INTRODUCTION. XIX
comme d'autres aux succès , lui prodigua pendant dix ans son bras , des hommes et de l'argent.
L'Espagne était un champ toujours ouvert au chevaleresque élan du Béarnais. On avait conservé à Saragosse les éperons et le cor de Gaston IV , mort en combattant les Maures. Leurs prouesses contre les Arabes valurent aux vicomtes de Béarn la ricombrie d'Aragon, et le fief héréditaire de Notre-Dame del Pilar , ainsi que le droit de sépulture pour tout Béarnais mort à cinq lieues autour de Saragosse.
On escarmouchait sans cesse contre le comté d'Armagnac , (c'étaient querelles de voisins ! ) et contre les Anglais qui furent antipathiques aux Béarnais , tant qu'ils restèrent maîtres de la Gascogne. Pour la première fois en 1814, l'ennemi foula le sol béarnais ; jusque-là on ne savait ce que c'était.
Plusieurs princesses de France vinrent régner sur le Béarn. Marguerite de Valois , sœur de François P'', semblait par le tour de son esprit, tout-à-fait assortie au pays; aussi l'aimat-elle, et elle y fut adorée. Les filles des vicomtes de Béarn furent appelées aux plus beaux trônes d'Europe, apportant sans doute le renom de
XX I7ITR0DUCTI0N.
leur pays , et je ne sais quel charme qui tenait lieu de grande dot. Gaston VII se trouva oncle des reines de France, d'Angleterre, de Sicile, et de la femme du roi des Romains.
En feuilletant les pures et nobles pages de cette histoire , j*ai remarqué l'époque où les vicomtes de Béarn , qui portaient ce titre depuis les enfans de Clovis , y joignirent celui de roi de Navarre. Le premier qui ceignit cette couronne fut un modèle de beauté, de grâces et de grandes vertus. Personne ne sait ni la vie ni la mort de François , surnommé Phébus. Le héros fut intéressant, mais le théâtre étroit, et l'action courte; tout fut oublié , effacé par le bruit que faisaient la France et l'Espagne , ces deux puissantes voisines de la Navarre.
Il m'a pris envie d'esquisser quelques traits du temps de François Phébus; une fille des Pyrénées s'est trouvée dans le cadre. Que le soleil de Béarn et ses montagnes me soient propices !
£a Viamvu,
Bien que voisins , la Navarre et le Béarn ne semblaient point devoir subir les mêmes destinées; tout les séparait, et la nature avec ses monts gigantesques , ses abîmes et ses neiges , et les mœurs , toutes graves en Navarre , rieuses en
Béarn, et la politique, dont les intérêts étaient opposés des deux côtés des Pyrénées.
Un seul lien les unissait, la guerre aux Maures ; et encore y avait-il différence dans les motifs qui les précipitaient contre les Sarrasins. Chez les Navarrais , c'était haine profonde à l'islamisme ; nécessité de repousser l'ennemi qui était à leur porte , toujours menaçant leur liberté et leur existence ; pour les Béarnais , c'était occasion de gloire, soif d'aventures brillantes , besoin de chercher fortune.
Voici comment il advint que le Béarn se trouva mêlé aux guerres civiles de la Navarre, et comment les armes des deux États figurèrent dans le même écusson.
Le roi don Juan d'Aragon épousa en premières noces l'héritière de la Navarre; il en eut trois enfans : doua Blanche , qui fut mariée à Henri IV , roi de Castille ; l'Église ayant prononcé son divorce, elle se retira depuis en Béarn , où elle mourut ; doua Éléonore , qui devint vicomtesse de Foix et de Béarn par son mariage avec Gaston XI ; puis enfin don Carlos, prince de Viane.
Le roi Juan qui avait d'abord donné la régence du royaume de Navarre à don Carlos , la
lui retira par suite des insinuations de sa seconde femme. Don Carlos , exaspéré, excité encore par de mauvais conseillers , prit les armes contre son père ; il mourut tout à coup , et ses partisans crièrent qu'il avait été empoisonné par sa marâtre , afin d'avoir le prétexte de continuer la guerre à leur profit.
La couronne de Navarre semblait fatale à ceux qui la poursuivaient. Après don Carlos, mourut le vieux roi Juan , qui nomma pour son héritière en Navarre sa seconde fille Éléonore de Foix , vicomtesse de Béarn. Cette princesse était ambitieuse ainsi que son mari. Gaston XI, encore tout plein de ses succès devant Rayonne , où il entra en conquérant , monté sur un cheval dont le chanfrein d'acier, garni d'or et de pierreries, était estimé quinze mille écus d'or; Gaston, qui avait soumis la Gascogne et Bordeaux au roi de France , ayant Dunois sous ses ordres ; qui fit résoudre dans le conseil du roi la construction du château Trompette et du fort du Hâ ; Gaston , victorieux et d'une magnificence royale, voulut être roi.
Mais il n'eut pas le temps d'essayer la couronne , il mourut à Roncevaux ; et Eléonore ne fut reine que dix-neuf jours. Encore les insur-
gés ne lui permirent-ils point d'entrer à Pampelune dont ils étaient restés maitres.
Gaston et Éléonore avaient déjà perdu leurs fils unique , tué en un tournoi à Blaye , ville funeste. Ils ne laissèrent après eux que leurs petits-enfans en bas âge , François Phébus et Catherine.
François Phébus , héritier, en 1472, de la paisible vicomte de Béarn et du turbulent royaume de Navarre, avait reçu du ciel les dons les plus heureux ; il avait les grâces qui plaisent , et les qualités qui commandent aux hommes. Sa mère, Magdelaine de France , ne voulant point l'exposer aux violences des guerres civiles , le mit à l'abri au château de Mazères dans le comté de Foix , où il fut élevé.
Cette mère tendre et vigilante ornait son ame de nobles vertus , secondée par le savant cardinal de Foix , son beau-frère ; et cependant elle négociait avec les rebelles , cherchant à pacifier la Navarre sans efi"usion de sang. Elle s'appuya de la puissance de Louis XI , roi de France , de qui elle était sœur. Les fors de Béarn conservent les lettres que ce monarque écrivit aux états de la province , pour leur recommander son bien-aimé neveu, François Phébus.
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Parmi les seigneurs factieux de la Navarre, il en était un , le comte Bertrand de Mauléon , qui se distinguait par ses richesses , sa haute naissance et un caractère élevé ; il était vicomte de Soûle au pays Basque , et maître d'un grand
nombre de villages et de seigneuries en Navarre.
Les vicomtes de Soûle furent autrefois de petits souverains , qui devinrent tributaires du Béarn. Le comte Bertrand de Mauléon rêva son indépendance , il espéra la recouvrer à l'aide des guerres civiles , et de la faiblesse d'une minorité. Mais la mort , qui ne tient nul compte des grandes non plus que des petites ambitions, vint arrêter court sa vie agitée. Il mourut dans son château et en sa ville de Mauléon , capitale de la Soûle , entre le Béarn et la Basse-Navarre, regrettant de ne laisser que deux filles et point de fils qui pût le continuer dans ses desseins.
Blanche et Corisande de Mauléon avaient déjà perdu leur mère lorsque le comte Bertrand mourut. Grâce à la tendresse éclairée de leur tante , madame Isabelle de Mauléon , elles ne connurent ni l'isolement de cœur de l'orphelin , ni la basse flatterie qui corrompt les enfans des grands.
Cette vertueuse et bonne Isabelle , qui n'avait pas voulu se marier afin de se consacrer aux filles de son frère , veillait attentivement à leur éducation ; elle voulut la leur donner aussi complète qu'il était possible à cette époque.
Elle fit venir des bords de la ^Loire, dame Aloyse, pour leur apprendre la langue que Ton parlait à la cour de Louis XI , et leur enseigner les ouvrages à l'aiguille, si utiles pour passer le temps. Tout en nuançant les fils d'or ou de soie, dame Aloyse leur disait les gentilles manières des dames du pays de France, l'influence qu'elles exerçaient sur les chevaliers et sur les rois, enfin les charmes de la parure avec ceux du bien dire.
Une page espagnol leur montrait à jouer du luth en chantant les amours des Abencerrages; il leur faisait aussi répéter les danses gracieuses de l'Espagne.
Odon , l'ancien écuyer de leur père, leur apprenait à monter sans crainte un palefroi , et à le manier avec adresse ; et leur chapelain , le père Isidore , remplissait leurs jeunes têtes de tout ce qu'il savait d'hisloire ancienne, de chroniques modernes, et de légendes de saints.
Madame Isabelle ne confiait à personne le soin de diriger l'ame de ses nièces chéries ; elle les menait elle-même dans les pauvres chaumières de leurs vassaux.
— Mes filles , leur disait-elle, soyez bonnes ; la bonté est un don du ciel , elle nous met en
paix avec nous-mêmes , et nous fait aimer des autres. Le meilleur avantage des grands est le pouvoir d'essuyer des larmes, c'est une mission qu'ils ont reçue du ciel.
Puis , elle ennoblissait ces jeunes coeurs , en leur montrant les portraits de leurs aïeux réunis dans une longue galerie ; elle leur racontait de hauts faits d'armes ou des actions loyales.
— Vous ne pouvez, leur disait-elle, marcher sur les traces de ces preux, puisque vous êtes des femmes; mais souvenez-vous de qui vous venez: être fier de ses ancêtres , c'est prendre l'engagement d'être digne d'eux ; en pensant à vos pères, vous serez plus difficiles sur le choix d'un époux, vous comprendrez mieux ce qu'il y aura de distingué en lui, vous élèverez vos enfans avec dignité.
C'est ainsi que les châtelaines de Mauléon grandirent. L'ainée , Ena ' Blanche, vicomtesse de Soûle , approchait de sa dix- huitième année ; elle avait le genre de beauté des femmes du pays Basque , un teint légèrement brun, un peu pâle, mais singulièrement agréable, rehaussé qu'il était par deux grands yeux noirs ,
* Eno, Ena , titre qui correspondait à Don et Dona.
biillans et doux, ayant tour à tour de la vivacité et de la nonchalance ; quelquefois un parler rapide comme l'éclair de la pensée ; puis des mots dits lentement , comme si c'était une fatigue. Ena Blanche , un peu gâtée par son rang d'héritière du comte Bertrand, n'était point vaine malgré tout, parce qu'elle était paresseuse et bonne .
Elle était effacée par sa sœur ; une fois que le regard avait rencontré Corisande, il ne pouvait se détacher d'elle. Le mot de charme aurait été créé pour Corisande; elle avait du charme plus qu'aucune femme au monde ; il y en avait dans tous les mouvemens de sa taille flexible , et dans sa démarche aérienne ; on se sentait captivé dans l'étude qu'on faisait de la jeune fille ; on suivait chaque nuance de sa ravissante physionomie, et on l'aimait, et on lui aurait dit : Vous avez tout pouvoir sur moi î
Il y avait dans Corisande l'inspiration du soleil du midi ; elle était svelte , souriante et passionnée ; mais elle avait quelque chose de rêveur comme les filles du Nord : c'est que les Pyrénées ont aussi leurs neiges tournoyantes , leurs brumes fantastiques. Si le matin est inondé de lumière , de brises enivrantes, de souffles de
bonheur ; souvent , le soir , c'est une épouvantable tempête qui accourt de l'Océan , ce sont des nuages chargés de foudres qui tombent des montagnes. L'ame de Corisande recevait l'influence des deux climats : un peu de tristesse se mêlait à la suavité de son sourire , et ses longues paupières voilaient un regard plein d'émotions ; il y avait la sensibilité d'une femme , la pureté des vierges, la mélancolie qui prévoit des douleurs.
Madame Isabelle, dont les pensées étaient pleines de deuil depuis la mort de son frère , vivait dans la retraite. Il n'y avait point de grandes réunions au château , on n'y voyait que quelques amis du feu comte Bertrand ou des émissaires des Beaumonts ^ qui venaient demander des secours d'hommes ou d'argent , et qui apportaient des nouvelles de la Navarre.
Ena Blanche et Corisande n'avaient d'autres amusemensque la chasse au faucon le long des rives du P^erfj ou les danses de leurs jolies vas-
» Lois de Beaumont , comte de Lérin , connétable de Navarre , était le chef du parti rebelle ; Pierre de Grammont , maréchal de Navarre , embrassa la cause royale : delà les noms de Beaumonts et de Grammonts.
Essais sur le Béarn jjmr M. de Baucé.
sales du pays basque. Cependant elles ne connaissaient pas l'ennui ; ces récits de combats , ces passions des guerres civiles dont l'odieux est caché sous un éclat romanesque , des idées religieuses doucement exaltées , les tours féodales , les habitudes d'un haut rang , les teintes graves des montagnes , tout cela à la fois avait donné à ces jeunes filles quelque chose de plus sérieux que leur âge.
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La large et longue vallée de la Soûle est habitée par les Basques arrivés de l'Océan on ne sait plus à quelle époque ; on ignore pareillement de quelle contrée ils venaient. Leur langue ne ressemble à nulle langue de l'Europe : des mots chaldéens s'y rencontrent ; avec elle
on explique les caractères phéniciens; les savans ont beaucoup recherché l'origine des Basques ; à force d'imaginer , l'un d'eux a dit et a écrit que la langue basque était celle dn Paradis terrestre , et qu'elle avait échappé sans altération à la confusion de Babel.
Tandis que tout se modifie , la race belle et fière des Basques a conservé ses mœurs et sa beauté primitive , parce qu'elle ne s'est point mêlée à d'autres. Renfermé dans ses montagnes gracieuses , le Basque aime à y vivre et veut y mourir; il ne prend pour compagne que la femme de son pays; tous ses sentimens sont profonds ; fidèle à sa parole et à son amour , il est aussi constant à la haine et à la vengeance. Tous les Basques se croient nobles ; leur commencement se perd dans les siècles; ils n'ont été conquis par aucun peuple. Aussi n'y eut-il pas de vasselage dans la terre de Labour.
Un peu à gauche de la vieille vallée de la Soûle , digne du plus beau peuple du monde , on vit , à l'époque dont il est parlé ici , une petite troupe de gens à cheval marcher à la file dans un sentier dessiné sur le flanc d'une montagne. A leur tête était Corisande de Mauléon, la seconde fille du comte Bertrand. Son cheval
gravit la montagne, il s'alonge , il se cramponne aux saillies du rocher; si le pied lui manque, il roule dans le précipice. Corisande , demi-assise , demi-suspendue , s'amuse de la profondeur du torrent. Puis, le désir lui prend d'arriver plus vite au sommet de la montagne, elle frappe son cheval , qui hondit ; elle ne s'en émeut pas : c'est une fille des Pyrénées , presque une fille de l'air !
Odon , l'écuyer de son père , vient après elle ; il est inébranlable sur sa selle , mais il n'a pas , comme la jeune châtelaine, l'insouciance du danger.
— Prenez garde , Ena Corisande , lui criet-il ; il ne faut pas se jouer ici; votre Isarn a le pied sur, mais il pourrait, comme un autre , aller se briser là-bas.
La gouvernante Aloyse , née dans les plaines faciles de la Touraine , disait en tremblant , de dessus sa mule :
— Chère Ena Corisande , soyez prudente ; vous me glacez d'effroi.
La jeune fille souriait, mais elle ralentissait l'allure de son cheval pour ne pas affliger Aloyse.
Sur la croupe de la montagne , au milieu des
sapins , était le monastère de la Foi , habité par de pieuses béguines qui avaient choisi le site le plus triste , afin de ne tenir à la terre par aucun lien. Sur la plate-forme, Corisande prit le galop ; arrivée à la grande porte , elle n'attendit point que Téouyer l'aidât à descendre de cheval y elle sauta légèrement à terre , et se prit à agiter la cloche qui annonçait les voyageurs. Qu'est-ce qui attirait ainsi la jeune fille si belle et si animée dans ce lieu de prière et de mélancolie ? Voulait-elle prendre place parmi les vierges méditatives de la Foi? Oh , non ! elle n'était que sur le seuil de l'existence ; elle la voyait à travers des arcs de fleurs , se prolongeant dans un immense lointain ; elle la voyait peuplée d'émotions nobles et douces , elle n'eut pas voulu renoncer à la plus petite part de tous ces biens. Qui n'eût pensé comme elle? Naissance , fortune , beauté , esprit élevé , amour de de tout ce qui l'entourait , où trouver une escorte plus brillante pour marcher dans la vie? Corisande venait chercher la vicomtesse sa sœur au couvent de la Foi , sa sœur qu'elle aimait plus qu'elle-même. Qui n'a pas eu de sœur est à plaindre: une sœur , c'est la moitié de votre sang , la moitié de votre ame ; vous avez été
pressé avec elle sur le sein maternel ; vous avez grandi ensemble sous l'œil de votre père ; tous ces riens charmans de l'enfance , dont le souvenir va toujours croissant à mesure qu'on prend de l'âge , c'est avec votre sœur quevousen avez joui et que vous en parlez. Elle est le don de la Providence; la consolation que Dieu plaça près de vous dans son amour! C'était sa sœur, que Corisande allait revoir. Ena Blanche avait été malade; les Eaux-Bonnes, dès lors à la mode à la cour de Béarn , lui furent ordonnées ; madame Isabelle , effrayée d'un déplacement , se trouva heureuse de confier sa nièce à la prieure de la Foi , cousine de son chapelain Isidro. La mère prieure allait aux Eaux-Bonnes pour rétablir sa santé altérée par les pénitences que lui suggérait une ame ardente ; elle se chargea volontiers de la jeune vicomtesse de Soûle. Après six semaines de séjour aux eaux , Ena Blanche était retournée au couvent avec la prieure ; Corisande avait obtenu de sa tante la permission de venir la chercher , pour la voir quelques heures plus tôt.
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Les deux sœurs sortirent du couvent en se tenant sous le bras.
— Nous serons plus en liberté dehors pour causer, dit l'aînée; je vous avoue, ma sœur , que ces grilles m'ennuient beaucoup .
— En entrant ici , répondit Corisande , j'ai
éprouvé plus de pitié que d'admiration. Toujours là ! De là au cimetière ! Une tombe éternelle ! Elles vinrent s'asseoir sous des sapins , et restèrent un moment en silence , l'ame saisie par la vue des hautes murailles du monastère et de la désolation de la contrée : c'étaient des rocs gris sans pelouse, des rocs brisés, des buis cliétifs et jaunâtres, quelques sapins d'un vert funèbre , des vautours qui s'abattaient sur leurs branches; pas d'autre bruit que le Saison qui mugissait au loin.
— Je pensais à présent, dit Corisande , qu'il peut y avoir des existences semblables à ce paysage, existences arides et muettes.
— Comme celle de ces nonnes , répondit Ena Blanche.
— Non, il y a parmi elles enthousiasme , vision du ciel.
— Vous êtes si rêveuse, dit la vicomtesse en riant, que vous seriez capable d'aimer cette vie contemplative.
— Oui, parfois; il est des momens où mon ame va si haut, qu'il lui semble entendre chanter les anges ; oh ! alors je suis heureuse ! mais un de vos rires , ou le papillon qui vole , dérange tout cela.
— Je serais bien curieuse de savoir ce que vous pensez , lorsque vous demeurez longtemps silencieuse , et que votre regard semble voir autre chose que ce qui est autour de vous.
— Comment pouvoir le dire? Souvent je n'ai point de pensée ; mon ame rêve , bercée par le vent et Forage ; au réveil je sens de la tristesse dans mon cœur, une larme dans mes yeux. Qu'est-ce? Souvent aussi je me sens heureuse; c'est un beau jour, une fleur, moins que rien , qui me donne cette joie. D'où cela vient-il ?
— Dites -moi, Corisande , dans ces rêveries , ne pensez- vous jamais à un chevalier ?
— Oh ! oui , je pense à François de Béarn , à tout ce que la renommée dit à sa louange : cjuelquefois , je voudrais être son page pour le suivre à la guerre contre les Navarrois rebelles, lui sauver la vie au péril de la mienne; ou bien je voudrais , moi , jeune fille , pacifier la Navarre, et le faire couronner roi à Pampelune, comme Jeanne d'Arc fit pour le roi de France Charles VII. Voilà mon idée fixe, celle avec laquelle je m'endors ; celle qui se transforme en rêve, et que je retrouve au réveil.
— C'est votre ermite qui vous attire au parti de François !
— L'ermite Adémar s'intéresse à notre prince et m'apprend à l'aimer; mais , ma Blanche , ne trouvez -vous pas digne de souvenir un roi jeune , beau, dit-on, en butte à des factions, plein d'honneur, de science et de courage? Je vous ai vue vous animer en lisant l'histoire des grands hommes ; pourquoi?. . .
— Votre prince , Corisande , n'est pas encore un grand homme ; c'est tout au plus s'il n'est pas un enfant.
— C'est parce qu'il est fort jeune qu'il plaît à mon imagination ; je comprends une jeune ame ; je ne saurais aussi bien m'associer aux impressions plus graves , plus calculées , d'un homme avancé dans la vie.
— Quoique fille aînée d'un Beaumont , je ne vous conteste pas les perfections de François de Béarn. Mais vous dépassez un peu la renommée à son sujet.
— Mon Dieu , Blanche ! n'avez-vous pas entendu dire , même aux gens du parti des Beaumonts , que notre jeune sire était doué d'une sagesse prématurée , qu'il avait un grand savoir , de la magnanimité , un air de héros ? Ne
savez-vous pas que ses sujets l'ont nommé Phébus dans leur adoration ?
— Laissons là François , notre ennemi; car, jusqu'à cette heure, on nous a dit de le haïr ainsi que sa race. Quand je vous demandais si vous pensiez à un chevalier , je voulais dire si vous y pensiez d'amour.
— Penser d'amour ! à qui? aux vieux amis de mon père ? Vous savez que je ne connais pas d'autres chevaliers.
— Et vous ne rêvez pas à un chevalier inconnu , Corisande? vousne l'attendez pas , vous ne l'appelez pas ?
— Non, chère Blanche! pas du tout !... Je sais qu'il viendra un jour; on a le temps de l'attendre, quand on n'a pas tout-à-fait seize ans.
— Elles sont pourtant bien douces au cœur ces pensées de chevaliers et d'amour , reprit la vicomtesse , après un moment , en baissant ses paupières brunes.
— Je le crois , répondit Corisande d'un air rêveur. Blanche, pourquoi ces questions?
— Je voudrais , chère amie , que vous ne fussiez pas si loin de moi. Vous n'êtes point préparée à ce que j'ai à vous dire , vous allez vous étonner.
La jeune vicomtesse s'arrêta et rougit.
— Ma sœur, dit tendrement Corisande, estce que nous pouvons être loin Tune de l'autre ? est-ce que nos âmes ne vont pas d'un seul bond?
— Ceci est un nouveau jour , je ne me reconnais pas moi-même, comment pourriez-vous
m'entendre ? Vous savez bien cet amour que
nous trouvons dans les lais des trouvères . dans les longues ballades ; cet amour dont dame Aloyse fait tant de beaux récits mêlés de larmes
et de joies; eh bien ! cet amour je l'ai dans
le cœur aussi !
— 0 Blanche ! pour un vrai chevalier?
— Oui , ma sœur , pour Joan d'Andoins , baron de Bëarn ; je l'ai vu tous les jours aux Eaux-Bonnes.
— Vous aimez ! dit tristement Corisande ; vous allez donc avoir un sentiment que je n'aurai pas! Et que va être votre tendresse pouç moi ?
— Ce qu'elle était, ce que vous savez bien qu'elle est, s'écria la vicomtesse en embrassant sa sœur.
— Est-ce que ce nouveau sentiment ne domine pas tout , ne laisse pas tout le reste dans
l'ombre ? demanda Corisande. Notre amitié avait tant de charmes ! ne vous suffisait-elle pas? Qu'aviez-vous besoin d'appeler cet étranger ? est-ce qu'il y avait place pour lui dans votre arae? La mienne est si remplie par vous, ma tante , dame Aloyse , l'ermite , Dieu , et les enchantemens infinis qui se trouvent dans les bruits , les vapeurs , les parfums de la montagne... Oh! que ferez-vous de cette nouvelle pensée ? tandis qu'il y en a tant qui se heurtent ! Pourquoi chercher une émotion? parfois une de plus me briserait l'ame l
— Chère sœur ! j'ai vu Joan d'Andoins , je l'ai aimé en même temps que j'ai été aimée de lui. Il veut me demander en mariage à ma tante ; héritière de notre maison , je suis un bien grand parti pour lui. Mais je sens que cette union fera mon bonheur.
— Alors , ma Blanche , il faut que j'aime votre chevalier , qu il devienne le mien aussi. Je ne puis me séparer de vous ; dites-moi l'âge du baron d'Andoins , parlez-moi de sa personne ; il faut que je le connaisse et que je l'aime.
— Il a vingt-six ans , son air est vif et ouvert, son cœur généreux. Vous le verrez ; vous le trouverez mieux que je ne pourrais le dire ; de
plus , il est l'ami de votre prince. Lui aussi ne parle de François de Béarn qu'avec admiration.
— Il est l'ami de François ! c'est tout un
éloge Vingt-six ans , Blanche ! ajouta Cori-
sande après un peu de silence. Une chose me déplait; dans des temps comme ceux-ci, un jeune seigneur devrait avoir fait ses preuves à vingt-six ans.
— Il aurait combattu avec François Phébus , si tout ne faisait pas présumer que la Navarre va se soumettre sans tirer l'épée. D'ailleurs il n'est point resté oisif ; madame Magdeleine a donné au baron d'Andoins une mission secrète auprès de son frère, le roi de France. Vous sentez qu'il fautavoir quelques talenspour être envoyé, si jeune près d'un monarque artificieux, comme on dit qu'est Louis XI. Du reste, je ne tiens pas à la gloire pour mon époux ; qu'il soit bon , loyal , qu'il m'aime , c'est tout ce qu'il me faut.
— Il me faudrait plus encore.
— Quoi donc, Corisande?
— Je voudrais admirer l'homme dont je porterais le nom ! Nous autres femmes nous sommes peu de chose, et pourtant nous avons le cœur haut; notre lustre doit être dans l'époux qui nous protège. Croyez-moi, Blanche, cela doit être
beau , en s'appuyant sur son bras , de voir les hommes s'incliner devant lui, et les femmes dire : Qu'elle est heureuse !
— L'arairation doit gcner l'amour.
— Non ! bien au contraire ! L'amour doit se nourrir d'enthousiasme. Je voudrais que celui que j'aimerais fût grand, grand jusques aux cieux ! je me mettrais à genoux devant lui pour l'adorer !
— Et vous, ne vous trouveriez-vous pas à une trop grande distance de lui? vous ne craindriez pas de n'être pas aimée ?
— 0 Blanche ! il m'aimerait ! mon amc s'élèverait avec la sienne 5 mon cœur irait au sien ; il se sentirait tant aimé qu'il m'aimerait !
— Moi , il me ferait peur ! Corisande , vous étiez faite pour être du temps de Renaud le Paladin. A vous parler franchement, je préfèrerais à tant d'éclat une cabane avec Joan.
Corisande rêva un moment; la sensible jeune fille continua bientôt d'une voix attendrie :
— Oui , il doit y avoir du bonheur dans un désert avec un être tel que je l'imagine.
Puis , elle reprit en souriant :
— Le sais-je seulement? que m'importe encore!
Les deux sœurs étaient assises près de l'église. Les religieuses se rendirent au chœur; leurs voix plaintives murmurèrent des psaumes; Blanche et Corisande se turent et écoutèrent. Puis , Blanche dit à voix basse à sa sœur :
— 11 y a des larmes dans ces voix.
— 11 y a de l'amour aussi , répondit Corisande ; c'est ce qui les console.
— En présence de ces accens pieux , je n'ose plus parler de Joan.
— Pourquoi pas , Blanche ? Sans doute c'est Dieu lui-même qui met l'amour dans les belles âmes ; c'est un de ses rayons qui vient nous apprendre le ciel.
— Vous êtes une singulière créature ; vous parlez quelquefois de l'amour comme si vous le connaissiez, puis vous n'en savez pas un mot.
— Il y a de tout dans ma tête , repartit Corisande en riant; toutes choses y sont jetées pêle-mêle , le rire et la tristesse, la prière, l'enthousiasme et les puérilités ; il y a de la bonté et de la malice , et , si j'osais , je dirais de l'héroïsme aussi. Depuis que je me connais , mon cœur a battu pour toutes les gloires ; et pourtant je me plains si une épine me pique, et j'ef-
feuiile la marguerite pour y chercher des oracles.
La jeune vicomtesse se prit à rire à son tou du langage de sa sœur.
— Oui, nousvoihi, dit-elle. Mais, si on le savait, qui oserait aimer un objet si cliangeant?
— Ces contrastes ne font pas de mal ; c'est peut-être la parure de la vie. Blanche , nous sommes appelées à une mission d'amour, de pitié , de dévouement. Ah ! remercions le ciel d'être de jeunes filles!
La vicomtesse devint pensive , puis elle dit :
— Revenons au baron d'Andoins : vous souvient-il que ma tante nous a parlé du baron Odet d'Andoins qui l'avait demandée en mariage ? C'était le père de Joan.
— Je me rappelle que ma tante a souvent fait son éloge : c'est un augure heureux pour le consentement que vous lui demanderez.
— Je ne pense pas qu'elle ait beaucoup d'objections à faire , n'est-ce pas?
— Elle pourra trouver qu'il est de moindre rang et de moindre fortune que l'héritière du comte de Mauléon , la vicomtesse de Soûle ; elle n'aura point de sympathie pour un seigneur de la cour de Pau , un ennemi des Beaumonts ;
et de plus , ma Blanche , je crains qu'elle n'ait déjà disposé de TOtre main. N'a-t-elle pas dit plus d'une fois qu'elle n'inviterait point de jeunes seigneurs à Mauléon , parce que vous ne pouviez vous-même vous choisir un époux?
— J'avoue que j'ai été souvent troublée de l'intention qu'elle y mettait.
— Elle vous répétait : Blanche , votre cœur est un dépôt qui vous sera demandé. Combien de fois je me suis attristée en vous voyant folâtrer, légère, insouciante! peut-être, peiisaisje , il y a une chaine qu'elle ne connaît pas.
— Taisez-vous ! ah ! taisez-vous Corisande ! vous me donnez de l'effroi!.... Après tout, ce ne doit être qu'un plan de ma tante ; pourraitelle y tenir plus qu'à la certitude de faire mon bonheur ?
Causeries de jeunes filles ne finissent jamais, elles vont vite et loin. Le sénéchal Hubert vint les interrompre; il dit en s'inclinant, que l'heure du départ était passée , et que , si c'était leur bon plaisir , il donnerait l'ordre de monter à cheval.
— Déjà! dirent-elles.
3cunc0 fillcô,
Huit jours après , Corisande lisait haut les chroniques du temps des Croisades ; elle s'interrompit :
— Dites, Blanche, n'auriez-vous pas, comme la reine Marguerite , demandé au sire de Joinville devons trancher le cou plutôt que de tomber entre les mains des Sarrasins? J'aime ces
récits d'une terre étrangère et lointaine, de cet Orient d'où nous viennent le soleil et les parfums. Ma sœur, est-ce que vous ne trouvez pas bien merveilleuse cette histoire du saint roi Louis de France?
Lavicomtesse ne répondait pas, ou répondait de travers. Corisande la regarda avec tristesse.
— Qu'est-ce? se disait-elle. Dame Aloyse et le père Isidro se plaignent qu'elle ne les écoute pas ; elle n'est plus avec moi ; il faut lui parler de son Joan pour que mes paroles aillent encore à son cœur.
Alors Corisande nomma Joan. A ce nom, Blanche devint attentive; bientôt ce fut elle qui se prit à raconter chaque minute passée aux Eaux-Bonnes.
Cette montagne était si belle ! elle y avait rencontré Joan. Cette source était bénigne! Joan y buvait avec elle. Tel passage était dangereux! Joan était accouru à un cri de terreur qui lui était échappé. Elle n'allait point aux bals de la princesse Catherine , sœur de François de Béarn , parce que la supérieure de la foi lui refusait tout plaisir mondain ; mais Joan n'y allait pas non plus , parce qu'il était en deuil de son père.
0 femmes ! qu'est-ce que l'univers , sinon votre amour , tout le prisme qui fait et défait les couleurs ?
Corisande ne se lassait point d'écouter sa sœur; elle l'aimait si passionnément qu'elle adoptait toutes ses émotions; elle éprouvait aussi cette curiosité déjeune fille qui fait aimer les confidences de ce genre.
Si Blanche se taisait , Corisande devenait rêveuse , puis elle disait :
— Blanche, il y a donc hien du charme dans l'amour ?
— Oh ! certainement oui, reprenait la vicomtesse ; je dédaigne les années que je viens de passer sans connaître Joan.
— Ma sœur, vous blasphémez ! s'écriait Corisande. Est-ce du temps perdu que' celui où l'on apprend à se rendre digne de l'homme que l'on aimera? est-ce que A'otre cœur était vide de tendresse ? Ingrate ! est-ce que chaque jour ne vous apportait pas un bienfait du Ciel ; une caresse de vos amis; des jeux, des rires , une de ces larmes qui ressemblent au bonheur? Qui sait si nous n'aurons pas regret à tout cela ? Quelque chose me crie que nos jours d'adolescence devraient être reçus à genoux.
£a ^ourtllc.
Au xv*^ siècle , les dames avaient des oratoires 5 où elles se retiraient pour prier , pleurer et réfléchir ; elles aimaient à mettre à nu , devant Dieu, leur cœur pour en compter Jes plaies ou les fautes , et cliercher le remède.
Au siècle dernier , elles avaient un boudoir
élégant , parfumé , voluptueux comme elles ; sanctuaire où la mollesse , la frivolité , les passions d'un jour, venaient se réfugier.
Aujourd'hui . les femmes occupées , artistes , écrivains , ont des salons d'étude ; elles y dessinent , apprennent des langues , déchiffrent une musique savante , y distribuent des billets de bienfiùsance.
La tourelle , où se renfermaient les jeunes châtelaines de Mauléon , tenait lieu d'oratoire, de boudoir, de salon d'étude , et ne ressemblait parfaitement à rien de ce qu'on appelle ainsi. Ce lieu chéri était orné comme leur ame , en harmonie avec leur manière de vivre ; il y avait chevalerie, poésie, religion.
Les murs étaient revêtus de tentures de soie bleue , enlevées par le comte Bertrand à un scheik Maure : des grenades et des croissans étaient brodés en argent sur ces tapisseries ; un drapeau vert, avec le nom d'Allah, était attaché par une écharpe de même couleur, qui réunis saitenfaisceau un poignard mauresque, un cimeterre de damas , un tronçon d'épée, et une lance arabe. Vers le fond de la tourelle , au milieu de ces dépouilles mahométanes, on voyait s'élever un petit autel de marbre blanc des Pyrénées .
qui soutenait une croix, et une image de Marie; une coquille rapportée d'outre-raer , par un comte de Mauléon , servait de bénitier ; une lampe d'une forme capricieuse et légère descendait de la voûte , et brûlait des parfums : deux luths étaient suspendus à la muraille , parmi les lauriers du dimanche des Rameaux , les fleurs mystérieuses du matin de la Saint- Jean, et les bouquets nouveaux de chaque jour.
Cet oratoire , décoré par les soins de la comtesse de Mauléon , chronique parlante de la valeur de leurs aïeux , était cher aux deux orphelines; elles y passaient une parlie de la journée à prier , à broder , à chanter des chansons patriotiques de leur pays , à raconter des fabliaux français et des histoires Maures ; elles s'y entretenaient de leur père si craint et si révéré; de leur mère si belle et si douce, qu'elles n'avaient point connue ; mais, si elles y exprimaient des regrets, elles y parlaient aussi d'espérance ; et leur jeune imagination arrangeait chaque jour un nouvel avenir.
Corisande était appuyée contre la croisée en ogive de la tourelle ; les vitraux peints reflétaient le soleil couchant; leurs nuances d'émeraude, d'azur, de pourpre et d'or, se jouaient
,,„ 1. tète de la charmante fiUe. C'était autour de la teie ae la
rhère Corisande, dit ciaucu
'■'"'Ltet-la . Consaude '. dHes-moi ce que vous
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premières lettres ^'-o-^ j; ^^^.estement , U,é de leur fortune; appelât .^^^^^^^
mais avec adresse, les aveu^ ,„„„.jéclamer sappuyait sur ses promesses pour oser
sa main. Il demandait s'il lui serait permis d'envoyer son parent, le sire de Navailles , pour faire agréer ses prétentions à madame Isabelle, et finissait en disant que toute sa destinée dépendait du bon ou mauvais vouloir de la vicomtesse Blanche.
— Chère amie , dit Corisande , il faut montrer cette lettre à ma tante.
— Que dites -vous? vous voulez que j'apprenne à ma tante que j'aime le baron d'Andoins, que j'ai pris des engagemens sans son aveu! c'est au-dessus de mes forces. Attendons le sire de Navailles.
— Ma Blanche , vous avez eu tort de manquer de confiance envers notre seconde mère • il est encore temps , ouvrez-lui votre cœur ; en quoi cela peut-il vous foire mal? vous serez en paix avec vous , appuyée par sa tendresse , éclairée de ses conseils.
— Dire à ma tante que j'ai donné ma parole à un jeune seigneur que j'ai rencontré , c'est plus que je ne puis; et elle , va me nommer le mari qu'elle me destine ! il faudra contester avec elle; je n'ai pas ce courage, attendons!
— Blanche , voulez-vous que je parle pour vous? dit Corisande en l'embrassant.
— Oui! oui! vous parlerez pour moi; vous direz mieux ; d'ailleurs , ma tante vous préfère à moi, vous le savez.
— Je commencerai ; mais vous parlerez à votre tour; ah! croyez-moi, l'amour vous donne une puissance de parole que je ne saurais imiter; vous me faites aimer Joan , vous le ferez aimer à ma tante.
— Chère sœur ! répondit la jeune vicomtesse attendrie, ton amitié pour moi t'inspirera ! n'astu pas toujours été mon ange , ange plus jeune, et pourtant ange protecteur ? tu ne savais pas encore parler , que déjà tu joignais tes petites mains pour demander ma grâce.
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Vers dix heures du soir , il ne restait plus dans la grande salle que madame Isabelle , le chapelain , dame Aloyse et les deux sœurs ; c'était le moment choisi où Corisande devait redire les aveux de la jeune vicomtesse. Ena Blanche regardait sa sœur avec trouble ; Cori-
saiide entrouvrait les lèvres et se taisait; pas un mot n'arrivait comme elle l'eût voulu. Au fond de son cœur il y avait de quoi plaider et gagner sa cause ; les paroles étaient brûlantes , les raisons décisives ; et pourtant elle rejetait chaque expression : ce n'était pas bien , ce n'était pas cela.
Madame Isabelle dit alors :
— Mes filles , roulez votre tapisserie ; la veillée va finir.
Et Corisande brusquement :
— N'est-il pas vrai, ma tante, que je vous ai entendu parler de la maison d'Andoins de Béarn ?
— Je vous ai dit qu'Odet d'Andoins, châtelain d'Arthez , m'avait demandée en mariage.
— Ma tante , pourquoi ne Taceeptàtes-vous pas?
— Parce qu'une fille de la maison de Mauléon a le droit d'être difficile.
Ici , les deux sœurs se regardèrent avec anxiété.
— Est-ce qu'il n'était pas de bon lignage ? n'était-il pas brave et courtois?
— Il était tout cela.
— Vous n'aviez pas d'amour pour lui?
— Je l'eusse préféré à tous les prétendans à ma main; mais votre père, mon frère bienaimé , était assailli de soucis et de dangers , je restai avec lui : bientôt, je remplaçai votre mère près de vous ; ces soins , et les vicissitudes de notre maison , remplirent tout mon cœur.
Les deux orphelines se penchèrent sur k. main de leur tante, et la baisèrent avec amour.
— Chère tante ! reprit Corisande , ce fut un sacrifice immense.
— Plus tard, je me félicitai de mon refus lorsque je vis le baron d'Andoins s'éloigner de mon frère pour se rallier au parti des Grammonts.
— Le baron faisait son devoir ; il servait les princes de Foix ses souverains , et les légitimes héritiers de la Navarre : tandis que nos Beaumonts, ma tante servaient de chefs aux rebelles.
— Osez-vous dire que votre père fût un rebelle ? n'a-t-il pas servi la bonne cause ?
— La bonne cause ! reprit Corisande en souriant ; ces mots ne sont-ils pas écrits sur la bannière des deux partis ?
Madame Isabelle , regardant les armes de Mauléon sculptées sur la haute cheminée ,
s'écria avec la solennité qu'elle mettait à tout , et de l'accent d'une religion blessée :
— Illustre maison! tes chefs ne sont plus! L'épée est remplacée par la quenouille ; qu'au moins ces deux frêles rejetons ne t'insultent pas.
La vicomtesse laissa échapper un geste de Reproche. Elle regardait douloureusement Corisande.
— Ma sœur, que faites-vous? dit-elle.
— J'ai tort , grand tort ! . . . Mais rassurezvous, ma noble tante ; la mémoire de moii père m'est chère et sacrée; tous les jours , je me demande : Corisande, es-tu digne de lui? et je fais en sorte qu'il puisse dire : Bien, ma fille.
— Chère enfant ! dit madame Isabelle en la baisant au front avec une émotion qui l'entraîna presqu'à son insu. .
Elle la regardait avec complaisance; après un moment, elle ajouta :
— Je dirai pour lui : Bien, ma fille.
— Ma tante , reprit Corisande avec une voix plus douce encore que de coutume, et très émue , c'est chose singulière, et peut-être mystérieuse : il est dans la destinée des barons d'Andoins de se laisser charmer par les filles de la maison de Mauléon.
— Bon Dieu ! s'écria dame Aloyse , qu'a donc Ena Blanclie ? elle est d'une pâleur à mourir.
— Souffrez - vous , mon enfant? demanda madame Isabelle avec affection.
— Oui , ma tante, elle souffre , repondit Corisande , les yeux gros de larmes ; notre Blanche chérie a le cœur oppressé.
Ena Blanche se laissa doucement aller aux genoux de madame Isabelle ; Corisande se plaça à côté d'elle ; et leur tante disait :
— Qu'y a-t-il? que faites- vous, mes filles?
— Chère tante ! Blanche est aimée du sire d'Andoins ; vous pouvez dédommager le fils des chagrins que vous donnâtes au père.
— Comment Blanche serait-elle aimée du baron d'Andoins? comment le saurait-elle?
— Elle l'a connu anx Eaux-Bonnes.
— Et que vous importe cet amour, ma nièce ?
— Je l'aime aussi , dit Blanche osant à peine se faire entendre .
— Vous l'aimez? répéta madame Isabelle stupéfaite.
— Et voilà une lettre du sire d'Andoins , continua Corisande.
Madame Isabelle passa la lettre au chapelain.
— Lisez, mon père.
— cependant la lecture , le chapelain hochait la tête ; madame Isabelle était sombre , et laissait échapper des exclamations :
— Se prendre ainsi d'amour ! sans conseil , sans dignité ! Imprudente fiille , vous paierez votre faute !
La lecture finie:
— Demoiselle, levez-vous, et suivez-moi; dame Aloyse , prenez ce flambeau ; et vous , chapelain, accompagnez-nous.
Madame Isabelle sortit de la salle , et tous la suivirent dans un profond silence.
îKn Serment-
Mademoiselle de Mauléon se dirigea vers Tappartement du comte Bertrand. Cet appartement était inhabité , personne n'y entrait , hors madame Isabelle ; les deux orphelines avaient pris l'habitude de parler bas , en passant devant la porte, et les domestiques traversaient en silence
le corridor où il était situé ; c'était du respect, et une crainte superstitieuse.
Madame Isabelle et ses nièces furent saisies d'une vive émotion en entrant dans la vaste chambre tendue de noir ; tout y était comme au jour de la mort du comte : les vêtemens, les meubles, qui font croire à la présence de l'être qui n'est plus ; les cierges , le romarin brisé , un parfum d'encens , qui attestent la cérémonie funèbre. Le casque et les armes, appendus à la boiserie , rendirent un léger son , au bruit des pas des châtelaines ; madame Isabelle vint près du lit.
— Voilà, dit-elle, où mourut votre noble père; puisse-t-il être dans les cieux! Vous aviez dix ans , Blanche ; vous n'avez pu l'oublier ?
— Je me le rappelle , répondit Blanche.
— C'était la nuit : on vous conduisit à la place où vous êtes , pour être bénie par lui : vous souvient-il à quelles conditions ?
La jeune vicomtesse répondit fort tremblante :
— Pourvu que j'obéisse un jour à ses volontés, que vous deviez me transmettre.
— Ces volontés , les voici ^ dit madame Isabelle.
Elle ouvrit un coffret de plomb , en tira un parchemin , et le remit au père Isidro : il lut :
(( Ma volonté est que ma fille , la vicomtesse » de Soûle, se marie à mon frère d'armes, Louis )) de Beaumont , comte de Lerin. »
— Grand Dieu ! ah ! grand Dieu ! s'écria Blanche.
— Écoutez, dit madame Isabelle en la tenant par le bras.
Le père Isidro poursuivit :
(c Louis de Beaumont m'a sauvé la vie ; je lui )) paie ma dette en lui donnant l'héritière de )> la Soûle et de mes seigneuries de Navarre ; » que ma fille lui apporte ma fortune et mon » amour , et que Louis de Beaumont remplace » le fils que j'ai perdu. A défaut de ma fille Ena )> Blanche , ma fille Ena Corisande héritera de n mes biens, et épousera Louis de Beaumont. » Qu'elles soient bénies pour leur obéissance ; » et si elles désobéissent, maudites soient- )» elles!
Le père Isidro se tut; un silence profond s'ensuivit : Blanche restait frappée comme de la foudre , les autres n'osaient parler. Après un moment , madame Isabelle reprit :
— Vous le voyez , ma fille , vous ne pouvez épouser le baron d'Andoins; vous êtes liée.
— Liée ! horriblement liée ! s'écria Blanche hors d'elle-même ; liée sans que j'en susse rien !
— Avez-vous oublié que mon frère vous dit: Ma fille chérie , me promettez-vous de m'obéir quand vous serez grande? Que lui réponditcsvous , Blanche ?
— Je ne savais ce que c'était , répliquat-elle toute en pleurs.
— Tâchez de vous rappeler ce que vous répondites.
— Je répondis que j'obéirais ; mais je ne savais pas ce qu'on me demandait.
— Alors votre père étendit les mains sur vous en disant : Si cela est ainsi, Dieu vous bénira.
— Pourquoi, répliqua Blanche avec l'accent du reproche , ne m'avoir pas appris de quelle nature était cette obéissance que demandait mon père ? Pourquoi ne m'avoir pas parlé du comte de Lerin? je me serais résignée d'avance.
— Le comte de Lerin a désiré que vos engagemens vous fussent tenus cachés ; mais je vous ai dit souvent , ma nièce, que vous ne vousap-