PIERRE, MARIE
Marie ( avec le ton du reproche ) .
M'avoir laissé songer à je ne sais quel conte; M'avoir dissimulé, comme on cache une honte, Ce bonheur l... tel qu'un rêve à peine le promet Ah ! qu'on vous haïrait, si l'on ne vous aimait !
N'importe ! Indifférent, contre vous je proteste,
Oui...
Pierre.
J^ aurais trop d'orgueil, si je n'étais modeste :
La gloire d'un grand nom est si lourde à porter l
Tenez , rien qu'à le dire, on semble s'en vanter !
Je suis bien fier du mien; pourtant je me résigne
Souvent à le cacher, par peur d'en être indigne.
Et je ne suis pas seul à raisonner ainsi :
Le frère de mon père eut ces craintes aussi.
Il s' est fait appeler partout Monsieur de l'Isle;
Maisa-t-ilpu tromper un seul instant la ville,
Et de ce nom nouveau recueille-t-il le fruit ?
Celui qu'il voudrait fuir le couvre de son bruit;
Sur ses pas, en tous lieux, un écho se réveille
Qui, lui jetant ces mots : Pierre et Thomas Corneille,
Lui fait trop bien sentir combien est accablant
Le poids dont le génie écrase le talent I
Je n'ai pas, quant à moi, cherché la poésie,
Et n'allez pas penser que c'est apostasie ;
Non, j'ai craint d'insulter au culte paternel
En sacrifiant mal sur son illustre autel.
Une fois , cependant, je me suis cru poète ;
La Muse a commencé son refrain dans ma tête ;
Et j^ai failli répondre au prélude vainqueur :
C'est que l'amour venait de m'envahir le cœur...
Marie.
L'amour L..
P lERRE.
Pour VOUS, Marie.. . Ah ! le joli poème ! Incomparable, il tient en trois mots : Je vous aime ! Mais il les dira tant, qu'on le croira bavard. Vous auriez demandé plus d'éloquence et d^art, Vous aimez tant les vers !
Marie.
Oui.
Pierre.
Cette chère étude De vos loisirs, longtemps fit mon inquiétude...
Mari e.
Commenta
Pierre.
Et si j'ai craint, tenez, de me nommer, Cest que je désirais d'abord me voir aimer. . .
Marie.
Pour vous seuU
Pierre.
Oui. « Mon nom V éblouira, disais-je.
Ce sera pour son cœur comme l'appât d'un piège. Et vers lui s'en ira son adoration. Son amour ne sera qu'une admiration. »
Aussi, comme on en voit que leur richesse effraie, SHls veulent s'assurer d'une affection vraie ^ Moi, cherchant votre amour tout désintéressé, J'ai caché le seul bien qui me sera laissé.
Marie.
Et maintenant, Monsieur aA- il encore un doute? Ma pensée est à lui; mais sait -il qu'il l'a toute ? Croit-il, autant que moi, combien il est aimé /
Pierre.
Si je ne croyais pas, me serais-je nommé f
Marie.
Quel bonheur! Vite, il faut, Monsieur, qu'on me présente. Mais^ d'abord, pensez-vous que chez vous on consente?...