SCENE VI
Les Mêmes, Mme CORNEILLE.
M^ie Corneille (qui a entendu le dernier vers Oui, mon enfant. . .
Pierre (la présentant à Marie).
Ma mère.
Marie.
Ahl M^^e Corneille.
Vous me connaissez.
N'est-ce pas ?
Oui, Madame, oui.
M^ie Corneille.
L'on m'a me assez Sur vos traces partout. Je vous ai tant suivie, Cherchant si vous sauriez vivre de notre vie.
Pauvre par habitude, heureuse par accès, Simple toujours...
Marie.
Comme est la notre.
M"^e Corneille.
Je le sais, Je le sais. Vous devez être de la famille, La femme de mon fils, enfant, sera ma fille : Aussi, ne dois- je pas lui farder l'avenir. Non ; la réalité viendrait trop l'en punir. Les vers, métier de roi, ne sont pas un royaume ; Que d'amères douleurs. . .
Marie.
Dont la gloire est le baume !
M^^ Corne ille.
La gloire ! Je le vois, vous la connaissez mal. Souvent ce quelle apporte est moins doux que fatal. J'ai du, moi, croyez-en des épreuves trop sûres, Moins chanter ses succès que guérir ses blessures : Aussi, quand on la voit s'approcher d'un foyer...
Mari e.
Il faut lui f' ire accueil .
M"^^ Corneille.
Sans doute... et s^ effrayer!
Marie.
Celle des armes, soit. . . Mais celle du théâtre ?. . M'^e Corneille.
Enfant! où je suis mère, elle est souvent marâtre. Le calme, que j'apprête, est par elle détruit. Et, si je la connais, ce n'est que par son bruit. Angoisses et tourments renouvelés sans trêve, Mille sursauts d'espoir , en plein jour comme en rêve : La voilà! Tout meurtri par ce flux et reflux, Le père de mes fils n'est qu'un enfant de plus; Craintif. . .
Pierr e.
Oui, ses héros lui prennent sa vaillance !
M"'^ Corneille.
// nous faut soutenir ce cœur en défaillance, Et l'on est tout surpris d'avoir à consoler Et de voir si tremblant celui qui fait trembler. . . Dès le matin la lutte, et la nuit l'insomnie.
Marie.
Mais le génie est là qui veille !
M""^ Corneille.
Le génie !
Pierre.
Ce que Molière, un jour, appelait le Lutin. M"^e Corneille.
// nous fait payer cher son retour incertain ! Vient-il ? L'homme s'efface et fuit. Rien ne l'occupe Dès lors; il est absent sur terre... et souvent dupe,
Marie.
Dupe !
M^^ Corneille.
Ceux qui sont trop ce qu'il faudrait qu^ilfût Un peUy les gens adroits se tiennent à l'affût, Attendant qu'un hasard le livre sans défense... Hélas ! autant vaudrait se jouer de l'enfance !
Marie.
Existe-î'il vraiment de tels gens ?
W^^ Corneille.
Écoulez :
Vous verrez quel usage ils font de ses bontés. Le plus audacieux de la bande hardie, Fripon qui vit du vol ou de ce qu'il mendie,
Le surprit Vautre jour dans le fea du travail. Il trouvait^ maître loup^ sa victime au bercail. Moi présente, il aurait pu manquer la partie, Mais le matois avait épié ma sortie.
Il nous connaît un peu. — « Je suis traqué, dit-il; ce fai longtemps échappé, mais ils tiennent le fil, « On me prend, si je n'ai ce soir trente pistoles ! — « Donnez-les-moi... »
Pierre.
Que dit mon père ?
M'"^ Corneille.
Ces paroles .
« Je n'ai rien.' )> C'était vrai.
L'autre fut interdit?...
M^^e Corneille.
Non^ car il riposta : « Vous avez du crédit; u Cela peut me suffire. Il n'est pas, par exemple , « Un seul gros financier, dans le Marais du Temple, a Qui ne soit tout à vous, en un besoin urgent; « N'est-ce pas un honneur pour lui ? J'aurai V argent u Chez Montauron, Hervart , Cornuel, ou tout autre , c( S'il voit sur ce billet un no m fameux : le vôtre! » Et y comme il n'avait rien omis pour son projet ,
// lui tend un écrit tout prêt , qui l'engageait Comme s'il eût reçu la somme demandée.
Pi erre.
Et mon père ?
M^^ Corneille.
A signé.
Pierre.
Quoi !
M"^^ Corneille.
La tête obsédée y Las d'avoir tenu bon aussi longtemps qu'il put , Heureux de ressaisir son vers interrompu , Sentant bien qu'il n'est pas fait pour pareille escrime, Il cède... l'autre part... et lui reprend sa rime.
Pierre.
Je le retrouverai , morbleu ! ce garnement ! Il rendra le billet. . .
Mme Corneille (se levant).
S'il ne l'a plus :"
Comment f
M^^ Corneille.
A peine est-il dehors , qu'un drôle de sa force ,
Marquis du lansquenet , le rencontre et l'amorce Pour faire une partie au prochain cabaret. Les enjeux sont jetés près d'un pot de clairet; On boit, on rit, on perd. Pour dernière ressource , Mon drôle y qui bientôt vit le fond de sa bourse, Met le billet sur table. . .
Pierre.
Et Vautre l'a gagné /
Marie.
Je vois que nul chagrin ne vous est épargné.'...
Pierre.
Et j'ignorais cela!...
M"^e Corneille.
Je l'ignorais de même, Quand tout à l'heure un homme. . .
Pierre.
Un recors ?
W^^ Corneille.
Au teint blême...
Pierre.
Ahî si j'eusse été là !...
M^^e Corneille.
Ton père...
PlER RE.
Qa'a-t-il dit f
M^^e Corneille.
// est resté pensif d'abord; puis a maudit L'incorrigible tort (jubila, naïf poète, De trouver tout parfait parce qu'il est honnête; Ensuite sont venus les fureurs , les mépris Contre le monde entier, surtout contre Paris , Où le mérite à jeun va^ se tourmente , s'use A glaner dans le champ que moissonne la ruse ; Où , lui , venant chercher la gloire de plus près . Souvent il n'a trouvé qu'une ombre et des regrets ; Où le besoin^ enfin , despote sans relâche , Qui met depuis dix ans son génie à la tâche. Le violente, et, quoiqu'il n'ait jamais failli. Quand il n'est que lassé, fait dire : Il a vieilli! — Notre vie, à Rouen, mon fils, était plus douce..
Pi erre.
Peu de soirs glorieux !
M^^ Corneille.
Mais des jours sans secousse.
Pierre.
Pas d'éclatants succès !
M^ie Corneille.
Mais calme, régulier, Le bonheur — sans jaloux — de se faire oublier.
Pierre.
Pas de foule y parfois, sur ses pas accourue ! M^ie Corneille.
Mais pas de bruit non plus chez lui, ni dans la rue, Hors celui des enfants , qui jouaient sur le seuil. Et qui rendaient au cœur ce que perdait l'orgueil. Il travaillait dès l'aube, et chaque matinée, L'instant des frais pensers aux vers était donnée. Puis, neuf heures sonnant , comme il savait trop bien Qu'ailleurs était pour nous le pain quotidien , // allait, sans se plaindre, à la maison commune , Où l'emploi qu'il avait doublait notre fortune.
Pierre.
L'oncle Thomas ', le soir, venait nous visiter.
M^^ Corneille.
Ils discutaient entre eux des sujets à traiter, Et fraternellement ils échangeaient des rimes. . .
Pierre.
Ou , pour leurs scélérats , ils se prêtaient des crimes.
Marie.
Ainsi vous avez vu naître Horace et Cinna , Pauline y devant vous , sous la croix sHnclina; Vous avez , avant tout, vu rUlustre Romaine Cornélie, et connu les plaintes de Chimène. Quelle gloire !
M'"^ Corneille.
Avec eux ont grandi mes enfants, Et contre leur succès en vain je me défends , J'y pleure...
Pierre.
Bonne mère !
U^^ Corneille.
Oui , vois-tu , j'y crois suivre Tous nos beaux jours passés ; notre âme y semble vivre !
P ierre.
// nous lisait la pièce, et n'en disait plus rien.
Mme Corneille.
Sous ce silence encor mon cœur sentait le sien.
Pierre.
// l'avait envoyée à la troupe royale De l^ hôtel de Bourgogne. . .
M^ie Corneille.
Ah! que sa main loyale Tremblait en la livrant seule au lointain péril ! Séparé de son œuvre , // semblait en exil. Que de lettres là-bas, d'inquiète tendresse, Dont chaque mot encor portait une caresse l C'étaient les doux conseils ^ l'infatigable soin, L'attente sans repos du père , qui de loin Suit et guide du cœur le destin de sa fille.
Pierre.
Tout à coup, un beau jour, au dîner de famille, Se donnant , de son mieux, des airs bien aguerris, Il nous disait : « Ce soir, on me joue à Paris ! »
Mme Corneille.
Au front était Pespoir, au cœur était le doute. Au moment du triomphe, il voyait la déroute. Et l'on feignait alors de craindre comme lui , Pour lui préparer mieux le plaisir, par l'ennui.
Pierre.
Enfin y cahin-caha, gagnant de proche en proche^ Le succès arrivait, en dix jours y par le coche.
Mme Corneille.
Et quelle ivresse alors ! quel bonheur au logis !
Pierre.
Quelle fête en nos cœurs par la joie élargis!
Mme Corneille.
Quand l'ouvrage applaudi courait par le royaume , On le donnait à Rouen ^ dans quelque jeu de paume. Molière ainsi, lui-même , y joua le Menteur.
Marie.
Et vous étiez là y tous...
Pierre.
On acclamait l'auteur!
Mme Corneille.
Je me carrais auprès, en robe du dimanche ;
Les pecques du quartier me donnaient ma revanche ,
Car je remarquai bien , regardant de côté,
Comme elles enrageaient de le voir si fêté.
Dam ! les pièces qu'on fait ne valent pas les nôtres !
Mes pleurs de ces i ours -là me payaient bien des autres.
Ah! si d'un tel succès mon père était témoin !
Pierre.
Vous croyez^...
Mari e.
fen réponds !... Mais je le vois de loin Avec Vami Merlin , le meunier de la hutte.
(A Mme Corneille qui se dirige vers la porte.) Vous partez?,..
Pierre.
Parlez-lui... '
Mme Corneille.
J^ai peur qu'il ne rebute Ma demande; aujourd'hui, je la lui ferais mal, Et y s'il me répondait par quelque mot brutal, Je...
Marie.
Ne le craignez. pas...