‹ Corneille à la butte Saint-RochChapitre 18 sur 105 · Lettres, 1729, in-12, t. I, p · texte numérisé non relu

Lettres, 1729, in-12, t. I, p

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quMl était devenu avec le déclin de Page, on se plaisait à lui montrer, par d'affectueux hommages, qu'on se souvenait toujours de ce qu'il avait été, et qu'aux yeux de ses vrais admirateurs il n'y avait pas de prescription pour une gloire comme la sienne. Un jour, qu'il se trouvait dans une société de beaux esprits, la jolie M"^ Serment, qui commençait à devenir une muse à la mode, et ne préludait pas à ses propres succès par un fier dédain pour celui des autres, s'approcha respectueusement du poète, silencieux dans son coin, lui prit la main et y déposa toute tremblante ce baiser de l'admiration dont une reine de France avait jadis honoré les lèvres d'Alain Chartier endormi. Il alla jusqu'au cœur de Corneille, et son esprit aussitôt réveillé remercia l'aimable jeune fille par deux de ces madrigaux • mêlés de galanterie et de sentiment qui étaient alors la menue monnaie du cœur et de l'esprit. C'est la main gauche du poëte que, par une involontaire méprise, M^'^ Serment avait baisée, et là-dessus mille plaisanteries du cercle, et de la part de Corneille, dans le premier de ses deux madrigaux, deux ou trois vers flatteurs donnant à la main effleurée par cette bouche charmante la préférence sur l'autre, la droite, qui (( avait mis au jour un million de vers. '> M^^^ Serment ne pouvait se dispenser de répondre, sans compromettre sa dignité de jeune muse ; elle répliqua donc par quelques vers qui seront d'autant mieux placés ici, qu'on les a oubliés presque partout 2 :

Si vous parlez sincèrement Lorsque vous préférez la main gauche à la droite,

1. Le premier, publié d'abord dans le Recueil de Sercy, fut reproduit par l'abbé Granet dans le volume des Œuvres diverses , '738 > in-12, p. 208. L'autre, qui vaut mieux, fut donné pour la première fois dans le Mercure de février i8io, p. 327.

2. Us furent publiés pour la première fois par l'abbé Granet, p. 209, et n'ont presque jamais été reproduits depuis.

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De votre jugement je suis mal satisfaite.

Le baiser le plus doux ne dure qu'un moment ;

Un million de vers dure éternellement,

Quand ils sont beaux comme les vôtres ;

Mais vous parlez comme un amant,

Et peut-être comme un Normand :

Vendez vos coquilles à d'autres.

Corneille resta l'ami de M''^ Serment, qui de son côté ne se départit jamais de sa vive admiration pour lui. Lorsque le jeune Claude Genest, qui demeurait dans la même maison, sur le même palier, vint un jour, car il croyait se sentir poëte, lui demander la charité de quelques bons conseils sur cet art des vers dans lequel on la disait maîtresse, elle eut la modestie de ne lui pas faire lire ses poésies et le bon goût de le renvoyer à celles de son ami Corneille. Elle lui fit apprendre tout le C/^par cœur '. Cette réciproque amitié de Corneille et de la Muse précieuse n'alla-t-elle pas jusqu'à l'amour? Non, j'en jurerais. M"^ Serment n'eut qu'une amitié qui alla jusque-là, c'est celle qui, pendant de longues années, l'unit à Quinault; encore faut-il, pour croire à cette intimité, s'en rapporter seulement à une médisance du poëte Pavillon 2. Sérieuse comme son nom, la belle Anastasie était trop prude pour ne pas effaroucher un amour aussi timide et aussi timoré que l'avait toujours été celui de Corneille. Peut être y eut-il entre eux échange de platonisme, avec petits vers à tendresse transparente, les seuls que pût se permettre la timidité de l'un et dont ne s'indigna pas la pruderie de l'autre , mais ce fut tout certainement. Quelques stances de Maucroix pour M"^ Serment nous le donnent d'ailleurs à penser. Le chanoine de Reims, en dépit de

1. Histoire de l'Académie française, par Pellisson et d'Olivet , édit. Ch. Livet, t. II, p. 372.

2. Maucroix, Œuvres diverses, publiées par M. Louis Paris, 1854, in- 12, p. ccix.

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sa robe, avait dans la galanterie beaucoup moins de réserve que Corneille. Le jour qu'il écrivit à M"^ Serment : « Vous me faites mourir, vous autres prudes ; vous purifiez trop de choses, vous voulez que le bon vin soit sans lie ' , » il disait sa pensée tout entière : il exprimait au mieux cette soif de l'amour sensuel qui, chez lui comme chez son ami la Fontaine, cherchait à se désaltérer partout, même dans ce libertinage qui, Fontenelle nous l'a dit, répugnait tant au contraire à la pureté des sentiments de Corneille. Il se moquait donc , ce chanoine , du vieux soupirant , qui mal enhardi par l'âge , ne dépensait ses soupirs qu'en beaux vers. C'est sous cette impression de raillerie contre Corneille, avec arrière-pensée de déclaration d'amour pour luimême, qu'il adressa certain jour à M"^ Serment les stances que voici ^ :

Cloris , je vous le dis toujours , Ces faiseurs de pièces tragiques , Ces chantres de gens héroïques , Ne chantent pas bien les amours.

De beaux mots leurs œuvres sont pleines. Ils sont sages comme Gâtons, Us sont discrets pour les Hélènes Et muets pour les Jeannetons.

Tout ce qu'on nomme bagatelle Déplaît à ces rares esprits , On diroit qu'ils sont en querelle Avec les Grâces et les Ris.

Pour moi, qui hais la muse austère Et la gravité de ses tons ,

1. Histoire de l'Académie française, par Pellisson et d'Olivet, édit. Ch. Livet, t. II, p. 162.

2. Id., t. I, 196. M. L. Paris donne à cette petite pièce la date de mai i68j. Ce doit être certainement une erreur. M^ie Serment aurait eu alors plus que la quarantaine, et Maucroix ne lui eût pas parlé sur ce ton.

Je vous ai choisi, ma bergère, Pour le sujet de mes chansons.

Ces Stances goguenardes du chanoine expliquent un peu ce que devait être Corneille auprès des femmes dont, à voir son assiduité, Ion pouvait penser qu'il était amoureux. Il les recherchait moins pour aimer, que pour se réchauffer un peu l'âme et s'entretenir d'inspiration. Sa passion n'était qu'une sorte de platonisme discret^ sans éclat pour l'amour même, mais favorable à la muse, qui en l'absorbant se procurait une force et lui donnait à lui-même Tunique expression qu'il demandât. C'est donc le poëte bien plutôt que l'amant qu'il faut toujours chercher chez Corneille, lorsqu'on le trouve dans l'intimité de quelque femme : il pousse quelques soupirs, mais en vers, et s'il est heureux de voir bien accueillir l'amour exprimé, il l'est encore bien plus de voir applaudir la poésie qui l'exprime.

Chez M™^ Du Pont, la jolie Rouennaise qui fut, diton, avec M'i^ Milet, une des passions de sa jeunesse, il soupirait un peu, mais aimait davantage : aussi ne restât-il de cet amour qu'un certain nombre de vers, relus souvent par le poëte en sa vieillesse, comme pour se ranimer à ce rayon de la flamme des premiers jours ^ Il les détruisit deux ans avant sa mort, par un sentiment de discrétion qui nous est garant de la sincérité de cet amour : plus une passion est sincère, plus elle est discrète.

Si d'ailleurs, comme nous le pensons, Corneille avait eu à se repentir du trop de bruit fait autour de son amour pour M^'^ Milet par la représentation et par la pièce de Mélite, on conçoit qu'ayant peur de voir une rupture suivre d'aussi près la mise au jour de ses vers à M'"^ Du Pont, il ne les ait jamais publiés. La suite prouva qu'il fit bien.

1. Œuvres diverses de P. Corneille, publiées par Tabbé Granet, 1738,

in-8, p. 144, note.

M"« Milet était devenue son ennemie ; M'"^ Du Pont resta son amie, jamais il ne cessa de la voir : la femme aimée avait disparu, la femme d'esprit était restée, et c'est ce qui importait à Corneille, plus empressé, encore une fois, de faire lecture d'une œuvre que confidence d'une passion. (( Il lui communiquait, dit l'abbé Granet', la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour. Comme elle avait beaucoup d'esprit, elle les critiquait fort judicieusement, en sorte que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui était redevable de plusieurs endroits de ses premières pièces. »

Que disait la bonne M"^^ Corneille de ces assiduités de son mari auprès d'autres femmes , à Rouen chez M'"^ Du Pont, à Paris chez M"« Serment et plusieurs autres .f* Je ne sais, mais il ne me semble pas que la sérénité du ménage ait jamais été troublée par aucune crise de jalousie. L'excellente ménagère comprenait sans doute que si le sérieux intérieur de leur maison suffisait au poëte se recueillant dans la méditationetle travail, il lui fallait mieux lorsque sa pensée, en proie à la fièvre et au doute, cherchait où s'inspirer, où se conseiller. Elle ne le gênait donc pas dans ses expansions au dehors, qui n'allaient pas d'ailleurs, elle le savait bien, jusqu'à la complète émancipation des liens du devoir. L'honnêteté de cette grande âme, affermie encore par une piété qui grandit avec lâge, la rassurait contre toute inconstance sérieuse.

C'était l'âme de Pauline même que Corneille portait ainsi en lui : cette âme à qui la conscience du devoir donne horreur de l'infidélité, mais laisse la liberté du rêve; qui ne veut plus espérer, mais qui se souvient et s'inspire en se souvenant ; qui mourrait plutôt que d'être parjure au devoir accepté , mais qui ne saurait vivre non plus sans la platonique indépendance où sa pensée, émancipée une heure,

I. Œuvres diverses de P. Corneille, publiées par l'abbé Granet, 1738 , in-S, p. 144, note.

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côtoyant le mal qu'elle s'indignerait de commettre, se donne une tentation, comme aiguillon, puis aussitôt, comme force, la satisfaction d'une résistance. Il devait, ce me semble, y avoir un peu de tout cela dans la manière dont Corneille comprenait ses devoirs d'époux, sa fidélité en ménage. Ce qui le donnerait à croire, ce qui prouverait combien sur ce point la conduite qu'il devait tenir se trouvait d'accord, par conviction naturelle et besoin de liberté , avec celle qu'il prête à sa Pauline, c'est que, chose singulière ! il fit Polyeucîe l'année même de son mariage, en 1640.

Se connaissant bien, sachant que son cœur ne pourrait se passer d'un peu d'infidélité par la pensée, il prenait l'avance en ce chef-d'œuvre, où il fait voir que la plus honnête femme peut se permettre pareille liberté sans déchoir de son honnêteté : ce que pouvait admettre la conscience d'une sainte épouse , un sage mari pouvait bien ne pas se l'interdire !

On s'étonne qu'ayant pour l'amour un tel penchant. Corneille ne l'ait pas fait plus souvent parler dans ses pièces ; le succès qu'obtinrent les autres sentiments moins tendres , si fièrement exprimés par ses premiers héros, en fut la véritable cause. Quelque grand que puisse être le génie d'un homme, on aime volontiers à le circonscrire ; on lui fait son cadre, d'où, sous peine d'improbation , il ne doit pas sortir, fût-ce même par des coups d'éclat. On avait accordé la grandeur et le sublime à Corneille , mais la tendresse lui était interdite ; aussi , à chaque pas qu'il voulut tenter dans cette voie, on fit en sorte qu'il trouvât un écueil. Delà, par exemple , une partie de l'insuccès de quelques-uns de ses derniers ouvrages, dont le style plus tendre , que l'on crut copié sur celui de Racine, fut condamné sans presque avoir été entendu. Il était convenu que l'auteur à'Horace ne devait pas savoir parler ce langage-là. « Corneille, dit Saint - Évremond, constatant cette injustice sans la partager, n'a pas plu, dans ces derniers temps, à la multitude, pour avoir

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été chercher ce qu'il y a de plus caché dans nos cœurs, ce qu'il y a de plus exquis dans le sentiment et de plus délicat dans la pensée '. » Le grand homme se le tint pour dit. On semblait prétendre qu'il perdait de sa hauteur en s'abaissant jusqu'aux sentiments de l'amour , il le crut et n'y revint pas. Dans Psyché seulement il eut encore la témérité d'être tendre, l'audace de faire soupirer ses vers sur un ton plus doux même et avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais eu. Il en ressentit presque de la honte, mais se rassura par cette pensée que l'œuvre appartenant par moitié à Molière , on ne manquerait pas d'attribuer à celui-ci bien plutôt qu'à luimême cette part des tendresses de la pièce. « Dans la Psyché de Molière, dit Fontenelle^, étant à l'ombre du nom d'autrui, il s'est abandonné à un excès de tendresse dont il n'aurait pas voulu déshonorer son nom. »

Il était déjà bien vieux alors, puisqu'il n'avait pas moins de soixante-cinq ans, cependant il s'était encore trouvé au cœur certain regain d'amour qui lui avait permis de ne s'inspirer que de lui-même pour ces scènes de tendresse, et avait fait que les soupirs poussés n'étaient pas de sa part un simple effort de mémoire. La coquette Armande, la femme de Molière, l'avait prisa ses mines. Déjà retenu par le bon accueil du mari, à qui, comme tout le monde, il avait enfin accordé son estime et son admiration en suivant le flot du succès , il s'était surtout enchaîné à ce théâtre pour jouir de la vue de la coquette comédienne et se donner le plaisir de lui entendre réciter ses vers. Il avait aussi, ce qui n'était pas un médiocre attrait pour lui , retrouvé dans la troupe de Molière, cette bonne M"^ Marotte Beaupré que sept ou huit ans auparavant il avait fait engager au théâtre du Marais, grâce à M. le duc de Guise, dont il lui avait eu la re-

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