Deltour, les Ennemis de Racine^ p
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théâtre, qui appartint jadis à Racine, et dont les marges, couvertes de notes toutes de sa main, attestent la lecture la plus assidue et la plus réfléchie. Pour tout ce qui se trouve d'important en ce volume, sur le théâtre des anciens, sur Aristote, puis encore sur les modernes, particulièrement sur les Italiens, Racine a quelques mots, même parfois quelques lignes, et au besoin une annotation si abondante, qu'elle déborde d'une marge sur l'autre ' .
C'est surtout lorsqu'il s'agit des pièces du temps que son élégante et fme écriture se laisse aller à ce babillage marginal. Aux pages 167 et 168, par exemple, l'abbé, qui n'est jamais favorable à Corneille, bien que ses grandes campagnes contre lui ne soient pas encore commencées, puisque le livre est de 1657, et que Sertorius et Sophonisbe^ causes du combat, ne paraîtront que plusieurs années après ; l'abbé s'attaque vivement à la tragédie de Rodogune.
Il ne reprend pas contre elle le débat soulevé quand elle parut, au commencement de 1646, en concurrence tout d'abord triomphante avec la tragédie dû même titre que le résident de Suède, Gabriel Gilbert, avait fait jouer peu de mois auparavant. D'Aubignac ne se demande pas d'où vient pour ces deux pièces, si rapprochées l'une de l'autre, la similitude du fond et de la plupart des détails. Il ne cherche pas, comme Fontenelle ^, si d'aventure celle de Gilbert ne serait pas née d'une confidence que lui aurait faite quelque indiscret admis par Corneille à l'une de ces lectures dont il était trop prodigue peut-être pour ses tragédies en ébauche. Peu lui importe aussi que la pièce ait ou non été inspirée par un roman « que Corneille embellit et que Gilbert
1. Quelques-unes de ces notes, relevées par M. F. Ravaisson, ont été publiées dans la Nouvelle Revue encyclopédique (nov. 1846), p. 436-439.
2. Vie de Corneille, dans VHistoire de l'Académie, édit. Ch. Livet, t. II, p. 196.
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gâta ' » , mais qui, s'il existe, expliquerait du moins que les deux tragédies puissent se ressembler, sans que les auteurs se soient pillés entre eux : roman très-ancien, mais entièrement oublié, dit Voltaire qui ne l'avait pas vu ; roman (( écrit en latin par un moine du moyen âge », disait Laujon, qui prétendait en avoir brûlé un rarissime exemplaire plutôt que de le livrer à Voltaire, dont la malice, il le sa vait, en eût fait le plus mauvais usage contre Corneille 2. Rien de tout cela n'importe à d'Aubignac , il n'en dit mot, et pour cause peut-être. Ce qui lui- soucie à lui, le grand ergoteur juré, avec procuration d'Aristote, à lui, l'intraitable éplucheur de vraisemblances, ce n'est pas le sujet même, mais sa mise en œuvre : c'est le plus ou moins d'art à développer la vérité des faits, ou du moins à y faire croire. Or, en cela, tout admirable qu'il est , le dénoûment de Rodogune semble lui donner prise, et il s'empresse d'en profiter. Pourquoi, se demande-t-il surtout, ce poison si subtil servi par Cléopâtre ; pourquoi ce poison si prompt « dont Rhodogune (5/c) découvre l'effet auparavant qu'Antiochus ait prononcé dix vers ^ » Cléopâtre, dont il devait assurer la vengeance et qui n'y trouva que la mort , aurait bien fait , pour la vraisemblance, de nous expliquer d'abord à quel point il est foudroyant. Elle eût ainsi , suivant l'abbé , préparé l'événement déjà prévu sans faire deviner celui qui arrive : (c On aurait cru seulement, ajoute-t-il, qu'elle l'eût dit comme un moyen facile dont sa rage se servait contre les innocents, et ainsi il n'y aurait pas eu lieu de prévoir qu'elle s'en dût empoisonner elle-même. » La critique n'est pas
1. Voltaire, Remarques sur Rodogune, préface du commentateur.
2. L'anecdote nous vient de Ch. Briffault. Il la raconte au long dans ses Passe-Temps d'un reclus {Œuvres, t. III, p. 53), et prétend que Laujon dut à cette bonne action envers la mémoire de Corneille l'appui que lui prêta Delille quand il 6<. fit candidat à l'Académie française.
bien fine, et l'on pouvait aisément s'aviser d'une meilleure. C'est ce que fit Racine.
« L'embarras , écrivit-il en marge, ne serait pas moindre. Car quelle apparence que cette Cléopâtre, après avoir dit que le poison fera mourir sur-le-champ celui qui le prendra , se puisse résoudre à en prendre elle-même la moitié, afin de porter son fils et Rhodogune à prendre le reste ? Elle aura lieu de supposer quelle mourra avant qu'ils aient le temps de boire le reste de son poison. Ainsi, l'on ne pourra plus dire ce vers :
Pour vous perdre avec elle, elle a voulu périr,
et elle mourra bien plus légèrement qu'elle ne fait. C'est bien assez qu'elle se fasse mourir de gaieté de cœur, sans y être forcée {comme elle l'est dans l'histoire avec bien plus de vraisemblance^^, elle qui se doit fier sur t amitié de son fils, et réserver sa vengeance à une autre occasion. )>
Contre un tel esprit , si bien armé de critique , et qui de plus avait pour lui l'inspiration, le sentiment et l'étude, le génie de Corneille n'avait qu'à se bien tenir quand arriverait entre eux le moment de la rivalité. La première épreuve ne parut pas à craindre. La tragédie de la Thébaïde, ou les Frères ennemis, dans laquelle Racine avouait son impuissance par un emprunt textuel fait^ sous prétexte d'admiration, à l'Antigone de Rotrou, ne fut qu'un coup d'essai sans grande valeur pour l'avenir du poëte, et sans danger pour ceux avec qui il entrait en concurrence de tragédie. L'entreprise de l'Alexandre, faite plus à loisir, quoiqu'un peu à la hâte aussi , fut bien autrement décisive l'année d'après. Corneille cette fois put voir d'un seul coup, et par l'œuvre même et par les moyens employés pour que le succès en fût durable, à quel esprit plein de ressources il allait avoir affaire.
Il s'y méprit cependant d'abord, à ce point que, loin de pressentir quel homme était Racine, il ne devina même pas en lui le
poète de théâtre. Par une déférence naturelle pour son glorieux aîné, et cédant à ce besoin de conseils qu'il portait alors partout, mais qui ne trouva réellement à se satisfaire qu'en ses entretiens avec Despréaux , Racine était allé lire son Alexandre à Corneille. L'attention du grand poëte fut grande, et digne de celui qui le consultait, a II lui donna , dit Valincourt ', beaucoup de louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y était pas propre. »
Le succès lui fit voir sa méprise. Il fut grand tout d'abord ; mais, le voulant plus décisif et pensant qu'il l'obtiendrait sur un théâtre mieux fait pour la tragédie que ne l'était celui de Molière , où sa pièce avait reçu d'abord une hospitalité digne d'une autre récompense , Racine porta Alexandre à l'hôtel de Bourgogne. C'était une ingratitude, mais, comme un triomphe plus grand en fut le prix, elle ne passa que pour de l'habileté. De cette façon, Racine s'assurait à jamais le le théâtre où le genre qu'il voulait suivre était le plus heureux, et il venait de plain-pied combattre Corneille, sur son terrain même, avec l'espoir non-seulement de le lui disputer, mais de le lui enlever tout à fait. Il n'y réussit que trop.
Cinq mois après V Alexandre y Corneille donna son Agés lias, de qui allait dépendre son avenir à l'hôtel de Bourgogne. Comme au théâtre on compte presque pour rien les succès passés, et qu'il faut sans cesse y rajeunir sa fortune, la destinée de Corneille, malgré tant de chefs-d'œuvre, se trouvait toute sur l'enjeu de cette pièce nouvelle. Qu'elle réussisse, il est sauvé ; qu'elle tombe î il est perdu. Elle tomba, et du même coup, le théâtre qui, tenant un homme plus jeune et plus heureux, ne se souciait guère d'affronter de nouveaux
1. Lettre k l'abbé d'Olivet, dans l'Histoire de l'Académie, édit. Ch. Livet, t. II , p. 336. Louis Racine répète le fait, que Valincourt lui avait dit tenir de son père même. Mémoires sur la vie de Jean Racine, Lausanne et (îenève, 1747, in-12, p. 54.
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malheurs avec de nouvelles pièces du vieux poëte, se ferma brusquementpourlui. C'est alors que Molièreluitendillamain.
Ils avaient à prendre contre Racine, coupable d'ingratitude envers l'un et de succès vis-à-vis de l'autre , une commune revanche. Molière offrit les moyens, Corneille les accepta. Il savait qu'au Palais-Royal, la tragédie n'était pas aussi bien jouée qu'à l'Hôtel, mais encore valait-il mieux être mal interprété que ne l'être pas du tout. N'allait-il pas d'ailleurs trouver chez Molière, comme nous l'avons dit, et M'i^ Marotte, son amie du Marais, et M"« Du Parc, son ancienne passion à Rouen .? Comme il penchait volontiers où inclinait son cœur , il se fût donné au théâtre de Molière rien que pour le bonheur de cette rencontre. Il ne dura guère. M"^Du Parc quitta bientôt le Palais-Royal, et c'est à Racine encore que Molière et Corneille durent ce déplaisir. Peu de jours après la représentation de V Attila , donnée au Palais-Royal, et qui n'avait pas réconcilié Corneille avec la fortune , à Pâques de l'année 1 667 , la Du Parc déserta le théâtre de Molière pour celui de l'Hôtel, où Racine la demandait, ayant alors besoin d'une Andromaque • . Ainsi le jeune homme avait tous les avantages sur le vieillard : après lui avoir pris son succès, il lui prenait ses amours.'
Corneille, en vieux lion, ne s'avoua pas vaincu et voulut résister. La lutte était engagée; il la soutint pied à pied, acceptant tous les terrains et toutes les armes, soit qu'ils lui fussent offerts par son jeune adversaire, soit qu'ils fussent proposés par quelques-uns des curieux de ce duel, à qui leur rang donnait le droit d'imposer des conseils et des ordres. C'est ainsi que, sur un désir d'Henriette d'Angle-
I. M. Deltour, les Ennemis de Racine, p. i jy, a cru à tort, avec Louis Racine, que le départ de la Du Parc eut lieu dans le même temps que le retrait de l'Alexandre. M. L. Passy, en un excellent article d\i Journal des Débats, 24 janvier 1860, a rétabli la vérité des faits et les a remis chacun à sa date , d'après le Registre de Lagrange.
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terre, duchesse d'Orléans, Corneille ne craignit pas d'affronter le sujet de Bérénice, en concurrence avec Racine, sans considérer que ce qui convenait aux délicatesses en fleur du frais talent de son rival était incompatible avec la vieille énergie du sien et ses rudesses défaillantes. Corneille devait encore être vaincu et il le fut en effet. Sa pièce de Tite et Bérénice ne fit que traîner pendant quelques mois sa fortune douteuse, sur le théâtre de Molière, pendant qu'à l'hôtel de Bourgogne , la Bérénice de Racine fournissait la plus glorieuse carrière.
C'était en 1670. Deux ans après, Corneille recommence la lutte. Après une suspension d'armes pendant laquelle Molière, qui l'a retenu à son théâtre, a fait, de concert avec lui et Quinault, autre vaincu de Racine , la pièce de Psyché^ où le génie du vieux poète jette un éclat suprême et inattendu, Corneille, se sentant plus fort, rentre dans la lice.
Il sait que Racine compose une tragédie sur Mithridate, vieux, mais amoureux ; et croyant sentir en lui ce qu'il faut justement pour un tel sujet, car, tout vieux qu'il est il sait aimer encore, nous l'avons dit et Psyché l'a bien prouvé, il veut de son côté donner une pièce où l'on verra quelque vieillard héroïque aux prises avec l'amour. Il choisit le sujet de Pulchérie, dont nous avons déjà parlé. Son héros sera le vieux Martian. L'idée fut-elle soumise à Mohère.^* je ne sais, mais en ce cas il est du moins probable qu'il ne l'approuva point. Ce n'est pas en effet sur son théâtre, mais sur celui du Marais, depuis longtemps déserté par Corneille, que Pulchérie fut jouée.
Il n'avait pas perdu un instant pour la mener à bien et faire en sorte qu'elle eût sur l'œuvre de Racine une avance qu'il n'avait pu prendre au moment de Bérénice, et qu'il croyait avoir été l'un de ses plus graves désavantages. Sans cesser d'aller au théâtre, où il assistait surtout aux pièces de son rival, dont il épiait volontiers les fautes afm de n'y pas
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tomber lui-même , et de les critiquer au besoin plus ou moins discrètement, comme il fit pour Bajazet, un soir qu'il se trouvait à côté de Segrais sur les bancs du théâtre ' ; il travaillait sans trêve ni relâche. Aussi se trouva-t-il prêt pour son nouvel ouvrage , moins d'un an après la représentation du dernier, la Psyché.
La Pulchérie de Corneille fut jouée au Marais dans le mois de novembre 1672, tandis que le Miîhridate de Racine ne fut donné à l'hôtel de Bourgogne qu'au mois de janvier suivant; mais il eut bientôt repris l'avance perdue. Le succès la lui rendit. Il fut tout d'abord incontestable pour Racine, en même temps qu'il restait au moins douteux pour Corneille. Les amis seuls du pauvre vieux poëte voulaient bien dire que Pulchérie avait réussi. C'était moins pour le croire eux-mêmes que pour le lui persuader. Dans le fond, ils savaient à quoi s'en tenir , et leurs confidences plus intimes laissaient voir ce qu'ils pensaient. M""^ de Sévigné, qui longtemps avait tenu bon pour Corneille, et résisté de son mieux aux séductions qui lui eussent fait commettre une infidélité en faveur de son jeune émule, ne put celte fois s'empêcher de donner le pas à Racine sur le vieil ami Corneille, à Miîhridate sur Pulchérie, dont une lecture faite, comme nous l'avons dit, chez le cardinal de Retz, lui avait cependant fait augurer très-favorablement. Mais la pièce de Racine avait paru et tout avait pâli devant elle ^ .
1. Segraisiana, i''' édit., p. 46-47. La critique fort juste faite à ce propos par Corneille fut répétée par son ami de Visé dans le Mercure, et même par l'inoffensif Robinet, qui dit dans sa Gazette rimêe :
Champmeslé, dessus ma parole.
De Bajazet soutient le rôle En Turc aussi doux qu'un François, Et musulman des plus courtois.
2. Corneille, pour n'éviter aucune comparaison, avait eu soin que sa
« Mithridate , écrivit-elle à sa fille le 24 février 1672, est une pièce charmante ; on y pleure ; on y est dans une continuelle admiration ; on la voit trente fois . on la trouve plus belle la trentième que la première. » Ensuite elle ajoute, dans une petite phrase ingrate et sèche : « Pulchérie n'a pas réussi. »
Ainsi, rien ne restait au pauvre Corneille. Il perdait même ses meilleurs amis. Le succès de son rival rendait les uns infidèles, la mort lui enlevait les autres. En 1661, elle lui avait ravi l'un des plus excellents, Brébeuf, avec qui, tant à Rouen qu'à Paris, il avait eu si souvent de poétiques entretiens, et parfois même des luttes à rimes courtoises , sur le terrain du poëme de la Pharsale ' , dont, au grand désespoir de Brébeuf qui le traduisait, Corneille avait imité plusieurs parties , devenues dèslors plus inaccessibles : u Dans ce poëme inimitable qu'il a fait de la Mort de Pompée, avait dit Brébeuf 2, il a traduit avec tant de succès, ou même rehaussé avec tant de force ce qu'il a emprunté à Lucain, et il a porté si haut la vigueur de ses pensées et la majesté de son raisonnement, qu'il est sans doute malaisé de le suivre. » Il ne le tenta pas moins, et fit bien. Il n'eut pas l'approbation de Boileau ; il s'en [consola par celle de Corneille. Quand Brébeuf mourut, dans une misère qui n'avait fait que les rapprocher^ ils étaient de plus en plus amis.
Cette perte fut un des premiers deuils de la vieillesse du grand poëte ; en 1675, i' ^^ ^^^ ^^^ pl'-'s cruelle encore, car ce fut tout ensemble un coup porté à son cœur et à sa fortune déjà si défaillante: Molière mourut. Ils n'étaient vraiement amis que depuis peu d'années, mais on eût dit qu'ils Tétaient
pièce parût imprimée en même temps que celle de Racine. Walcknaere , Mémoires sur la vie de .W"'^" de Sévigné, t. IV, p. 291.