‹ Corneille à la butte Saint-RochChapitre 5 sur 105 · XIJ · texte numérisé non relu

XIJ

comme M"^ Milet, on sentait que sous une transparente anagramme chacun pouvait vous reconnaître ; surtout lorsque, comme elle encore , on appartenait à cette scrupuleuse et vétilleuse bourgeoisie normande, si prompte à dénigrer ce qui vous met au-dessus d'elle et vous sort de son calme plat ; si empressée à voir un grand mal où il se fait un peu de bruit. Fontenelle, dans sa Vie de Corneille^ dit positivement que la demoiselle qui avait inspiré Corneille « porta pendant longtemps dans Rouen le nom de Mélite , » et il trouve que , la mettant ainsi de moitié u dans toutes les louanges que reçut son amant », ce nom était glorieux pour elle. Je persiste à croire que la jeune bourgeoise ne fut pas de cet avis, et, tenant bon dans mon hypothèse, je m'habitue de plus en plus à penser que cela dut être la cause de la rupture dont il est parlé ainsi dans l'Excuse à Ariste :

J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande

Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,

Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.

Mon bonheur commença quand mon âme fut prise , »»

Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise;

Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour,

Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.

J'adorai donc Philis, et la secrette estime

Que ce divin esprit faisoit de notre rime

Me fit devenir poète aussitôt qu'amoureux ;

Elle eut mes premiers vers, elle eut mes premiers feux,

Et, bien que maintenant cette belle inhumaine

Traite mon souvenir avec un peu de haine,

Je me trouve toujours en état de l'aimer ;

Je me sens tout ému quand je l'entends nommer,

Et, par le doux effet d'une prompte tendresse,

Mon cœur, sans mon aveu, reconnoît sa maîtresse.

Après beaucoup de vœux et de soumissions

Un malheur rompt le cours de nos affections;

Mais, toute mon amour en elle consommée.

Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.

Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur

N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.

— Xllj —

Ce que Corneille , par une imitation moins sincère que poétique du vers de Virgile :

nie meos primus qui me sibi junxit amores Abstulit,

nous dit ici de son étemelle constance au serment des premières amours, n'est pas de la plus exacte vérité. Peut-être avait-il aimé avant de connaître celle qu'il chanta dans M élite; mais ce dont il ne faut pas douter, c'est qu'il aima encore après, et même en plusieurs lieux bien divers, u Son tempérament le portait assez à l'amour, mais jamais au libertinage et rarement aux grands attachements. » Voilà ce qu'a dit Fontenelle, qui avait sur cela des souvenirs de famille que ne dément en rien ce que nous savons de la vie de Corneille. Comme il arrive pour les gens de forte imagination, il y avait en lui, à première vue, ce qu'on pourrait appeler des surprises d'amour , des coups de foudre de sympathie. Il se sentait pris et ne réfléchissait pas, sachant bien d'ailleurs qu'une nouvelle émotion viendrait bientôt le délivrer des liens de la première. On peut juger des vrais sentiments d'un poëte par ceux qui reviennent le plus souvent et le plus naturellement dans ses vers ; or en maint endroit des pièces de Corneille, on voit reparaître cette idée sur les soudaines sympathies dont son cœur connaissait si bien la puissance ; et chaque fois les vers qui l'expriment coulent avec cette facilité douce et cette persuasion émue qui indiquent toujours chez le poëte une impression ressentie.

Une première fois , dans une ode qui fait partie de ses Meslanges poétiques , il chanta cette puissance du prompt amour qui naît d'un regard ou d'un mot : puis, ne pouvant se détacher de cette pensée de fascination amoureuse, dont moins que toute autre une imagination comme la sienne et un cœur comme le sien étaient en état de se défendre, il

écrivit, dans sa première pièce à grande passion, dans

Médée ' :

Souvent je ne sais quoi, qu'on ne peut exprimer, Nous surprend, nous emporte et nous force d'aimer.

Plus tard , comme l'âge n'avait pas attiédi chez lui cette douce idée et comme il ne la retrouvait même que plus éloquente dans son cœur , il la traduisit de nouveau dans ces vers , les plus charmants de ceux qui aient survécu à la Suite du Menteur^. C'est une femme , c'est Mélisse qui parle :

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,

Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre ;

Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,

Sème l'intelligence avant que de se voir;

Il prépare si bien l'amant et la maîtresse,

Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse ;

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment,

Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément,

Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,

La foi semble courir au-devant des paroles ;

La langue en peu de mots en explique beaucoup,

Les yeux, plus éloquents, font voir tout d'un seul coup,

Et,.de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

Enfin , une dernière fois , dans Rodogune ? il revint encore à cette pensée, et mieux que jamais il sut l'exprimer par ces vers, qui sont dans toutes les mémoires :

Il est des nœuds sacrés, il est des sympathies Dont, par le doux rapport, les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

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