Voltaire, Remarques sur Médée^ préface du commentateur
2. Guizot, Corneille et son temps, p. 371-372, Notice sur J. Rotrou.
sent reproduite que sur un texte inexact et incomplet , nous allons la donner ici d'après la copie plus irréprochable, que l'on conserve dans le fonds additionnel du British Muséum ' .
(i A Rouen, ce 14 juillet 1657.
« La raison, mon cher amy, n'a jamais eu d'énergie ni sur les forts ni sur les sots, et voilà juste pourquoy elle peut estre d'usage quelque peu pour les gens sensés. Ayant l'approbation de ceux-cy et la vostre, qui est tout ce que je souhaite, je ne dois donc esprouver aucune peine des extravagances que débitent les premiers. L'envie peut encore aller se joindre à eux sans que j'aye pour cela le moindre soucy. Si le Cid est jugé par l'Académie, et s'il est jugé avec impartialité, quel que soit son jugement, je ne dois voir en cette intention qu'une entreprise qui m'honore; mais j'ay bonne raison, je vous assure, mon amy, de craindre que cet aréopage ne se laisse diriger par celuy qui les a faits ce qui sont {sic). Ne croyez pas que Chapelain et Sirmond se dédisent : ils sont trop près de leur maître pour penser autrement que luy. Enfin je vous promets que je suis encore moins occupé de ma pièce que d'apprendre ce que vous faites. M. Jourdy m'a conté les plus belles choses de son voyage de Dreux, et me donne envie de venir vous voir dans vostre belle famille ; mais c'est un plaisir que je ne sauray avoir de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle pièce qui est loin d'estre finie. Adieu, mon cher amy, mandezmoy des nouvelles plus souvent, et croyez que vous me comblez de joye quand je reçois des vôtres.
Quelle était la pièce dont il s'occupait alors et dont l'achèvement lui semblait encore si lointain ? Ce doit être la tragédie à'Horace, qui fut en effet si lente à marcher, au milieu des préoccupations que les censures de l'Académie et le mécontentement de Richelieu, grand meneur de ces pédagogues, jetaient dans l'esprit de Corneille et qui étaient autant de troubles pour son inspiration 2.
Comm.encé en 1637, Horace ne fut joué qu'en 1640. Ri-
1. Elle y fut retrouvée il y a trois ans par M. Gustave Masson, qui la fit paraître aussitôt dans la Correspondance littéraire, 3c année, p. 19 j.
2. Il n'était pas si troublé pourtant. S'il put donner, coup sur coup, en 1640, Horace, Cinna et Polyeucte, c'est que depuis le Cid, il était, ce nous semble, assez maître de lui et avait bien employé son temps.
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chelieu en eut la primeur. « Pour le combat des Horaces, écrit Chapelain à Balzac, le 9 mars, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence... )>
Ne semble-t-il pas singulier que le cardinal se trouve encore là, et qu'après ce qu'il a fait subir à Corneille à propos du Cid, il ait la première confidence de son œuvre nouvelle ? Ce n'est pas tout : il se la fit dédier, afin que l'on sût bien que Corneille, un instant fourvoyé dans le parti contraire , était désormais à lui et n'avait d'autres idées que celles qu'il voulait bien lui donner. La dédicace , qu'on n'a pas assez lue, dit tout cela. On y sent Richelieu qui surveille, Richelieu qui commande , et qui surtout désire qu'entre lui et le poëte on voie bien la chaîne. Il veut que désormais , sachant à qui il est, on ne cherche pas à l'égarer dans une autre cause. Corneille subit l'irrésistible joug, et de son mieux il se fait humble. La nouvelle tragédie n'est, à l'entendre, « que ce qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse de province. )> Ici l'ironie perce, et Messieurs de l'Académie, — qui n'avaient pas encore voulu le recevoir parce qu'il n'habitait pas Paris, — durent sentir le coup de griffe. Si l'on y trouve quelques mérites, il faut les attribuer à Son Éminence, à qui 1 on doit « deux obligations très-signalées : l'une, d'avoir ennobli le but de l'art ; l'autre, d'en avoir facilité les connaissances. )> Enfin, si l'on remarque dans ce nouvel ouvrage quelque « changement visible » , c'est que, suivant Corneille, l'Éminence k à laquelle il a l'honneur d'être » a bien voulu se faire son guide. <( Qu'est-ce autre chose, dit-il, qu un effet de grandes idées qu'elle m'inspire ^ « En prenant ce mot à la lettre , on pourrait croire que le sujet d^Horace lui était venu de Richelieu lui-même. Pourquoi non ?
Le Cid avait failli devenir une arme de dissension ; pourquoi le cardinal, qui venait de faire cette épreuve des puissants effets d'une œuvre de Corneille , n'aurait-il pas voulu
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que son nouvel ouvrage fût la contre-partie de l'autre : un moyen de conciliation, un plaidoyer en faveur du sentiment de la patrie contre la guerre civile ? Horace n'est pas autre chose. On n'y voit pas seulement la patrie, mais la famille même , déchirée au plus profond de ses entrailles par des mains longtemps amies, longtemps fraternelles, qui, armées parla discorde, sont devenues ennemies et fratricides. Or la France , partagée entre deux partis toujours en présence et souvent en lutte sanglante , où ceux qui tenaient pour le ministre et ceux qui s'étaient faits les complices de Gaston, du comte de Soissons, de Chalais, de Cinq-Mars, disputaient à qui régnerait sur la patrie , en commençant par la déchirer : n'était-ce pas Albe d'un côté , et n'était-ce pas Rome de l'autre ?
Il me semble donc naturel que Richelieu , en qui dominait l'amour de la patrie, par l'ordre et l'unité, ait pu lui-même inspirer à Corneille la pensée d'une œuvre oti se développent si fièrement des sentiments qui étaient les siens, et l'horreur de ce qu'il combattait.
Ainsi, chaque pièce de Corneille eut sa raison d'être et vint bien en son temps.
Si quelqu'un en doutait encore, ce que nous allons dire sur Cinna et sur les motifs auxquels est dû ce chef-d'œuvre achèverait, je crois, de le convaincre.
C'est en 1 640 que Cinna fut joué d'abord^ et c'est par conséquent en 1659 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année là dans la ville de Rouen, oij Corneille menait la vie laborieuse et retirée que vous connaissez déjà ^ De sinistres événements l'avaient agitée , ainsi que toute la province dont elle était la tête et le cœur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le sel , sur le cuir et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer 1.
I . Rathery, Des anciennes institutions judiciaires de la Normandie, dans la Revue française du moib de mars 1839, p. 269.
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On avait arrêté les plus mutins ; ils en avaient appelé devant le parlement de Rouen et la cour des aides ; le parlement les avait fait mettre en liberté , et , par suite , la révolte, se croyant ainsi autorisée et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons , et pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que personne n'avait vu , mais que tout le monde nommait et chantait, conduisait cette jacquerie normande. C'était Jeanva-nu-pieds , descendant direct du Jacques Bonhomme des temps féodaux, et comme lui personnification terrible de la misère furieuse ' .
Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais, toujours prompt à profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner un duc 2.
Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le cardinal n'était pas homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature insubordonnée fût punie parla main d'un magistrat. Le chancelier Séguier
1 . Rathery, p. 269. — v. aussi Diaire, ou Journal du chancelier Séguier en Normandie après la sédition des nu-pieds, et documents relatifs à ce voyage et à la sédition j\>nh\iés pour h première fois par A. Floquet, Rouen, 1842, in-8, Introduction.
2. Tallemant des Réaux, i^e édit., t. I , p. 392.- Corneille commença, « sur un ancien duc de son pays », un poëme dont parle La Pinelière {le Parnasse, etc., p. 62) ; mais il ne semble pas qu'il l'ait achevé. Brébeuf , son ami , qui prétendait descendre des Arundel , compagnons de Guillaume le Bâtard pour la conquête de l'Angleterre, lui avait peut-être inspiré cette idée, et peut-être y renonça-t-il sur un avis de Richelieu, à qui ne pouvait que déplaire un tel poëme au moment où les idées d'indépendance, avec un duc pour chef, faisaient des progrès en Normandie.
fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et quelques jours après, Rouen était occupé militairement.
Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe de i ,085.000 livres; son conseil municipal fut dissous ; le parlement , la cour des aides , le lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout. Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un grand nombre d'habitants furent arrêtés, on fit leur procès, et quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.
Le chancelier , qui réglait toutes ces représailles sur la connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir décimé la population, il voulait décapiter la ville ellemême , et rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de zèle. Le cardinal , à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire en marge : Bon, à l'exception du rasement de Vhotel de ville ' .
Maintenant, rappelons-nous que Corneille vivait au milieu de cette ville ainsi désolée ; songeons que, comme avocat aux sièges généraux de l'amirauté, il faisait lui-même partie de ce parlement qui avait surtout été frappé ; n'oublions pas que parmi les citoyens proscrits il avait certainement des amis, peut-être des parents, et nous comprendrons comment, en présence du deuil pubHc dont quelques grâces descendues de haut pouvaient seules adoucir l'amertume, l'idée lui vint d'écrire une pièce où se trouverait tout ce qui peut engager à la clémence.