‹ Corneille à la butte Saint-RochChapitre 58 sur 105 · CIV · texte numérisé non relu

CIV

reprendre. Sa toilette était donc restée assez mondaine , et parfois assez en désaccord avec son âge , qui au moment dont nous parlons touchait de près à la cinquantaine, s'il ne la dépassait. Au lieu d'aller en coiffe, elle allait en cheveux, comme de plus jeunes , en se parant même parfois de quelques touffes de fleurs ou de quelques brins de feuillage. Ce soir-là, c'était du lierre , choix malheureux pour une beauté qui n'est plus florissante. La méchante petite marquise l'avait bien vu. C'est là que visa tout droit sa malice : <( Quelle est la plante qui sert de parure aux ruines ^ » ditelle quand vint son tour de faire une question. Le mot lierre sortit ingénument de toutes les bouches. Ce fut un coup de foudre, tout le monde s'en émut, le jeu même en cessa.

Mme (je Motteville fut seule à ne s'apercevoir de rien, tant elle était alors absorbée dans ses pensées. Corneille, plus prompt à se réveiller d'une rêverie, avait compris pour elle.

Du jeu des propos interrompus, l'on était passé à celui des bouts rimes. On riait, on babillait, on écrivait autour des tables. Corneille, après avoir dit quelques mots tout bas à l'oreille de M"^^ de Motteville , s'était approché avec elle d'un guéridon plus solitaire , puis ayant réfléchi quelques instants, pendant que les rires se faisaient plus bruyants dans les autres parties du salon, il s'était mis lui-même à écrire. On s'en aperçut , et quand les jeunes folles eurent dit les strophes, stances ou madrigaux qu'elles avaient griffonnés sur des rimes données , il fut prié avec instance de lire ce qu'il venait de composer. Il s'excusa d'abord , en disant que^ dans ce qu'il avait fait , il ne s'agissait pas de bouts rimes, et que par conséquent la lecture n'en serait pas de saison; mais, pressé plus vivement, il ne résista plus. Il commença par expliquer, comme Oronte, mais avec plus de modestie, que ce qu'il allait lire était des stances adressées à une jeune marquise , au nom d'une dame qui , ne préten-

dant plus aux succès de la jeunesse , consacrait son expérience et son esprit à l'histoire de son temps ; puis , pendant que tous les regards allaient de M"^^ de Motteville à la jeune étourdie qui Pavait outragée et s'en repentait déjà, il lut :

Marquise , si mon visage A quelques traits un peu vieux .

Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Aime à faire cet affront :

Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :

On me vit ce que vous êtes , Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmei Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore ; Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui nous semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle , Où j'aurai quelque crédit , Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

L'anecdote que je viens de conter dérange un peu ce que l'on savait sur l'origine de ces jolies stances que le poète, disait-on, d'après une note des manuscrits de Conrart, aurait

— cvj —

faites pour lui-même, un jour que M''^ Du Parc, surnommée la Marquise^ se serait montrée cruelle pour sa galanterie de soixante ans. On me demandera d'où je tiens le fait nouveau qui, sous une apparence un peu romanesque, j'en conviens, tend à détruire la version acceptée. Je répondrai , pour ne pas donner à mon anecdote plus d'authenticité qu'elle n'en mériie, que ma principale preuve est une tradition transmise en plusieurs grandes familles de France, dont les aïeules assistaient à cette soirée célèbre, et qui était, dans ces nobles maisons, si bien passée à l'état d'histoire, ou pour mieux dire de vérité , qu'une pieuse personne de cette haute noblesse, devenue abbesse de Remiremont, donnait aux élèves de son pensionnat, comme sujet de narration , l'anecdote dont je parle, en disant qu'elle la tenait de sa grand'mère, qui l'avait apprise de la sienne.

J'ajouterai que si, faute d'autres preuves, la vérité sans réplique n'est pas pour moi ; la vraisemblance y est toute. Qu'on relise les stances , surtout la seconde et la troisième , où la beauté défunte de la personne moquée est mise en comparaison avec les charmes trop vains de la jolie moqueuse , et l'on verra que Corneille, en les rimant, devait parler, non pour lui, mais pour une femme. La Place, à qui ces vers étaient venus sans doute par une tradition semblabe à celle que je viens d'invoquer, ne se méprit pas sur leur caractère, lorsqu'il les publia en 1786, dans le 4^ volume de ses Pièces intéressantes. Il les signa du nom de Corneille, mais en ayant bien soin d'indiquer par le titre donné à la pièce que c'était une femme qui , sous le couvert du poëte , répliquait à une autre femme : La comtesse de... à la marcjuise de... Il oublia seulement de dire à qui Corneille avait prêté cette charmante réplique , et s'attira par là plusieurs critiques fort justes. On lui demanda, par exemple, de quel droit sa comtesse prétendue se faisait forte de la postérité, et se targuait d'un avenir de crédit sur les races nouvelles, où l'on ne croirait à

— CVl) —

la beauté des plus belles qu'autant qu'elle l'aurait proclamée. Maintenant que l'on sait ce qu'ignorait peut-être La Place, c'est-à-dire que la personne dont Corneille fut l'ingénieux porte-parole n'était autre que son amie M""-^ de Motteville , l'auteur de ces précieux mémoires sans lesquels tant de faits n'auraient pas d'histoires, et tant de femmes brillantes de la cour d'Anne d'Autriche se passeraient de renommée : la critique n'est plus à faire, la question n'est plus à poser ' .

Chez M'"^ de Motteville, lorsqu'il la voyait à Rouen , pendant l'exil qu'elle subit loin de la reine par ordre de Richelieu, Corneille ne rencontrait guère qu'une société de mécontents, livrée toute , en haine du ministre , à des idées de politique étrangère, qui tout bas se manifestaient par des complots, et publiquement par des préférences singulières pour des littératures autres que la française. L'Espagne y était surtout à la mode. Vanter ses grands hommes d'État ou de guerre, imiter ses poètes, c'était s'attirer sans doute la disgrâce du ministre, mais c'était se mettre bien dans les faveurs de la Reine. Corneille, tout à Richelieu, suivit d'abord la voie contraire. Dans V Illusion comique, où le fanfaron à l'espagnole est raillé, turlupiné. balToué plus cruellement qu'il ne l'avait été nulle part chez nous depuis la Ligue, dont ces moqueries contre les Fracasses de Castille étaient les re-

I. Lorsque Sercy pria Corneille de lui communiquer pour son cinquième Recueil, publié en 1666, toutes les poésies fugitives qu'il avait pu faire, Corneille lui donna ces stances , mais en lui laissant ignorer sans doute quelle en était l'origine. L'anecdote nranquant à sa jolie pièce, pour l'expliquer il lui fallait une conclusion. Il la donna , en ajoutant une stance , où il laisse croire qu'il a fait les vers pour lui-même. La voici ; elle nous semble, quant à nous, visiblement plaquée :

Songez-y, belle marquise , Quoiqu'un grison fasse effroy , Il vaut bien qu'on le courtise.

Qj.iand il est fait comme moi.

CVllj

présailles, Corneille avait obéi à l'inspiration populaire. Il avait suivi l'élan d'une haine nationale, rendue surtout trèsvive à Paris par le souvenir du séjour armé qu'y avaient fait les soldats de Philippe II : en amis, disaient-ils ; en ennemis, disaient les Parisiens. Le succès de la pièce avait donc été grand chez le peuple, et il avait trouvé un écho satisfait dans le rire du ministre, dont la secrète antipathie se trouvait si bien servie et à un moment si opportun. Nous étions alors en effet en guerre avec l'Espagne, et pour le cardinal, à qui tous les moyens étaient bons, il ne semblait pas inutile que l'ennemi tenu en échec au dehors par nos soldats , trouvât au dedans, pour combattre son influence et tuer son prestige, quelque bonne machine de rire offensif, quelque bonne plaisanterie bien armée en guerre. Les victoires de l'esprit, en pareil cas , ne sont pas les plus mauvaises, et celle de Corneille sur l'Espagne, dans son combat contre le matamore, était d'autant plus nécessaire, que l'ennemi comptait de nombreux alliés au cœur même de Paris et de la cour, et que, comme on sait , rien ne fait mieux reculer les esprits encore hésitants qu'un ridicule public jeté sur le parti de leur choix.

Si l'on riait à l'hôtel de Bourgogne, si l'on riait au Palais- Cardinal, il n'en était pas de même chez Anne d'Autriche et dans la petite colonie de mécontents et de disgraciés qui s'était formée à Rouen. Q^uel accueil firent-ils à Corneille , après son succès de V Illusion , si bien gagné aux dépens de leurs bons amis les Espagnols ? on le devine. Il dut être un peu grondé, puis ensuite pressé très-fort de donner une revanche à ce beau pays, dont T'héroisme si cruellement parodié par lui pouvait, s'il le voulait, reprendre tout son lustre dans son œuvre la plus prochaine. M. de Châlon, qui avait été secrétaire des commandemements de Marie de Médicis, et n'était pas le moins animé contre Richelieu en faveur de l'Espagne, fut celui dont les instances le pressèrent le plus

vivement '. Il savait le castillan, il n'ignorait rien de l'histoire d'Espagne, et il mit toutes ces connaissances au service de Corneille, qui, friand de nouveautés et sentant d'ailleurs que celles dont il allait faire moisson . dans ces contrées de l'héroisme, conviendraient fort bien aux fiertés de son génie, accepta de grand cœur. C'est ainsi que le sujet du Cid lui vint en main, et que moins d'une année après, le chefd'œuvre se trouvait créé, pour tout d'abord aller aux nues. Cette fois, c'est la cour, c'est l'entourage même d'Anne d'Autriche qui fit le succès. Le roi lui-même y prit part, soit qu'il ne comprît pas d'abord la tendance de la pièce , soit plutôt encore qu'il prît plaisir à faire ainsi un peu d'opposition à son ministre et à se donner par là un air d'indépendance. La pièce fut jouée trois fois de suite au Louvre devant tout ce que la cour avait de plus brillant, et quand elle passa, peu après, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, toute cette foule l'y suivit. Les femmes même les plus réservées de l'intimité d'Anne d'Autriche , qui par piété ne hantaient jamais la salle de la comédie, y parurent au premier rang, applaudissant avec enthousiasme. Ce n'était pas un spectacle qu'on allait voir , c'est un coup d'État qu'on allait faire pour l'Espagne contre le ministre. « Je vous souhaiterois icy, écrit à Balzac, le 18 janvier 1637, Mondory, tout aussi surpris de cette affluence qu'émerveillé des beautés de la pièce 2; je vous souhaiterois icy pour y goûter entr'autres plaisirs celuy des belles comédies qu'on y représente 3, et particulièrement d'un Cid, qui a charmé tout Pa-

1 . V. ce qui se trouve à ce sujet au t. II , p. 157, des Recherches sur le théâtre, par M. de Beauchamps, qui tenait tous ces détails du P. Tournemine, régent aux Jésuites de Rouen, et, comme on sait, le meilleur ami de Corneille.

2. Cette lettre de Mondory a été publiée pour la première fois, d'après les mss. de Conrart, par M. J. Auguste Soulié, bibliothécaire à l'Arsenal, dans la Revue de Paris du 30 déc. 1838, p. 351-352.

3. L'année du Cid avait été bonne ; on avait joué : le César de Scudérv,

-^ ex — ris. Il est si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps , au rang de ses loges, ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et sur le siège des fleurs de lys. La foule, ajoute-t-il , a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins de théâtre qui servaient les autres fois comme de niche aux pages ont été des places de faveur pour les cordons bleus ; et la scène y a esté d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre. »

Richelieu cependant laissait faire. Il se donnait même devant ce succès une contenance satisfaite, et semblait s'y associer de la meilleure grâce du monde. Afmde n'être pas en reste avec l'admiration royale , et pour que le Palais-Cardinal ne parût pas dédaigner ce que fêtait le Louvre, il avait fait représenter deux fois de suite dans ses appartements , car le théâtre où l'on devait jouer Mirame n'existait pas encore, la tragédie nouvelle, en dépit de ses airs espagnols et de ses allures ennemies. Il avait poussé plus loin encore ce beau semblant d'enthousiasme. La reine ayant désiré que l'auteur de cette œuvre incomparable, qui rendait un si grand service à sa cause, fût dignement récompensé, Richelieu aussitôt avait fait expédier au père de Corneille des lettres de noblesse, dont le bénéfice était pour la famille tout entière '.

Au fond du cœur, il était piqué. Voir un auteur qu'il protégeait, qu'il pensionnait , Corneille alors recevait cinq

la Cléopâtre de Benserade, la Marianne de Tristan , et , mieux encore , les Sosies de Rotrou, le tout avec grand succès. Si Richelieu n'avait persécuté le Cid que par jalousie de poëte, pourquoi n'eût -il pas d'abord fait censurer ces autres pièces , dont la fortune, quoiqu'elle fût moindre, aurait dû certainement l'offusquer aussi.

I. Ces lettres de noblesse sont du 27 mars 1637. M. Floquet les fit connaître le premier dans un Mémoire lu à l'Académie de Rouen, le 20 janvier 18^7, c'est-à-dire justedeux sièclesaprès, M. Guizot les publia ensuitedans son beau livre, Corneille et son temps, iSj-.', in-8 ', p. 286-288.

Page 1