V. sa lettre à l'abbé de Pure du 2j avril
2. Feuilleton de M. G. Claudin dans le Moniteur du. 11 juin dernier.
la donne comme fort jolie, « mais sage au par-dessus », et ce dernier point n'était pas pour rebuter Corneille, dont le platonisme, nous l'avons dit, s'accommodait au mieux d'une maîtresse honnête. Il semble donc s'être contenté , pour M"^ Marotte , de cette nuance d'estime et d'amitié qui chez lui tenait lieu d'amour, et dont il l'assurait déjà au printemps de 1662. Elle était femme d'esprit, et c'est ce qui importait au poëte. Comme sa tante, M'^^ Beaupré, qui fit quelques vers ' , et était amie de plusieurs écrivains de son temps, l'abbé Tallemant, La Calprenède, etc.^, M"^ Marotte avait certaine teinture des lettres ; un auteur pouvait donc , avec l'espoir d'un bon conseil et le profit d'un éloge intelligent, lui lire ce qu'il venait de composer et faire sur son esprit l'essai de ses ouvrages.
C'est, nous l'avons déjà vu , ce que Corneille aimait surtout. En cela même, l'opinion des comédiens et des comédiennes lui était particulièrement précieuse. Il sentait que pour une œuvre théâtrale, le jugement des gens de théâtre devait l'emporter sur la plupart des autres. Ils avaient donc la préférence pour ses lectures d'essai. Il consultait tous ceux qu'il pouvait saisir, même lorsqu'ils n'appartenaient pas au théâtre qui devait représenter sa pièce , pensant que leur jugement serait ainsi plus désintéressé et leur éloge plus sincère s'il l'obtenait. C'est ainsi que M"^ Desœillets, bien qu'elle appartînt à l'hôtel de Bourgogne, eut les prémices de Sertorius, que devait pourtant jouer une troupe rivale, celle du Marais. Il lui envoya sa pièce acte par acte, et quand il voulut que ses amis, dont il désirait aussi le jugement , en prissent connaissance , c'est à la comédienne dépositaire des scènes déjà terminées qu'il leur dit de s'adresser. « J'ai prié, écrit-il par exemple à l'abbé de Pure,
1. On en trouve de sa façon en tête des Œuvres d'Adam Billaut, 1806 m-i2, p. 305.
2. Historiettes de Tallemant des Réaux, i^« édit., t. V, p. 70.
— xl ~
le 3 novembre i66 1 , j'ai prié M"« Desœillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez. «
Pour le Polyeucte, il avait fait de même et s'en était bien trouvé. Condamné par l'hôtel Rambouillet, comme nous l'avons déjà vu, et, après cette sentence, désespérant de son œuvre , il l'était venu lire à un vieux comédien du Marais, Renaud Petit-Jean La Roque, qui, juge plus habile et chrétien moins timoré qu'on ne se targuait de l'être dans le galant Salon bleu, avait calmé la conscience de Corneille à propos des saints personnages mis en scène dans sa tragédie, et l'avait rassuré sur son danger.
Corneille, tranquillisé, avait remercié le vieil- acteur, et, ne se croyant pas autrement engagé, était allé porter Polyeucte au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où La Roque ne jouait pas.
Le nom de ce comédien éclairé méritait de ne pas se perdre : non-seulement on lui doit ce chef-d'œuvre que Corneille eût peut-être laissé dans l'oubli sans son conseil, mais on lui doit encore une bonne part du talent de la Champmeslé, qui, avant les leçons de Racine, n'en eut pas de meilleures que celles de La Roque '.
Parmi les conseillers de Corneille, et ses juges d'essai pourrait-on dire, il faut, 'pour n'oublier personne, rappeler le comédien Floridor, et le mettre au même rang dans son estime que La Roque , M^^^ Desœillets , et M"^ Marotte. Sa confiance était telle, que pendant ses séjours à Rouen il lui livrait le manuscrit de ses pièces achevées, et lui permettait d'aller les lire à sa place dans les cercles renommés de Paris, chez Tallemant, le maître des requêtes, chez la Sablière, M"e de Scudéri, etc. ^
1. DeMouchy, Tablettes dramatiques, 1752, in- 12, i repartie, p. 187; 2^ partie, p. 61.