‹ Corneille à la butte Saint-RochChapitre 6 sur 105 · Acte I, scène vu · texte numérisé non relu

Acte I, scène vu

Corneille eut-il en amour ce bonheur dont son cœur si facilement tendre avait tant besoin , et que sa prédisposition aux passions soudaines lui rendait, pour ainsi dire, nécessaire? Lui, qui d'élan naturel, aimait si aisément partout, fut-il aimé quelque part ? Je n'en puis douter , mais je suis bien sûr aussi que sa passion n'eut que bien rarement satisfaction entière. Si son cœur allait d'élan à la personne soudainement aimée, savait-il de même l'attirer à lui ? Avait-il l'éloquence aussi bien qu'il avait l'amour? Hélas, non! luimême nous l'a dit, il se laissait aisément charmer, mais en sa jeunesse il ne savait pas rendre la pareille. Ses dehors n'étaient pas d'un galant, et ce qu'il avait dans l'âme, arrivant avec moins de peine à sa plume qu'à ses lèvres, se traduisait pour ainsi dire avec plus de facilité en vers qu'en simples paroles. Il bégayait un peu, même en lisant; « il barbouillait ses pièces à la lecture » . comme Boisrobert le lui dit un jour en riant ' ; et qui plus est, il avait gardé un accent normand 2 qui ne devait pas , à Paris , le mettre en grande faveur chez les élégants du langage raffiné. Sa prononciation , qui , Fontenelle en convient lui-même , <( n'était pas tout à fait nette » , dut être une des raisons qui le firentrenoncer à la carrière du barreau, bien que dès l'âge de dix-huit ans, en 1623 , il eût été reçu avocat au parlement de Rouen. Elle ne lui fit pas gagner dans la galanterie les causes qu'elle lui aurait fait perdre au Palais ; car l'amour , aussi difficile qu'un vieux juge , veut qu'on lui parle franc, et repousse tout amant qui bégaye. Cétait le défaut de Corneille: s'il ne l'avait eu de nature, la timidité, sans laquelle le génie ne va presque jamais, le lui eût certainement donné. Qu'on joigne à cela le peu de soin qu'il avait de son habillement , et qui faisait dire à chacun, comme à

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