Maynard, Œuvres ^ 1646, in-4", p. S
Que la mer du Levant cache entre ses deux bords , Nos vers ne diroient plus que le ciel est injuste :
Tes libéralités nous viendroient consoler,
Et les pleurs des sçavants cesseroient de couler
Sur le marbre effacé de la tombe d'Auguste.
Il me semble que le nom d'Auguste n'est pas mis ici par hasard , et que ce n'est point par hasard non plus qu'il y est parlé « du marbre effacé de sa tombe ». Maynard doit faire allusion dans ces vers au Cinna de son ami Corneille, dont le principal personnage , Auguste , revivait peut-être en Louis Xin, par quelques échappées de justice et de clémence, mais non certes par la libéralité envers les poètes.
La dédicace de la pièce à Montauron est d'une allusion plus directe encore , d'une ironie plus évidente pour qui sait la bien lire. Comment accepter, en effet, sinon comme reproche à l'adresse du roi, qui, par son avarice pour les lettres, manquait à son devoir royal , cette phrase, où l'on n'a voulu voir à tort qu'une plate flatterie envers le Mécène financier ? <( Votre générosité , à l'exemple de ce grand empereur, dit Corneille à Montauron, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres , en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile. »
Si Montauron fut flatté, Louis XIII ne dut pas l'être, pour peu qu'il comprît. Mais il ne comprit pas, ce qu'il fit peu de temps après le prouva bien. Corneille, qu'un présent de deux cents pistoles avait payé de son ironique dédicace à Montauron, pensa qu'il pouvait , étant si bien récompensé pour Cinna, faire meilleur marché de l'hommage de Polyeucte, et chercher l'honneur, puisqu'il avait eu l'argent. Il revint à l'idée d'une dédicace à Louis XIII , et cette fois avec certitude d'être agréé, puisque la libéralité du traitant pour la première tragédie le mettait à même de ne pas faire le ren-
chéri pour la seconde, et même de la dédier gratis. Que fit le roi ? ce qu'avait prévu le poëte en n'espérant pas de lui un seul écu.
(c M. de Schomberg, écrit Tallemant', lui dit que Corneille vouloit lui dédier la tragédie de Polyeucte. Cela lui fit peur, parce que Montauron avait donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna. a II n'est pas nécessaire, dit-il. — « Ah! Sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par in- (c térêt. — Bien donc, il me fera plaisir. » Ce fut à la reine qu'on la dédia, continue Tallemant, car le roi mourut entredeux. ))
Cela dit, comment faut-il conclure.? Faut-il absoudre le roi, qui par la pire des défaillances royales, l'avarice, se manqua tant à lui-même en manquant au grand pocte, et causa par sa propre indignité celle de la dédicace trop reprochée à Corneille ? ou bien , reprenant une à une contre celui-ci les accusations banales ou jalouses de l'abbé d'Aubignac^, de Gabriel Guéret'^ de Voltaire, et de tous les détracteurs à la suite, faut-il continuer à le condamner parce qu'il fit ce que faisaient alors tous ses pareils, et ne manqua pas à l'une des conditions de son métier de poëte, lorsque Louis XIII manquait à la plus nécessaire de son métier de roi , la générosité .? Quant à moi , je n'hésite pas : c'est Louis XIII que je condamne, c'est Corneille que j'absous.
Ces conditions du métier littéraire , ces nécessités de la vie du poëte, obligé de faire de son labeur un gagne-pain pour les siens et pour lui. Corneille les avait courageusement acceptées telles qu'elles étaient admises par les plus honorables en son temps ; et comme il trouvait, en s'y sou-