Œuvres du sieur Gaillard, 1634. in-8, p
— Ixvij —
en était indépendant, c'est que continuellement il en changeait ; c'est qu'il allait en pleine liberté, tantôt à l'hôtel de Bourgogne, tantôt au Marais, et tantôt chez Molière, pour faire jouer ses pièces ; et tour à tour aussi chez Courbé, Quinet, De Luyne, Billaine ou Sercy, pour les faire vendre.
Sercy, vers 1663, lui donna un bon prix pour quelquesunes de ses poésies détachées, dont il comptait faire le principal attrait du Recueil en cinq parties publié alors à sa librairie. Là- dessus, l'abbé d'Aubignac qui ne pouvait trouver ni où faire jouer une pièce ni où faire imprimer une page, se mit à déborder en injures et contre Corneille et contre ce pauvre Sercy, <c méchant petit libraire et le dernier des fripons! ' »
L'idée que des comédiens ou un libraire tireraient de ses œuvres un profit qu'il ne partagerait pas répugnait singulièrement à Corneille, plus par dignité encore que par intérêt. Le libraire P. Le Petit, après la vente très-heureuse des deux premiers livres de Vîmiîation, lui ayant refusé une somme convenable pour les deux autres, il rompit net avec lui en 1654, et passa marché aussitôt avec Ballard, chez qui nous vous l'avons montré faisant jusqu'à trente-deux éditions de son ouvrage. Le Petit voulut se venger, il acheta de Desmarets une mauvaise traduction, aussi en vers, la fit imprimer en toute hâte, et la mit en vente l'année même de la rupture de son marché avec Corneille, à qui il comptait faire ainsi la plus redoutable concurrence. Tous les exemplaires restèrent dans sa boutique 2.
Nous avons dit qu'une pièce^ sitôt qu'elle était imprimée, pouvait être représentée par n'importe quelle troupe de co-
1. L'abbé d'Aubignac, Troisième et quatrième Dissertations, p. i^i-ijz.
2. V. sur cette traduction de Desmarets le Manuel de Brunet, dernière édit., t. III, p. 422, et surtout le Nouveau Portefeuille historique et littéraire de Bxaxen de la Martinière , 175$, p. 151-in
— Ixviij —
médiens, sans aucun profit pour Pauteur , obligé ainsi de se contenter des sommes que lui avait payées le premier théâtre qui l'avait jouée. Corneille, sachant cela, livrait le plus tard possible ses ouvrages à l'impression. Le premier recueil qui en fut donné ' parut même, à ce qu'il semble, malgré lui : « C'est contre mon inclination, dit-il dans VAvis au lecteur, que les libraires vous font ce présent. »
Le Cid, Horace, Cinna, nefurent imprimés que l'année qui suivit les représentations, lorsque leur premier succès fut épuisé. Polyeucte même, joué en 1640, ne fut publié qu'en 1643. Corneille ne faisait ainsi qu'user d'un droit très-naturel, très-légal. Il sauvegardait son bien en ne le livrant pas, et empêchait que d'autres en fissent leur proie : quoi de plus juste ? On trouvait cependant encore moyen de médire en cela de sa conduite. Chapelain, écrivante Balzac, le 9 mars 1640 2, un peu avant la représentation publique de la tragédie d^Horace, lui annonce qu'il ne doit pas s'attendre à la voir imprimée avant plusieurs mois, parce que les comédiens veulent avoir le temps d'en vivre avant que la publication l'ait livrée à tout le monde, et il ajoute dans une phrase du plus mauvais et du plus injuste esprit : « Telles sont les conventions des poètes mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales ! » Ainsi la haine ou l'envie tournaient à mal tout ce que faisait Corneille , incriminaient chaque action, faisaient un ridicule de chaque parole.
Protége-t-il les comédiens du Marais et les préfère-t-il aux autres pour la représentation de la plupart de ses pièces, vite on dit que c'est par politique, pour avoir un théâtre à lui et s'en réserver tous les profits. Tallemant, qui est aux écoutes, recueille ces cancans, les enjolive de sa