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Je me mettois à tout usage, Debout, tête nue, à genoux, Triste, gaillard, rêveur, jaloux, Je courois, je faisois la grue Tout un jour au bout d'une rue.
Soleil, flambeaux, attraits, appas.
Pleurs, désespoir, tourment, trépas.
Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s'escarmouche, Je savois bien m'en escrimer.
Par là je m'appris à rimer, Par là je fis, sans autre chose.
Un sot en vers d'un sot en prose...
Ce qu'il dit là n'est pas une fiction de poëte ; il est bien vrai qu'il ne vint à la poésie qu'en passant par l'amour ou par l'amourette. Quoi qu'il ait pu dire un peu plus tard, dans son Excuse à Ariste, il fit, lui aussi, des chansons' ; puis de l'amourette folle étant arrivé à l'amour plus sérieux, il passa de la chanson à l'ode, aux stances ou au sonnet, et de celui-ci, par une pente naturelle, il vint enfin à l'entreprise plus considérable de la comédie et de la tragicomédie. M élite, sa première pièce de théâtre, ne fut d'abord qu'un simple sonnet inspiré par une personne aimée 2. Il courut la ville et eut tant de succès, que Corneille voulut le rendre public, c'est-à-dire le faire entendre sur un théâtre. Il fallait une pièce pour cela : il l'écrivit, en prenant pour thème une aventure galante qui, de compagnie avec le sonnet qu'il sut y enchâsser 5, faisait grand bruit dans les entretiens du monde rouennais. Son premier pas dans la voie du théâtre se trouva fait ainsi sans presque y penser. Pour quelques vers qu'il ne voulait pas perdre, il s'était
1. Œuvres diverses de Pierre Corneille, i738,in-8o, p, 131-136.
2. De même qu'il avait devancé la pièce, ce sonnet fut aussi imprimé avant elle. Cliîandre, dont l'impression précéda celle de Mèliîe, le fit connaître. Il fait partie des Meslahges poétiques imprimés à la suite de cette pièce, la seconde de celles de Corneille et la première imprimée.
j. Il se trouve à la scène iv de l'acte II.
tout à coup lancé dans la carrière qu'il illustra de vingt chefs-d'œuvre. Je ne sais pourquoi, lorsqu'on a fait l'histoire de cette pièce de Mélite, on n'a pas mis en saillie la curieuse particularité dont je parle, et pour laquelle on avait le témoignage positif de Thomas Corneille : <( Une aventure galante, dit-il dans l'article Rouen de son Dictionnaire universel géographique et historique • , lui fit prendre le dessein de faire une comédie, pour y employer un sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit. Cette pièce, dans laquelle est traitée toute l'aventure et qu'il intitula Mélite, eut un succès extraordinaire. »
Quelle était cette aventure galante ? Fontenelle la raconte, mais Mélite même nous la dit encore mieux. Il s'agit d'un jeune homme qui , présenté par un ami à la personne qu'il aime, plaît à la dame et supplante son ami. La victoire n'est guère honorable pour le vainqueur. Fontenelle, cependant , anecdotier plus empressé que neveu discret , n'a pas craint d'insinuer que ce vainqueur en amour, aux dépens de l'amitié, c'était notre poète lui-même. J'aime mieux en croire Thomas Corneille, qui, ayant bien soin de mettre à part le petit roman qui fut le fond de Mélite et le sonnet qui en fut l'ornement, désintéresse Corneille dans l'aventure, et ne lui laisse, avec le sonnet, que l'honneur d'avoir mis tout cela en comédie.
Une tradition longtemps conservée à Rouen nous apprend que la demoiselle dont Mélite devint le nom sur le théâtre s'appelait M"^ Milet^, et qu'il n'avait fallu que faire