‹ Corneille à la butte Saint-RochChapitre 46 sur 105 · Il dit la même chose dans la Lettre à Dudos · texte numérisé non relu

Il dit la même chose dans la Lettre à Dudos

dait pas à son mérite et qui le forçait à travailler. » Voltaire n'a rien écrit de plus touchant sur Corneille. Sa phrase, cette fois,, est juste parce qu'elle vient du cœur , parce qu'elle est émue.

Un peu plus haut , dans le commentaire sur Horace, il avait dit encore à propos de l'argent que ses chefsd'œuvre rapportèrent à Corneille : u II en tirait un profit qui ne répondait pas du tout à leur gloire , et à l'utilité dont ils étaient aux comédiens ; » mot très-vrai , qui justifie celui de la Bruyère sur Corneille à pied et l'acteur en carrosse : l'un éclaboussé , l'autre éclaboussant.

La manière dont le droit des auteurs était alors établi faisait qu'il n'en pouvait être autrement. Sauf d'assez rares exceptions, dont Quinault le premier eut le bénéfice en 1 6 $ ^ , et qui ne devinrent une règle qu'en 1697, c'est-à-dire treize ans après la mort de Corneille, il n'y avait pas dans les recettes une part proportionnelle pour les écrivains ' . On leur achetait leurs ouvrages à forfait , on leur payait un prix convenu , et tout était dit. La pièce pouvait être jouée cent fois de suite, et reprise chaque année, on ne devait pas à l'auteur une obole des sommes qu'elle rapportait.

C'est ce système qui le ruina, en faisant la fortune des théâtres. C'est à ce régime qu'il s'épuisa. N'ayant, en effet, par les œuvres déjà faites et à tout jamais aliénées, aucune ressource assurée pour l'avenir , il était obligé de se remettre continuellement au travail, et dépasser sans le plus petit intervalle de repos, sans le moindre répit , d'un ouvrage à un autre; de la tragédie faite à la tragédie à faire. L'une avait apporté le pain du jour, dans l'autre il fallait chercher le pain du lendemain. Qui donc eût pu tenir contre un tel labeur ? quel génie eût pu subir impunément cette galère du chef-

1. V, à ce sujet le très-intéressant volume de M. Victor Fournel, Curiosités théâtrales, i8j9, in-i8, p. I2I-I2^

d'œuvre à perpétuité ? Aujourd'hui du moins chaque journée de l'existence d'une pièce apporte son produit. Elle ne peut pas revivre sans que le bénéfice en revive aussi , et l'auteur peut se reposer dans son succès du travail qu'elle a demandé. S'il en eût été ainsi du temps de Corneille, au lieu de voir ses chefs-d'œuvre se perpétuer dans une gloire pour lui stérile , il y eût trouvé les ressources d'une vieillesse tranquille ; au lieu d'être à la tâche, comme un manœuvre, il n'aurait travaillé qu'à ses heures; enfin, n'ayant pas besoin de s'épuiser, grâce à l'aisance entretenue chez lui par le produit renaissant de ses premières œuvres, ce qu'il eût fait à loisir et sans l'inquiétude du pain quotidien, dans les derniers temps de la vie, eût peut-être encore été digne de ses plus beaux jours !

Combien le Cid lui fut-il payé ? Que lui donna-t-on pour Polyeucte? Que reçut-il pour Cinna ? Je ne saurais le dire ; mais pour chaque pièce ce ne dut pas être une bien grosse somme , si l'on en juge par le coflfre-fort qui en fut le gardien. Ce coffre-fort était le plus petit tiroir d'un pauvre vieux secrétaire, gardé longtemps comme relique par un sociétaire du Théâtre-Français ' . Sur ce bienheureux tiroir par lequel avait passé la fortune de Corneille, on lisait écrit de sa main les mots : Argent de Cinna, en souvenir sans doute de la plus belle somme dont il eût reçu le dépôt , et du plus beau jour d'opulence qui eût mis en joie le pauvre logis.

Les pièces que Corneille donna chez Molière, V Attila, par exemple, et la Bérénice, sont à peu près les seules dont nous connaissions le prix exact. Lagrange, qui n'omettait aucun détail dans son Registre , n'a eu garde d'oublier ceux-là. Voici donc ce qui s'y trouve :

<c 1665. — Le 4 mars, Attila^ de Pierre Corneille, pour laquelle on lui donne 2000 livres, prix fait.

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