la mère ëplorée venait lui demander la guérison de son enfant , il ne lui donnait ni croix bénites ni rosaires , mais lui disait : Dieu seul inscrit ou efface sur le livre de vie , priez avec moi; et quand il avait prié, il cherchait des plantes dont il connaissait la vertu. Si les jeunes filles voulaient, en rougissant , lui confier leurs fautes , il refusait de les entendre , en disant : un pécheur comme moi ne peut ni juger ni absoudre ; mais il avait des consolations pour les chagrins.

Adémar était Français. Quoiqu'il eût appris la langue des Basques , il inspirait moins de confiance aux pâtres que s'il eût été de leur pays; ils révéraient sa paternelle sollicitude qui s'intéressait à tous leurs maux , mais ils évitaient de l'approcher lorsqu'ils le rencontraient méditant sur le penchant des cataractes ; ils éprouvaient un mouvement de crainte, quand, la nuit , ils le voyaient sur la pointe des rocs immobile dans la contemplation des cieux ; ils ne disaient pas familièrement , comme de ses devanciers, le bon père, mais ils gardaient la tête

— redécouverte et le corps incliné long-temps après qu'il avait passé.

Dame Aloyse avait recherché cet ermite de France ; elle aimait à retrouver avec lui l'accent de la patrie ; elle lui avait amené ses nobles élèves , et Corisande , toute enfant , avait reçu une impression de respect filial pour cet homme extraordinaire. Elle allait plus souvent encore le voir depuis qu'elle avait grandi; elle recueillait dans ses entretiens des idées fortes et généreuses , et peut-être un peu de cette rêverie qui tempérait en elle la vivacité de l'âge. Lui aussi aimait d'une tendre prédilection la jeune châtelaine , et il disait d'elle bien souvent : Tout ce que son cœur renferme est comme un parfum qui s'élève vers le ciel.

— Eh quoi ! Ena Corisande , c'est vous à cette heure inaccoutumée? s'écria l'ermite lorsqu'elle entra; il y a des pleurs dans vos yeux !

— Mon père , j'ai une grande douleur.

Le vieillard sourit.

— Douleur! dites-vous; une seule larme c'est une douleur à seize ans.

— Oh ! mon père ! il s'agit de toute l'existence de ma sœur !

— Expliquez-vous , jeune dame ; vous commencez à m'alarmer.

— Hier , lorsque ma sœur demandait le consentement de ma tante à un mariage qui la rendrait heureuse , elle a appris que mon père avait disposé de sa main : elle doit épouser le Connétable de Navarre.

— C'est cela , dit l'ermite avec amertume, il faut que votre sœur apporte ses biens aux Beaumonts, afin de perpétuer leur ligue contre le roi !

— Croyez- vous que l'intention de mon père eût été de contrarier les affections de Blanche ?

— Qu'est-ce que les affections d'une jeune fille pour arrêter un ambitieux?... Comment est conçue la volonté de votre père? est-ce un simple désir , ou bien un ordre formel ?

— Il a écrit : Ma volonté est que ma fille , la vicomtesse de Soûle , épouse le comte de Lerin sous peine d'être maudite.

• — Voilà bien les hommes ! je veux écrit sur leur pierre funèbre !

— Si , à défaut de ma sœur , j'étais devenue vicomtesse de Soûle , je devrais m'unir au comte de Lerin.

— C'est une volonté positive de votre père ,

un projet caressé de faire comme un faisceau de factieux.

— Blanclie promit à mon père de lui obéir; mais elle n'avait que dix ans : est-elle liée ?

— Je n'examinerai pas si les droits de votre père vont aussi loin qu'il l'a cru. Mais jugez vous-même, Ena Corisande , si ces mots : quelle soit maudite! ne troubleraient pas votre sœur.

— Il n'a jamais été dans ma pensée de braver la malédiction de mon père , mais j'espérais qu'on aurait pu interpréter sa bonté ; il aurait eu pitié du désespoir de ma sœur.

— Votre père était dévoré du besoin de s'élever; il lui fallait l'appui du chef des Beaumonts ; que sa fille fiit victime , cela n'y faisait rien. A eux deux , ils ont brisé bien d'autres existences !

— Oh ! ne parlez pas ainsi de mon noble père ! Si vous saviez comme sa grande image m'est présente! je me souviens quelle joie mêlée d'orgueil j'éprouvais lorsqu'il mettait ses mains sur ma tête , et qu'il me baisait au front ! un de ses regards sévères me faisait trembler. Quand je pense à lui , je crois avoir vu Dieu sur la terre.

— Croyez-moi , le comte Bertrand n'eût point

remarqué les larmes de votre sœur : après tout, qu'est-ce que l'amour? comme disent les femmes. Fut-il jamais mot plus vain?

— Quoi ! vous ne croyez pas à l'amour ?

— J'y crois . Ena Corisande ; c'est l'écueil où. viennent se briser les grandes comme les vulgaires destinées; j'y crois comme au volcan qui ne laisse que des cendres , comme à la chose mensongère qui promet les cieux et jette dans l'abîme. Je sais ce que les passions donnent : misère , désolation , souffle empesté qui renverse et s'évanouit ! Oh !

Le vieillard laissa tomber sa tête sur sa poitrine agitée.

Corisande était accoutumée à ces élans impétueux; après un moment de silence, elle dit :

— Comment se fait-il que l'amour soit chose légère et funeste tout à la fois ?

— Suivant le cœur qui les renferme , Ena Corisande. J'ai vu les mêmes mots exciter le sourire et la rage; les mêmes mots, s'oublier le lendemain , et laisser un long sillon dans toute une vie ! . . .

Adémar tomba encore dans une amère rêverie.

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Corisandc se garda d'insister sur un sujet douloureux pour le vieillard ; elle lui demanda :

— Que dois-je penser du comte de Lerin ? on en parle de diverses façons.

— Ne l'avez-vous jamais vu?

— 6fl —

— Il n'est point venu à Mauléon depuis la mort du comte.

— Vous pouvez dire à la vicomtesse de Soûle qu'elle sera entourée de grandeur; qu'elle sera la première dame de Navarre , si elle n'en devient pas la reine ; elle verra à ses pieds tous les courtisans de la rébellion.

— Rien que cela pour le bonheur ! mais l'homme qui sera son époux , quel est-il ?

— Un être mauvais, répondit brusquement l'ermite puisqu'il a bouleversé son pays I.Puis il continua : Le comte de Lerin est un seigneur superbe , voulant toujours monter plus haut, ne regardant jamais en bas; avec de grands talons, il a l'ame aride : isolé au milieu de ses projets orgueilleux, il ne voit que lui ; il domine et entraine ce qui l'entoure, et ne s'attache à rien.

— 0 ma pauvre sœur !

— Ena Blanche n'est pas la femme qui lui convient ; il eût mieux valu , malgré tout, que vous fussiez l'aînée.

— Ce caractère m'eût été odieux î bien plus odieux qu'à ma sœur ; j'aurais vu de plus en lui l'ennemi de François de Béarn.

— Dites le roi de Navarre, jeune dame ; vous parlez comme les Beaumonts.

— Vous savez si je désire que François Pliébus règne sur la Navarre! Mais comment lui donner le titre de roi , tant que Louis de Beaumont lui dispute le royaume?

— Le lionceau a grandi ! s'écria l'ermite en marchant à grands pas. Attendons ! le voilà qui s'avance au cœur de la Navarre , accompagné de sa mère.

— Est-ce que la guerre a recommencé? demanda Corisande.

— Nod , il va comme le réparateur : sa clémence lui fait rendre les villes ; Louis de Beaumont chanchelle , il négocie ; le jour de la justice va luire !

— Que Dieu protège ce prince digne d'amour! dit Corisande en joignant les mains avec ferveur.

— Oui , digne d'amour ! reprit Adémar, digne d'un meilleur siècle, fait pour d'autres hommes !

Il resta pensif.

— Mais Ferdinand-le-Catlîolique, Louis XI, le comte de Lerin le pressent !

Après une pause encore , l'ermite répondit :

— C'est pour le roi de Navarre que j'aurais voulu que vous fussiez à la place d'Ena Blanche.

— Qu aurais-je pu faire pour lui?

— Gagner le Connétable.

— A quel prix , grand Dieu ! et d'ailleurs quel empire pourrait-on prendre sur un tel lioranie ?

— L'empire d'une femme ! Ena Corisande , un jour votre toute-puissance vous sera révélée ; elle sera bienfaisante si vous le voulez , amère si vous en abusez. Oh ! prenez bien garde d'accabler le cœur souffrant qui vous demanderait pitié ! Si les femmes étaient douces d'ame comme de paroles et de visage , elles ne savent pas tous les maux qu'elles pourraient réparer.

— .Mais le Connétable , ainsi que vous l'avez dépeint , estimerait peu une douce affection , et il serait tant au-dessus de la pitié !

— Celui-là il faudrait lui montrer que vous êtes assez élevée pour le comprendre , et assez ferme pour lui résister.

— Se débattre avec une ame aride , comme vous l'avez dit ? le dégoût me saisirait.

— Tout dégénère . dit le vieillard avec chagrin ; j'ai combattu près de l'héroïque Jeanne d'Arc qui poursuivit jusqu'au bûcher sa noble tâche ; Agnès Sorel , pleine de constance , don-

liait des leçons à Charles VII ; j'étais frère d'armes de Dimois et de La Hire ; hommes et jeunes filles, nous avions le cœur plein d'une grande pensée : délivrance de la partrie , fidélité au roi ; et les filles des comtes de Mauléon n'ont de souci que pour elles-mêmes !

— Chère France ! dit dame Aloyse attendrie , on en pourrait faire de beaux récits.

— Le temps présent n'en fournirait plus , dame Aloyse. La politique de Louis Xî nivèle tout et flétrit tout ; on frapperait sur tous ces cœurs de France, sans qu'il en jaillit une étincelle.

— Non , ermite , le feu sacré ne s'y éteint jamais ; sur cette noLle terre , vous reverrez sa flamme.

L'ermite secoua la tête.

— Aux preux ont succédé Olivier le barbier et Tristan le grand prévôt ; quand de petites gens sont les maîtres , ils rapetissent tout : quand ce sont des médians, il faut s'enfuir. Aussi , j'ai quitté cette terre dégradée.

Puis il continua :

— Au commencement des troubles de la Navarre, et sur ces montagnes encore, mon repos a été troublé par les cris de guerre du fils

contre le père , du sujet contre le souverain. Oh! qu'une longue vie apprend une triste science !

Corisande rompit sa préoccupation.

— Mon père, Jeanne avait de l'enthousiasme, d'autres aimaient ; ces deux appuis manqueraient aux filles des comtes de Mauléon.

— Et la vertu , jeune dame ! et le dévouement de soi pour un autre ! qu'est-ce autre chose que de l'enthousiasme, ce rayon divin qui colore la pauvre vie, et donne des ailes pour la traverser ?

— 0 mon père ! une vie sans illusion et sans espérance mériterait-elle qu'on voulût vivre?

— Oui , parce qu'il n'y a pas de vie sans devoir, ni sans occasion de dévouement. Enthousiasme et bonté , chère fille , voilà deux compagnes célestes.

Il poursuivit !

— Ena Corisande , j'ai grandement souffert , par ma faute et par celle des autres; une seule pensée m'a soutenu , c'est de n'avoir pas été inutile. Jamais créature n'eut à se plaindre de moi, et j'ai souvent allégé de grandes douleurs. Si nous étions appelés à vivre deux fois sur la terre, je suis certain que la seconde exis-

tence serait consacrée à autrui : chercher le bonheur pour soi, ironie, découragement! on n'essayerait plus !

— Je vous comprends î s'écria la jeune fille avec ardeur; il faut avoir des amis, et leur donner toute son ame.

— Vous me comprendrez mieux quand vous aurez souffert : il faut être désintéressé de soi , même en aimant. Vouloir des amis , c'«jst travailler à son bonheur : et là il y a déception ! il est des cœurs qui donnent plus qu'ils ne reçoivent : non , il faut aimer pour le seul plaisir d'aimer ; sans espoir de récompense , sans désir de retour ; c'est la charité , vertu divine !

Les yeux humides de larmes , Corisande dit en montrant son cœur :

— Tout ce que vous avez dit est recueilli là. Pourquoi ma sœur ne vous a-t-elle pas entendu !

— D'où vient que la vicomtesse n'a pas connu plus tôt sa destinée ?

— Le comte de Lerin a voulu que les engagemens de mon père fussent cachés à Blanche, je ne sais par quel motif.

— Je devine ; c'est pour être maître de rompre, si cette alliance ne lui convient plus.

— Est-ce qu'elle pourrait ne plus lui convenir?

— Je ne sais ; on dit qu'il intrigue auprès de Ferdinand-le-Catholique , et que ce prince lui donnerait su sœur Jeanne la bâtarde.

— Oh! pliit à Dieu! si cela était, ma sœur serait sauvée î

— Ne comptez jamais sur ce que doit faire un ambitieux 5 il y a un poignard caché sous le gantelet de la main qu'il vous tend ; sera-t-il ami ou ennemi? il ne le sait pas lui-même..... Y a-t-il long-temps qu'il n'a envoyé à Mauléon?

— Tous les ans, il envoyait un de ses écuyers; mais voilà trois ans qu'il n'en est venu.

— Que lui sont les filles orphelines de son ami? Mais Dieu soit loué de cette indifférence ! elle est de bon augure.

Dame Aloyse rappela à Corisande que sa tante serait surprise de ne pas la voir à son lever.

Corisande dit adieu avec regret cà son vieil ami ; mais elle le supplia plusieurs fois de s'occuper des moyens de secourir sa sœur.

— Depuis que vous m'avez parlé des nouvelles vues du Connétable, je me sens ranimée, toute prête à espérer.

— Enfant ! dit l'ermite avec un faible sourire ; vous étiez au désespoir en entrant ici , et pour un mot , vous sortez prête à vous réjouir. Prenez garde pourtant de donner de fausses espérances à votre sœur; dans peu de jours, je saurai quelque choses de plus certain sur les démarches du comte.

Corisande, en s'éloignant, criait à Adémar :

— Adieu ! adieu, ne nous oubliez pas! priez pour nous.

Et lui la regardait descendre le sentier, et disait :

— Jeune lis, tu n'es pas fait pour vivre dans le creux du vallon. Mais dans quel tourbillon seras-tu emporté ! . . .

f'CDragf.

La vicomtesse restait des heures entières la tête penchée sur sa poitrine ; elle se flétrissait par le poison de ses rêveries. Corisande , pour l'y arracher , l'appelait :

— Blanche , ma Blanche !

Puis se penchait vers elle , appuyait une main caressante sur son épaule ou sur sa tête.

La vicomtesse ne semblait ni la voir , ni l'entendre ; et Corisande alors n'osait lui parler. Elle restait debout devant elle, la regardant avec compassion , et essuyant silencieusement une larme.

Un jour, elle lui dit :

— Chère amie , venez avec moi à l'ermitage, je suis certaine que vous puiserez du courage auprès d'Adcmar.

— Je ne veux pas de courage.

— Il vous dira ce qu'il aura appris du comte de Lerin.

— Corisande ! vous n'avezjamais que ce nom à la bouche !

— Si Adémar ne sait pas de consolantes nouvelles, il vous parlera, et vous serez ranimée. O Blanche î si vous saviez comme près de lui l'ame s'élève!

— Je ne suis point accoutumée comme vous à l'air inspiré de ce vieillard. Je préfère les sages paroles de mon chapelain.

Corisande , ne pouvant persuader sa sœur . voulut au moins aller à l'ermitage sans elle. Dame Aloyse se trouvant souffrante , s'assit au pied de la montagne de l'ermitage, suivant de lœil Corisande qui la gravit seule.

C'est un plaisir de jeune fille que d'aller seule! la jeune fdle alors croit être souveraine de tout ce quelle voit, c'est un regard de conquête qu'elle jette sur l'horizon. Ses pensées sont plus à elle , elle n'a pas de témoin qui semble les épier pour les contester aussitôt. Elle va vite , ou nonchalamment , suivant l'émotion qui l'anime ; s'arrête à son gré , rêve pour un son , suit avec sympathie le vol capricieux d'un oiseau , cou temple les touffes bleues de la simple véronique, et un peu après foule aux pieds la petite fleur avec insouciance. Et pourtant l'enfant aventureuse a peur de tout. Elle tressaille pour le buisson où s'attache sa robe, pour le lézard qui se cache dans la haie, pour la vache qui mugit aux lointains pâturages. Si elle aperçoit un inconnu , elle s'arrête épouvantée, son ame suppliante cherche un appui.

L'ermite n'était pas dans sa cellule ; Corisande pensa le trouver dans la chapelle, elle y entra. Un homme était agenouillé devant l'autel ; ce n'était point l'ermite : au lieu de son chef dépouillé , c'était une tête d'adolescent , des traits d'une beauté parfaite, des cheveux blonds , qui descendaient en boucles gracieuses sur le cou et sur un front élevé, blanc et fier.

Par la petite fenêtre , passait un rayon de soleil qui éclairait cette belle tête. Le jeune homme, les mains croisées sur la poitrine , offrait une prière fervente ; à son attitude , on sentait que son cœur battait noblement ; à l'expression de son visage , on devinait que rien d'égoïste n'était dans cette prière ; que ce n'était point non plus l'aveu d'une faute qui l'avait mis à genoux , mais qu'il faisait un vœu héroïque , un vœu pour des biens qu'il ne demandait pas pour lui.

Corisande s'arrêta ; elle crut un moment que les anges visitaient l'ermite; mais le jeune homme s'étant baissé pour ramasser sa toque , il se releva : c'était un page. Corisande n'eut que le temps de se jeter dans un coin obscur de la chapelle : le jeune homme passa près d'elle sans la regarder ; elle entendit le bruit de ses éperons , sur les dalles de la cellule , et bientôt après un cheval lancé au galop. Elle sortit pour le regarder , et frémit en voyant l'audacieux raser les bords de l'abime. Il disparut derrière une masse de rochers, se montra bientôt après à leur cime , puis elle le perdit de vue entièrement.

Après avoir chercher Âdémar , et l'avoir ap-

pelé dans les environs de l'ermitage, elle s'assit au dehors pour l'attendre , ne pouvant se ré-»' soudre à revenir sans avoir appris quelque chose sur le comte de Lerin. Elle savait que le solitaire n'était point étranger aux affaires du monde ; il avait , disait-on , des relations avec les deux cours de France et de Navarre : on assurait que des messages secrets s'échangaient dans sa cellule; elle l'avait toujours vu instruit le premier des événemens de l'Espagne. Peutêtre ce jeune homme était-il venu lui apprendre des nouvelles de la Navarre. Elle attendit donc; mais en vain : l'ermite ne revint pas.

iTcô Cabote,

Cependant le jour s'achevait; Corisande, n'apercevant plus dame Aloyse , crut qu'elle s'était retirée. Elle avait entendu dire qu'un sentier fort rude , peu fréquenté , mais plus direct, ramenait de l'ermitage au château; elle voulut en essayer : il la conduisit entre deux

montagnes boisées , sans bruit , sans babitans. D'abord elle en fut charmée , c'était un aspect nouveau; puis elle s'effraya : le soleil avait passé derrière les montagnes ; c'était le crépuscule au fond de l'étroit vallon. Reviendrait-elle en arrière? descendrait-elle? elle ne savait pas. Tandis qu elle délibérait, elle aperçut une cliétive cabane adossée contre un roc , comme un nidcacbé; le roc protecteur lamettait àTabrides neiges et des vents , et l'eût dérobée aux yeux, si la fumée , qui s'élevait du toit entrouvert, ne l'eût trahie. Corisande s'élança gaiement vers la pauvre demeure ; lorsqu'elle fut sur le seuil , une voix de femme cria du dedans :

- — N'entrez pas , nous sommes des Cagots ! Le Cagot ! objet d'horreur , marqué sur l'épaule d'une étoffe en forme de patte-d'oie, pour être reconnu et évité à la façon des serpens , avec cette différence qu'il se laissait écraser sans se défendre !... le Cagot, qui était tenu, sous peine de mort , à ne pas souiller de ses pieds nus le sol sur lequel il passait!... le Cagot , rejeté dans les bois pour y exercer le métier de bûcheron, métier devenu infâme à cause de lui!... le Cagot, qui n'avait point de part à la tolérance de.l'Évangile, exclu des assemblées

des chrétiens , séparé d'eux dans les églises par un mur , passant par une autre perte , allant finir loin de tous dans un cimetière à lui!

Les Cagots , d'où venaient-ils? ils avaient apporté la lèpre ; ils parlaient une autre langue ; leurs traits différaient de ceux des Basques et des Béarnais qui nourrissaient une profonde haine contre eux ; ils devaient descendre d'ennemis détestés et vaincus des liabitans de la Novempopulanie et de la Cantahrie. On a dit que c'étaient des Sarrasins , les débris de cette armée d'Abdérame, qui, voulant rentrer en Espagne , trouvèrent les défilés des montagnes gardés , et furent massacrés à chaque issue par où ils voulaient s'enfuir; un petit nombre échappa, resta caché , puis fut toléré, avec plus de dégoût que jamais vaincu n'en put inspirer. Étaient-ce donc là cesbrillans Maures si braves, si amoureux, si magnifiques! oh! dégradation '!

ï «Je pense donc qu'ils sont descendus (les Cagots) des Sarrasins qui restèrent en Gascogne , après que Charles- Martel eut défait Abdérame , qui, en son passage , aurait occupe toutes les avenues des Pyrénées. On leur donna la vieenfaveur deleur conversion à la religion chrétienne.

Au nom du Cagot, Corisande recula ; au lieu de demander sa route , elle allait reprendre son chemin au hasard.

La femme s'avança vers la porte , elle montra le sentier par lequel Coi'isande était venue.

— Vous vous êtes égarée , noble dame , voilà votre route; ià-haut l'ermite vous servira de guide.

Corisande fut frappée de l'extérieur de cette femme : elle était jeune encore ; de longues tresses tombaient sur ses épaules ; ses yeux étaient noirs , grands , pleins de feu ; elle montrait en parlant des dents d'une extrême blancheur cjui ressortaient sur un teint olivâtre ; son costume , bien que misérable , était arrangé d'une façon pittoresque; et, quoique l'expression de ses traits fût un peu sauvage , il y avait dans ses manières de la dignité et de la mélancolie.

Voyant que Corisande restait à la même place, la regardant et ne lui répondant pas, elle ajouta :

et néanmoins on conserva tout entière en leur personne la haine de la nation sarrasinesque. «

Histoire de BéarUy par P. de 3lAnc.v.

— Je ne vous trompe pas ; j'ai tracé ce sentier pour rencontrer le solitaire , parce qu'il me dit bonjour, Janina, C'est le seul qui ait touIu savoir mon nom , le seul qui ne m'appelle pas femme ou fille du Cagot.

Corisande tira de sa bourse un sou morsans , et le posant par terre pour ne pas la toucher, elle lui dit :

— Prenez cela.

La femme ne se baissa point pour ramasser l'argent.

— Grand merci , noble dame ; reprenez vos dons , il ne faut point de richesses dans cette demeure ; l'orne rachète pas le mépris.

Dans ce moment, l'attention de la jeune châtelaine et de la femme du Cagot fut attirée par des cris perçans; bientôt elles virent paraître un petit garçon de sept ou huit ans qui se plaignait avec douleur.

— Yvain ! mon enfant ! s'écria Janina en s'élançant vers lui.

Elle le reçut dans ses bras au bas du rocher ; il était pâle , couvert de sang , une flèche lui perçait l'épaule.

— Que t'ont-ils fait? s'écria -t-elle d'un ton terrible.

— Un archer du château m'a frappé de sa flèche , dit l'enfant d'une voix défaillante. Ma mère ! je me meurs ; et il tomha évanoui.

Janina le posa à terre , et croisant ses bras , elle le regarda d'un air hagard, avec des mouvemens convulsifs ; puis elle dit d'une voix sombre :

— Tu n'as pas vécu long-temps, Yvain , tu n'auras pas connu l'injure , la flétrissure , les angoisses du cœur; ils ont soldé ton compte en une fois.

— Il n'est peut-être pas mort , dit Corisande d'une voix compatissante.

— Et pourquoi ne voulez-vous pas qu'il soit mort ? je ne le pleure pas ! non ; mais grand Dieu! tu n'es pas comme les puissans de la terre, tu entendras le cri de la justice! que ma malédiction tombe sur le meurtrier de mon fils ! qu'il soit torturé dans le cœur de ses enfans ! que sa fille le couvre de honte ! que ses fils périssent d'une mort affreuse ! qu'il vive long-temps , lui î isolé dans sa veillesse , seul , au moment de la mort!

Pendant que la voix de Janina s'élevait audessus du torrent , comme pour porter vers le ciel son cri d'accusation , Corisande , saisie

d'horreur et de pitié , lui dit , d'une voix pleine d'émotion :

— Apaise-toi, mère désolée, ton fils vit encore.

Janina se tut subitement; toute son ame passa dans ses yeux, pour consulter alternativement la figure inanimée de son fils et les traits consolateurs de Corisande.

■ — J'ai cru sentir son cœur , répéta celle-ci.

— Non , il ne me sera pas rendu ! dit Janina d'une voix faible et déchirante ; je ne le verrai plus , l'enfant de mon amour , l'ornement de ces déserts , ma seule joie dans la vie ! il ne viendra plus me faire sourire au milieu de mes misères !

Yvain fit un léger soupir.

Elle se tut encore , n'osant respirer , elle retint son haleine ; son regard dévorait son enfant; tout son sang refoulait dans son cœur.

— Ne pourriez-vous pas lui donner un breuvage pour le ranimer? demanda Corisande.

— Je n'ai rien , dit-elle avec un mouvement de désespoir , oh ! que je suis pauvre î

— Allez chercher l'eau do la source , dit Corisande avec douceur , celui qui sut la tirer du rocher lui donnera une vertu pour votre fils.

Janina courut vers la source : pendant ce

temps , Corisande dépouillait l'épaule de l'enfant ; se servant des connaissances en chirurgie qui étaient familières aux dames de ce temps, elle parvint à enlever la flèche.

— Voyez, dit-elle à Janina qui était de retour, l'os n'est point touché; cette plaie n'est point dangereuse; l'enfant est seulement épuisé par le sang qu'il a perdu.

Un coup-d'œil suffit à Janina pour s'en assurer ; aussi habile que Corisande pour traiter les blessures, elle reprit toute son énergie avec l'espérance ; dans un instant elle sut trouver les herbes bienfaisantes qui étaient nécessaires; elle en exprima le suc , tandis que Corisande employait son mouchoir et son voile pour faire des bandages.

Quand cela fut fini , elles transportèrent l'enfant dans la cabane : Corisande oublia les préjugés , elle entra avec empressement dans ce lieu qu'elle avait fui avec dégoût quelques minutes avant. La couche du petit Yvain était froide et dure; Corisande détacha sa mante pour l'en envelopper , et arrêter les grelottemens delà fièvre; alors Janina tenditles bras vers elle avec un mouvement passionné, puis , saisissant le bas de sa robe, elle la baisa avec ardeur.

— Que toutes les félicités se réunissent sur votre tête , ange du ciel ! s'écria-t-elle ; vous avez soigné mon fils , vous l'avez couvert de vos vètemens , vous êtes entrée chez les Cagots ! je ne puis rien , je ne suis rien , mais le cœur de Janina est à vous !

Corisande touchée lui fit signe de se relever sans pouvoir parler.

Dans ce moment , deux hommes parurent à la porte : le premier portait la marque jaune des Cagots, son teint avait la même teinte bronzée que celui de Janina , mais ses traits n'avaient ni la même noblesse ni la même régularité ; ses yeux timides étaient baissés , comme pour éviter les regards ; son front incliné exprimait la crainte et la bassesse.

Le Cagot dit à l'homme qui le suivait :

— Seigneur , comme je vous l'ai dit , vous êtes avec des Cagots.

— Que me fait cela? répondit le voyageur. Il vit Corisande penchée sur la couchette d'Yvain. Quelle est cette demoiselle?

— C'est, répondit le Cagot étonné, comme s'il voyait un autre monde, c'est Ena Corisande, la fille de notre seigneur !

Le voyageur ôta sa toque pour la saluer, des

boucles blondes se déroulèrent; Corisande reconnut le daraoisel de l'ermitage : était-ce donc parce qu'il était si remarquablement beau , qu'elle fut intimidée ? était-ce que l'air de ce jeune homme était imposant malgré la simplicité de son costume ?

— Arramon, s'écria Janina en parlant au Cagot, Yois notre fils : il est blessé par les hommes du château; c'est Ena Corisande qui a lavé sa plaie; c'est elle qui l'a porté sur son lit, elle qui l'a couvert avec sa mante ! oh ! mets-toi à genoux devant elle ! Et Janina se précipita de nouveau avec exaltation aux pieds de Corisande, en entraînant son mari ; tandis qu' Arramon regardait d'un air effaré , tantôt son fils , et puis la fille du comte, ne pouvant les associer ensemble dans sa pensée.

— Relevez-vous , dit sévèrement Corisande , mécontente d'une scène qui la mettait en évidence.

Le jeune homme regardait ce groupe , et paraissait attentif à examiner la demeure des Cagots.

Arramon , revenu de son trouble , dit à sa femme :

— Et voici un jeune seigneur que j'ai eu le

bonheur de sauver, comme il allait rouler avec son cheval du haut de la montagne.

— Grand Dieu ! s'écria Corisande , n'a-t-il pas de mal?

La voix de la jeune dame était de la plus grande douceur ; si elle disait des mots indifférens , on l'écoutait avec plaisir , comme une mélodie ; mais lorsqu'elle y joignait de l'émotion , on était remué jusqu'au fond de l'ame. Ces simples paroles firent tressaillir l'étranger; elles amenèrent sur Corisande toute son attention, qui, jusque-là, avait été donnée plus particulièrement aux hôtes étranges qui le recevaient.

— Je vous rends grâce , madame , je n'ai d'autre mal , dit-il , que la perte de mon cheval favori; il s'est horriblement fracassé sur les rocs.

— Un cheval de guerre est presque un ami ; vous devez le regretter.

Le jeune homme reprit en souriant ;

— Hélas ! mon cheval n'a connu , comme moi , d'autres périls ni d'autre gloire que la chasse à Tours et au sanglier.

Il y eut un peu de silence , pendant lequel Corisande semblait se consulter; enfin elle dit, avec une grâce noble et timide :

— Messire, vous ne pouvez passer la nuit dans cette chaumière ; je vous engage, au nom de ma tante et de ma sœur, à venir au château de Mauléon : voulez-vous m'accompagner ?

— Je serai volontiers votre écuyer, répondit le jeune homme en s'inclinant.

Arramon , le Cagot , alluma une branche de sapin pour les guider; la nuit était tombée ; Janina alla regarder à la porte ; elle s'écria avec anxiété :

— Le brouillard est épais , Ena Corisande n'a point de voile , point de mante , parce qu'elle a tout donné à mon fils , elle va avoir froid !

Le jeune homme regarda Corisande avec un profond intérêt.

— Je n'ai plus de manteau , dit-il ; il est allé avec mon cheval ; c'est à peine si j'ose vous offrir ma toque ; mais votre tête est nue, et la nuit est fraîche.

Corisande se recula en disant :

— Non!

Le page cherchait des yeux et de la pensée quelque abri contre la brume ; il étendait machinalement les bras au-dessus de cette tête gracieuse , pour la garantir

— Nous sommes encore au mois d'août . dit

Corisande , la nuit ne peut être malsaine.

Et détachant , en riant , ses longs cheveux , elle enveloppa son cou de leurs ondes épaisses, comme d'un voile : elle ne se doutait pas combien elle se rendait jolie : le page resta occupé à la regarder , tandis qu'Arramon , immobile , l'éclairait de sa torche rougeâtre, attendant l'ordre du départ.

— Allons, dit Corisande.

(ê,m eôt-tl?

L'étranger la pria de s'appuyer sur son bras , parce que le sentier était malaisé ; et Arramon marchait en avant.

Ils parlèrent de la route escarpée , de l'obscurité de la nuit , puis des Cagots ; l'étranger faisait beaucoup de questions sur eux.

— Quoi ! dit Corisande , vous ne connaissez pas les Cagots?

— Pas avec détails.

— JN'étes-vous pas de ce pays ? ou n'y en a-t-il pas dans le vôtre ?

— Je n'ai jamais été en situation de les voir de près. Mais vous, madame, partagez-vous l'opinion qui les repousse?

— Oh ! ce sont des gens maudits , répondit Corisande avec horreur.

— Comment alors vous ai-je trouvée parmi eux?

— Le hasard m'y a conduite , et la compassion m'y a retenue.

— C'est une honte hien vraie que celle qui fait surmonter un tel dégoût !

— Qui n'aurait fait comme moi ? réponditelle avec émotion. L'enfant se mourait, et la mère était abîmée de douleur.

— Moi , je n'y aurais pas eu de mérite ; car je ne puis comprendre encore tant d'aversion pour des êtres qui ne font pas de mal et qui ne sont que malheureux.

Corisande regarda le jeune homme avec surprise ; c'était la première fois que l'on ne jugeait pas devant elle les Cagots avec les idées

reçues; elle entrevit un esprit éclairé et une ame bonne.

— Ce que vous dites là me frappe , repritelle ; je commence à croire que j'ai eu tort de m'abandonner sans examen à l'impression générale ; ce sont des êtres bien souffrans que l'on accable , sans même imaginer un remords.

— Qu'importe , reprit le jeune homme, que votre esprit soit prévenu , si votre cœur vous guide pour les soulager ? Permettez , madame , que je vous demande encore comment vous vous êtes trouvée , seule , à cette heure , parmi de telles gens ?

— Cela parait étrange , reprit-elle en souriant. J'étais allée à l'hermitage de la Croix ; au retour j'ai pris une fausse route qui m'a conduite chez les Cagots.

— Est-ce que vous connaissez le solitaire Adémar? demanda le page avec empressement.

— C'est l'ami de mon enfance ; un guide , un père que le ciel m'a donné !

— C'est singulier, dit l'étranger se parlant à lui-même.

— Vous le connaissez aussi? demanda Corisande.

— Oui, répondit-il ; et ce qui me surprend,

c'est qu'en parlant de Mauléon , il m'ait laissé ignorer que ses tours renfermassent un objet plus intéressant que le souvenir du comte rebelle.

— Messire ! dit Corisande en dégageant son bras, le comte Bertrand était mon père !

— Pardon , madame ; je devrais me rappeler de qui vous étiez fille , et croire que vous applaudiriez aux œuvres des Beaumonts.

— On ne peut blâmer mon père ; il eut des motifs pour prendre les armes en faveur de don Carlos, mais les temps sont changés.

— Voudriez-vous dire que vous ne trouvez plus la cause des Beaumonts aussi juste ?

— Non certes, aujourd'hui elle n'est pas juste.

— Serait-il vrai que vous ne fussiez pas contraire au parti royaliste ?

— Tous mes vœux , je ne m'en cache pas , sont pour François de Béarn.

— Si vous désarmiez vos vassaux de Navarre, l'exemple serait entrainant , madame.

— Ce n'est pas moi que cela regarde ; c'est ma sœur aînée, la vicomtesse de Soûle, qui disposera des hommes d'armes de Mauléon ; moi , je n'ai que des vœux pour le roi.

— C'est beaucoup , c'est beaucoup ! répliqua

vivement le jeune homme ; le ciel et les hommes doivent être pour la cause qui vous intéresse.

Ils arrivaient près du château. Dès que le soldat de garde eut reconnu la voix de Corisande, il en donna avis. Tout était en émoi à Mauléon. Dame Aloyse , surprise de ne pas revoir Corisande , était montée à l'ermitage ; ne l'y ayant pas trouvée , elle était retournée faire partager son inquiétude au château. Isabelle avait envoyé dans tous les environs à la recherche de l'imprudente jeune dame; elle accourut ellemême, dès qu'on lui eut dit qu'elle était là.

— J'avais cru , dit le jeune homme , que ce serait une vraie journée de paladin ; mais il ne s'est rencontré ni Maure , ni mécréant , pour vous disputer à moi , et me faire gagner mes éperons ; mon court voyage va finir, sans qu'il m'en reste rien que des regrets.

Il y avait un peu de tristesse au fond de cet air de plaisanterie : les nobles et faciles manières du page étonnaient Corisande ; elle ne savait pas pourquoi , malgré sa courtoisie , il était sur un pied d'égalité , ni pourquoi il prenait de l'avantage sur elle. Elle essaya de répondre sur le même ton :

— Toutefois , vous en avez assez fait pour trouver un gîte dans ce manoir.

L'étranger regarda les tours de Mauléon, ses profonds fossés, et se mit à sourire.

— Là peut-être , dit-il , je trouverais de véritables aventures ; Dieu sait pourtant que je les braverais sur votre foi . aimable châtelaine , si l'on ne m'attendait ailleurs.

Corisande , blessée de l'air dont il avait regardé le château , répondit froidement :

— Je ne crois pas que l'hospitalité de ce château ait un mauvais renom.

Puis , se radoucissant jusqu'à la sensibilité , elle ajouta ;

— De quelque parti qu'il soit , un homme loyal ou malheureux sera toujours bien accueilli là.

— Honni soit qui dirait à présent le contraire! s'écria le jeune homme avec chaleur.

Puis , il s'inclina devant elle pour prendre congé ; et ordonnant à Arramon de l'éclairer , il la quitta.

Corisande resta à la même place , le regardant s'éloigner. Elle se demandait : Où va-t-il à cette heure? chez les Cagots? impossible. A l'ermitage? la natte de l'ermite est bien mauvaise.

Pourquoi n'est- il pas entré? il est du parti du roi , il n'a pas eu de confiance ! cette pensée lui était pénible. Elle se disait encore : Il parle le béarnais de la cour de Pau, mais il a dans toute sa personne l'assurance qu'Aloyse attribue aux Français. Qui est-il?

Corisande oubliait que le pont-levis était baissé , et que sa tante l'attendait dans la cour; la voix de sa sœur la rappela à elle.

Si |)clcnnagc,

A quelques jours de là , madame Isabelle fît appeler ses nièces dans son oratoire ; elles la trouvèrent animée comme quand on vient de prendre une grande résolution.

— Belles nièces , leur dit-elle , j'étais ici au pied de l'image de la bienheureuse Marie ,

pleurant sur une de vous, qui me déchire l'ame par son opiniâtre douleur ; une idée venue du ciel m'a consolée. J'ai fait vœu de vous mener en pèlerinage à la fête de Notre-Dame Marie de Betarram ; ce que la sagesse des hommes n'a pu faire , je l'attends du secours divin. Marie aura pitié d'un jeune cœur malade ; elle lui donnera la lumière qui éclaire, la force qui aide. Nous partirons le 5 septembre pour être arrivées le 8 , jour de la solennité , et c'est dans dix jours que nous partons.

Blanche pressa la main de sa tante sur son cœur , et la couvrit de baisers.

— Ma noble tante , vous devriez être lasse de ma tristesse , mais votre afifection est sans bornes ! Ce pèlerinage me donne de l'espoir; je ne sais pas s'il est au pouvoir de Marie de me guérir, mais elle accordera une consolation quelconque à mes maux.

Corisande embrassait sa tante et puis sa sœur avec la vivacité d'une enfant aimée.

— Le ciel vous inspire , ô la meilleure des mères ! et je vous avoue que pour mon compte je suis charmée de quitter pour quelques jours les terres de Soûle.

^Madame Isabelle reprit :

— Je vais faire écrire au comte de Carmaing, seigneur de Coaraze , qui nous obtiendra du prince de Béarn un sauf-conduit pour traverser sa province ; il pourrait vouloir se venger sur nous des embarras que lui a donnés mon frère. Le comte de Carmaing, quoique Béarnais, était lié avec le comte Bertrand, et continue quelques relations secrètes avec les Beaumonts : je puis me fier à lui \

— Irons-nous à Pau ? Oh ! que je voudrais voir François Phébus ! s'écria Corisande.

— J'espère que vous m'épargnerez ce chagrin ; je vous prie de n'en plus parler, ma nièce ; c'est déjà trop que de passer sur ses terres.

— Ma tante , d'où vient tant d'aversion pour ce jeune prince? le comte de Lcrin lui-même est en pourparler avec lui : on s'entretient de la soumission de la Navarre.

— Je n'en crois rien , reprit sèchement madame Isabelle.

Les préparatifs du pèlerinage donnèrent un

' Le comte Je Carmaing, seigneur de Coaraze, se joignit plus tard aux rebelles sous le règne de Catherine, sœur de François Phébus. Convaincu de haute trahison , ses .terres furent confisquées, son château brûlé; une seule tour échappa à Tinccndie : elle subsiste encore.

nouvel aspect à l'imposante demeure des vicomtes de Soûle. Madame Isabelle , un peu émue d'entreprendre un voyage à travers les Etats d'un prince irrité , se demandait s'il ne se vengerait pas, en saisissant pour otage l'héritière du comte de Mauléon : non - seulement elle craignait François, mais encore les vindictes de la populace béarnaise , ou les embûches de quelques châtelains ; et , dans son trouble, elle ne trouvait confiance que dans l'appui de Marie et la pureté de ses intentions. La vicomtesse sortait de son apathie ; des idées nouvelles remplaçaient celles qui la dominaient depuis plus d'un mois. Corisande , légère et vive , était partout ; près de sa tante , écoutant l'itinéraire qu'on devait suivre , questionnant sur les lieux qu'elle devait voir ; dans les cours , où les écuyers fourbissaient les armes , où les valets préparaient les litières et donnaient un nouveau lustre aux écussons ; elle caressait son palefroi, et revenait se mettre à genoux devant l'autel de Marie pour commencer ses dévotions de pèlerine.

Il arriva une réponse du comte de Carmaing avec un homme d'armes de la cour de Béarn. François avait plus fait que de donner la per-

— lOB —

mission la plus étendue et la plus gracieuse ; il envoyait un de ses officiers pour protéger les dames de Mauléon pendant leur route , et les conduire au château de Pau , où des appartemens leur étaient destinés.

— Acceptez-vous , ma tante ? demanda Corisande.

— Non. Je suis touchée des loyales façons du prince de Béarn ; mais il faudrait l'aimer, et ne pas faire de vœux contre sa fortune , pour accepter l'hospitalité chez lui.

Le 3 septembre , une heure après le lever du soleil , madame Isabelle et ses nièces étaient sur le grand perron; on sonna le boute-selle. Madame Isabelle entra dans une litière , avec une de ses femmes ; Blanche et Corisande préférèrent chevaucher ; leurs litières suivraient.

Voici l'ordre de la marche.

Manech qui avait accompagné le comte Bertrand dans ses guerres, portait encore le vieil étendard de Mauléon , déchiré en combattant les Maures, taché en combattant son souverain. Il était suivi de quatre archers basques , puis venaient les jeunes dames, montées sur des chevaux navarais, dont les pieds effleuraieut légèrement les routes rocailleuses ; elles étaient

accomgnées de dame Aloyse etde l'écuyerOdon. Les litières suivaient , appuyées sur de forts mulets d'Espagne; le bon vieux père Isidro s'arrangeait sur une mule paisible , de manière à pouvoir causer avec madame Isabelle, et le sénéclial se tenait prêt pour recevoir ses ordres. Douze hommes armés , soit Basques ou Navarrais , fermaient la marche : l'officier béarnais allait en avant ou sur les flancs de la petite troupe , selon son bon plaisir.

Le cortège défila dans la ville de Mauléon , aux cris de : Dieu protège les nobles dames et bénisse leur voyage ! Tant qu'elles furent dans la vicomte de Soûle , Blanche et Corisande se donnèrent le plaisir de galoper en avant , tantôt sur une hauteur pour jouir du point de vue , tantôt dans la profondeur du val. Là , elles arrêtaient leurs chevaux , prêtant l'oreille à la petite source fugitive qui se cachait , ou à la cloche d'une chapelle dédiée à saint Hubert , patron des chasseurs, puis, elles retournaient près de leur tante lui redire leurs heureuses rencontres, ou leurs aventures d'enfans; la bonne tante souriait , et disait à l'aumônier :

— Ne trouvez-vous pas que mon pèlerinage a déjà du succès ?

(Drtlicz»

Mais, en entrant en Béarn , les jeunes dames n'osèrent plus s'éloigner.

Elles arrivèrent , qu'il était déjà tard , à Orthez , ville aux jolies femmes , qui baigne ses pieds aux flots d'azur du Gave , autrefois la capitale du Béarn; le séjour de l'aimable et grand

Gaston X, aussi surnommé Pbébus. Il tenait là plus joijeiise cour que oncques ris jamais : dit Froissart. La lune éclairait le château de Moncade , le château noble, comme on l'appelait , et qui avait aussi excité l'admiration du bon Froissart. La petite chouette des masures volait presque sur la tête ; quand ils passèrent sous la porte voûtée , elles semblaient dire à l'oreille de sinistres avertissemens , avec leurs voix basses et mystérieuses. Tandis que le hibou aux ailes jaunes jetait son cri de jeune chat du haut du clocher des Dominicains. Odon montra une des tours du château.

— L'orfraie doit s'ébattre là , dit -il.

— Pourquoi ? demanda Corisande .

— Il s'y est passé une piteuse histoire. Il y a bien long-temps ; il y a cent ans bientôt.

— Racontez-la , dit la vicomtesse.

— Je la sais de mon grand -père, qui était tout jeune en ce temps-là. Le Béarn avait pour vicomte Gaston Phébus , qui a joui d'une grande renommée. Il fut en guerre avec le comte d'Armagnac ; et comme la guerre les ennuyait, ils avisèrent à la faire finir. Le comte d'Armagnac avait une fille si belle , qu'on l'appelait la gaie Jrmagnaise. Gaston Phébus avait

un fils , nommé Gaston comme lui , et tout semblable à lui de cœur et de figure. On résolut de marier ensemble les deux jeunes gens. Avant les noees , le prince voulut aller voir en Navarre sa mère , Agnez de Navarre, sœur de Charles-le- Mauvais , qui fut bien nommé ! Je ne sais si Agnez n'était pas meilleure , et qu'elle eût donné des chagrins à son mari , Gaston Phébus, ou que lui-même eût mené , comme on l'a dit , trop joyeuse vie ; ils s'étaient séparés , et Agnez s'en était retournée en Navarre , près du roi son frère.

Le roi Charles fit grand accueil à son neveu ; il le garda dix jours , lui fit au départ de beaux présens, entre autres , une poudre qu'il lui suffirait de mêler aux alimens de son père , pour rendre au vicomte de Béarn l'amour qu'il n'avait plus, depuis bien des années, pour Agnez. C'était chose possible, et rien ne pouvait plus réjouir le jeune prince. Mais, bien loin de là , c'était du poison que l'oncle scélérat avait donné. On le découvrit , avant que le jeune Gaston en eût fait usage ; il raconta, avec grande douleur , toute la vérité ; néanmoins , on le jeta dans les basses -fosses de la tour , celle que vous voyez là-bas , plus haute et plus isolée.

Le père , saisi d'horreur , assembla les États et demanda vengeance ; les États refusèrent la mort du jeune prince , disant : Nous ne voulons pas que votre héritier meure. Alors, on vint dire au vicomte, que son fils se roulait dans son cachot, ne voulant pas manger, et voulant mourir. Gaston Phébus , ayant ouï cela , en eut grand'pitié , et descendit à la tour pour le consoler. Mais qu'arriva-t-il ? Le vicomte avait un couteau à la main ; était-ce pour se défendre , ne se fiant pas à son fils ? toucha-t-il le jeune prince sans le vouloir ? celui-ci s'est-il précipité sur la lame ? on ne sait... Mais il fut blessé ; et,

peu de jours après, il mourut Ce fut un

grand deuil ! Le père se vêtit de noir , toute la cour aussi ; ce ne furent plus ni chasses , ni mélodies ; tout resta morne. Le pays pleura long-temps le jeune Gaston, et dix ans après, disait mon grand-père , on n'osait parler d'une si dolente aventure.

Les diligentes pèlerines se levèrent avec le soleil et quittèrent Ortliez aussitôt , sans que madame Isabelle leur eût permis de visiter la demeure déjà délabrée du grand Gaston, ni le caveau des Cordeliers où l'on voyait son tombeau.

— Mais, matante, lui disait Corisande , pensez donc qu'alors il n'y avait ni Beaumonts , ni Grammonts , et que le souvenir de Gaston nous est inoffensif.

— C'était, répondait madame Isabelle avec la déraison de l'esprit de parti , un prince de de Béarn de la maison de Foix , et il avait le surnom de Phébus comme celui-ci !

En passant devant la tour où fut tenue recluse l'infortunée Blancbe de Castille , madame Isabelle , la tête hors de la litière , le bras tendu, la désigna à Corisande.

— Comment justifierez-vous cela , ma nièce? Éléonore de Foix , la grand'mère de François , n'a-t-elle pas fait empoisonner ici sa propre sœur pour lui ravir la Navarre? Et c'est ainsi que sont fondés les droits du prince de Béarn !

— Oh ! ma tante ! rien n'est moins prouvé que ce crime ; les Beaumonts seuls le disent.

Madame Isabelle jeta sur Corisande un regard aussi surpris qu'irrité.

— Dans tous les cas , reprit doucement Corisande , François est pur de cette accusation.

— 31ais il est de cette race ! s'écria madame Isabelle avec haine ; mais il a de leur «ang au cœur!

— C'est bien injuste! pensa la jeune fille. Et elle sentit s'accroître son dévouement pour le prétendant à la Navarre.

Les jeunes dames chevauchaient , le cœur égayé par la beauté de la matinée , raccourcissant les heures par les récits du Béarnais sur les chroniques des châteaux , ou les légendes des églises et des fontaines.

— Quel est , demanda Blanche, sur la ligne bleue des collines , à gauche , ce manoir aux donjons rougeâtres?

— C'est Arthez , la seigneurie des sires d'Andoins.

Blanche arrêta court son cheval , et le cou en avant, elle tenait les yeux fixés sur le château qui se dessinait irrégulier dans les découpures du brouillard.

C'était là qu'était Joan ! là ! peut-être , tout pensif, accoudé sur un pierrier , il avait le regard tourné vers la route ! C'est de ce lieu qu'elle eût voulu être dame , et recevoir le trousseau de clefs de la châtelaine ! C'est à la bourgade dépendante du château qu'elle bornait son ambition.

— 0 Marie , reine des mers ! Marie , amour des vierges , soyez-moi en aide ! je vous ferai

sculpter une statue pour la chapelle d'Arthez , je l'habillerai moi-même , je lui donnerai des

joyaux à toutes vos fêtes, et le samedi, jour qui vous est dédié, et qui pour cela ne se passe jamais sans un rayon de soleil.

Ayant prié ainsi, le cœur plein de joie, elle rejoignit les pèlerins de Mauléon.

La route suivait la lisière d'une forêt , gracieuse sous les vifs rayons du matin , des masses de lumière arrivaient obliquement entre les tiges élancées des hêtres , sous le dôme des chênes, à travers le feuillage tremblant de l'érable , pour éclairer les fougères et les mousses avec leurs perles de rosée.

C'étaient ébats et douces rumeurs parmi les oiseaux et les écureuils, les raines vertes , et les lézards bariolés ; la couleuvre sans venin aspirait indolemment le soleil , et la cigale agitait déjà son corselet pour annoncer la chaleur.

Peu à peula fête de la forêt fut interrompue par un bruit de chasse qui se rapprochait toujours. D'abord, ;<:e furent les chiens courans aux longues oreilles, avec leurs clameurs mélancoliques suivies de leurs aboimens d'impatience , et leurs grandes gorges jetant comme des fanfares de triomphe, puis, les piqueurs et leur trompe, et

leurs cris de rappel , et un cavalier galopant dans une clairière, l'épieu reluisant à la main. Les voyageurs s'étaient arrêtés : qui aurait pu passer sans sympathiser avec la chasse?

— Ami, dit l'officier de François Phébus au pâtre, qui gardait les pourceaux sous les chênes dont les glands se détachaient , l'appelant par ce nom bienveillant suivant l'usage du pays ; ami, à qui appartient cette chasse?

— A monseigneur le baron d'Andoins, et c'est lui qui vient de passer.

— Lui ! s'écria la jeune vicomtesse.

Et puis dans son cœur :

— O bonne mère des hommes , c'est vous qui me l'avez envoyé ! Corisande ! Joan sera mon seigneur et mari, je le crois, comme je crois à Notre-Dame de Sarrance.

Le cavalier ne paraissait plus : Blanche et sa sœur le cherchaient encore.

— J'aurais voulu le voir de près , dit Corisande.

— Oh ! ceci est une sainte vision, dit Blanche avec enthousiasme.

XVIÏ.

tîûU.

Les châtelaines avançaient vers Pau paisiblement ; les gens du pays étaient contenus par l'officier , et peut-être l'étaient-ils encore mieux par l'esprit chevaleresque , populaire dans ces contrées; c'est pour eux un besoin de regarder et de servir les dames. Le père Isidro mon-

tra à ses élèves la ville de Lescar , dont la cathédrale servait de sépulture aux princes de Béarn ; puis il leur dit :

— Vous avez devant et autour de vous Sciros , Athos , Laos , Gclos , Bysanos , Odos , Balyros, noms grecs et harmonieux. D'où viennent-ils ? ne seraient-cepasdes colonies grecques qui ont porté sur cette terre les souvenirs de la patrie , avec l'urbanité , l'indépendance , et la mobilité de leur caractère ?

Tout annonçait l'approche de la résidence du souverain ; les routes élaient couvertes de seigneurs avec leurs équipages de chasse , de ménétriers , de jongleurs , de marchands colporteurs , d'hommes «à la mine suspecte et aventurière qui vont où il y a foule et argent, comme les chiens à la curée. De pauvres chevaliers , autres chercheurs d'aventures , avec leur armure usée , les uns revenant de Bourgogne et de Flandre , bon pays pour bien vivre et se bien battre : d'autres venant d'auprès Ferdinand et Isabelle à qui ils avaient prêté quelques coups d'épée contre le roi de Grenade ; puis, c'étaient des bacheliers errans depuis la mort de leur patron, le bon roi René, arrivant de Toulouse la fleurie, où ils avaient vu

les jeux de Clémence Isaure ; bercés de pensées poétiques , ils allaient sans rien voir , se livrant à leur mule , comme des aveugles qui se laissent conduire ; c'étaient encore des dames quittant leurs tourelles , pour voir la merveille de ces lieux, François Pliébus ; le faucon sur le poing , elles s'avançaient suivies d'un valet portant en croupe leur chambrière.

Ces divers voyageurs entrèrent avec les dames de Mauléon dans la ville de Pau. Pau nouvellement bâti , tout riant , tout propre , original avec ses toits d'ardoises en pavillons comme des châteaux, point tortueux ni enfumé , comme ces vieilles villes de Gascogne, bâties pour se cacher le soleil et égorger l'ennemi pied-à-pied. Il n'y avait pas grand temps que Pau n'était qu'un rendez-vous de chasse pour les princes de Béarn. Gaston Phébus fit bâtir le château ; et François Phébus , à peine majeur , le faisait achever , se pressant comme s'il avait mesuré sa vie.

La marche des pèlerines fut un peu gênée dans les rues ; on s'arrêtait pour les regarder curieusement, s'ébahissant de leur beauté, se demandant d'où elles venaient ; et sans les soins de l'homme d'armes du château , des rixe&

— lisse seraient élevées entre les Basques de leur suite et la populace. Basques et Béarnais aiment encore à se mesurer comme gens jaloux qui s'estiment ; alors ils se haïssaient. Madame Isabelle alla se loger dans une hôtellerie ; et le comte de Carmaing , qui était venu la saluer, fut chargé par elle de témoigner sa gratitude au prince pour la protection qu'il avait accordée à son pèlerinage ; il devait colorer , le mieux possible , le refus qu'elle faisait de s'arrêter au château.

De sa croisée , Corisande regardait , sans se lasser, le pittoresque monument. C'était là quhabitait le héros de sa jeune imagination , le cheralier de ses pensées. D'ailleurs la structure fantasque du château occupait l'ame. Une façade régulière charme d'abord le regard ; tout est harmonie : c'est une seule , une grande pensée, mais vite comprise. Au contraire, il y a , dans l'architecture féodale, du caprice, du mystère, plusieurs volontés , grand nombre d'idées : ce sont des tourterelles arrondies , des tours carrées, des flèches, un donjon tronqué, des galeries , des fenêtres en croix , des ogives , de petites colonnes en faisceau, d'énormes piliers, des figures sculptées; les crénaux menaçans, les

pierres et mâchicoulis traîtres ; tout cela fait en plusieurs temps, par diverses personnes, tout cela réuni , vu l'un après l'autre : il y a du roman, du drame, de l'histoire ; vous vous le raconterez à vous-même.

Enfin, le troisième jour démarche, le dernier du voyage , les dames de Mauléon côtoyèrent les bords du Gave , de Pau à Bétarram. Ils n'étaient pas égayés, comme aujourd'hui, par d'innombrables villages et par des riche moissons; c'étaient quelques châteaux, entre autres Coaraze; un ou deux couvons, des chapelles, et puis des prairies, des bois et le ciel. Ailleurs ce ne serait que du bleu et du vert ; mais le soleil du midi, ce grand magicien, donnait à ces deux couleurs des teintes inefifables ; puis il étendait son pinceau sur ramphithéâtre des Pyrénées ; là , il se jouait dans sa magnificence ; les neiges étaient roses , lilas , ou purpurines ; une gaze d'or semblait jetée sur la scène, et le soleil, à mesure qu'il déclinait, agitait son prisme. Oh! c'est un des accidens de la vie , que la contrée que l'on habite et le soleil qui l'éclairé ! il y a des rapports entre nous et la nature qui nous environne : nés ailleurs , nous aurions été autrement.

11 était de bonne heure lorsque les pèlerines arrivèrent au village de Lestelle, au pied du calvaire de Bétarram.

l3cUuTam.

Bétarram , c'est, dit-on, le nom d'une vallée du Jourdain. Gaston IV, à son retour de la Palestine où il brilla comme le compagnon et l'émule de Tancrède, voulut perpétuer le souvenir de son expédition en Terre-Sainte; trouvant que la montagne de Bétarram avait de la res-

semblance avec celle du Calvaire , il éleva de distance en distance des chapelles représentant les stations du Sauveur, et au sommet il planta trois croix.

Cependant , bien long-temps avant Gaston IV Bétarrara avait un autel dédié à la Vierge , et c'est une autre étymologie du nom de Bétarram.

Une jeune fille des montagnes tomba dans le Gave : le torrent l'emportait a travers les rocs de granit, et l'écume blanche bouillonnait audessus de ses cheveux noirs ; elle allait périr , lorsqu'elle fit un vœu à Marie; aussitôt un rameau flotta vers elle , elle le saisit , il la ramena doucement au rivage. La jeune fille agenouillée remercia Marie , et lui offrit son het arram , beau rameau, et depuis lors, Notre-Dame de Bétarram devint célèbre.

Pendant la nuit qui suivit l'arrivée des dames de Mauléon, il afflua des troupes innombrables de pèlerins qui chantaient le cantique de Bétarram '. Le bruit assourdissant qu'ils faisaient

^ Bétarram a toujours ses pèlerins, son cantique naïf, ses stations et son calvaire; à voir les grotesques et atroces ligures qui décorent les chapelles , on pourrait croire qu'elles datent du temps de Gaston IV.

au dehors, ne pouvant tous se loger dans les maisons du village, et le mauvais gîte, firent passer une nuit sans repos aux châtelaines de la Soûle ; aussi se hâtèrent-elles de s'habiller dès qu'elles virent le jour, et puis, mêlées pieusement à la foule, elles allèrent de stations en stations, toujours montant vers les croix; à genoux dans la poussière, elles ne s'offensaient pas d'être poussées et coudoyées par des vilains. Les nobles qui se trouvaient à Bétarram ne se distinguaient que par les dons précieux qu'ils faisaient à chaque chapelle. Il n'y aurait pas de meilleur niveleur que la religion chrétienne , si les hommes ne l'arrangeaient pas à leur manière.

Oh ! combien de douleurs furent contées à la Mère des douleurs ! à cette vierge placée entre le ciel et nous comme médiatrice ? là il n'y avait pas un cœur qui n'eût son mal , et qui n'eût foi au remède : ne se retirait-on pas consolé, on remportait l'espérance.

C'était aussi chose curieuse à examiner que cette grande réunion de gens dissemblables de costumes , et de physionomie : les Basques, à la colère terrible , à la course légère , au cœur religieux , portant ainsi que les Béarnais

un berret comme une couronne , et ceignant leurs reins d'une écharpe comme les chevaliers ; les pasteurs d'Aspe , d'Ossau et de Barretous , vêtus de couleur écarlate , et mettant le berret brun sur l'oreille; les gens de Bigorre, rudes et arrogans, coiffés d'un bonnet de laine; les Ossumois , avec la blouse bleue des Gaules et le berret blanc ; les Gascons à l'abri du soleil sous de larges chapeaux , étalant sur leurs épaules toute la longeur de leurs cheveux , se trouvant hostiles à tout ce qui portait le berret; les petits sauvages du comté d'Acqs, susperstitieux, vivant du droit d'épave , couverts de peaux de brebis , portant en ex voto les échasse qui les aident à traverser leurs marais : chétive espèce , jaune comme la résine qu'elle recueille, brute comme les troupeaux qu'elle promène dans ces solitudes ; des Catalans , des Arragonais, des Navarrais, avec le sombrero ou le bonnet rouge, graves, se drapant dans leurs haillons , promenant le rosaire , le poignard dans leurs doigts , immobiles au soleil ; mais sur ces fronts hautains , dans ce regard profond, lisez : Énergie et persévérance. U y a des siècles qu'ils combattent les Maures ; ils leur ont repris des provinces; bientôt ils les au-

roiit expulsés; ensuite, ils se reposeront, et laisseront marcher les siècles, jusqu'à ce qu'un autre ennemi menace leur pays , leur roi, ou la religion.

Puis, c'étaient de hauts seigneurs avec leur suite; de simples dommmgers, petits gentilshommes , vivant de leur chasse , et se consolant de leur pauvreté, avec le droit de manier l'épée et le faucon. Des moines de toutes les couleurs; le Béarn en avait peu , mais il en venait d'Espagne et de France; puis des pèlerins de toutes les parties de l'Europe , avec les palmes , et les coquilles : pèlerins de Rome , de Notre-Dame de Lorette , de Sainte-Anne d'Auray : ceux de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus nombreux ; ceux du Saint-Sépulcre , les plus respectés : les rangs de coquilles indiquaient le nombre des pèlerinages ; comme les chevrons aux bras des vétérans comptent les campagnes.

Après que tous se furent prosternés au pied de la croix , sur le sommet de la montagne , il y en eut qui entrèrent dans la grande chapelle construite dans cet endroit ; de ce nombre étaient les dames de Mauléon. Les flots de pèlerins restèrent en dehors , se pressant à l'en-

trée de la chapelle ; d'autres , renonçant à y trouver place , se mettaient à genoux sur la pelouse . et le plus grand nombre s'ébattaient en attendant la messe.

£û ûitUt,

Un homme d'armes du château de Pau voulut embrasser une jeune fille.

— Retire-toi! Navarrais, lui dit-elle.

— Je ne suis pas Navarrais, mais du Vicbill, de la vieille race du pays.

— Et quand tu serais Navarrais ! dit un Espagnol de la vallée de Roncal.

— Si j'étais Navarrais , reprit l'homme d'armes , j'aurais reçu un roi au lieu de l'avoir donné.

— Tu en as menti! s'écria le Roncalais; nous n'avons d'autres rois que ceux que nous nous choisissons.

— Et nous le ferons voir ! dirent les Navarrais qui étaient là.

Des Gascons du beau pays de la Réole et de Marraande , fiers de leur fleuve , riaient malignement en regardant les Béarnais.

— Vous n'avez pas beau jeu de rire , messieurs de Gascogne , dirent ceux-ci , car vous appartenez aux Anglais, et vous passez de prince en prince comme une dot.

Ce mot alla courant parmi les habitans de la Guyenne, et ils devinrent furieux.

Les Béarnais répétaient , en faisant le moulinet de leur bâton , arme redoutable dans leur main :

— Nul ne peut dire qu'un pas d'homme ennemi se soit imprimé sur notre franche terre de Béarn !

— Haro sur le Béarn, s'écrièrent les Gascons et les gens du parti des Beaumonts en Navarre ; ceux de Soûle se joignirent à eux , et

ils poussèrent leur cri : Beaiimont! Beaumontl Aussitôt amis et ennemis se classèrent : les Béarnais eurent pour eux les gens du Comminge, de Foix , du Bigorre , du Nabousan et du comté d'Acqs. Ce furent des cris, des chocs de bâton et des pierres lancées.

Les seigneurs s'en mêlèrent pour arrêter le mal ; mais l'occasion était belle pour vider des différens et venger des affronts ; les seigneurs finirent par n'être guère plus sages que les vassaux ; ils prirent parti , l'un pour son pays , l'autre pour son prince , celui-ci pour son château , celui-là pour le gué de la rivière. Les haines se réveillaient; c'étaient des hommes accoutumés à se rencontrer sur le champ de bataille avec des couleurs ennemies. Le guidon de Mauléon déploya sa bannière pour rallier les partisans des Beaumonts ; un pasteur de la vallée d'Aspe courut à la chapelle enlever la bannière royale aux vaches de Béarn écartelée des chaînes de Navarre : c'est de ces deux points que les deux partis se précipitèrent.

Les clameurs du dehors troublèrent ceux qui étaient dans la chapelle , ils en sortirent alarmés ; c'étaient pour la plupart des femmes et des enfans qui augmentèrent la confusion par

leurs cris d'effroi. Les dames de Maiiléon se retournèrent pour demander la cause de ce tumulte; leurs gens les avaient quittées; elles entendirent : Beaumont! Gmtnmont !

— On se bat! dirent-elles.

Elles sortirent sur la porte de la chapelle ; elles virent Manech , le porte-enseigne de Mauléon , s'agiter avec sa bannière.

— Le misérable ! s'écria Blanche; il a déployé ma bannière sans mon ordre !

— Il va la compromettre dans une affaire de vilains , dit madame Isabelle.

— Et contre la foi que nous devons au prince de Béarn sur ses terres ! répliqua la vicomtesse tremblante; mais comment parvenir jusqu'à lui?

En effet, les hommes couraient le bâton levé , ne regardant point qui ils renversaient ; les dames de Mauléon cherchaient des yeux un chevalier qui put aller porter leurs ordres à Manech ; il n'y en avait point là , ils étaient tous occupés dans la foule. Corisande prend tout à coup son parti ; elle s'élance vers une des croix du Calvaire , elle parvient sur le bloc de marbre qui la supporte, avec l'agilité d'une Basquaise , et la voilà dominant toutes ces tètes

— lâl —

(riiommes. Elle appelle Manech le guidon 5 il ne l'entend point , pourtant il n'est pas loin d'elle ; mais la douce voix d'une jeune fille pouvait-elle être entendue à travers des milliers de voix rauques et colères?

Corisande, dans sa détresse, regardait ce qui se passait ; elle voyait des chevaliers essayant de ramener le calme , d'autres se passionnant comme le peuple , des prêtres se jetant au milieu des pierres et des bâtons en rappelant la sainteté des lieux 5 elle remarqua un Espagnol allant d'homme à homme, et laissant sur son passage comme une traînée de feu! c'étaient de nouveaux cris de Beaumont! un redoublement de fureur ; et on se le montrait en disant : c'est Bermudez ! Un pèlerin accourut , il s'écria d'une voix tonnante en parlant à un chevalier ;

— Allez , sire de Navailles , vous me répondrez d'une seule goutte de sang !

Par hasard , Manech regarda du côté de la croix ; il aperçut Corisande et le signe impératif qu'elle lui fit de lui remettre la bannière ; il se hâta de lui obéir.

— Félon , lui dit-elle , comment oses-tu ap-

peler au meurtre pendant une fête sacrée ! répare le mal que tu as fait ; va aux Beaumonts , dis-leur que la fille du comte Bertrand leur ordonne de se tenir tranquilles.

Manech, confus d'avoir mal agi, court aux Beaumonts , remplit son message , et leur montre Corisande debout sur le piédestal de la croix; ils ne comprennent pas tous , ils croient que c'est une fille du comte de Mauléon qui veut être leur chef; cela arrivait. Cette erreur la sert; ils se rassemblent autour de la croix, prêts à lui obéir. Les Grammonts voient ce mouvement et portent les yeux sur la croix; Beaumonts et Grammonts regardent la ravissante jeune fille , sa pose aérienne , ses grands yeux de couleur et d'expression célestes , son voile que le vent balance ; ils se demandent dans leur admiration si ce n'est pas Notre-Dame Marie elle-même : ils se dressent sur leurs pieds pour la voir; le cou tendu, ils se taisent , pour la mieux voir ; ils lèvent leurs bras comme pour jurer qu'elle est belle , ils lui offriraient leurs cœurs si elles les demandait. 0 beauté ! tu es une puissance !

Corisande, avec une sensibilité profonde, des lai'mes sur les joues, s'écrie ;

— La paix ! la paix ! au nom du roi et de Notre-Dame Marie!...

Elle baisse la bannière de Mauléon, la replie, et montre de la main la chapelle. Alors les moines et les pèlerins à coquilles entonnent le cantique de Bétarram; les chevaliers crient : la faix ! la foule redit comme un écho : la paix! et tous répondent au cantique des pèlerins.

Corisande regarda le ciel avec une joie passionnée; elle allait descendre lorsqu'elle remarqua devant elle un pèlerin dont le capuchon , relevé tout à coup , laissa à découvert une forêt de cheveux blonds ; immobile , les yeux fixés sur elle, il semblait ravi; quand, s'apercevant qu'il pouvait être vu , il se hâta de ramener son capuchon sur son visage.

Corisande reconnut celui qui ne ressemblait à nul autre; le jeune étranger de l'ermitage. Elle venait de parler sans crainte à une foule en fureur, elle ne put soutenir ce regard ; confuse , elle baissa la tête , s'appuya pour descendre sur le bras qu'Odon lui tendait , car elle tremblait , et pensa seulement alors qu'elle venait de faire une action extraordinaire; elle se glissa dans la foule en rougissant et vint se

— lu —

jeter à genoux, dans la chapelle, entre sa tante et sa sœur.

L'Espagnol, qu'on avait appelé Bermudez, se trouva sur le passage de Corisande ; il jeta sur elle un regard perçant , et le fixa, avec une expression singulière, sur le pèlerin.

Le pèlerin suivait Corisande; il vint se placer derrière un pilier auprès d'elle. Il lui dit, à voix basse , mais avec feu ;

— Dorénavant, François de Béarn devra vous prendre pour dame et patronne, car aujourd'hui vous lui avez évité beaucoup de douleurs l

— C'est le nom de Marie qui a tout fait , reprit-elle timidement.

— Pourquoi ne voulez-vous pas que ce soit vous? N'y a-t-il rien pour le roi dans votre ame? ne serait-ce qu'une pitié de femme qui vous eût fait réclamer la paix !

— Ah ! c'est tout mon cœur qui la réclame pour l'amour de François !

— Pour l'amour de François ! répéta le jeune homme en tressaillant ; ceci sera un jour de bonheur pour le roi de Navarre.

Corisande ne répondit point.

— Ena Corisande , reprit-il, car je sais votre

nom à présent, il ne faut pas craindre que je l'oublie ! dites , Ena Corisande , voudriez-vous que le roi apprît l'intérêt que vous prenez à lui ?

— Que lui importe l'intérêt d'une femme inconnue?

— Ah! il lui importera beaucoup ! il aurait été au bout du monde pour l'obtenir , le vœu de la plus noble et de la plus belle ! Ena Corisande , c'est une couronne de plus !

— Messire , dit la jeune châtelaine avec dignité , vous oubliez que vous êtes dans un lieu saint , et que tout le monde prie.

Le maintien de Corisande ne permettait pas une réplique ; le pèlerin se tut. La vierge Marie eut à se plaindre , je pense , qu'il portât ailleurs les hommages qu'il eût dû lui rendre ; ce n'est pas que son air fût distrait ! au contraire , il paraissait absorbé dans des pensées profondes , dans une vision angélique. Quel en était l'objet? des tresses brunes , des mains jointes, une fille charmante.

!3irrûinon,

Une autre scène se passa.

Des moines prêchaient en plein air sur le sommet de la montagne. Le premier bloc de pierre leur servait de chaire , et leurs discours ^ où il y avait plus d'énergie que d'éloquence , frappaient fort sur ces hommes rudes. Un

homme se glissait humblement dans la foule ; il s'était frayé un passage malgré les murmures de ceux qui restaient en arrière , quand tout à coup on s'écria : un Cagot ! c'est un Cagot !... ne connais-tu pas les lois, ladre? ne sais-tu pas que tu ne dois pas venir parmi des chrétiens ?

— Ceci n'est pas l'enceinte d'une église , dit le Cagot, en se reculant.

— Au Bayle ! conduisez-le au Bayle !

Le Cagot effrayé se retirait et regardait avec angoisse tous les visages menaçans qiii le maudissaient : il essaya de dire pour obtenir pitié :

— Cependant , cette noble jeune dame , qui vous a harangué naguère et qui est allée dans la chapelle , n'a pas dédaigné d'entrer dans ma cabane.

Une huée s'éleva :

— A l'eau , le lépreux ! qu'il aille faire ses ablutions dans le Gave !

— Oui , s'écria-t-il avec désespoir , Ena Corisande de Mauléon est entrée dans ma cabane , avec un beau jeune seigneur qui est maintenant auprès d'elle, en habit de pèlerin.

— Une corde pour le traîner au Gave ! à défaut de cordes, vos ceintures rouges !

Et les ceintures rouges étaient ùtées , et on les nouait.

— J'en appelle à la vicomtesse de Soûle , dit l'infortuné Arraraon.

C'était le mari de Janina qui se voyait prêt à être offert en holocauste : l'Espagnol , que l'on avait nommé Bermudez, était là.

— Est-ce que tu es du pays de Soûle , Cagot? lui dit-il.

— Oui, seigneur chevalier, s'écria Arramon en tombant à genoux devant lui ; sauvez-moi , au nom d'Ena Corisande !

— Laissez ce chien , dit Bermudez , avec la confiance d'un homme bien connu.

— Allons ! va-t'en , Cagot , et qu'on ne te voie plus.

Le Cagot se retira , souffleté, coudoyé , meurtri, bafoué. Bermudez le suivit et l'appela à l'écart.

— Tu connais la jeune dame que tu as nom^ mée tout-à-l'heure ?

— C'est Ena Corisande , la seconde fille du comte Bertrand , mon respecté seigneur.

— Connais-tu de même le pèlerin que tu as désigné ?

— J'ignore son nom , mais j'ai bien reconnu

— uo —

ses traits, lorsqu'il suivait Ena Corisande descendant de ce rocher, au pied delà croix; je lui ai sauvé la vie , au moment où il allait périr dans le torrent , il y a peu de jours.

— Tu as fait là une digne œuvre , dit l'Espagnol avec un sourire amer.

Puis il demanda :

— Est-ce que la fille du comte et le jeune homme se connaissaient lorsqu'ils se rencontrèrent chez toi?

— Cela pourrait être ; ils parlèrent beaucoup ensemble , tandis que j'éclairais le sentier avec une torche de sapin.

— Où se seraient-ils vus?

— A l'ermitage , sans doute , dit Arramon , qui se redressait à mesure que Bermudez paraissait prendre intérêt à son récit.

- — Chez le Français Adémar? voilà qui est probable.

Et l'Espagnol fit encore de nouvelles questions au Cagot , puis il le quitta d'un air préoccupé.

Les cérémonies religieuses terminées, la foule se répandit sur la montagne. On voyait des groupes assis sous les frênes , et à l'ombrage des noyers , manger les provisions apportées ; l'ou-

tre et la gourde circulaient de main en main , laissant sur leur route le rire et les bons mots ; des marchands offraient des chapelets et des reliques ; des aveugles chantaient des noëls ; les peuples des deux côtés des Pyrénées faisaient un échange des produits de leur sol : c'était une foire, c'était un camp.

£t Stre b'^lnbolnô.

Les châtelaines de Mauléon fixèrent les regards de tous les seigneurs quand elles sortirent de la chapelle. Le nom de leur père, sa rébellion, les grandes richesses de la jeune vicomtesse , la beauté des deux sœurs , l'apparition de Corisande au milieu de la mêlée , étaient le

sujet de toutes les conversations : le comte de Carmaing et un grand nombre de nobles hommes vinrent les saluer.

Blanche pressa le bras de sa sœur. Joan ! ditelle , voilà le baron d'Andoins ! et elle montrait un jeune homme, qui semblait hésiter sur ce qu'il allait faire. Il se décida pourtant à avancer vers madame Isabelle. Quand il se fut nommé , elle devint froide et sévère ; elle lui avait fait répondre que Blanche était promise avant de l'avoir connu.

— Je ne pensais pas, monsieur le baron, que nous dussions nous rencontrer, lui dit-elle.

— Le hasard seul m'a servi , madame ; permettez-moi de m'en féliciter. Je ne puis renoncer à Ena Blanche sans savoir au moins si l'obstacle qui nous sépare est invincible.

— Jugez-en vous-même : c'est par la volonté de son père qu'un autre époux lui est choisi.

— J'en appelle à votre loyauté , à votre bonté, madame, dit Joan avec énergie; ne connaissez-vous aucun obstacle qui puisse rompre l'union projetée et me sauver du désespoir?

— Il pourrait y en avoir un : le refus de l'homme à qui ma nièce est destinée j mais ne l'espérez pas !

— Non pas, s'il la connaît , dit le sire d'Andoins avec tristesse.

— C'est surtout parce qu'il est lié par sa parole , qu'il l'épousera , monsieur le baron.

— Je n'ai point entendu parler d'Ena Blanche ; sans doute qu'elle s'est aisément résignée?

— Ena Blanche, comme une jeune fille bien née , sera soumise aux ordres de son père.

— Et pas un regret pour moi ! s'écria le châtelain d'Arthez.

— Allez auprès de votre père, sire d'Andoins; au premier vœu qu'il exprimera , quelque chose qu'il exige de vous pour son honneur , vous comprendrez l'obéissance d'Ena Blanche.

Des larmes vinrent aux yeux du baron.

— Hélas ! madame , dit-il en montrant ses habits de deuil , que madame Isabelle n'avait pas remarqués , je n'aurai pas même la consolation de faire un sacrifice pour mon noble père!

La mâle douleur qui se peignait sur le visage du jeune homme fit impression sur madame Isabelle ; elle fut émue aussi par le souvenir d'Odet, qui lui avait été cher.

— Quoi ! dit-elle , le baron Odet n'est plus ! c'était un digne gentilhomme !

Elle regardait la taille svelte , les yeux noirs, l'air franc et ouvert du jeune baron.

— Vos traits sont semblables à ceux de votre père, lui dit-elle avec douceur ; j'aime à penser que vous lui ressemblez aussi de cœur et d'esprit.

— Suivre l'exemple qu'il m'a donné sera l'étude de ma vie , répondit Joan avec une chaleureuse expression.

— Eh bien ! messire , dit madame Isabelle en posant affectueusement sa main sur le bras du baron , votre père , j'en suis sûre , eût renoncé avec courage à la femme qui n'aurait pu être à lui.

— Madame , répondit Joan avec une grande émotion, tant qu'Ena Blanche sera libre encore , laissez-moi espérer qu'elle pourra être à moi ! Le jour où on me l'enlèvera , j'irai devant Grenade ; Dieu disposera de moi comme il voudra ; si je meurs , tant mieux ! si je vis , les Maures me donneront une occupation qui remplira ma vie !

Les femmes aiment les beaux sentimens ; madame Isabelle fut touchée.

— Non! non! vous n'irez point à Grenade comme un insensé ! vous êtes un des hauts ba-

rons de Béarn, vous devez servir votre pays. Coûte que coûte , je vais vous confier le nom de l'époux d'Ena Blanche : c'est le connétable de Navarre; vous voyez quelle grande destinée son père lui a faite ?

— Le chef des Beauraonts ! l'ennemi de mon prince ! Ah ! toutes les barrières à la fois !

— Qu'importent plusieurs ? une seule suffit pour un homme d'honneur.

Joan marchait la tète basse ; le nom du comte de Lérin l'avait écrasé.

— C'est fini ! c'est fini ! dit-il ; alliance de parenté , d'amitié , de parti ; chaînes sur chaînes !

— Oui , c'est fini , messire Joan ; j'exige que vous ne cherchiez plus à voir ma nièce , et que vous ne lui exprimiez pas un regret.

— Permettez un seul adieu !

— Pas un seul mot , sire d'Andoins.

— Madame , vous disposez de moi , dit le baron avec une résignation douloureuse : mais me promettez-vous , à votre tour , que s'il arrivait un changement au sort d'Ena Blanche, vous récompenseriez l'abnégation que je fais de moi dans ce moment?

— Je vous le promets, répondit madame Isabelle entraînée ; et cependant la vicomtesse de

Soûle ne devrait pas choisir un Grammont, et pourrait être difficile pour le rang et les biens.

— Plût à Dieu qu'Ena Blanche fût une simple demoiselle ! dit le châtelain d'Arthez,

Blanche et Corisande marchaient derrière madame Isabelle, sans pouvoir entendre la conversation ; elles suivaient ses mouvemens. Elles la virent se rapprocher de Joan , et puis finir par s'appuyer sur son bras pour descendre la montagne. Les deux sœurs souriaient, et Blanche élevait vers le ciel des yeux mouillés de larmes.

— 0 Marie ! c'est vous , toujours vous , qui me protégez !

Corisande disait :

— Je ne sais comment cela arrivera , mais j'espère...

Le sénéchal avait distribué d'abondantes aumônes aux mendians accourus en troupes à la fête, comme la vicomtesse le lui avait ordonné; quand elle arriva à Lestelle, elle trouva les chevaux et les litières prêts pour le départ; déjeunes nobles s'empressèrent pour lui tenir la bfide et rétrier.

Beaucoup aussi s'occupaient de Corisande ; le sire de Castelbajac . de la comté de Bigorre,

semblait le plus charmé de toutes ses grâces. Il lui offrait la main pour la mettre à cheval , lorsqu'un pèlerin s'avança avec la même intention , et le regarda en face ; le seigneur de Castelbajac se retira aussitôt en arrière ; était-ce par respect pour le dévot habit? Corisande reconnut le pèlerin ; elle effleura à peine la main qu'il lui présentait. Il lui dit de façon à n'être entendu que d'elle :

— J'ai eu d'heureuses rencontres , mais je ne veux plus me fier à ma fortune ; je jure que dorénavant je vous chercherai. A revoir.

Et ses yeux qui brillaient sous le capuchon avancé eurent le pouvoir de troubler Corisande.

Le triste Joan aidait madame Isabelle à monter en litière , et il se tenait près d'elle ; cependant un éclair de bonheur passa sur son front : il avait rencontré le regard de Blanche et l'avait compris.

Tous ces chevaliers se mêlèrent à la suite des dames de Mauléon , et , tout en chevauchant , ils causaient avec elles. A Coaraze , le comte de Carmaing les engagea à venir prendre gîte chez lui pour la nuit; il voulait leur donner une fête. Mais , au grand déplaisir de leur brillante escorte, elles voulurent aller coucher à Nay, et,

tournant sur la gauche, elles y arrivèrent à la nuit.

Nay, aujourd'hui jolie ville industrielle , dut sa fondation aux religieux hospitaliers de Gahas ; des maisons se groupèrent autour de l'église , comme la couvée qui se presse autour de la mère , et quand la bourgade fut considérable , ils la cédèrent à Marguerite de Béarn.

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A Nay , les deux sœurs occupèrent la même chambre; elles se mirent à genoux pour faire leur prière du soir. La vicomtesse récitait les oraisons tout haut ; les hommes auraient dit : Elles prient. Dieu seul savait où errait leur ame.

— C'est impossible ! dit Blanche en s'asseyant

sur le prie-dieu, c'est impossible! mes lèvres font leur devoir, mais je ne puis maîtriser mes pensées; elles sont toutes sur la route de Bétarram. Corisande répondit d'un air distrait :

— Je ne sais pas si vous avez omis quelque prière , je n'écoutais pas. Je voyais passer et repasser toutes ces figures de Bétarram.

— Corisande ! il vaut mieux voir un millier de figures, qu'un seul regard, un regard toujours là ; il fait mal !

Un léger soupir fut la réponse de Corisande. Elle avait compris sa sœur , mais elle eut été trop embarrassée pour lui dire : Et moi aussi , je suis sous la puissance d'un regard !

— Dites-moi , Corisande , toutes ces figures dont vous me parlez passent-elles également vite? N'en est-il aucune qui se dessine plus fortement , et que vous reteniez par un souvenir ?

— Parlez-vous des gentilshommes, ma sœur? ils se ressemblent beaucoup ; il me semble qu'ils ont dit à peu près les mêmes choses.

— Chère enfant ! vous seule avez été en vraie pèlerine à l'autel de Marie ! Nulle pensée étrangère ne vous a troublée!

— Blanche ! Blanche ! vous pourriez vous tromper!...

— Et lorsque vous étiez entourée de grands et beaux seigneurs , vous avez préféré l'humble appui d'un pauvre pèlerin.

Corisande secoua la tête ; et , regardant sa sœur d'un air moitié riant , moitié confus , elle lui répondit :

— Ce pèlerin ne m'était pas inconnu.

— Qui est-il donc ?

— L'étranger que je rencontrai à Fermitage, et chez les Cagots.

— Quoi ! vous avez retrouvé là cet aventurier?

— Aventurier ! s'écria Corisande en rougissant fortement ; vous ne l'avez pas vu, Blanche !

Blanche appuya, en souriant, sa main sur ie cou de sa sœur ; Corisande la repoussa avec dépit.

— Vous ai-je offensée? demanda Blanche.

Prenez garde , votre imagination peut se prendre à un air de mystère.

— Je suis Corisande de Mauléon , reprit la jeune fille en relevant la tête , mon cœur ne se méprendra jamais... Mais continuons nos prières.

Elles recommencèrent à prononcer des paroles saintes 5 leurs voix étaient émues, leur tête

penchée sur la poitrine ; mais l'ange de la prière put-il recueillir une seule pensée pour le ciel ?

Aventurier ! se répétait Corisande ; ce mot la blessait dans sa fierté et dans son cœur. Oh ! si ma sœur avait vu ce front haut , ce regard superbe et pourtant si doux ; si elle avait entendu cet accent qui impose, elle eut cru plutôt un haut baron qui se déguise . Puis elle se demandait avec impatience : Et pourtant quel est-il ? un habit de page ! une robe de pèlerin !

Les deux sœurs se couchèrent sans s'être parlé. Il y avait long-temps qu'elles s'agitaient dans le même lit sans pouvoir trouver le sommeil , lorsque Corisande dit à Blanche :

— Embrassez-moi pour que je dorme. Blanche jeta ses deux bras autour du cou de

sa sœur.

— J'ai eu tort , dirent-elles toutes les deux à la fois.

Elles trouvèrent enfin le repos dont elles avaient besoin.

îletour à iT'^rmttacje.

Peu de jours après son retour, Corisande alla à l'ermitage avec dame Aloyse ; elle voulait raconter son voyage , savoir des nouvelles de la Navarre ; elle avait aussi un nom à demander ; elle sentait du dépit à voir une image se placer souvent devant elle , sans pouvoir la nommer.

Adéinar était assis devant sa cellule , courbé comme si la vieillesse eût pesé tout-à-coup sur lui ; ses yeux n'avaient plus leur énergique expression, tout son air était abattu. Dame Aloyse et Corisande firent une douloureuse exclamation.

— Le soleil est chaud, n'est-ce pas? leur dit-il ; moi , je ne le sens pas.

— Oh ! qu'avez-vous , mon père ?

— C'est le vieux chêne qui tombe , ma fille.

— 0 mon digne père ! ne parlez pas ainsi !

— Mourir parait bien terrible à votre âge ; au mien , c'est la couche après un long jour de labeur. J'ai grand besoin de repos , croyezmoi !

Corisande prit la main du vieillard qu'elle baisa avec respect et affection ; elle lui dit :

— Quand on fait du bien . il ne faut point vouloir mourir.

— Je n'ai point appelé la mort, Dieu sait que je l'ai attendue avec patience ; mais je me suis étonné qu'après tant de traverses , de passions véhémentes , je sois parvenu au bout d'une longue carrière ; tout ce que j'ai aimé , tout ce qui m'a fait soufiFrir a disparu ; je suis resté comme un vieux débris. .. De tant de cœurs

qui ont battu avec le mien , il n'y a plus de mouvement qu'ici... Ces cris de guerre, ces éclats de joie, d'autres accens encore... tout cela est muet ! . . . Les douleurs dévorantes , la frénésie du désespoir, cela est passé aussi !..«tout est vain , ma chère fille !

— Adémar, votre carrière a été difficile; vous avez dit des mots qui me l'ont appris. Je n'ai point osé vous interroger, peut-être que la plainte vous eût soulagé.

— Pauvre enfant ! irai-je étonner votre cœur ignorant i et moi , vieillard ; trouverai-je des termes? Je sens encore la douleur, et je ne sais plus comment on la nomme ! il est de tels maux que , même autrefois , je n'aurais pu les traduire en langage ordinaire. Dieu seul a pu les entendre ! depuis que j'ai mis mon ame en sa présence , les plaies se sont cicatrisées ! Outrageusement trompé , j'avais pris les hommes en haine , je doutais même de moi. La prière a ennobli mon ame ; j'ai compris que j'étais appelé à une autre félicité que celle que j'avais pleurée , et que j'avais mal employé les forces de mon cœur. Oh! quelle est consolante cette communication de l'homme avec l'Etre grand et bon!...

Le solitaire leva vers le ciel ses mains et ses regards , et il resta quelque temps dans une douce extase. Puis, se tournant vers Corisande :

— Jeune dame, c'est pour votre enseignement que je vous ai parlé de moi , tandis que votre ame est légère de soucis ; élevez-vous et ne touchez jamais que du bout du pied à cette ten'e qui déchire, si elle ne souille pas... Aviezvous quelque chose à me dire lorsque vous êtes venue ?

— Ah ! dit-elle en se recueillant, je voulais vous parler de ma sœur , et apprendre quelques nouvelles du comte de Lérin .

— Je ne sais rien de plus : le comte de Lérin négocie toujours avec le jeune roi : lui rendrat-il Pampelune ? veut-il réellement la paix ? pense-t-il à Ena Blanche? préfère-t-il la sœur de Ferdinand ? qui pourrait le pénétrer !

— Mon père , je vins ici il y a quelques jours , vous étiez absent ; je vis dans la chapelle un jeune homme , que je rencontrai le même soir chez des Cagots.

— Je sais cela : il vous reconduisit au château, et il refusa d'y entrer.

— Il vous l'a dit? d'où vient qu'il refusa ?

— Parce que tout l'éloigné des Beaumonts.

Corisande rougit :

— S'il est du parti royaliste , dit-elle , je lui en ai dit assez pour lui faire voir que nous n'étions pas ennemis.

— C'est un léger incident, parlez-moi de votre pèlerinage.

Corisande raconta son voyage, Joan d'Andoins , les troubles qui s'étaient élevés à Bétarram , le mouvement irrésistible qui l'avait entraînée :

— Oh ! cette profanation de la fête me faisait mal ; ces cris des Beaumonts m'étaient odieux ; sans réflexion j'ai parlé à ces hommes ; ai-je mal fait? depuis, dans le calme, je me suis étonnée de mon audace ; ai-je mal fait ?

Le vieux solitaire étendit une main sur la tète de Corisande avec un un sourire paternel :

— Bien ! bien ! ma fille ; la femme doit vivre à l'ombre ; son amour est comme un feu caché sur lequel elle doit jeter cendre sur cendre pour l'amortir et le dérober. Mais il est des situations extraordinaires où elle doit laisser éclater cette flamme toute divine.

Corisande parla ensuite du pèlerin qu'elle avait reconnu pour être le jeune ami de l'ermite.

— Vous vous êtes sûrement méprise.

— Oh ! je ne me trompe pas ! on ne peut le confondre avec d'autres , d'ailleurs il m'a parlé.

— Qu'avait-il à vous dire ?

Elle répéta à peu près la conversation du pèlerin. L'ermite divint rêveur.

— Mon père , dites-moi son nom.

—De quelle importance peut-il être pour vous?

— Ne l'ai-je pas rencontré trois fois en peu de jours ? ne puis-je pas le rencontrer encore ?

— Il vaudrait peut-être mieux vous dire qui il est ; mais ce n'est pas mon secret , je dois obtenir son aveu.

— Il se cache ! serait-il malheureux ?

— En apparence tout lui sourit.

— Oh ! il n'est pas coupable ?

— Ne pourriez-vous me parler d'autre chose que de ce jeune homme , Ena Corisande ?

Corisande rougit encore.

— Je tiens à savoir son nom , reprit-elle avec embarras , parce que ma sœur l'a appelé aventurier.

L'ermite laissa échapper un sourire.

— Il ne court du moins que de nobles aventures.

— Me voilà satisfaite! dit vivement Corisande.

Adémar lui fit des questions sur l'Espagnol qui soufflait la discorde.

— Vous dites qu'on le nomma Bermudez ? ~ Oui , il paraissait diriger les Beaumonts.

— C'est , dit l'ermite , Féouyer du comte de Lérin , son confident , son démon familier ; partout où il se montre , il arrive du mal ; Bermudez va dire à son maître la part que vous avez eue dans cette journée ; cela fixera l'attention du comte sur la vicomtesse de Soûle . et cela peut hâter ses desseins.

Cette longue conversation avait fatigué Adémar, il demanda à être seul.

— Qui vous soignera? lui dit Corisande avec tristesse.

— 11 me faut si peu ! on ne touche pas à la lampe qui s'éteint.

— 0 mon digne père! dit-elle en pleurant, permettez que je vienne tous les jours.

— Non, mon enfant; avant de rendre mes comptes , je veux les repasser dans le silence.

— Mon père , dit-elle avec instance , laissezmoi vous voir , vous écouter : oh ! que deviendrai-je quand vous me manquerez?

— Écoutez votre cœur , noble enfant , il vous

guidera bien; et vous aurez pour appui le père de tous les orphelins.

— Non , c'est impossible ; ce ne peut être le dernier adieu !

— Oh ! bien , vous viendrez une fois encore au dernier moment, puisque vous le voulez, ma chère fille.

Corisande et dame Aloyse s'éloignèrent pour lui obéir; et lui, disait en les voyant disparaître derrière la montagne :

— Quoi ! il restait encore une affection dans mon cœur et une larme dans mes yeux !

La silencieuse douleur de Corisande fut suspendue parla rencontre qu'elle fit d'une femme qui cueillait des plantes ; elle chantait : l'air était triste , la voix mélancolique ; penchée sur la pointe des rocs , on l'eût prise pour une magicienne faisant des charmes : les paroles qu'elle chantait étaient d'une langue étrangère; on pourrait les traduire ainsi :

«[ Il est une terre aimée du sohûl , où croissent les palmiers ; le lion rugit dans ses déserts, l'autruche se cache dans ses solitudes ; terre gracieuse et terrible ! c'était notre patrie !

» Il était des hommes, beaux et guerriers, leurs chevaux volaient sur le sable ; leur cime-

terre abattait des têtes ; à l'heure du raidi , ils respiraient des parfums au murmure des fontaines, sur des tapis de soie , entourés déjeunes beautés; héros heureux et vaillans ! c'étaient nos pères !

)» Et nous , leurs fils , nous sommes esclaves sur une terre glacée ; on nous appelle les Cagots; l'opprobre est sur nos fronts : nous sommes la feuille que le vent flétrit , l'insecte que l'on foule en marchant... terre de feu! ô temps de gloire et d'amour '• adieu ! »

Lorsque Corisande se trouva près d'elle , la femme releva la tète ; c'était Janina : les yeux brùlans de la femme du Cagot exprimèrent la joie , mais le respect l'empêcha de parler.

— Bonjour, Janina, dit Corisande qui voulait lui faire plaisir.

— Elle sait mon nom ! dit la femme en tressaillant.

— Comment se trouve ton jeune Yvain?

— Je cherche des simples pour sa blessure , qui ne se ferme pas encore.

— Ena Corisande , dit dame Aloyse , n'est-ce pas une femme de cette race maudite qu'on appelle lesCagots?

— Il est vrai; mais c'est une mère passionnée,

une mère malheureuse. Tiens, pauvre créature, voilà de d'or pour nourrir ton fils bien-aimé.

— Je reçois vos dons , noble dame , parce que vous , c'est le ciel.

Corisande lui fit un signe d'adieu.

Dame Aloyse disait :

— On assure que la rencontre de ces sortes de femmes , chercliant des herbes , porte malheur ; l'enfer les leur fournit , à ce que Ton croit, en échange de leur ame.

Et Janina , poursuivant Corisande de son regard, disait :

— Non ! elle n'est pas de la même nature que les hommes de ces contrées !

£a tourment? ,

Dame Aloyse revint un jour de l'ermitage , disant qu'Adémar n'avait plus que quelques instans à vivre ; elle ajouta qu'il était soigné par la femme du Cagot qu'elles avaient rencontrée.

— C'est par humilité , ajouta-t-elle , que ce

digne vieillard boit de Teau qu'elle lui apporte , et qu'il se réchauffe au feu qu'elle allume .

— Il ne m'a pas appelée, comme il l'avait promis ! s'écria Corisande.

— Le temps est affreux , répondit dame Aloyse ; il est impossible que vous alliez sur la montagne.

— Je veux essayer , dit Corisande.

Madame Isabelle et tout ce qui l'entourait

représentèrent à Corisande le danger auquel elle voulait s'exposer.

— Ma tante ! répondait-elle les mains jointes, je vous en conjure , laissez-moi recevoir la dernière bénédiction de mon père ! la fatigue que je vais prendre ne peut égaler le mal que me ferait le regret de ne l'avoir pas revu !

Corisande insistait avec tant d'ardeur , elle montrait tant de chagrin , qu'elle arracha le consentement de madame Isabelle. On lui donna Odon pour la soutenir , et deux hommes pour l'éclairer ; il commençait à faire nuit.

On était au mois d'octobre ; il avait déjà neigé sur les hautes montagnes : sur celles de la Soûle , il tombait ce jour-là de la pluie à torrens. A peine Corisande fut en chemin , que les coups de vent devinrent horribles 5 les ar-

bres étaient déracinés et jetés avec fracas , et leurs branches brisées se heurtaient; le vent dérangeait le manteau sous lequel elle s'était mise à l'abri , et lui jetait à la figure la pluie glacée. Au détour des rochers, l'ouragan la saisissait ; pour n'être pas renversée , elle se prenait aux buis et aux pierres saillantes. Odon s'arrêtait à tous les pas.

— Il est impossible , disait-il , qu'Ena Corisande aille plus loin ; un montagnard y regarderait à deux fois.

— Je veux aller à l'ermitage , répétait toujours Corisande.

Elle se représentait son pauvre vieil ami se mourant dans les ténèbres , au bruit de la tourmente , comme un naufragé , seul , sans une voix humaine qui lui dit qu'il serait pleuré.

— Oh ! répétait-elle , hâtons-nous d'arriver à l'ermitage !

Et elle recommençait la lutte terrible , sans que ses forces d'enfant fussent épuisées.

La lumière des torches vacillait sous le verre dont elles étaient entourées, elles finirent par s'éteindre. Tous jetèrent un cri. L'obscurité devint effroyable , d'autant plus profonde que l'on venait d'être éclairé ; ils entendaient les

bruits aflfreux du vent qui mugissait , et des eaux qui se précipitaient ; le danger devenu invisible saisissait au cœur.

— Sainte Marie de Sarrance ! s'écria Odon , sauvez cette jeune dame! un pas de travers peut la précipiter !

— Qui de vous connait le mieux le chemin? demanda Corisande.

— Je le connais si bien , répondit un des serviteurs du château, que j'irais les yeux fermés à l'ermitage.

— Eh bien ! Fortaner, reprit Corisande, donnez-moi votre ceinture , je vais m'y attacher et vous suivre.

Elle marcha sur les pas de Fortaner; son pied basque ne glissa point sur les ardoises lisses et mouillées. Sa persévérance fut enfin victorieuse : elle arriva à l'ermitage.

— Me voici, dit-elle en entrant.

L'ermite était étendu sur sa natte; Janina

était auprès de lui. Adémar s'attendrit en voyant Corisande.

— C'est vous, courageuse enfant!

— Vous savez bien que je devais vous revoir.

— Dieu a voulu que mon dernier moment fût doux , jeune ange ! vous êtes comme un

messager du ciel... Vous allez me lire les paroles du départ.

Il lui montrait les prières des agonisans.

Corisande prit d'une main qui tremblait d'émotion et de froid le vélin dont l'écriture était encadrée de têtes de morts et d'emblèmes de résurrection.

— Est-ce que dame Aloyse n'a pas envoyé le chapelain? pourquoi n'est-il pas venu avec vous? demanda le solitaire : j'aurais voulu recevoir une dernière absolution , et que la voix du prêtre m'eût béni.

Corisande ordonna à ses gens d'aller chercher le père Isidro ; elle voulut qu'ils y allassent tous pour s'entr'aider.

Janina , n'osant rester dans la cellule en présence de Corisande, allait sortir , lorsqu'Adémar la rappela :

— Jeune femme, je veux vous remercier de vos soins ; je n'ai pas de biens à vous souhaiter sur cette terre, pauvre Janina! Soyez résignée, domptez l'orgueil de votre cœur qui se révolte sous les lambeaux de la misère ; encore un peu de temps , et , vous aussi , vous vous reposerez !

Janina leva vers le ciel un regard d'une

aiiière tristesse ; puis , le reportant sur l'ermite, elle dit :

— Homme de bien ! je m'appuierai de toutes vos paroles.

Elle se retira en pleurant.

— Qu'est-ce que l'estime des hommes ! dit Adémar ; cette femme , objet de mépris , a une ame belle , une ame qui pourrait aller avec la vôtre, Ena Corisande.

£-a j0f'ncbictton.

L'ermite regardait à la porte avec inquiétude.

— Qui attendez-vous? mon père.

— Quelqu'un qui doit venir cliercher ces papiers précieux pour le jeune sire que vous avez vu ici et à Bétarram. S'il ne vient personne, je vous donnerai des explications, et je me fierai en vous. Priez en attendant.

Elle commença cette solennelle prière des agonisans, et quand elle lut : <t Chœur des anges , venez le recevoir ! saints du paradis , préparez vos palmes ! cieux , ouvrez-vous pour lui ! » une joie ineffable se répandit sur la figure du vénérable vieillard.

Dans ce moment, la porte s'ouvrit; Corisande tourna la tête , espérant que ce serait le père Isidro , car son cœur battait d'épouvante à l'idée qu'elle serait seule pour voir mourir Adémar. L'homme qui entrait détacha la cape dont il était enveloppé : c'était le page. Corisande s'arrêta dans ses prières ; et lui, à sa vue, il s'avança vivement.

— Oh ! c'est elle ! elle pour qui je suis venu, et que je n'espérais voir que demain.

Corisande montra le mourant; l'expression de bonheur qui animait le jeune page fut comprimée dès qu'il eut jeté les yeux sur la livide pâleur de l'ermite.

La voix du jeune homme fit impression sur Adémar, elle eut le pouvoir de le rappeler à la terre ; il tourna vers lui ses yeux voilés :

— Comment se fait-il que vous soyez là ? ne me trompé-je pas ?

— Vous aviez demandé quelqu'un à qui

vous pussiez remettre des notes ; j'ai voulu venir moi-même.

En disant ces derniers mots , le page laissa tomber un regard sur Corisande ; mais il le reporta soudain avec tristesse sur le vieillard à l'agonie.

— 0 mon digne ami , j'étais loin de m'attendre à vous trouver ainsi !

— La bénédiction des mourans est sacrée , dit Adémar en faisant un effort pour se soulever ; recevez la mienne ! que Dieu aplanisse toutes les voies devant vous ! soyez sage et grand ! oh ! soyez heureux!

Le jeune homme courba la tête sous la main du solitaire ; et , se plaçant à genoux près de Corisande :

— Bénissez-moi avec elle , mon digne père !

— Avec elle ! reprit le mourant ; non , point avec elle !

Il voulait parler, sa langue ne pouvait que s'agiter ; ses regards exprimaient un sentiment pénible ; il murmura :

— Ne vous revoyez jamais !

Il retomba; sa main resta glacée sur leurs têtes, les derniers souffles s'exhalèrent avec peine de sa poitrine ; puis , tout cessa.

Corisande regardait ces yeux fixes d'où la pensée avait fui, ces traits déjà décomposés qui ressemblaient à peine h Adémar. Elle l'appela :

— Mon père ! mon père ! répondez-moi , 6 mon père !

— Il n'est plus ! dit le page ; et , se penchant vers l'ermite, il ferma pieusement ses paupières.

— Il n'est plus, répéta- t-elle.

Et elle resta stupéfaite , face à face avec la mort ; il y avait en elle de la terreur , il y avait du respect. Elle levait les yeux, comme pour suivre cette vie qui se retirait; et son ame plongeait dans cette nouvelle et mystérieuse destinée. Puis, retournant à la figure immobile, elle disait :

— Jamais ! jamais de réveil !

Cette pensée domina toutes les autres; quand elle eut bien compris que son ami était perdu pour elle , les larmes arrivèrent en abondance à ses yeux.

Le jeune homme respecta la douleur de Corisande, il la laissa pleurer long-temps; mais quand il vit sa tête tomber sur sa poitrine, et ses genoux ployer sous elle , il craignit qu'elle ne fût trop violemment émue ; il l'appela avec douceur.

Elle se tourna vers lui , fut touchée de ses larmes, et lui dit :

— Il aimait tant ceux qu'il aimait !

— Je serais ingrat , si je n'avais apprécié ce dévouement d'un vieillard , qui apportait toute la chaleur d'une jeune ame dans ses sollicitudes pour moi; pour moi, il renonçait à une solitude qui lui était chère ; il rentrait dans la société des hommes par qui sa vie avait été flétrie ; il m'a donné des conseils d'une haute sagesse et d'un esprit supérieur. Ah ! je lui dois beaucoup !

Corisande écoutait le page avec un profond intérêt; elle s'abandonnait tout entière à ses regrets.

— Adémar , dit-elle , va laisser comme un abîme dans ma vie ; je vais être embarrassée de mes pensées ; il les connaissait toutes. Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! il est si doux de s'appuyer sur un être plus sage que nous ! J'allais comme l'enfant qui joue tant qu'il y a des fleurs, se reposant sur la surveillance de sa mère pour les mauvais pas. Adémar était bien vieux, et pourtant il me comprenait ; et moi , j'aimais à aller avec lui dans un monde idéal, plus parfait que celui-ci. Je sens que tous les jours il m'aurait

été plus nécessaire ; je crois comprendre que la vie devient difficile , à mesure qu'elle se développe. Mon bon père! me voilà deux fois orpheline !

Dans ce moment, la tempête redoubla avec une nouvelle furie ; c'étaient de grands éclats de tonnerre ; l'ermitage était ébranlé comme un vaisseau ; à chaque secousse , on pouvait croire qu'il allait être englouti.

— Le chapelain ne viendra pas , s'écria Corisande. Grand Dieu! que serais-je devenue- dans cette solitude !...

Et sa voix se perdit dans les sanglots.

Le jeune homme prit ses deux mains froides; elles les lui abandonna : elle ne pensait qu'à l'effroi d'être seule en présence de la mort.

Alors Janina parut , apportant des débris de sapin.

— Nobles seigneurs , dit-elle d'un air timide, me permettez-vous de rallumer le feu?

— Quoi ! bonne créature ! lui dit Corisande , en la voyant baignée de pluie et grelottante, tu étais dehors par ce temps épouvantable?

— Oh ! c'était pour vous ! dit Janina. , Lorsque le feu fut rallumé , le page engagea

Corisande à s'approcher de la flamme.

— Sèche tes vèteraens, dit Corisande avec bonté à la femme du Cagot.

— Le froid n'est rien pour le Cagot, répondit Janina , il dort sur la terre glacée , et reçoit la pluie du ciel. Qu'est-ce que son existence pour en prendre soin? sa mort est comme sa vie, il n'a ni fêtes ni funérailles !

En disant ces mots, Janina allait vers la porte. — Demeure auprès de moi! s'écria Corisande; Janina , viens te chauffer ! Je te l'ordonne.

— Pour vous obéir, noble dame , je passerai la nuit dans la chapelle.

Elle y entra , s'assit sous le bénitier, et , l'œil attaché avec reconnaissance sur la jeune châtelaine, elle pria.

£a U ciller.

Corisande et le page étaient assis sur des escabelles , près du feu.

— Quoi ! s'écria le page , il existe dans les états de François des êtres aussi infortunés !

— François Phébus ne pourrait rien pour eux, répondit Corisande; cnfans d'une race

étrangère et vaincue , chrétiens douteux , accusés de lèpre, les Cagots sont condamnés par les lois et la tradition.

— On peut corriger les lois, affaiblir les traditions , dit le jeune homme en se levant.

Alors; il marcha d'un air préoccupé; ensuite il ajtoua :

— Il faut d'abord les rendre heureux ; puis ils n'auront plus de lèpre, et croiront au Christ dans leur reconnaissance.

Il se reprit à marcher en disant :

— Si le roi voit les Cagots de près , il n'aura plus ni repos ni plaisirs qu'il ne les ait soulagés; leur misère lui gâterait toutes ses fêtes comme un remords.

Puis il se rapprocha de Corisande.

— Vous aideriez au roi, vous, Ena Corisande, vous qui pansez la plaie de l'enfant et invitez la mère à votre foyer.

Le page reprit sa place sur l'escabelle.

— Je désirais ardemment vous revoir , poursuivit-il ; j'ai chevauché toute la journée comme un insensé ; je vous rencontre ici lorsque je me demandais comment je parviendrais jusqu'à vous, et il faut que je sois distrait de mon bon-

heur par la perte d'un ami et la vue d'une abjection inouïe !

Il secoua la tète.

— Ena Corisande, je crains que ma vie ne se passe ainsi ; la coupe enchantée viendra à mes lèvres, et je n'y pourrai toucher!

La voix et les traits du jeune homme étaient pleins de mélancolie. Corisande lui dit avec une profonde sensibilité :

— Seriez-vous malheureux?

Et ses yeux, humides interrogeaient l'étranger; ils semblaient dire : j'adopterai vos peines!

— Malheureux! non, répondit le page, on dira même ma destinée brillante ; j'espère qu'elle sera utile : toutes ces nobles pensées qui bouillonnent dans l'ame des jeunes hommes, et qui, pour la plupart, restent des rêves, mois je prétends les mettre en actions ; parfois je crains que la vie ne suffise pas à tous mes projets. Je devrais être satisfait de mon étoile... et, vous le dirai-je, je me surprends à envier le sort du pâtre insouciant ou du chasseur d'isards , ils ne dépendent que de leur volonté : s'ils aiment , ils ont le loisir d'aimer !

Le jeune homme se tut : Corisande retrouva dans ces mots d'une ame tourmentée , le mal-

aise qu'elle avait éprouvé, ces dégoûts de la vie , cette douleur qu'on ignore , ce désir d'un Lien insaisissable. La tète appuyée entre ses mains, elle ne répondit pas.

Le page reprit la parole.

— Je dois paraître faible à celle qui a montré un cœur si baut à Bétarrara. Oh! laissezmoi vous dire que , ce jour-là , vous m'avez révélé tout ce que peut être une femme ; j'aurais voulu me mettre à genoux pour le roi, pour cette multitude : il y avait en moi de quoi payer pour tous !

Les joues de Corisande devinrent éclatantes de rougeur.

— D'où vient, demanda le jeune homme, que la fille du comte de Mauléon prend avec chaleur la cause du petit-fils d'Éléonore de Foix ?

— Quand j'étais enfant, j'entendais des récits de guerre. Si je demandais : Contre qui ces combats ? on me répondait : Contre les gens de Navarre ou de Béarn qui ne soutiras Beau monts. Cela me serrait le cœur : ces hommes voyaient le sommet de mes montagnes, respiraient le même air que moi ; nous avions été compatriotes!... En grandissant, l'ermite m'apprit à

— im —

aimer François Phébus ; il me disait qu'il était le roi légitime de la Navarre ; il me promettait en lui le réparateur de tous les maux. Voilà comment tous mes vœux se sont tournés vers lui.

L'expressive physionomie de Corisande s'animait avec ses paroles ; le jeune homme l'écoutait parler , et la contemplait avec ivresse.

— Connaissez-vous notre roi ? demanda Corisande.

— Oui .... répondit-il ; et il ajouta : Je puis vous dire que mes courses à l'ermitage ont eu pour objet les intérêts de François.

— Nos pères furent donc ennemis ?

— Ils furent ennemis ! Ena Corisande ; mais nous , nous ne le serons pas !

Les yeux du jeune homme en disaient plus que les mots dont il se servait. Corisande détourna les siens.

Puis elle dit d'un accent timide :

— Votre nom m'est connu sûrement , messire?

— Mon nom ! le page Austinde , rien qu'un page; ma famille , je suis contraint de vous la trâre encore; on me dispute mon héritage; lorsque je l'aurai recouvré , je vous dirai tout ;

il faut que j'aie donné quelque valeur à mon nom, pour qu'il passe par votre bouche.

Corisande tressaillit, et, appuyant sa tête sur un autel de pierre , le prie-dieu de l'ermite , elle laissa échapper ces mots :

— Inconnu ! étranger tout-à-fait à moi ! voilà donc tout ce que je me dirai '•

— Étranger ! oh ! ce ne peut être , quand tout mon cœur est plein de vous ! quand , depuis le premier jour où je vous ai vue , votre image est là toujours !

— Vous n'êtes pas si seul, dit Corisande, très émue, qu'une inconnue vous occupe ainsi? n'aAez-vous pas d'ami?

— J'en avais un dans cethomme admirable que nous venons de perdre ; ma mère m'aime d'un amour immense, mais ce n'est pas assez encore : j'ai tant besoin d'être aimé ! Mes jeunes compagnons ont du dévouement pour ma personne; ils comprennent la vie comme moi ; ils se la feraient héroïquement belle ; mais , oserais-je leur dire ces troubles , ces amertumes qui saisissent tout-à-coup au milieu de ce qu'ils appellent bonheur? Ah ! je le sens , c'est la tendresse d'une femme digne d'amour qu'il me faut; cette tendresse qui va mieux encore à la souf-

france qu'à la joie ; cette tendresse qui répond à tous les besoins de l'amc et qui complète l'existence '

— Cette femme , vous la rencontrerez , ditelle précipitamment.

— Je ne la chercherai plus , répondit-il. Corisande , qui avait levé les yeux vers lui ,

les baissa soudain , comme si un éclair eût passé; c'était le regard brûlant du page qu'elle fuyait.

— Serai-jeplusheureuxpour l'avoir trouvée? ajouta-t-il; faudra-t-il me sentir seul, et savoir qu'elle existe?

Il y eut un moment de silence. Corisande se penchait sur l'autel; elle avait beau vouloir se dérober au regard qui s'attachait sur elle ? elle sentait qu'il était toujours là, ardent, intérogateur.

Puis, le page reprit en hésitant :

— Ena Corisande, n'avcz-vous vu à Mauléon nul chevalier qui vous ait paru digne d'être aimé ?

— Je ne connais pas de chevaliers.

— Vous éludez ma question, dit-il avec inquiétude. Oh! répondez-moi! si vous saviez ce qu'est cette réponse; c'est la vie! c'est la mort.

— Je n'ai vu à Mauléon que les vieux amis de mon père, je les vénère tous. *

La belle figure du page rayonna d'espérance ; il se rapprocha de Corisande.

— Et pensez-vous, dit-il, qu'il n'y ait pas un autre sentiment? N'apprécieriez-vous pas un cœur qui se donnerait à vous, avec toutes ses impressions, tous ses battemens? un cœur brûlant, mais pur, où vous seriez adorée? Corisande ! beaucoup de femmes le demanderaient au ciel; et vous, l'accepteriez-vous?... dites?

Sa voix était voilée d'émotion. 11 continua :

— Comprenez-vous cette ame d'homme fière, impétueuse , que rien ne dompterait , et qui, pour vous , serait frémissante d'amour , dévouée jusqu'à la soumission?... Oh! répondezmoi !

— Messire, dit-elle avec beaucoup de trouble, c'est assez ! c'est trop ! Ici, dans ce moment, ne veuillez pas que je m'occupe d'amour et des chevaliers ; ce ne sont pas d'ailleurs entretiens de mon âge.

— A quel âge , donc ? s'écria-t-il avec impétuosité. Faut-il attendre d'être flétris par les chagrins , ou glacés par les années?

La jeune fille, très agitée, rappella, d'un

air suppliant, les regards du jeune Austinde sur Adémar.

— Ces discours , dit-elle , ne conviennent pas aux lieux où nous sommes.

— Et qu'importe ? reprit-il impétueusement, qu'importe que ce soit dans la cellule d'un ermite , près d'un ami mort , au milieu de la tourmente? que fait tout cela? en quoi cela peut-il offenser le ciel ?... Corisande ! il me semble que je n'aurais pas tant à vous dire dans des fêtes de cour î ces mots vulgaires qu'elles inspirent vous profaneraient ; il faut que tout ce qui nous environne s'allie avec nos passions ; les miennes sont profondes et sérieuses ! la solennité de cette nuit leur convient.

— Quel est votre nom , messire ? demandât-elle avec autorité ; votre nom ? qui êtes-vous?

Le jeune homme s'attrista.

— Ainsi , dit-il avec un peu d'amertume dans l'accent, c'est le plus ou le moins de valeur d'un nom qui décidera de vos sentimens !... Qu'il est difficile d'être aimé pour soi-même ! Si j'annonçais un haut rang, elle ne croirait pas se compromettre en restant là , près de moi ! et parce que je n'ai pas les éperons d'or de la chevalerie , parce que je n'étale pas un écu

blasonné , elle ne m'écoute point, elle ne veut point savoir quelle sorte de cœur s'agite sous ce pourpoint modeste!... Des mécomptes avec eUe!

— Vous vous méprenez , dit Corisande ; je ne voulais savoir qui vous étiez , que pour vous proposer de v enir à Mauléon , et vous présenter à ma tante. Ici je ne pourrais prolonger cet entretien avec quelque gentilhomme que ce fût.

— Et moi je n'irai pas à Mauléon, répondit avec hauteur lejeune homme. Il faut donc que mes paroles soient traduites par votre tante, applaudies par votre sœur, avant d'arriver à vous? il faut l'appareil d'une salle armoiriée , une fastueuse présentation? Oh! Corisande !... ici, dans cet étroit et saint asile , près du lit de iriort de notre ami , à genoux devant lui et devant Dieu , le cœur plein de foi, les yeux pleins de larmes , nous aurions pu ordonner de notre avenir, si vous l'aviez voulu !

— Oubliez-vous les derniers mots de notre religieux ami : Ne vous revoyez jamais.

Il y avait beaucoup de douleur dans ces paroles de Corisande, qui était tombée à genoux; le front appuyé sur la table sainte . elle pleurait .

— Le ciel ne nous a-t-il pas réunis pour recevoir sa bénédiction? Je ne vois point de barrière entre nous ; je n'en veux point !

Puis , se rapprochant du lit funèbre , il dit avec exaltation :

— Adémar ! j'en atteste ton esprit qui est devant Dieu ! la fille du comte de Mauléon peut se confiera moi '• Comment n'avais-tu pas pensé qu'avec elle la gloire serait plus belle , les bienfaits plus doux à répandre ! . . . Adémar ! tu voulais mon bonheur , et le trésor que tu avais près de toi , tu ne songeais pas à me le donner ! . . .

Vers la fin , sa voix devint basse et précipitée ; quelques paroles isolées arrivèrent jusqu'à Corisande; son cœur battait avec violence; elle devinait que le jeune homme croyait pouvoir aimer et être aimé ; il invoquait l'ermite , elle s'attendait qu'Adémar allait se lever pour les bénir ou les séparer. Mais tous les accens, toutes les passions humaines viennent se briser contre l'immobilité de la mort : Adémar était couché jusqu'au dernier jour !

Le page revint à Corisande : elle était toujours à genoux , immobile comme la pierre qui soutenait sa tête.

— Vous prierez plus tard ; elles vont être si rares les heures dont je serai maître ! ...

— Oh ! laissez-moi, dit-elle en levant les yeux d*un air suppliant.

Si l'étranger n'eût pas été si jeune , s'il n'eût pas autant aimé, il aurait pu interpréter favorablement ce regard , ces mots qui demandaient grâce et qui semblaient avouer de la faiblesse devant tant d'amour.

— Me croirez-vous , dit-il , si je vous donne ma parole que je me ferai connaître avant peu de temps , et que vous applaudirez à mon nom?

Elle attacha son œil humide sur ce front noblement beau , sur ce regard si ferme et si pur.

— Je vous crois, répondit-elle.

— Et soyez bénie pour votre confiance ! dit le jeune homme avec transport. Ce n'est pas tout encore , continua-t-il; je vous demande une autre grâce : c'est de ne parler de moi ni à votre tante , ni à votre sœur.

— Oh! le puis-je?

— Rien que vous et moi , Corisande î Ne me citez au jugement de personne ; que tout ce que je vous ai dit aille se confondre avec

vos pensées , pour former une ame à nous deux !

— Si vous saviez ce qu'est pour moi ma sœur, ce que je dois à ma tante !

— Hésiterez-vous encore , si je vous apprends que votre confidence pourrait appeler des périls sur ma tête ?

— Messire.... je vous promets de ne point parler de vous.

En ce moment , des hurlemens de loups se firent entendre près de l'ermitage. A ce cri sauvage , horriblement triste , inconnu à Corisande, elle tressaillit et fît un mouvement comme pour se rapprocher du page.

— Grand Dieu ! qu'est-cela? s'était-elle écriée avec épouvante.

— Rassurez-vous, chère Corisande, ce sont les loups ! il n'y a nul danger ici.

Il avait étendu ses bras autour de la taille de Corisande, se donnant la joie d'un mouvement protecteur. Mais son adoration s'arrêtait là , il ne la touchait pas.

— Toutes les horreurs dans cette nuit ! dit Corisande en frissonnant à ces cris lamentables, et laissant retomber son front sur la pierre de l'autel.

— Oh ! ne blasphémez pas contre cette nuit , elle laissera trace dans toute notre vie ! cette nuit nous unit à jamais ! Croyez-vous que vousmême , vous puissiez l'oublier? vous la rappeleriez-vous sans me voir humble et soumis à vos pieds ?

Le cœur de Corisande ne le démentait pas.

— Chère Corisande ! oh ! oui ! chère , bien chère Corisande !

Elle se leva pour s'éloigner de lui

— Corisande, si nous étions dehors à présent, et que ces bètes furieuses nous entourassent, auriez- vous peur? ne comprendriez-vous pas que j'aurais la force de vous défendre contre tout ce qu'on peut craindre ?

— Je suis rassurée , dit-elle d'une voix à peine intelligible.

Elle tremblait , non plus de peur . mais à cause du jeune homme ; ses bras qui semblaient l'entourer , son haleine , son regard , tout cela lui était comme un cercle de flamme. Elle s'élança loin de lui , et alla se mettre à genoux près de la natte où dormait l'ermite ; pour se calmer , elle attachait les yeux sur la tête livide, elle lui disait dans son cœur :

— 0 mon père ! déjà j'ai besoin de vous ! vous

m'auriez dit s'il fallait me laisser aimer, ou comment il fallait me défendre de lui !.. . vous saviez qu'il y avait du danger près de cet être mystérieux ! son regard éblouit , ses paroles pénètrent ! Je ne sais plus ce qui se passe en moi ; il a troublé ma raison : vous auriez jugé pour moi!

Pendant qu elle invoquait la sagesse de l'ermite , le page la nommait doucement pour la rappeler à lui. Elle.se leva, s'avança vers la porte de la chapelle , et dit à Janina de venir réciter avec elle les prières des morts.

£cô iFunératllcs,

Bientôt après , le chapelain entra dans la cellule avec quelques hommes.

— Je me suis hâté , et , malgré tout , j'arrive trop tard , dit-il avec consternation , en voyant que l'ermite n'était plus.

Il raconta qu'il était absent du château lors-

qu'on était venu le chercher ; quoiqu'il n'eût pas perdu une minute , les chemins étaient devenus si difTiciles , qu'il avait mis beaucoup de temps à faire le trajet. Le père Isidro ne se pardonnait pas d'être venu trop tard . il comptait pour rien les fatigues; cependant il était pâle et harassé. Janina ravivait la flamme , Corisande prenait les manteaux ; le bon aumônier et sa suite jouissaient du plaisir de se chauffer; ils parlaient de la mauvaise nuit et des loups, sans remarquer qu'ils étaient soignés par la fille du château , par la femme des Cagots , et que la mort était là.

A l'arrivée des étrangers , le page s'était retiré dans la chapelle. Janina sortit aussi , dès qu'elle vit ces hommes se ranimer; ctic prévoyait qu'aussitôt qu'ils pourraient s'occuper d'elle, ce serait pour lui jeter des mépris.

Lorsque le père Isidro fut réchauffé, il commença l'office des morts ; et tout le monde â genoux lui répondit.

Alors le page s'approcha sans bruit de Corisande , et, penché vers son oreille , il lui dit ;

— Adieu! pour long -temps peut-être!...

Pendant notre séparation, je vais avoir des jours pénibles; je serai entouré d'êtres médians

ot ennemis ; je ne pourrai me fier à aucune parole ; il me faudra douter de tout , tout interpréter ; je ne pourrai me laisser aller à ma franchise; je devrai réprimer jusqu'aux expressions de mon visage. Lorsque mon ame , pleine de ces dégoûts , voudra vivre , Corisande , elle reviendra vers vous. Ne le voulez-vous pas? ne pourrai-je penser que vous l'accueillez ?

— Je prierai tous les jours pour vous , répondit-elle.

Il y aurait eu bien des sentimens tendres dans l'expression de son regard , s'il n'eut pris une teinte religieuse en s'élevant vers le ciel.

— J€^«eux bien, chère Corisande; diriezvous un^^u indififérent dans les momens où votre ame monte vers les anges?. . . Corisande ! pardonnez ce que je vais vous dire ! Il viendra de brillans seigneurs à 3Iauiéon ; ils réclameront de la pitié pour l'amour qu'ils auront pour vous; serez-vous toujours indifférente pour les vœux de tous? ce doute!... oh! c'est comme un glaive!

— Messire , vous oubliez Dieu et Adémar. Ah! moi je penserai long-temps à notre ami et à ces momens !

— Et vous n'avez rien de plus à me dire pour me rassurer? c'est là tout ?

Elle garda le silence.

— Oh ! adieu donc ! . . .

Il fit un profond soupir , la contempla , s'arrêta sur le seuil , et sortit enfin.

Elle ne le regarda point, ne releva point la tête ; mais quand elle entendit la porte retomber, elle sentit «a poitrine se soulever, comme si elle étouffait ; ses yeux se remplirent de larmes.

— Adieu! dit-elle, à présent qu'il ne pouvait plus l'entendre.

L'homme qui s'éloigne ne doit point mesurer les regrets qu'il laisse à l'adieu qu'on lui fait ; il y a du courage jusqu'à ce qu'il ait passé le seuil de la porte , jusqu'au dernier écho de ses pas : mais alors la solitude envahit tout le cœur ; tout reste nu et désolé ; c'est lui qui était la parure , le soleil , la vie ! et on n'a pas su ou pas osé le lui dire.

Tout à coup Corisande fut saisie d'inquiétude; quoique l'ouragan eût beaucoup diminué, elle craignait pour le page les ténèbres et les sentiers dévastés ; ses appréhensions devinrent si vives, qu'elle se sentait étouffée : elle ne put continuer l'office ; elle se leva et sorit pour respirer. Lespreraières lueurs de l'aube

se montraient , le vent était calmé , et les nues déchirées s'enfuyaient ; de toute la tempête , il n'y avait que le bruit des eaux. Corisande se rassura ; mais elle restait dehors , comme pour veiller au salut du jeune homme. Il lui semblait parfois entendre une voix humaine demander secours ; elle s'élançait de ce côté , s'arrêtait palpitante pour écouter , et la voix changeait de direction. C'était sa tête fatiguée d'émotions et de veille qui la trompait.

Janina parut ;elle remontait le sentier.

— Noble dame , dit-elle , le beau seigneur est en sûreté au bas de la montagne , où il a trouvé un ami qui l'attendait.

— Tu as été le conduire, Janina? Depuis hier , dit Corisande avec effusion , ta m'as fait toutes sortes de bien !

Janina s'arrêta suffoquée de bOnheur. Elle avait fait du bien.... elle ! être inutile , être répudié de la société ! elle avait fait du bien à sa bienfaitrice ! elle pour qui la reconnaissance devait être un sentiment stérile ! A présent , pensa Janina , je ne pourrai plus me dire malheureuse !

La petite cloche de l'ermitage sonna le glas de mort au matin ; elle ressemblait à l'enfant

qui redit des paroles funèbres en riant, les échos se chargèrent de^ prolonger ses sons; ils apprirent aux montagnards que l'ermite n'était plus , et les gens de la montagne l'apprirent à ceux de la vallée.

Dame Aloyse , qui était venue depuis qu'il faisait jour avec l'écuyer et les gens du château, voulait que Corisande allât se reposer.

— Non , répondit la jeune fille , j'accompagnerai Adémar jusqu'au dernier moment ; vous et moi , dame Aloyse, nous représentons sa patrie et sa famille.

Les Basques arrivèrent nombreux , et en habits de deuil , suivant l'usage des funérailles.

— Voyez , disait dame Aloyse à son élève , les hommes vertueux se font partout une famille et une patrie. La religion et la bienfaisance sont les liens de la race humaine.

Adémar, qui peut-être avait été un grand capitaine , qui avait eu un nom redouté , dont les armes parlantes avaient eu de l'éclat ; cet homme qui avait été beau , sans doute aimé , qui avait jouté pour les dames , et avait reçu de nobles gages; ce gentilhomme châtelain avec tours et forteresses , qui s'était trouvé en compagnie de rois , face à face avec l'Anglais ; hé-

ros de périlleuses aventures et de passions terribles , un simple chapelain lui psalmodiait dans le désert , entre de simples villageois , les prières des trépassés !

La petite bougie jaune des femmes basques brûlait seule auprès de lui.

Il fut porté sur l'épaule de quatre pauvres bergers , descendu dans la fosse sans qu'on sût ni son nom , ni sa vie , sans curiosité de l'apprendre.

Enseveli dans une humble bière , un coffre de plomb ne devait pas défendre ses restes mortels î

Mais les larmes de la reconnaissance lui firent une oraison funèbre , et son ame , purifiée par les douleurs et la pénitence , rayonna dans les cieux !

Après la dernière pelletée de terre , après le dernier qu'il repose en paix , Corisande se retira; elle arriva au château brisée de fatigue.

— Cruelle enfant ! disait madame Isabelle en la pressant dans ses bras.

— Ma sœur , disait Blanche , vous m'avez fait mourir d'effroi cette nuit !

jC'€cu^cr.

Trois mois venaient de s'écouler : on était en plein hiver , non pas cet hiver de Paris , brumeux , terne , sans poésie , à qui sied bien l'emblème du vieillard courbé et tremblotant ; mais l'hiver des Pyrénées , empire du génie dejs tempêtes , puissant démon qui soulève les va-

gués derOcéan,mêle les tonnerres au fracas des grandes eaux , ébranle les masses de granit qui tombent et vont faire retentir les profondeurs des vallées. La nature, dans ces hivers des Pyrénées , est sublime de terreur et de force , et quand les vents et les cataractes s'apaisent, la neige descend gracieuse et sans bruit , comme le duvet du cygne ; elle reste suspendue en formes élégantes et bizarres aux branches noires des sapins : tout est silencieux; on dirait un sommeil enchanté au milieu de féeries, au milieu de colonnes , de festons et de guirlandes de cristal.

Pendant ces trois mois de scènes variées , ces trois mois aussi favorables aux rêveries passionnées que les brises du printemps, nul événement n'était arrivé au château de Mauléon ; on n'avait point de nouvelles du comte de Lérin ; on disait seulement que le prince de Béarn était en Navarre, où ses partisans augmentaient tous les jours. Corisande ne savait rien du page.

La jeune vicomtesse était tour à tour confiante et désolée, souvent seule, souvent se plaignant à sa sœur. Corisande l'écoutait , parfois avec distraction , et pourtant déjà . elle savait

mieux la comprendre. Cette nuit mémorable de l'ermitage avait laissé une empreinte ineffaçable ; elle se redisait les paroles du page ; elle qui avait voulu ne pas les entendre , n'en avait oublié aucune. Elle se rappelait les inflexions de sa voix; cet accent contenu, qui s'exhalait parfois comme une flamme ; ces mots dits bas, murmure plus doux que toute harmonie , que l'oreille avait retenus , qui vibraient dans le silence , et dominaient tous les bruits. Le regard du page la troublait comme s'il eût été là ; elle ne comprenait pas la magie de ce regard qui avait le pouvoir de remuer l'ame ; elle priait pour le page , ainsi qu'elle le lui avait promis ; dans la journée, elle se disait à tout instant : C'est peut-être à cette heure qu'il éprouve les ennuis dont il m'a parlé ; il serait soulagé s'il savait que je le plains. Elle se disait encore : Il a tant besoin d'être aimé ! qui l'aimera? qui saura l'aimer? Et elle s'abandonnait imprudemment à se raconter comment il faudrait l'aimer.

Lorsqu'il y avait des étrangers à Mauléon, si on Vicnait à parler des héritiers des grandes maisons de Béarn ou de Navarre , elle suspendait son travail pour écouter ; si on disait que

oes jeunes seigneurs étaient de figures communes et de caractères sauvages, elle devenait indiflFérente ; si on parlait de jouvenceaux à la tournure noble et aux traits gracieux , elle pensait : c'est lui; et si on ajoutait : son cœur est léger et sa foi peu sûre , elle respirait à peine ; puis , elle hasardait timidement quelques questions , et retombait dans l'incertitude , lorsque les réponses lui prouvaient que celui qui l'occupait sans cesse était inconnu à tous. Oh ! se disait-elle avec effroi , il n'est pas Béarnais', m'aurait-il trompée? serait-il du pays de France, où les hommes séduisent par gentillesse et oublient avec déloyauté? Alors elle s'inquiétait des derniers mots d'Adémar , et y cherchait l'explication de ce nom qui voulait être caché.

Unjour du mois de février, madame Isabelle , assise près de la large cheminée , tournait sur sa quenouille de buis , ciselée et dorée , du lin de Lescar doux et blond comme de la soie ; Blanche lisait haut , par son ordre , les chartes béarnaises , dont voici le commencement :

te Ce sont ici les fors de Béarn dans lesquels il est fait mention qu'anciennement en Béarn il n'y avait pas de seigneurs ; et dans ce temps , ils entendirent parler avec éloge d'un cheva-

lier en Bigorre ; ils allèrent le chercher , et ils en firent lenr seigneur pendant un an , et après il ne voulut les tenir en leurs fors et coutumes; et la eour de Béarn s'assembla alors à Pau , et ils le requirent de les tenir en fors et coutumes, et lui ne voulut pas , et alors ils le tuèrent en pleine cour.

» Item, après on leur parla avec éloge d'un chevalier d'Auvergne, et ils Uallèrent chercher, et le firent seigneur pendant deux ans; et puis après il se montra trop orgueilleux , et ne les voulut tenir en fors et coutumes , et la cour alors le fit tuer sur le pont de Saranh par un écuyer qui le frappa par derrière d'un grand coup de pique.

3> Item^ après encore ils entendirent parler avec éloge d'un chevalier en Catalogne, lequel avait eu de sa femme deux enfans en une seule fois; et les gens de Béarn eurent conseil entre eux, et envoyèrent deux gentilshommes de la terre , pour demander un de ces enfans pour leur seigneur ; et quand ils furent là , ils allèrent les voir , et les trouvèrent tous deux endormis , l'un, mains fermées , et l'autre mains ouvertes , et ils s'en vinrent avec celui qui avait les mains ouvertes. »

— Et les Béarnais , s'écria dame Aloyse , ont l'insolence de lire le coraraenceraent de ce for à chaque nouveau souverain comme une menace !

— Comme une leçon , répondit madame Isabelle; mais si les Béarnais se montrent jaloux de leurs privilèges , ils sont , il faut en convevenir, fidèles et dévoués à leurs princes.

Pendant la lecture, Corisande appuyée contre les vitraux taillés à facettes et encadrés dans de plomb , regardait dans la cour.

— On baisse le pont-levis , dit-elle, voilà deux cavaliers qui entrent : ce sont des Espagnols.

Peu après, Odon vint annoncer que l'écuyer du comte de Lérin demandait la permission de de se présenter devant les dames.

— L'écuyer du comte de Lérin ! s'écrièrent les jeunes filles en tressaillant.

— Faites entrer l'écuyer, répondit madame Isabelle un peu émue.

— Pauvre Blanche! dit Corisande en prenant les mains froides de sa sœur.

— Du courage, mon enfant, continua madame Isabelle ; les Mauléon doivent toujours se montrer supérieurs aux événemens.

— Ah! je ne suis pas digne de ma race ! dit Blanche avec un mouvement convulsif.

On entendit les pas mesurés de l'écuyer.

— Au nom de Dieu, chère sœur! contraignez-vous devart cet homme !

L'écuyer du comte entra ; il s'inclina respectueusement devant madame Isabelle et les demoiselles.

— Son excellence, Louis deBeaumont, comte de Lérin , connétable de Navarre , dit-il , m'a envoyé présenter ses hommages aux nobles dames de Mauléon , et remettre cette lettre à madame Isabelle.

— C'est vous, seigneur Bermudez?dit madame Isabelle d'un ton affable 5 il y a long- temps qu'on ne vous avait vu au château de Mauléon.

— Le Connétable m'a occupé auprès de lui , madame.

— J'espère que son excellence se porte bien ?

— Grâce à Dieu , sa santé est plus forte que les fatigues qu'il recherche chaque jour.

— La gloire double les forces , reprit madame Isabelle avec intérêt.

— Aussi la gloire est souvent la seule récompense d'immenses travaux.

— Mon noble cousin n'est-il pas connétable? T. I. 20

— Connétable après Péralta , après d'autres qui n'avaient d'autre mérite que leur nom.

— Cette dignité , la première du royaume , augmente l'influence du comte.

— Influence qui tient à sa personne , et non à sa dignité , reprit Bermudez avec dédain ; au reste , ajouta-t-il , il parait que les seigneurs navarrais trouvent qu'ils ont fait assez pour leur chef, car ils traitent chaque jour séparément avec ce roi en bavette que leur donne le Béarn.

— Ah î mon frère ! dit madame Isabelle en jetant un regard sur le portrait du comte Bertrand.

— Le connétable m'a prescrit , continua Bermudez , de m'informer particulièrement des nouvelles des nobles filles de son ami , le comte de Mauléon.

La vicomtesse était incapable de faire un mouvement ni de prononcer une parole. Corisande se hâta de répondre pour elle par une inclinaison de tête , et de demander en cherchant ses mots :

— Où est le Connétable dans ce moment?

— A Pampelune , madame.

Corisande , en examinant Bermudez , reconnut bien l'Espagnol qui alimentait la fureur du

peuple à Bétarram; c'étaient ses joues pâles, ses moustaches rousses et épaisses, ses yeux gris ne s'ouvranl qu'à moitié , comme si l'éclat du jour les blessait, en trahissant la pensée qu'il voulait cacher; de son côté, Bermudez attachait son regard sur Corisande. Elle ne put soutenir l'expression malveillante qu'il mettait dans son examen ; sans savoir pourquoi , elle baissa les yeux avec un sentiment de malaise. Puis Bermudez , dans l'attitude respectueuse de quelqu'un qui s'incline , porta son attention comme un trait sur Blanche immobile; il considéra un moment l'angoisse peinte sur sa figure, et il lui dit d'une voix emmiellée :

— Madame a-t-elle entendu la commission dont m'a chargé le comte de Lérin?

— Ma sœur est souffrante , dit vivement Corisande.

Et comme Bermudez étudiait toujours les mouvemens douloureux et mal contraints qui se succédaient sur la figure de la vicomtesse , Corisande reprit impatiemment :

— Allez , seigneur Bermudez , allez vous reposer dans votre appartement.

— J'attendais l'ordre de madame Isabelle et celui de la vicomtesse de Soûle pour me reti-

rer , répondit Bermudez avec cet air poliment insolent qui ne permet pas de se fâcher , mais qui offense d'autant plus.

— Sûrement , répliqua madame Isabelle , allez vous reposer ; j'étais préoccupée de la mauvaise tournure de nos affaires en Navarre.

— Commen^ cela ne serait-il pas , madame , lorsque les femmes elles-mêmes prêchent une croisade en faveur du Béarnais ?

Corisande dédaigna de répondre ; elle ne pensait qu'à sa sœur , qui paraissait ne pouvoir plus supporter cet entretien.

Madame Isabelle, qui n'avait pas compris l'intention de Bermudez, fit un geste gracieux pour lui donner congé.

Il sortit.

Combats*

— La présence de cet homme suffoque comme un cauchemar, s'écria Corisande.

Blanche, sans parler, montra la lettre que

l tenait madame Isabelle

Madame Isabelle rompit le sceau du Connétable.

— âU —

— Voulez-vous lire, Corisande?

Corisande prit la lettre ; mais avant d'en faire

la lecture tout haut , elle la parcourut , et s'arrêta avec un grand trouble. Sa sœur et sa tante suivaient ses mouvemens.

— Eh bien ' Corisande ?

— Eh bien... il s'annonce... il sera ici dans un mois.

— Le Connétable ? il va venir ? 0 mon Dieu ! dit Blanche en tremblant de toutes ses forces.

— C'est peut-être pour dégager sa parole , dit dame Aloyse.

— Impossible! s'écria madame Isabelle.

— C'est comme mon père l'a voulu, Blanche , reprit Corisande.

— Lisez tout ce qu'il y a , dit Blanche d'une voix éteinte.

— Il demande positivement votre main.

Blanche tomba évanouie.

— Ma sœur ! ma Blanche , criait Corisande au désespoir.

Dame Aloyse s'élançait pour appeler du secours ; madame Isabelle l'arrêta :

— Que personne ne se doute de ceci , lui dit-elle.

On transporta Blanche dans sa chambre ; on

la mit sur son lit. Les soins qu'on multiplia la firent revenir, mais alors commença une scène déchirante. Dame Aloyse lui parlait de vertu. Dans sa détresse , elle s'adressait à sa patronne martyre, et à l'Homme-Dieu couronné d'épines, dont les images étaient dans la ruelle du lit. Madame Isabelle lui rappelait doucement les devoirs d'une femme qui portait le nom de Mauléon ; Corisande pleurait et la pressait sur son cœur.

Blanche n'entendait rien ; elle redisait à travers des sanglots :

— Cet homme me glace d'effroi ! je ne puis être sa femme, j'en aime un autre!... J'aime Joan, vous dis-je; comment voulez-vous que j'épouse le comte de Lérin?... Vous ne comprenez pas cela!

Le chapelain, qu'on avait fait appeler, entra. Le père Isidro était bon , compatissant pour les maux qu'il comprenait, impitoyable pour ceux qui lui paraissaient déraisonnables ; il trouvait qu'il ne valait pas la peine de dire beaucoup sur un amour mal placé ; en présence d'un devoir , il prononçait ; C'est V ordre de Dieu , ainsi est faite la vie; il s'étonnait qu'on put lutter contre de tels arrêts.

— Que vois-je ! Ena Blanche? dit-il en s'approchant de la vicomtesse ; pourquoi pleurer , quand votre conduite est si simple et que vos devoirs sont si précis? Vous ne voulez pas rendre votre père parjure?

— Oh! non, non !

— Eh hien ! jeune dame , il faut donc épouser le comte de Lérin.

— Je l'épouserai, dit Blanche d'un ton glacé, je l'épouserai... L'honneur de mon père sera sauvé; moi, je mourrai... A présent, laissezmoi tous.

— Oui , retirons-nous , dit madame Isabelle ; ne laissons que sa sœur avec elle.

— Je ne veux personne avec moi , répliqua sèchement Blanche.

— Quoi ! pas même moi ?

— Non , pas vous , ma sœur ; il n'y a plus rien pour vous dans mon ame , on en a fait un désert.

Il ne restait plus que Corisande dans l'appartement.

— 0 Blanche ! dit-elle , je ne m'en irai pas , ma Blanche ; je suis frappée du même coup que toi, vois-tu; il faut que je reste.

— Je le sais , répondit la vicomtesse , vous

me pleurerez, mais votre pitié sera stérile.

— N'est-ce donc rien , dit Corisande toute en pleurs , que de se sentir aimée , de voir sa douleur partagée?

— Vous aurez de la raison pour moi ; il vous paraîtra facile que je me console.

— Je ne sais pas si je penserai cela un jour , à présent je suis accablée comme vous.

— Elle croit sentir ce que je sens ! s'écria Blanche. Tu ne sais donc pas , Corisande , que je vais mourir!... Prends le deuil, ma sœur; cette noce ne se fera point ! ma parure de mariée sera pour le cercueil !

Blanche ne pleurait plus ; elle était pâle , elle avait l'air d'une sibylle qui connaît les secrets de la tombe.

— Elle mourra î s'écria Corisande en délire ; un moyen de la sauver !

— Oh ! si tu avais été l'aînée , dit Blanche , tu n'aurais pas eu mon horreur pour le comte de Lérin ; tu aurais été fière de lui peut-être; moi , j'aurais suivi le penchant de mon cœur en épousant Joan : tout aurait été bien.

Corisande ne répondit pas.

— Oh ! si tu avais été l'aînée , continuait Blanche , j'aurais joui de ma jeunesse , je ne

me serais pas vue condamner à mort avant le temps !

— C'est donc vrai ! tu veux mourir ! demanda Corisande d'une voix pleine d'angoisses ; ma tante et moi nous ne te sommes plus rien ?

— Non , rien ne m'est plus.

— Tu sais pourtant que tu es ma vie ! reste près de nous, mon ange , nous t'aimons tant !

— Corisande , du haut du ciel je t'aimerai encore ; sur cette terre , tout est fini ; c'est beaucoup , si dans mon désespoir , je ne maudis pas tout ce qui se lie à ma déplorable existence !

— Oh ! c'est trop '• murmura la douce Corisande.

— Vous l'avez tous voulu , en ne me donnant aucun moyen de salut.

Blanche poursuivit :

— Eh ! pensez-vous que mon père soit avec les bienheureux ? non , il est cause de la perdition de mon ame ! Parjures tous les deux!... Mourir réprouvée ! elles étaient légères les taches ne ma vie ! des péchés véniels ! disait le père Isidro ; à présent parjure , désobéissante , maudite !

L'exaltation de la jeune vicomtesse s'accroissait, ses joues étaient colorées d'un rouge ar-

dent, ses regards devenaient égarés, ses paroles incohérentes ; elle avait le délire effrayant d'une fièvre allumée par le désespoir.

On entourait son lit , on lui parlait sans être compris , et toutes les caresses de l'amitié retombaient sans avoir été senties; mais elle, dans son égarement, restait harcelée par les mêmes images : c'était Joan qui l'appelait , Joan qui la cherchait parmi les ossemens du charnier; c'étaient des figures grimaçantes , des démons hideux, des fantômes sans nom qui lui servaient d'escorte pour ses noces ; c'était le comte de Lérin , froid comme un spectre , qui lui glaçait le cœur avec sa main sépulcrale, et lui envoyait, avec son souffle , des paroles d'un autre monde, qui la faisaient crier d'effroi.

Puis , elle repoussait sa tante , se plaignant qu'elle l'étreignît de chaînes de feu , et lui jetât des maléfices ; après , c'étaient d'épouvantables reproches à son père qui l'emportait dans la bouche béante des enfers; mais toujours ses regards supplians , et ses bras tendus vers sa sœur , requéraient son secours pour retrouver sa jeunesse , sa beauté , son Joan , tout son avenir sur la terre , et sa part du ciel.

La famille éplorée consultait le mire inter-

dit, qui parlait déjà d'exorcisme, jugeant cet état au-dessus de sa science. Le chapelain jetait l'eau bénite et agitait le crucifix pour chasser les noires visions ; Corisande n'avait plus de larmes et s'enfuyait, n'y pouvant plus tenir.

L'accès dura vingt heures; après quoi Blanche reconnut sa famille et resta épuisée. Vers le soir du second jour, Corisande, penchée sur le lit de sa sœur , épiait un de ses regards , et hasardait en vain des mots remplis des angoisses qu'elle avait éprouvées ; la malade semblait ne pas les entendre ; mais tout à coup elle se souleva sur le coude.

— Corisande, dit-elle, écoutez mes dernières volontés, et jurez-moi que vous les ferez respecter quand je ne serai plus.

— Oh ! tu es mieux ! le mire dit que tu es bien.

— Est-ce que le mire sait quelque chose du mal que donne le chagrin? je sais ce qui en est, moi! Prends la lumière, approche-la; est-ce que tu ne vois pas la mort sur mes traits?

Corisande s'épouvanta en voyant cette jeune figure si changée ; un cercle noir cernait les yeux , tombait sur les joues d un blanc mat. Son cœur lui dit que c'en était fait , et que la

mort avait réellement marqué sa proie; le flambeau échappa de ses mains , elle ne put que sangloter ces paroles :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! sauvez-moi de cette douleur ! Les enfans d'un même père et d'une même mère sont nés pour vivre ensemble , ils doivent mourir à la fois ! Blanche ! emmènemoi ! que veux-tu que je devienne seule ?

— Comment veux-tu me suivre ? toi si pleine de force et de vie? toi que la douleur n'a pas déracinée ?

— Et n'ai-je pas ta douleur? n'ai-je pas été battue par tout ce que tu as souffert?

Blanche fit un sourire d'incrédulité, puis elle dit :

— Je ne veux pas être transportée en Navarre, dans le caveau de mes ancêtres; la terre de Navarre me serait lourde , et peut-être que mon ame seraitforcée de venir demander merci pour ma pauvre dépouille.

A ce dire étrange , Corisande crut que le délire reprenait à sa sœur.

Blanche continua :

— Je ne veux pas être auprès de mon père ; garde-moi à Mauléon; cette terre m'a été douce jusqu'à cette heure, je m'y trouverai bien... Co-

risande, prenez des ciseaux, coupez une boucle de mes cheveux, vous l'enverrez à Joan, à Joan mon seul amour!... Puis-je compter sur vous? Corisande , frissonnant à chaque expression funèbre de ce testament, ne pouvait répondre; sa langue était glacée, elle ne put que faire entendre des sons plaintifs.

— Elle a cru m'aimer ! dit Blanche avec amertume , oh ! ce n'est rien l'amitié, puisque celle de Corisande a été impuissante.

Corisande, à genoux près du lit, joignit ses mains.

— Dis , quand mon amitié a-t-elle fait défaut? est-il un instant où je ne t'aie aimée plus que moi-même! j'avais adopté ton ame et je m'en servais plus que de la mienne, tu le sais bien, ô ma sœur ! ô ma sœur !

— Tu aurais pu me sauver, reprit Blanche et tu ne l'as pas fait ; tu le pourrais peut-être encore... mais tu ne veux pas me comprendre.

— Pour te sauver que faut-il faire? parle, dit Corisande d'une voix plus affaiblie que celle de sa sœur.

— Tu ne peux avoir d'objection contre le Connétable? Je n'en aurais pas moi , si je n'avais juré à Joan d'être à lui. Ces sermens, il faut

les tenir ou mourir! mais toi qui ne sais ce que c'est que l'amour ! . . .

Corisande i^emua les lèvres pour dire ifaime: mais de qui allait-elle parler? d'un être dont ell» ne savait ni le pays, ni le rang, ni le nom; un être dont elle était séparée par les dernières paroles d'un homme saint; et en avouant cet amour dans l'ombre, oserait-elle dire qu'elle était aimée ? aurait-elle cet appui, cette excuse qui répond à tout? ne s'était-il pas écoulé des mois depuis leurs dernière entrevue, et depuis lors, le silence du page avait amené à ses paupières les larmes de la honte, autant que celles du regret ! N'être pas aimée ! ce doute lui ferma la bouche, arrêta toute révélation ; le découragement la prit, elle inclina la tête.

— Je te comprends, dit-elle.

Bfuoucmcnt.

Elle se leva , alla appuyer son front brûlant sur le marbre de la cheminée ; son cœur battait à l'étouffer ; il y avait en elle une lutte terrible... elle déroula sa vie , et la frappa d'un sceau de malheur. Ce n'était pas assez que de se dévouer au veuvage de toutes les joies intimes ;

elle prenait encore volontairement une chaîne pour s'en étreindre depuis la tête , où sont les pensées , jusques au cœur qui aime , jusques aux pieds qui donnent la liberté de fuir ; elle remettait le bout de cette chaîne à un homme détesté , pour être menée comme il en déciderait , mais toujours sous son regard , sous sa volonté , sous son souffle , pour être menée et flétrie !

Elle vit tout cela , et le comprit bien de toute la force de son ame fière et tendre. Alors ce front angélique, qui n'avait jamais reflété que de douces images , se mouilla de sueur ; c'était de l'agonie , un adieu au jour, au moment de se renfermer dans les catacombes.

Elle retourna lentement près du lit ; lé parti était pris ; ma sœur vivra... heureuse !

— Blanche ! dit-elle , supporte le bonheur mieux que l'adversité... Tu seras unie à ton Joan.

— Comment l'entends-tu? s'écria Blanche , s'asseyant sur son lit , ouvrant de grands yeux , OÙ l'espoir se mêlait à la crainte.

— A ta place je deviendrai vicomtesse de SOule.

-— Pour épouser le Connétable ?

— Oui... je l'épouserai.

Blanche jeta un cri d'une joie souffrante ; elle retomba comme tuée par cette nouvelle émotion. Corisande lui donna de l'air, puis, en lui continuant des soins , son accent si doux , si mélancolique , tombait sur elle pour tempérer ses sensations, comme aurait pu le faire un chant de la sainte semaine, un soupir de l'orgue; les larmes arrivèrent au secours de la malade.

Enfin , tendant les bras vers Corisande :

— Ma sœur bien-aimée ! ma libératrice !

Et elle pressait Corisande sur son sein , sans s'apercevoir que de longs frissons la faisaient tressaillir.

— Calme-toi! répétait Corisande.

— Tu assures mon bonheur en ce monde , et mon repos éternel !

— Répète-moi bien cela, dit Corisande en cachant sa tête sur l'épaule de sa sœur.

— Corisande , tu seras vicomtesse de Soûle, comtesse de Lérin, femme d'un Connétable ! Oh! tous ces titres t'iront mieux qu'à moi ! moi , je serai simple dame, châtelaine d'Arthez, mais je serai heureuse ! oh ! heureuse !

Corisande se dégagea des bras de sa sœur 5 cette scène devenait trop longue.

— Où vas-tu? demanda Blanche; les forces et la santé me reviennent. Causons de notre avenir.

Une des femmes de madame Isabelle entra pour demander Corisande de la part de sa tante.

— Va lui faire part de nos conventions , dit Blanche, et ne reviens qu'après les lui avoir fait agréer.

Corisande baissa la tête en signe d'assentiment; elle sortit, et s'arrêta à la fenêtre d'une galerie pour reprendre haleine ; elle présentait son front à la bise froide qui soufflait , et elle essuyait sans cesse sur ses joues des larmes chaudes et amères ; un second message lui fut envoyé.

En entrant au salon, elle trouva madame Isabelle très agitée , prête à dicter au chapelain une lettre pour le Connétable.

— Oui , disait le père Isidro , il faut se servir du prétexte de la maladie de madame la vicomtesse pour obtenir un retard.

Mademoiselle de Mauléon répondait :

— Il demande la main d'Ena Blanche , il faut une réponse positive.

— Ne pourrait-on pas avouer qu'Ena Blanche s'était attachée au sire d'Ândoins , avant d'avoir

connu le vœu de son père ? demanda la bonne Aloyse qui plaignait son élève ; peut-être que le comte de Lérin renoncerait à une alliance qu'il ne poursuit que par point d'honneur.

— Avouer que la fille du comte de Mauléon a donné sa foi sans discernement ! manquer à la parole de mon frère ! le point d'honneur est là aussi pour nous , dame Aloyse ! et voilà ce qui fait mon désespoir !... cependant si cette jeune fille est malheureuse jusqu'à en mourir !... que le ciel m'inspire !

Alors , apercevant Corisande qui cherchait à affermir sa voix avant que de parler :

— Ma nièce , je vous ai fait quérir pour que vous me disiez en conscience et sans coupable pitié l'état de votre sœur. Elle vous ouvre son arae ; croyez-vous qu'elle puisse vaincre son funeste amour ?

— Vaincre son amour! dit le père Isidro ONéc un geste dédaigneux , expressions de femmelettes... Pardonnez à mon zèle... amour! dites caprice , mutinerie d'enfant , ce brin de paille jeté à la flamme.

— Ma tante , dit Corisande en s'appuyant sur le dos du fauteuil de madame Isabelle , et lui dérobant ainsi son visage , ma tante, tout peut

s'arranger si vous acceptez ma proposition comme l'a fait Blanche.

—Quelle est-elle? demanda madame Isabelle.

— Ma sœur me cède ses droits d'aînesse , à condition que j'épouserai le comte de Lérin à sa place.

— Comment dites-vous cela?Corisande.

Corisande recommença péniblement.

— Si Blanche me cède ses biens et son rang , je deviendrai l'aînée ; en épousant le Connétable , je remplis le désir de mon père , qui. est de s'allier à lui et de lui apporter la fortune de notre maison.

Madame Isabelle et le chapelain se regardèrent.

— Cela peut-il se faire ? demanda madame Isabelle.

— Je n'y vois pas d'inconvéniens , reprit le père Isidro, pourvu que Louis de Beaumont y consente.

— Il n'aura pas lieu de se plaindre , dit madame Isabelle en attirant Corisande vis-à-vis d'elle, et la regardant avec complaisance. Ditesmoi , mon enfant , comment cette idée vous est venue ?

— Il fallait avoir l'esprit fasciné comme sa

sœur, répliqua le chapelain, pour n'être pas fière de ce mariage. Jeune dame , vous avez le cœur placé haut.

Madame Isabelle reprit en souriant , laissant percer toute sa satisfaction :

— J'avais toujours pensé que ma Corisande était destinée à un rang illustre; n'est-ce pas qu'elle représentera bien comme femme du chef des Beaumonts ?

A ce nom des Beaumonts , le cœur de Corisande bondit.

— Ena Corisande est-elle bien sûre de ses forces ? demanda Aloyse qui se rappelait la conversation de l'ermite et de Corisande , et qui démêlait ses combats sur sa physionomie altérée.

— C'est écrit là-haut , dame Aloyse , dit lentement Corisande.

Dame Aloyse répondit par un regard d'admiration.

— Demandez plutôt si Ena Blanche n'aura pas de regrets un jour , répliqua madame Isabelle ; elle se dépouille et d'honneurs et de richesse ; Joan d'Andoins , quoique baron de Béarn , est de chétive fortune en comparaison de Louis de Beaumont, connétable de Navarre.

— L'amour tiendra lieu de tout à Blanche , ma tante, répondit Corisande; elle se croira mieux traitée que moi.

— L'amour passe comme la jeunesse et la beauté , Corisande ; mais le rang et les grands biens embellissent l'âge mûr , ils se transmettent avec orgueil aux descendans.

— Parlerons-nous dans cette lettre des dispositions des deux sœurs ? demanda le chapelain.

— Non , répondit madame Isabelle après un peu de réflexion ; écrivons au comte que l'alliance projetée entre les deux maisons aura lien quand il le jugera convenable , et que nous attendons son arrivée avec impatience.

— Dieu soit béni ! ajouta-t-elle , tout ceci tourne suivant mes désirs ! Vous avez été bien inspirée , mon enfant , dit-elle en baisant Corisande au front.

Corisande demanda à sa tante la permission d'aller retrouver sa sœur.

- — C'est l'ame de son père , dit madame Isabelle lorsque Corisande ferma la porte ; grande et ambitieuse !

Oh ! si l'on eût vu la jeune fille traverser en chancelant les corridors et les galeries , sa tète

penchée , étouffant des pleurs , on aurait pris pitié de la victime !

Blauclie accueillit le retour de Corisande avec des exclamations de joie. Quand elle l'eut écoutée :

— Vous valez mille fois mieux que moi , ma sœur; le Connétable sera trop heureux de vous avoir à ma place... Ma sœur bien-airaée , continua-t-elle , j'ai beaucoup de pardons à vous demander; j'ai été souvent rude pour vous , le chagrin me dénaturait... Tu as beaucoup de douceur , ma Corisande !

— Je souffrais pour toi , Blanche , voilà tout. Le chagrin reste au fond du cœur de l'homme

comme dans un sol qui lui appartient ; la joie , au contraire, n'est point faite pour lui , il faut qu'elle se répande au-dehors.

Blanche recommença vingt fois à dire à sa sœur la lettre qu'elle écrirait au sire d'Andoins, le bonheur qu'il aurait à la recevoir.

— Je n'aurai point tant de vassaux à lui apporter , disait-elle ; mais je connais Joan , il se félicitera de cette parité de fortune, il m'aimera avec plus d'abandon.

Puis elle ordonnait les noces.

— Elles auront lieu le même jour.

— Assez , assez ! s'écria Corisande , ne parlons pas de notre avenir !

Blanche vint à s'endormir, elle poursuivit peut-être ses doux rêves. Corisande se trouva seule enfin ; et , dans le silence de la nuit, durant ses longues heures d'insomnie , elle pleura sur elle et sur le courage cruel qui l'offrait en holocauste.

— Pourrai-je aller jusqu'au bout? disait-elle. Adieu! adieu, tout!... ma vie, adieu!... La douleur et moi nous avons fait un pacte. . . bien long!... je suis si jeune!... Toi seul, ô mon Dieu ! sauras ce qui se passe dans ce cœur désolé ! personne n'en devinera les déchiremens ! Ah ! ces couronnes dont ils me croient éprise se changeront sur ma tête en épines aiguës!...

Adémar, j'ai fait ce que tu voulais, je t'ai compris : dévouement , désintéressement de soimême. Tu me dirais que j'ai bien fait; comment

peut-on tant souffrir en faisant bien ? Et lui

ne me trouvera plus ! lui aussi croira que les honneurs m'ont séduite , il croira que je me suis lassée de l'attendre !

Jamais l'image du page ne s'était montrée à elle ni si passionnée , ni avec tant de séductions ; elle se prit à croire à l'amour qu'il avait

pour elle ; elle se révélait à elle-même l'impression dévorante qu'il avait faite sur son cœur ; elle l'aurait aimé dans la cabane de Janina , sous la marque des Cagots!... Tout d'un coup il lui semblait voir la terre partagée en deux régions : l'une , chaude , inondée de soleils et d'étoiles , celle de l'amour ; l'autre , un chaos froid et sans forme où était l'isolement , et là le comte de Lérin lui apparaissait avec sa parole brève et sa poitrine de marbre.

Et la malheureuse enfant mettait ses deux mains sur sa bouche , pour que ses sanglots ne fussent pas entendus.

Au matin , dès qu elle fut levée , elle descendit à la chapelle du château. A genoux , elle disait :

— Si vous êtes content de moi , mon père , bénissez-moi ; et que votre ame soit en paix , car votre volonté va être accomplie.

Puis , elle déposait ses amertumes devant celui qui a bu le calice jusqu'à la lie , devant celui dont Vame a été triste jusqu'à la mort. Aurait-elle osé se plaindre devant ce divin modèle? En ouvrant la Bible, elle tomba sur le psaume 38 ; elle lut : <c La vie de l'homme est comme l'ombre , c'est bien en vain qu'il s'in-

quiète, n Ce verset lui devint une source de méditations consolantes.

Oh ! si quelque chose était digne d'admiration , c'était cette jeune fille planant d'un œil ferme sur toute sa vie, la prenant sans espérances , remplie d'écueils et de devoirs difficiles , et se sentant le courage de la parcourir noblement , sans se plaindre •'

Elle se retira , non pas avec l'exaltation d'un moment d'enthousiasme , mais avec le calme d'une volonté forte. Elle revint dans sa famille, dévorant sa tristesse; elle parlait peu, mais elle tâchait de sourire à sa tante et à sa sœur; si elles s'étonnaient de la trouver si grave, elle répondait doucement qu'elle s'essayait à être comtesse de Lérin.

Corisande était tendrement aimée de ceux qui l'entouraient, et pourtant personne ne sut la deviner ; nul ne cherchait une larme sous ses paupières baissées , nul ne reconnaissait un cœur brisé dans les accens de cette voix attendrie ; on la croyait heureuse, parce qu'on avait intérêt à le croire. D'ailleurs , Blanche était trop absorbée en elle-même , pour être clairvoyante sur l'étatiîe sa sœur ; madame Isabelle était trop occupée de l'arrivée du Connétable ,

trop joyeuse de voir sa Corisandc comtesse de Lérin , pour craindre qu'elle n'eût pas choisi le meilleur sort; dame Aloyse seule soupçonna le dévouement , mais elle ne comprit pas tous les sacrifices , et crut , comme les autres , que la haute position de Corisandc serait une compensation.

iTc 6UUt.

Au mois d'avril , le Connétable n'était point venu à Mauléon comme il l'avait annoncé ; on n'avait pas eu de ses nouvelles , mais on savait que François Phébus était toujours en Navarre, que les États du royaume , assemblés à Tafalla, l'avaient reconnu roi , et , pour cette raison ,

on ne s'étonnait point du retard du comte de Lérin. A présent , Blanche souhaitait son arrivée pour voir son bonheur irrévocablement fixé, et pouvoir appeler le baron d'Andoins près d'elle.

Le printemps arrivait, secouant des fleurs, revêtant les arbres d'un vert tendre , envoyant des brises tièdes et parfumées , donnant de la gaieté ainsi que de la paresse , faisant légèrement rêver. Cette saison , enivrante comme un sourire d'amour, trouva Corisande indifférente à tout. C'est pitié que de voir la jeune fille sous le poids du chagrin; c'est un douloureux contraste que de la voir pâlir et s'incliner au printemps ! L'an dernier, folle et bondissante , elle courait , encore enfant , après des papillons ; pleine de poésie, elle se berçait de brillans mensonges... Aujourd'hui elle sort à pas lents ; elle va à la tombe de l'ermitage seule , parce qu'il faut qu'elle se retrouve seule dans ce lieu.

Des branches de buis , les unes sèches , d'autres vertes encore , étaient éparses sur la fosse d'Adémar ; Corisande se demandait quelle main pieuse honorait la mémoire de l'ermite , lorsquelle entendit marcher derrière elle ; elle se

retourna , et vit Janina qui fit une exclamation de joie en l'apercevant.

— Je vous vois enfin, noble dame! je puis m'acquitter de la mission qui m'a été confiée , et qui m'a causé tant de douleur parce que je n'ai pu la remplir.

Elle présenta alors à Corisande un billet, mais s'arrètant tout à coup , elle le déposa sur la fosse avec des branches de buis et d'aubépines qu'elle venait de cueillir.

— La main du Cagot l'a peut-être souillé , dit-elle timidement , la tombe d'Adémar le purifiera.

— De quelle part ? demanda Corisande avec un pressentiment qui la troublait.

— Un jeune homme que je ne connais point me le remit en me disant : Porte cet écrit à la plus jeune fille du comte de Mauléon.

Corisande prit le billet. Pendant qu'elle le lisait, on la voyait rougir, et aussitôt ses couleurs s'effacer ; voici ce qu'il contenait :

«c Corisande ! ange adoré ! laissez-moi vous nommer ainsi ; de loin je ne vois pas votre front devenir sévère ; et j'ai tant besoin de croire à votre appui î Votre image est mon guide et ma force. Mon absence se prolonge ,

et avec elle mes épreuves comme ma douleur. Mais je travaille pour vous et pour la gloire. Dans quelques mois je reviendrai enfin Vous dire : voilà mon nom ! Puissiez-vous lui faire bon accueil!

î> Austinde. )>

— Lui faire accueil ! pensa Corisande ; oui , je l'accueillerai la main dans la main du Connétable : lorsqu'il viendra s'informer de la foi que j'ai eue en lui , je lui dirai : Voilà mon époux ; je me suis hâtée de le choisir î Elle serrait ses mains l'une contre l'autre avec un sentiment de désespoir qu'elle n'avait pas encore éprouvé ... Il m'aime ! . . . c'est certain , il m'aime ! et j'ai trahi son amour! si jeune, il sera trompé dans sa confiance : il apprendra de bonne heure à se méfier, et ce sera le nom de Corisande qui l'avertira de ne plus croire à rien !

Janina, qui jusqu'alors avait tenu ses grands yeux noirs fixés sur Corisande , et semblait ressentir les contre-coups de ses impressions , tomba à genoux près du tertre où l'on avait enterré Adémar, en s'écriant :

— 0 Ermite , que lui aurais-tu dit? quelles paroles de sagesse lui auraient donné du courage?

Corisande surprise leva la tète et la regarda. Alors Janina continua, d'une voix basse et douce.

— Ne sort-il pas des mots de la tombe? écoutez-les.

— Tu as raison , dit la jeune dame.

Sans doute que l'esprit d'Adémar se révéla à elle ; car peu à peu ses larmes se séchèrent , elle leva vers le ciel un long regard empreint de résignation , puis elle se dit : un jour si je le revois , je lui dirai ce que j'ai fait ; il me répondra : vous le deviez !

— Ce n'est pas ma faute, dit Janina, si cet écrit vous a été remis si tard , il y a deux mois qu'il est entre mes mains ; le jour que l'on me le donna, je fus saisie d'une maladie violente , je le confiai à Arramon pour vous le remettre ; mais...

Janina hésita...

— Mais il est timide ; il n'a pas osé se rapprocher du château ; le matin il me l'a avoué.

— Plus tôt ou plus tard, tout irait de même , reprit Corisande ; pauvre Janina ! eh bien ! ta vie est moins misérable que la mienne.

Janina jeta un cri :

— Non ! non ! jeune dame , plaise à Dieu que

nos existences ne puissent se comparer! vous êtes aimée , votre présence est un bienfait : moi je suis un être qui repousse. Les premières gouttes de ce poison qu'on appelle chagrin irritent les jeunes lèvres qui n'en ont pas encore essayé; mais, dit-elle avec ardeur, le ciel adoucira vos maux; vous êtes fille du ciel par votre bonté !

Corisande détacha de son cou une croix d'or.

— Janina , personne ne t'aime , dis-tu ? voici un don d'affection; je t'aime, moi; quand le fardeau de tes humiliations sera trop lourd , regarde ce Dieu crucifié, et pense aux peines que tu m'as vues.

Janina reçut la croix à genoux, de grosses larmes coulaient sur ses joues flétries :

— Larmes douces ! larmes bénies ! dit-elle d'un ton passionné , venez rafraîchir mon pauvre cœur.

Corisande quitta le cimetière ; elle voulut revoir l'ermitage : Adémar n'avait pas eu de successeur , la cellule était inhabitée ; Corisande poussa la porte : la natte où l'ermite mourut était à la même place; des cendres au foyer!.. Voilà l'escabelle où le page était assis ! toutes choses fragiles , sans intérêt , et qui n'avaient

point éprouvé de changement : mais Adémar, qu'était-il devenu? dans quelles régions était la tempête ? quelles chances le page courait-il? ce lieu peuplé de la fantasmagorie des souvenirs n'était pas bon pour Corisande. *

£c Couuctablc.

En rentrant au château , Corisande vit une troupe de cavaliers arrêtés près du pont-Ievis ; on se hâtait de tirer les chaînes , et d'ouvrir les portes. Madame Isahelle, descendue sur le perron , avait près d'elle Ena Blanche , le chapelain , ses principaux officiers , et derrière elle

ses femmes et les gens de sa maison. En voyant cette solennité, Corisande connut que son heure était venue, et que c'était là le Connétable. Elle traversa la cour pour se rendre auprès de sa tante , ayant comme un nuage devant ses yeux et sur ses idées.

Isabelle lui dit d'un air un peu sévère :

— Où étiez-vous donc , ma nièce? un courrier du Connétable l'a annoncé il y a une heure, et cependant, peut s'en faut qu'il ne vous ait pas trouvée à mes côtés.

—Bon Dieu! ma sœur, dit la vicomtesse en saisissant le bras de Corisande, je tremble; jusqu'à quand cette homme me fera-t-il peur ?

— Ah ! voilà le Connétable de Navarre , s'écrièrent les femmes et les serviteurs du château.

Le comte de Lérin s'avançait à la tête d'une suite nombreuse de pages et d'écuyers. Il montait un cheval tout noir, dont l'œil sauvage et les mouvemens pleins de feu annonçaient l'origine arabe ; l'armure du comte était sombre , et trois grandes plumes noires mêlées de pourpre flottaient sur son casque. Dès qu'il aperçut les dames , il mit pied à terre et s'avança vers elles en hâtant le pas. Sa démarche, quoique raide , était noble et imposante ; son

teint paraissait blanc, mais sans couleur; son front large et élevé aurait été parfaitement beau, s'il n'avait paru empreint de sombres méditations qui avaient rapproché ses sourcils; ses cheveux noirs commençaient à blanchir, et l'on pouvait attribuer ce changement aux fatigues plutôt qu'à l'âge; ses yeux noirs, grands et perçans avaient un regard dur et hautain ; sa bouche , ombragée d'épaisses moustaches , était rarement égayée par le rire ; un pli de sa lèvre supérieure avait quelque chose de dédaigneux et d'amer.

— Le voilà bien ! dit madame Isabelle , c'est bien lui, comme quand mon frère marchait à ses côtés î

— Les travaux ne le changent point , dit le père Isidro.

— Quel air de seigneur! ajouta dame Aloyse. Et, pendant ce temps, une des jeunes filles

destinées au service des demoiselles de Mauléon disait à ses compagnes :

— Il est beau , mais un peu sévère pour un fiancé.

— Taisez-vous, enfant, répondit Odon, c'est l'allure d'un roi !

Ena Blanche se pressait contre sa sœur à me-

sure que le comte s'approchait. Corisande , en apparence sans émotion, n'avait pas trace de vie sur son visage.

Le comte prit la maiu de madame Isabelle , qu'il baisa , en disant ;

— C'est pour moi un jour heureux que celui oùje revois la sœur de mon noble ami.

— Je sens trop vivement ce bonheur pour pouvoir l'exprimer encore , répondit Isabelle , en essuyant ses yeux et en pressant affectueument la main du Connétable.

Puis, lui montrant ses nièces :

— Comte , voilà les rejetons de ma maison , les filles de mon frère.

— Elles sont dignes de vous et de lui , dit le comte en s'inclinant, et il jeta un coup-d'œil sur Blanche.

— Ce sont les enfans de mon cœur , dit Isabelle en s'appuyant sur le comte pour monter l'escalier.

Elle se mitensuiteà le questionner sur sa santé,

sur celle de sa mère, la comtesse Béatrix de

Beaumont, et sur l'état de son parti en Navarre.

Les jeunes demoiselles les suivaient : quand

elles furent à la porte de la salle :

— Laissons-les parler de nous , dit Blanche^

Elles entrèrent dans la galerie qui conduisait à leur oratoire ; mais Corisande laissa sa sœur , et revenant sur ses pas, elle entra dans la ehambre de son père.

Madame Isabelle écoutait avec chagrin les détails que le comte lui donnait sur la situation de la Navarre. Le peuple et les seigneurs étaient las de discordes; la plupart des villes ouvraient leurs portes à François Phébus; les États assemblés à Tafalla l'avaient proclamé roi : c'était le dernier coup.

— Cependant vous avez toujours Pampelune , dit madame Isabelle , pourra- t-il être roi sans la capitale ?

— Pampelune est en mon pouvoir avec quelques places fortes, mais pourrai-je les conserver?

L'air du Connétable devint plus sombre.

— Ferez-vous donc la paix?

— Si les défections continuent , il faudra bien! mais il la paiera cher !... Il achètera son sacre!... il ne sera roi qu'autant que je le voudrai !

— Combien tout cela est loin de nos espérances! s'écria madame Isabelle.

— Oui , ajouta le Connétable avec une

expression de colère ; si on eût voulu m'aider, je ne descendrais pas les degrés du trône.

— Mon cousin , les grands hommes n'ont pas seulement la force de vaincre , ils ont aussi la patience d'attendre. Qui sait ce que sera ce jeune prince ?

— Il ne sera que trop bien ! dit le Connétable , en se penchant vers Isabelle , et en baissant la voix, comme s'il eût craint d'entendre de sa propre bouche l'éloge de François, ce sera un homme ! 3Iais , si je lui cède Pampelune , je compte sur la prospérité pour nous le rendre pieds et poings liés, et le cœur engourdi.

Un sourire perfide errait sur la physionomie du comte.

— Mais vous aussi , beau cousin , dit madame Isabelle d'un ton enjoué, n'allez-vous pas vous endormir pendant les douceurs de la paix?

Elle souriait en disant ce mot.

Le Connétable répondit :

— Où sont vos nièces, belle cousine? Ne verrai-je pas les filles de mon vaillant ami ?

— Comte , vous les verrez et serez content ; elles sont belles, pures comme les anges ; elles ont vécu loin du monde , et pourtant lorsque vous mènerez votre jeune compagne à Pampe-

lune , elle aura plus de grâce et de savoir que pas une des femmes qu'on admire, mcme les descendantes des Normands du comté d'Évreux; Corîsande les effacera toutes.

— Je croyais que l'aînée se nommait Blanche.

— Il est vrai ; mais est-il écrit que vous épouserez l'aînée? N'est-ce pas celle des filles du comte de Mauléon qui est l'héritière de tous ses biens , qu'on vous a promise?

Le comte regardait madame Isabelle sans la comprendre.

— Vous n'auriez pas voulu , poursuivit-elle, d'une femme dont le cœur ne s'appartenait plus, et qui se croirait malheureuse en vous épousant?

Le comte fit un geste plein d'orgueil et de ressentiment.

— Parlez-vous d'Ena Blanche?

— Oui , mon cousin. Blanche ingnorait, suivant vos désirs , les projets d'union des deux familles; elle a vu le jeune baron d'Andoins dans un voyage qu'elle a fait aux Eaux-Bonnes : il l'a convaincue de son amour.

Le comte s'écria avec un rire plein d'amertume :

— Un petit gentilhomme de la seigneurie de Béarn ! Mon rival me fait honneur.

— Il n'est point votre rival, puisque Blanche ne savait pas quel rang elle perdait.

— Ena Blanche était vicomtesse de Soûle , elle avait du sang des Beaumonts dans les veines; voilà des sauves-gardes, madame.

— Je ne veux pas justifier Blanche , j'ai regretté son choix; mais vous n'avez point le droit de la blâmer...

— A Dieu ne plaise ! Celle qui a pu s'attacher à un vassal des Grammonts n'aurait pu s'accommoder à mon rang.

— Sans doute , beau cousin ; et il faut croire que Dieu a voulu que sa sœur, plus fière, la remplaçât auprès de vous. . .

— Point, madame, point, dit le Connétable, en afi'ectant le dédain. Je vous rends volontiers votre parole. J'avais fait violence à ma politique pour tenir à mes engagemens ; votre exemple me relève.

— Comte , ne dites pas mon exemple. Les Mauléon ne savent pas manquer à leur parole ; je vous le prouve en insistant. C'est une des filles du comte Bertrand, l'héritière de la Soûle et de ses belles seigneuries de Navarre, que vous deviez épouser ! Rien n'est changé de notre fait, puisque Corisande jouit des mêmes

avantages que sa sœur et qu'elle consent à vous donner sa main.

— C'est un refus ! dit le comte avec son rire orgueilleux. Je me retire ; me voilà libre : d'autres alliances m'attendent.

— Mon cousin, soyons libres de part et d'autre ; mais souvenez- vous que nous le sommes par vous.

Ace mot, madame Isabelle saisit son sifflet d'argent, un page entra : elle lui dit tout haut d'appeler les gens du comte ; tout bas, de faire venir Corisande.

— On n'a pas d'idée de semblable folie ! disait le comte en fureur ; me jeter à la tête un enfant! faire des échanges!... se jouer de sa parole... et de mon temps! me faire courir sur la foi des traités, lorsque François de Béarn me presse, lorsque je refuse la sœur de Ferdinand!.... Madame Isabelle, je ne reconnais point là votre prudence accoutumée.

Le comte marchait à grands pas.

On souleva la portière de drap écarlate garni de crépines d'or : c'était Corisande, que le page avait rencontrée venant de la chambre de son père. Ses grands yeux d'un bleu foncé , avec l'innocence du ciel , exprimaient le sérieux

d'une grande résolution; cette taille si gracieuse, ces traits si délicats étaient en ce moment remplis de dignité ; quelque séduction que Ton trouvât ordinairerement dans ses regards animés, son sourire et l'éclat de son teint, elle n'eût point produit sur le comte l'effet qui résulta de la noblesse de son maintien. Il s'arrêta pour la contempler , et lorsqu'en passant devant lui, elle le salua, il s'inclina avec courtoisie ; puis, il regarda cette démarche légère , ces formes charmantes, et il écouta cette voix mélodieuse qui demandait à madame Isabelle pourquoi elle l'avait fait appeler.

— Comte de Lérin, dit madame Isabelle en se levant, je vous laisse avec ma nièce Corisande; elle vous persuadera mieux que moi que sa raison a plus de seize ans.

Madame Isabelle avait l'air un peu triomphant, elle avait aperçu l'impression que le comte venait de recevoir.

£a iFittnfce.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le comte considérait Corisande; puis il lui dit :

— Expliquez-moi, belle cousine, ce que vient de me dire votre tante ; la vicomtesse de Soûle me préfère un domminger * béarnais , et l'on vous destine sa place ?

' Petit gentilhomme.

— C'est un moyen d'obéir au vœu de mon père, monseigneur.

— Et pensez-vous que les intentions de votre père soient ainsi suivies ?

— Non pas, si vous pensez à ce que vaut ma sœur ; elles le seront, quant à l'alliance et aux terres qui vous étaient promises.

— Je proteste que je ne regrette nullement Ena Blanche ; son choix me prouve qu'elle n'était pas ^igne de moi.

Corisande reprit vivement :

— Ena Blanche est toute parfaite ! n'ayant point entendu parler des desseins de mon père sur elle, il n'est pas surprenant qu'elle ait fait un choix elle-même.

— Son choix n'est pas ambitieux !... et il a été fait parmi les ennemis de sa cause !... mais du moins, lorsqu'elle a connu sa destinée, elle eut pu se rétracter.

— Elle l'eût fait sans doute pour remplir un devoir ; mais n'y avait-il pas un autre devoir à tenir les cngagemens pris de bonne foi av»c le baron d'Andoins? et quels efforts il fallait pour vous donner un cœur qui aurait menti à vous ou à un autre !

Le comte ne répliqua point, il s'arrêta encore à regarder Corisande ; ensuite ;

— Est-ce vous, jeune Corisande, qui avez eu la pensée de ce dénouement ?

— Je voulais éviter un parjure à ma sœur.

— Le comte d'une voix grave :

— Si le sort de la femme de Louis de Beaumont n'est pas commun , son ame ne doit pas être non plus vulgaire ; il faudra qu'elle s'associe au poids de ma renommée.

— Une fille du comte de Mauléon, répondit Corisande avec fierté, ne saurait s'étonner d'être la compagne du Connétable de Navarre.

— Ena Corisande, dit le comte en se rapprochant , il y a du charme en vous , puisqu'après l'insulte de votre sœur je veux encore m'allier à votre maison. Vous l'emportez sur mon ressentiment.

— Monsieur le comte , dit Corisande très émue, je n'ai accepté le rang destiné à ma sœur par aucune idée d'ambition; ce n'est point non plus par un penchant de mon cœur, je ne vous connaissais point : loin de m'offenser d'un refus... vous êtes libre! Voyez de quel intérêt peut être pour vous l'héritage de Mauléon ; si

une autre alliance favorisait mieux votre politique, encore une fois vous êtes libre !

Corisande étudiait la physionomie du comte; elle eût voulu saisir un mouvement, interpréter une hésitation ; mais un chef de parti n'a pas de nerfs qui s'ébranlent et le trahissent , il se fait marbre. Cependant le regard de la jeune fille avait quelque chose de si interrogateur et de si pressant, il était si plein de l'importance de la réponse, que Louis de Beaumont répondit cette fois franchement :

— Je tiens à resserrer mes liens avec la maison de Mauléon ; son alliance m'est chère... et utile... Je vous demande votre main , Ena Corisande.

Ce fut le dernier coup pour Corisande ; jusque-là elle avait espéré : elle fit efi"ort pour répondre :

— Et elle vous sera donnée au nom de mon père.

Le comte lui présentait la main , elle lui donna la sienne ; il la retint, et déposa sur cette main un baiser plus ardent qu'on n'aurait pu le croire de lui.

Madame Isabelle rentrait.

— Voilà ma fiancée , dit le Connétable.

Madame Isabelle sourit au comte , et serra dans ses bras sa nièce chérie.

— N'est-il pas vrai , mon cousin , dit-elle avec attendrissement , en passant la main dans les cheveux noirs qui se partageaient sur le front de Corisande , n'est-il pas vrai qu'une couronne irait bien sur ce beau front ?

— Il est digne de celle du paradis , dit le comte ému , en regardant le front virginal de la jeune fille , et ses longues paupières baissées.

Corisande , dont le courage était épuisé , demanda timidement la permission de se retirer. Elle s'enfuit sans savoir où, étourdie de ce qu'elle a entendu et de ce qu'elle a dit : par hasard elle arrive à la tourelle , elle tombe sur un siège et y reste accablée.

Puis elle regarde la main où le comte avait empreint le sceau de sa domination.

— La voilà consacrée cette main , le raaitre l'a touchée ! n'y a-t-il pas une marque , le bracelet de servage?... l'air est pesant! rien ne ressemble à un autre jour ! ... je suis mal à l'aise avec moi ; il va falloir trier mes pensées , arrêter presque chaque battement de mon cœur... ce sera une langue nouvelle , des mensonges '

Elle vint à la croisée :

— Rien ne m'appartient plus dans cette douce vallée ! je n'en jouirai plus avec mon ame de jeune fille... ah! je ne serai plus fière à présent! je ne sais pourquoi je ne puis relever la tète... Ja chaîne l'appelle en bas... le comte a voulu être gracieux pour moi, il me donnait froid... sa colère sera terrible ! Comme il parlait de ma sœur!... je serai douce... douce comme le lévrier de la meute qui s'est laissé tuer l'autre jour sans chercher à fuir; ce ne sera pas trop pénible... est-ce que j'aurai un désir? J'irai au gré de toute chose.

Le billet du page se froissa dans sa robe ; elle sentit le vélin, et le retira de dessus sa poitrine où elle l'avait caché.

— A présent ceci est mal ; le comte a droit de s'en enquérir, il est mon haut justicier... Austinde ! je ne sais si tu te nommes ainsi ; mais toi , qui que tu sois , il faut t'oublier , il faut que je t'efface si bien que je puisse dire au comte : Je ne le connais pas; non , je ne le connais plus!

Corisande frissonna de la tète aux pieds.

— Il faut pourtant que cela soit possible , puisque cela doit être.

Corisande allait près do la croisée , revenait

à l'autel, agitée, étouffée ; ce n'était pas de la tristesse, c'était une exaltation araère. Elle saisit la lampe , alluma le billet du page ; elle le mit tout enflammé sur l'autel, et elle le regarda brûler. Sur le fond noir, les lettres étaient en feu , il semblait qu'elles ne voulaient pas s'effacer ; les lignes brillantes s'éteignirent une à une , il ne resta que des cendres : Corisande regardait toujours. Une brise passa par la croisée, et vint enlever cette poudre légère. Corisande dit :

— Rien plus !

Blanche arriva en courant :

— Puis-je saluer la vicomtesse de Soûle et la comtesse de Lérin ?

— Oui, heureuse amie de Joan.

Blanche voulut savoir tous les détails de l'entrevue du comte et de Corisande , craignant que sa sœur n'en eût pas été satisfaite ; elle dit avec vivacité :

— Vous allez dompter ce caractère orgueilleux; il va vous aimer ta la folie; vous travaillerez pour votre François Phébus.

A cet espoir , les yeux de Corisande se ranimèrent; la vie avait encore un intérêt.

— Nous voilà rendues à notre destinée , dit

Blanche; vous pour briller, moi pour aimer.

— C'est vrai , moi , je ne suis pas faite pour aimer !

Le poignard venait d'être remué dans la blessure.

St €l)cf be parti

Le soir , les Navarrais venus avec le Connétable furent invités à passer dans la salle où se tenaient les dames. Lorsque les deux sœurs entrèrent , le comte présenta quelques jeunes seigneurs à Corisande ; il jeta sur Blanche un tel regard de mépris, qu'il semblait vouloir l'é-

craser : il ne lui adressa pas la parole de toute la soirée.

Madame Isabelle s'approcha de Corisande :

— Soyez aimable pour le comte, je veux qu'il se félicite des circonstances qui vous ont donnée à lui.

— Ma tante , je vous obéirai , si je peux. Madame Isabelle demanda à ses nièces une

danse espagnole : elles saisirent les castagnettes noires , et suivirent le balancement de F air paresseux qu'un page jouait sur le luth.

Puis, ce fut le tambour basque pirouettant sur un doigt, frappé à deux mains; une mesure rapide , la danse folle du Labour. Les Navarrais étaient charmés; l'œil noir du comte suivait chaque mouvement de Corisande , et ses sourcils se détendaient , et des mots flatteurs lui échappaient.

Elle avait un éclat extraordinaire dans les yeux et le teint ; mais c'était de la fièvre.

Bermudez resta impassible ; seulement ses yeux demi-fermés cherchaient les sentimens du comte.

Madame Isabelle dit à Corisande :

— Chantez-nous l'appel des Beaumonts : Navarre ! Navarre! arme-toiy Beaumontestà cheval.

— Ma tante , répondit Corisande en posant son luth , c'est un chant hors de saison.

Bermudez regarda le Connétable.

Le Connétable se leva en disant :

— Oui , hors de saison.

Bermudez s'écria :

— Les souvenirs glorieux sont toujours à propos !

— Les souvenirs ne me sont de rien , répondit le Connétable ; je pense toujours au moment présent.

Ce retour sur la situation du parti rebelle jeta une teinte sombre sur le reste de la soirée : on se sépara de bonne heure.

Bermudez suivit le comte dans son appartement ; il s'accouda d'un air familier contre un des piliers de la cheminée , tandis que le Connétable se promenait dans la chambre.

Bermudez n'était pas seulement un écuyer , il était du sang des Beaumonts : fils du père du Connétable, il dut le jour à d'obscures amours. Élevé dans la maison , sans être reconnu, il avait tout à la fois la morgue de sa race , et l'humiliation de sa naissance 5 dévoué aux Beaumonts jusqu'au crime , s'il l'eut fallu , il

grinçait des dents contre la sujétion où on le tenait; porter le nom de Beaumont avec la barre de bâtardise était pour lui un laurier, une auréole, l'objet qu'il poursuivait avec rage; mais la comtesse Béatrix était trop austère pour y consentir , et le Connétable avait fait de Berraudez un instrument trop vil pour lui donner son nom et l'appeler son frère ; il le leurrait d'espérances et se servait de lui.

Bermudez était le complément d'un chef ambitieux; il exécutait tête baissée les missions nombreuses que le Connétable eût rougi de laisser connaître à d'autres. Le comte prenait pour lui des actions d'éclat qu'on peut avouer à l'histoire, ne fussent-elles pas suivant la justice; Bermudez se chargeait des machines , des ressorts ignobles , de tout ce qui désillusionne de la scène quand on est dans les coulisses ; retors , infatigable , sans scrupule , il s'était rendu indispensable au comte.

Par un singulier retour, si Bermudez était comme les séides du Vieux de la Montagne , à son tour, il imprimait au comte le mouvement qu'il souhaitait ; avec lui , souple , malicieux , de sang-froid , il le piquait, réchauffait, le calmait à son gré; il lui insinuait ses diaboliques

pensées , et répandait son venin sur les grands talens du comte.

Ces deux hommes qui associaient leurs âmes, qui avaient une langue à eux , ne se disaient pas tout. Le comte , par orgueil , cachait la profondeur des plaies lorsqu'il avait un échec ; Bermudez , par vergogne , taisait la façon dont il conduisait ses intrigues. Cependant, ils n'étaient point dupes l'un de l'autre : Bermudez devinait les soucis du comte , et lui laissait penser qu'il le croyait supérieur aux événemens ; le comte soupçonnait la bassesse de Bermudez, et fermait les yeux , parce que les ambitieux les plus fiers sont obligés de remuer la fange.

Pendant que le Connétable marchait en long et en large , Bermudez l'interrogea :

' - — Qu'est-ce donc ? vous épousez la cadette ?

— Est-ce que je ne gagne pas au change?

— L'ainée est fort belle.

— Point d'ame , une statue !

— C'est la première fois que je vous vois en peine de l'ame d'une femme ! prenez garde qu'Ena Corisande ne l'ait trop haute et trop fière; sous ces longs cils abaissés, il jaillit parfois comme des éclairs.

— Craignez-vous pour mon repos? dit le comte en se moquant.

— Et si TOUS alliei introduire parmi nous une amie des Grammonts?

— Ce serait l'aînée plutôt qui aurait du penchant pour eux.

— Ena Corisande n'a-t-elle pas joué l'héroïne à Bétarram ?

— Répétez-moi ce que vous m'avez dit , qu'une des filles du comte de Mauléon s'était mêlée à la bagarre de Bétarram ?

— Précisément ; Ena Corisande parla comme un oracle pour le Phébus.

— Vous vous méprenez ; c'était sa sœur !

— Je suis sûr de ne pas me tromper : quand elle lève les yeux , je retrouve ce regard fait pour séduire et dominer.

— Par quel motif aurait-elle parlé pour le prince de Béarn? elle me parait pénétrée du souvenir de son père 5 elle a grandi parmi les Beaumonts ; elle veut absolument m'épouser ! Si elle s'est fait un rôle dans cette journée de Bétarram , c'est vanité de femme. Je le répète , c'est elle qui a proposé de se mettre à la place de sa sœur.

— Ena Corisande veut vous épouser de son plein gré?

— En quoi cela vous surprend-il ?

— Je ne puis croire qu'elle aime les Beaumonts; voyez si elle a voulu chanter leur chant de guerre.

— Elle a trop d'esprit pour faire un contresens, dit le comte en tournant le dos à Bermudez .

— On m'a même dit , continua Bermudez , qu'elle a eu des relations avec le prince de Béarn ; relations de politique ou d'amour , tout cela peut se confondre quand il s'agit d'un beau jouvenceau.

— D'où avez -vous tiré cela? dit le comte plus iigité qu'il ne voidait paraître.

— Oh ! dès qu'elle veut vous épouser!...

— Mais enfin , d'où le savez-vous ?

— A vrai dire , la source n'en est pas respectable; c'est un Cagot...

— Un Cagot ! il en faut sept en justice pour valoir le témoignage d'un homme! Par saint Jacques ! Bermudez , vous regardez si bas , qu'on a honte de vous écouter !

— Excellence , j'interrogerais le lézard qui rampe pour savoir où mon ennemi a passé.

— Vous voilà bien ! soupçonneux jusqu'à en donner du dégoût !

— Monseigneur est donc bien amoureux ? je m'en réjouis ; si nous avons la paix , ce sera un passe-temps.

— Vous savez que je n'aime point les mauvais plaisans, dit le comte avec un regard sévère que Bermudez accueillit avec un grand calme. Pourquoi mon mariage vous déplait-il? continua le comte.

— Parce que c'est une faute , répondit hardiment Bermudez. Ferdinand vous offrait sa sœur , vous rompez les négociations ; Tennemi est aux portes de Pampelune , vous courez ici comme un chevalier errant ; vous deviez prendre l'ainée qui est belle et sage , vous choisissez la cadette , qui sera un lutin , une sirène , tout ce qu'il y a de dangereux !

— Ce n'est pas ma faute , mon pauvre Bermudez , si tu ne vois pas loin : Ferdinand veut donner sa fille à François de Béarn , comme il voulait me donner sa sœur ; il faut à tout prix qu'il ait un pied dans la Navarre , avec moi si j'avais eu le dessus , avec François parce qu'il triomphe. L'héritière deMauléon me convient ; ces grandes seigneuries de Navarre jointes

aux miennes forment une puissance presqu'égale à celle de François ; les partisans des Beaumonts seront réunis comme en un faisceau : la vicomte de Soûle touche au Béarn; j'entourerai mon ennemi, il me trouvera partout : soit que je lui donne la paix , ou lui fasse la guerre , il me sentira en sa présence.

— Cela , je le comprends : mais après?

— François me confirme le titre de Connétable ; il m'accorde à peu près tout ce que je demande. Si je le fais sacrer , je vais à Pampelune établir autel contre autel ; j'aurai ma cour; il me faut une femme , il me faut la tète vive de Corisande; ce qui ne conviendrait pas à mon caractère , elle le dira par étourderie ou enthousiasme. Les femmes, en se jouant, sapent des réputations; elles servent admirablement les partis ; ce sont les trompettes menteuses de la renommée.

— A merveille ! si le prince n'était pas jeune, et précisément comme les femmes les aiment.

Le comte se troubla.

— Tu ne sais pas, Bermudez, combien l'esprit de parti domine une femme. Corisande est ambitieuse , elle ne verra dans le roi que le ravisseur de ma couronne.

— Sachez d'abord si elle ne le regarde pas comme le roi légitime.

— Si cela est!... Mais finissons... Pourquoi n'airaez-vous pas Ena Corisande?

— Parce que vous l'aimerez trop !

— Bermudez! dit le comte en frappant sur l'épaule de son écuyer , les femmes ne valent pas la peine qu'on leur donne une heure , à moins que ce ne soit une heure perdue.

Bermudez, retiré dans sa chambre, se disait:

— J'irai demain chez le Cagot; il faut absolument savoir si elle connaît le prince de Béarn... Cette belle jeune fille sera mon rival près du Connétable ; elle verra les choses tout autrement que moi... elle me contrebalancera au moins... En attendant, j'ai donné de quoi penser au comte , les soupçons que j'ai jetés en l'air vont fermenter cette nuit.

f^a (!ll)aoec.

Afin d'occuper le Connétable, madame Isabelle avait annoncé une partie de chasse pour le lendemain ; elle devait y accompagner ses nièces. Abattue par la fièvre qui l'avait brûlée toute la nuit , Corisande ne descendit que lorsqu'Ena Blanche et madame Isabelle étaient déjà

à cheval ; le comte l'attendait , le maintien plus raide, l'air plus soucieux que de coutume.

Corisande , intimidée par sa froideur , s'élança sur sa selle pour éviter de s'appuyer sur lui, et frappa son cheval pour s'éloigner. Le noble animal bondit , s'emporta , et traversa les rues de Mauléon comme un trait : Corisande ne s'effraya point. Penchée avec grâce vers les rênes qu'elle dirigeait bien , elle suivait les mouveraens du cheval avec aplomb et légèreté ; elle sentait même de la joie de se voir ainsi enlevée à ce qui l'importunait. Quand elle parvint à arrêter son cheval , elle passa sa main sur son cou en lui disant :

— Je t'aime, Isarn ; tu as deviné que je voulais être seule et libre.

Mais aussitôt le comte arriva au galop , devançant tous ceux qui couraient après Corisande.

— Qui vous a donc appris à monter à cheval, belle cousine?

— Odon, l'écuyer de mon père.

— Par saint Jacques ! jamais chevalier ne se tint en selle comme vous ! Étiez-vous ainsi à cheval, continua-t-il d'un air ironique, lorsque vous avez combattu pour les Gra?nmontsà Bétarram?

Corisaiide le regarda.

— C'est Bermudez , s'écria-t-elle , qui vous a dit cela. Il est vrai, j'ai rappelé les vassaux de ma sœur à leur devoir ; j'ai fait souvenir de la fête de Notre-Dame Marie , tandis que votre ëcuyer soufflait le désordre et profanait un jour saint.

— Corisande ! connaissez-vous le prince de Béarn?

Le Connétable attacha sur elle un de ces regards rapides et pénétrans, qui saisissent la pensée au moment où on voudrait la cacher; mais il n'aperçut dans le calme de sa physionomie , et dans ses yeux tout grands ouverts sur lui , que la vérité de sa réponse.

— Jamais je ne l'ai vu.

— On m'a dit pourtant que vous l'aviez rencontré ?

— Oh ! j'aurais beaucoup voulu le voir! ma tante ne l'a pas permis.

— Cet intérêt pour l'ennemi de votre famille a de quoi me surprendre.

— Quand mon père combattit avec vous contre le grand-père du jeune roi, il prenait la défense de l'infortuné don Carlos , l'héritier du trône ; mais don Carlos n'est plus , le roi Juan est descendu dans la tombe ; François Phé-

bus est le souverain légitime. On a commencé la guerre avec une apparence de justice; la poursuivre aujourd'hui serait une félonie.

— Et c'est à moi que vous tenez ce langage ! s'écria violemment le Connétable.

— J'ai cru, monseigneur, que vous aviez l'arae assez grande pour entendre la vérité.

— Et j'aurais été grand de céder ma puissance à un adolescent , parce qu'il est le fils de rois que j'ai battus ! C'est entre nous un défi à outrance qui recevra son effet dans la paix comme dans la guerre !

— Vous ne voulez pas de ce jeune roi , mais les peuples le réclament , ils sont las de divisions et de misères; dans leur détresse , ils le voient tout radieux d'espérance.

— Qui vous l'a dit ? s'écria le comte avec fureur, en saisissant la bride du cheval de Corisande , et fixant sur elle ses yeux espagnols tout pleins de foudres ; qui vous l'a dit?

— Le cri du peuple et vos désastres , reprit froidement Corisande.

— Vous l'avez vu ! s'écria le comte.

— J'ai déjà dit que non ; d'ailleurs , de quelle influence eût été sa personne sur mon opinion ?

— De quelle influence ! reprit le comte en

souriant amèrement; il est beau ! voilà ses titres auprès d'une femme.

Corisande repoussa ce qu'il venait de dire par un geste d'indignation.

Le romte reprit :

— Je me suis trompe ; je vous croyais fière de mon nom , jalouse de tout ce qui pouvait en relever l'ëclat !

— Comte , reprit tristement Corisande , nous ne nous entendons pas : j'aime la gloire , mais j'ai le cœur trop haut pour la vouloir souillée. Si j'étais Louis de Beaumout , je ne voudrais pas d'une puissance usurpée, l'héritage d'un autre, je le rendrais , satisfait de l'avoir conquis ! Si j'étais un tel homme , je croirais avoir ma tête dans les cieux !

Une larme brillait dans les yeux de Corisande avec un divin enthousiasme.

— Il aurait la tête dans les nuages ! folle ! dit le comte.

Puis il continua avec dérision :

— L'héroïsme des femmes ressemble à ces bulles d'eau que le soleil colore , et qui crèvent en s'élevant. Qu'en reste-t-il?

— Et de vos nuits sans sommeil , de votre or

prodigué , du sang qui a coulé , et de tant de soins habiles , qu'en reste-t-il , comte ?

— Prenez garde , prenez garde ! Ena Corisande, vous me blessez jusqu'au fond de l'ame ! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites , ni celui que vous pouvez vous faire ! dit le comte , dont la pâleur était livide et la voix étouffée.

— Mes intentions étaient pures , dit Corisande avec beaucoup de douceur; mais je suis coupable d'avoir dit des choses qui vous sont pénibles; oh! cela ne m'arrivera jamais plus!

— J'espère dans le nom de Lérin pour redresser votre cœur, répondit le Connétable avec plus de sang-froid... Il ne faut pas que Bermudez ait raison !

Madame Isabelle et Blanche survinrent; la chasse commença. Les châtelaines s'arrêtèrent dans une des belles prairies de la Soûle ; elles lancèrent leurs faucons près d'un ruisseau, tandis que le comte et sa suite chassaient le cerf : les forêts le long des Pyrénées avaient alors des cerfs qui ont disparu depuis. On entendait les cors et les chiens loin ou près , suivant les détours du cerf ou la direction des échos; on voyait les chasseurs traverser la val-

lée au galop , disparaître dans des fourrés , passer à gué le Saison.

Les dames voulurent jouir de plus près de cette scène animée. Corisande arriva la première auprès des chasseurs qui poussaient le joyeux hallali; le cerf était entouré, devant lui s'élevait un rocher à pic qu'il ne pouvait franchir.

— Où est le Connétable ? se demandait-on , pour qu'il porte les premiers coups?

Corisande vit le bel animal frémir de ce que la fuite était impossible , il versait de grosses larmes comme un être humain; saisie de pitié, elle voulut le sauver ; et , s'avançant vers ses gens , elle leur commanda de laisser aller le cerf.

— Le laisser aller! s'écrièrent les chasseurs étonnés.

— Je ne veux pas qu'il meure ! dit Corisande avec une sensibilité d'enfant.

— Le comte de Lérin ne pardonnera pas à celui qui le laissera passer, cria Berraudez.

— Je vous ordonne de sauver le cerf, répéta Corisande.

Les piqueurs obéirent à leur jeune maitresse ; ils laissèrent une issue par laquelle le

T. I. "jC)

cerf s'enfuit dans un épais taillis ; puis ils se regardèrent et se dirent :

— Nous avons fait une belle chasse !

— Voilà le Connétable ! dit Bermudez d'un ton menaçant ; que celle qui donne de tels ordres les lui fasse agréer !

Corisande commença à craindre d'avoir mal agi en privant le Connétable du dénouement de la chasse ; jusque-là son bon plaisir avait été celui de tout le monde ; elle venait d'oublier qu'il n'en serait plus ainsi : en se le rappelant , elle s'inquiéta .

Elle s'avança vers le Connétable.

— Monseigneur, dit-elle d'une voix timide, me pardonnez-vous?

Pardonner? ce sentiment, le comte ne l'avait jamais compris ; il ne lui parut pas impossible en regardant Corisande ; elle était si jolie avec son habit de chasse de drap vert qui dessinait sa taille, son berret de velours de même couleur orné de plumes blanches , que le vent balançait sur son visage , tandis qu'un autre souffle découvrait ses joues couvertes de rougeur , et ses yeux confus .

— On a laissé échapper le cerf! dit brusquement Bermudez.

— Quel est le maladroit ? s'écria le comte avec colère.

— C'est moi qui n'ai pas voulu le voir mourir, dit Corisande ; je vous ai dérobé le droit de disposer de lui.

Elle s'interrompit : des larmes roulaient sur les joues de la jeune châtelaine.

Le comte était séduit par tant de grâces ; il la voyait tremblante, ne luttant plus contre lui , il pardonna : il pardonna malgré le ferment qui était resté de leur entretien, malgré l'humeur que lui causait la perte du cerf.

■ — Jeune cousine , dit-il , vous avez lésé le droit du chasseur; mais voici le gage de merci.

Il voulait baiser sa main , elle se jeta vivement en arrière.

Le comte sourit.

— A la poursuite du cerf! s'écria-t-il. Bermudez considérait cette scène avec un

regard sinistre.

— Elle va dominer le comte.

Cette pensée se tournait en poisons dans son sein .

11 ne suivit pas la chasse , pour courir à la recherche du Cagot : il semblait difficile de trouver un être qui n'avait pas de nom parmi

les hommes , et se tenait caché aux bois ; mais l'aventure de la fille du comte entrée dans sa cabane et se dépouillant pour son fils , lui avait donné de la célébrité. On se racontait cet événement chez tous les pâtres de la Soûle, et chez les habitans de Mauléon en se signant ^ comme si la magie eût fasciné la bonne châtelaine. On dit àBermudez qu Arramon était pour plusieurs jours à la forêt de Sainte-Engrace.

Fl?i DL TUME PREMIER.

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