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Comme ce monsieur Tallemant.
C'est la première fois qu'il entre dans la chaire,
Mais Corneille, qui l'entendit
Prescher en homme extr'ordinaire , Dit pour lui les deux vers que le Cid avait dit : Qu'à deux fois ses pareils ne se font pas connoistre Et pour leur coup d'essay veulent des coups de maistre.
La cabale dévote n'était pas satisfaite. Il lui fallait Corneille sans partage; le poëte ne pouvait être pardonné que s'il faisait quelque poésie exclusivement pieuse. Il s'exécuta. En 166$, ayant choisi, pour mieux faire acte de contrition, le sujet le plus ingrat, il traduisit en vers les rimes latines consacrées par saint Bonaventure aux Louanges de la Vierge; triste poésie de bréviaire, vrai latin de pénitence'. Les dévots ne furent pas encore contents, parce que Corneille, vers la même époque, se permit deux tragédies nouvelles, non pas des meilleures, il est vrai, puisque c'étaient VAgésilas et V Attila. Leur insuccès lui fut compté comme atténuation de péché. Quand la dernière pièce, V Attila, avait paru, la fureur dévote s'était si hautement déclarée, que Corneille avait cru bon de dire dans la préface, pour se mettre un peu à l'abri : « Je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre. » N'importe, il fallut encore une pénitence, et Corneille se mit à traduire le reste du bréviaire, pour un nouveau volume, de ^28 pages, qui parut chez Ballard en 16702. Les génovéfains, qui croyaient pouvoir être plus exi-
1 . Lovanges de la sainte Vierge, composées en rimes latines par sainct Bonaventure et mises en vers françois par P. Corneille. Paris, G. Quinet, 1665, in-i2.
2. L'Office de la Vierge, traduit en françois, tant en vers qu'en prose, avec les sept psaumes pénitentiaux, les vespres et compiles du dimanche et tous les hymnes du bréviaire romain, par P. Corneille. Paris, Rob. Ballard, 1670, in-i2.
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géant pour Corneille parce que son frère était de leur ordre, demandèrent, à leur profit, une petite pénitence particulière, et le poëte, toujours docile, s'imposa la tâche d'une nouvelle poésie de bréviaire. Il mit en strophes françaises les hymnes du propre de l'abbaye Sainte-Geneviève et les offrit au chapitre en plusieurs pages écrites de sa plus belle plume '.
Il en fit autant pour les hymnes àeVahhaye S. -Victor, mais ce fut cette fois par amitié pour Santeul , qui les avait écrites, et dont il aimait tant à mettre les beaux vers latins en beaux vers français. Une des plus belles pièces du spirituel victorin qu'il ait ainsi honorées d'une version poétique mérite ici deux mots d'histoire : d'abord, parce qu'aucune biographie de Corneille n'en a parlé; ensuite, parce qu'en reproduisant cette traduction dans ses œuvres, on n'a même pas dit que la poésie latine était de Santeul. Je trouve, qui pis est, dans quelques éditions, notamment dans la dernière 2, ces deux lignes au bas de la traduction de Corneille : « Ces vers sont imités d'une pièce latine dont l'auteur est inconnu. « Or, que l'on ouvre les SantoUi Opéra , édition de 1698 , et l'on y trouvera , de la page 8 àla 1 1^, ces vers latins... d'un auteur inconnu.
Santeul, qui s'était maintenu dans les grâces de la prévôté des marchands de Paris depuis qu'en 1669, son parent Henry de Santeul avait été, sous Claude Le Peletier, quartenier de cette prévôté, avait composé la pièce dont nous parlons, à la demande des gardes des marchands merciers de la ville ^ dans les circonstances que voici :
1 . Elles ne furent retrouvées qu'en 1 844 dans les manuscrits de la bibliothèque Sainte- Geneviève, par M. P. Faugère, qui les publia pour la première fois dans la Nouvelle Revue encyclopédique^ no de mars 1847, p. 466- 478. « En tête du premier feuillet, dit-il, se trouvent ces mots d'une autre écriture : «L'auteur de ces vers est M. Corneille, de la main même duquel « ils sont écrits.»
2. Œuvres complètes de P. Corneille , L. Hachette, i8j7, in-i8, t. V, p. 275.
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Le roi, à la fin de 1675, avait grand besoin d'argent et ne savait où en prendre. Colbert lui conseilla de s'adresser aux merciers, le plus considérable et le plus riche des six corps, en leur proposant, s'ils voulaient bien prêter cinquante mille livres, d'accorder à leur corps le premier rang sur les cinq autres, le droit de nommer chaque année plusieurs membres au tribunal des juges-consuls, et enfm l'affranchissement d'une servitude qui , depuis quelques années , grevait leur commerce. Lesmerciersrendirentgrâce à Sa Majesté, acceptèrent avec reconnaissance l'affranchissement proposé, dirent qu'ils étaient contents de leur rang entre les six corps, ainsi que de l'usage établi pour le consulat, et, sans plus de retard, prêtèrent les cinquante mille livres demandées.
Peu après , l'année ayant été bonne au dedans , grâce à Colbert ; au dehors , grâce à Turenne , à Condé et à Schomberg, le roi put rendre l'argent. Il le fit d'une façon toute gracieuse , toute royale. A la somme remboursée il ajouta deux mille écus pour Messieurs de la mercerie, afin qu'ils pussent faire prier Dieu pour lui, décorer leur chapelle du Sépulcre en la rue Saint -Denis, et boire à sa santé.
On n'eut gardede manquer à tout cela. Messieurs du bureau firent célébrer avec pompe les prières des quarante heures pour Sa Majesté, et la prospérité de sesarmes ; pendant plusieurs jours il y eut, au siège de la corporation, une table de vingt couverts, magnifiquement servie, pour les notables du métier, les prélats qui avaient officié, les prêtres à leur suite, etc.; puis toutes les pauvres famille des marchands furent mandées, et on leur fit de larges aumônes; enfm, comme le désir du roi était que l'église du Sépulcre reçût une décoration nouvelle en souvenir de son royal présent , on commanda, pour le rétable du maître-autel, un tableau de belle taille au célèbre Lebrun. Il y peignit le Sauveur sortant du tombeau, en ayant soin, par une flatterie à laquelle applaudirent beaucoup Messieurs des six corps, de prêter la figure de
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Colbert au personnage tenant Fun des coins du linceul.
Il fallait un digne témoignage, un souvenir poétique de cet événement si mémorable pour le corps de la marchandise parisienne; on en chargea Santeul et Corneille. Sitôt que l'un eut fait son poëme latin, et que l'autre en eut achevé la traduction en vers français , le tout fut magnifiquement copié, relié et déposé dans les archives du bureau de la mercerie ' . Une copie fut livrée à l'impression, et parut en vente chez P. Le Petit, avec une belle figure de la ville de Paris par Chauveau •, peu de temps après la prise de Dole, qui vint ajouter une joie à toutes ces fêtes. C'est le 6 juin 1674 qu6 Do^^ ^v^^^ ^^^ P"s^' c'est-à-dire le jour même où Corneille entrait dans sa soixante neuvième année. Sitôt que cette belle conquête fut connue à Paris, les réjouissances recommencèrent au bureau de la mercerie. Une grande collation fut donnée, à laquelle assistèrent M. le lieutenant général de police, M. le procureur du roi, tous les anciens gardes du métier, et aussi sans doute Lebrun, Santeul et Cor neille, qui certes y avaient bien droit. Il me semble que je vois à la même table : Corneille, sobre, modeste et pensif, auprès de Lebrun, fastueux et solennel, et de Santeul, glouton et pétillant.
Il dut avoir aussi, ce nous semble, quelque part aux deux mille écus donnés par le roi. C'était le casuel du métier, c'étaient les petits profits, au moment où les grands n'arrivaient plus guère : car Corneille venait de donner Pulchérie, dont le succès n'avait été ni ce qu'il s'était efforcé de croire 2, ni ce que le Mercure avait dit, en s'inspirant de sa
1. Il en fut donné une nouvelle édition très-somptueuse en 1770, avec une introduction historique, analysée avec soin dans les Mémoires secrets, édit. J. Ravenel, 1830, in-8, t. III, p. 99-100. — Il faut aussi consulter sur tout cela la Description historique de Paris, par Piganiol de la Force, l76î,in-8, t II, p. 146-147.
2. « J'aurois de quoi me satisfaire, dit-il dans sa préface, si cet ouvrage
confiance ' , ei il ne lui restait plus qu'à faire jour à Suréna, destiné à tomber sous une fortune encore plus désastreuse !
Ces petits bénéfices par accident, ces bonis du hasard, qui font dans tous les ménages, surtout dans ceux des poètes, des surprises triomphantes, furent toujours un des bonheurs de Corneille. N'ayant que fort difficilement le principal, il chercha souvent sa vie dans l'accessoire. Une fois installé à Paris, et pouvant ne plus manquer à une seule séance de l'Académie française, dont après bien des difficultés on l'avait fait membre en 1646, il se fit de cette assiduité un revenu. Le jeton de présence qu'il rapportait chaque fois était toujours impatiemment attendu dans le ménage ; c'était une de ses ressources. Aussi est-ce un peu de lui-même qu'il se moquait, lorsqu'un jour il inventa, suivant Furetière^, le mot jetonnier pour désigner ces académiciens à la présence infatigable dont le dîner eût souffert d'une inexactitude à l'Académie.
Malgré tout cela, en dépit de ces petits moyens, Corneille fut presque toujours « dans la plus grande nécessité du monde », pour nous servir de l'expression -de Molière. Même au temps qui passe pour avoir été le plus heureux de sa vie, ou du moins le plus aisé , même à l'époque du grand succès de son Imitation, il ne fut, comme Sarrasin le donnait à penser dans une lettre à Balzac longtemps inédite?, il ne fut jamais u gentilhomme de deux mille écus de rente».
est aussi heureux à la lecture qu'il l'a été à la représentation » ; ce qui fait dire à Voltaire, d'accord avec M"»»? de Sévigné, mais comme toujours trop injuste : « U se flatte beaucoup trop. Cet ouvrage ne fut point heureux à la représentation et ne le sera jamais à la lecture. »