CAUCHOIS, MERLIN, MARIE
Cauchois.
C'est vif!
Merlin.
C'est fier!
Marie.
C'est bien !
(Pleurant.) Mais j'en mourrai, pour sûr !
M ERLIN.
Vous avez répondu, Cauchois, d'un ton bien dur. « Secouons bien le sac, mais selon la farine... )> Dit le proverbe; or sus, ces gens -là , 'f imagine, Seraient la fine fleur où vous seriez.,.
Cauchois (l'interrompant).
Le son !
Je sais ce que je suis et je sais ce qu'ils sont.
Merlin, J'entends : vous êtes riche et leur fortune est mince.
Cauchois.
C'est cela...
Merlin.
Mais ils ont ce qu'envierait un prince , Ce que tous vos écus ne vous donneraient pas , Ce qu'on salue enfin partout, et chapeau bas.
Cauchois.
Et quoi donc ?
Merlin.
Un grand nom.
Marie.
Bien acquis...
Cauchois.
Belle affaire !
Merlin.
Et que croyez -vous donc qu'il faille qu*on préfère /
Cauchois (dédaigneux).
Voyez-vous ce meunier !...
M ERLIN.
Ouij tant qu'il vous plaira :
Oui, meunier, farinier, même âne, et caetera , Compère ! Il n'est pas moins qu'en mon petit génie, Moi, j'estime le grand, le vrai ! Je me renie, Je me veux mal de mort quand je manque à le voir,
A l'admirer:..
Marie (avec émotion).
Vraiment ?
Me rlin.
Si l'on ne peut l'avoir Pour soi, c'est bien le moins qu'on l'aime dans les autres.
Marie.
Oui!
Merlin.
Je lui fais surtout grand'fête chez les nôtres. Ceux du peuple, morgue !
En est-il f
Marie.
Très -bien Merlin.
Marie.
Merlin.
Ceux du métier.
Oui, pardi ! Je sais, dans le quartier, Un fils de boulanger qui fait des comédies, De fine pâte encore, et qui sont applaudies Par les mitrons. Dieu sait! Il s'appelle Quinault, Et pétrit même aussi l'opéra, comme il faut. Morgue ! toutes les fois qu'on le joue au théâtre. J'y suis ! Je bats des mains, oh ! comme on bat le plâtre ! Et toujours et quand même : au dedans, au dehors...
Cauchois (ironique).
// vous faut un succès!...
Merlin.
Oui, pour l'honneur du corps !
Tout fier, quand un voisin de mon bruit s'exaspère. Je dis : a C'est moi qui vends la farine à son père ! )>
Ca uchois.
Vous voilà du métier.
Merlin.
Ah! ne plaisantons pas.
Marie.
Mon père...
Merlin.
J^en suis plus que vouSy dans tous les cas.
Cauchois.
Et comment j s'il vous plaît, cher meunier ?
Merlin.
Je m'explique :
J'ai toujours entendu dire qu'une boutique
Était... était...
Voyons, quoi? Comment disait-on ?
Merlin.
Était pour le génie un bonnet de coton. Et qu'aunant votre drap, marchand^ court de visière. Vous ne voyez jamais plus loin que la lisière. Que... dans ce trou, toujours par le lucre animé, Votre esprit y contracte un goût de renfermé, Maussade, froid, mais sain pour le cœur et la tête, Surtout contre les maux qui forment un poète.
Cauchois.
Tandis que vous, meunier ?
Merlin.
Moi, je vis en plein air !
Triste par un jour sombre, et gai par un jour clair. Mon esprit, tant qu'il veut, jase avec la nature. Ma butte, mon moulin, un carré de culture. Des fleurs : voilà mon bien... sans compter V horizon. Je n'ai pas pour limite une absurde cloison : Mon œil plane aussi loin que plane l'hirondelle. J'ai ma féerie aussi. Que je tourne mon aile : J'aurai de mon balcon, tout comme à l'Opéra, Des changements à vue, et tant qu'on en voudra. Vite un tour de pivot ! j'ai Paris et sa foule; Un autre : la campagne à mes pieds se déroule. A toute heure, l'oiseau me dit mille chansons. Le dimanche, à la nuit, des bandes de garçons, La fleurette au chapeau, serrant de près les filles, Passent par mon sentier, au retour des courtilles; On dit bonjour au vin, pour se mieux dire adieu, Cependant qu'à Saint-Roch grogne le couvre-feu. J'ai tout, moi qui n'ai rien. Je vis de fantaisie, Libre ! C'est le bonheur. Est-ce la poésie f Je le crois ; je le sens au fraternel accueil Que me fait tout poète en franchissant mon seuil.
Marie.
Vous en voyez souvent ?
Merlin.
Certes. Monsieur Corneille S'est assis maintes fois sur mon banc, sous ma treille.
Marie.
Vraiment !
Merlin.
C'était notre hôte, en avril, l'an dernier. Il venait ranimer à notre air printanier Son esprit, que le froid avait mis en volière. Il travaillait alors avec monsieur Molière.
Marie.
Son ami...
Merlin.
Mon voisin... Et quel brave homme aussi ! C'est par ordre du roi qu'ils composaient ainsi.
Marie.
Quelle œuvre ?
Merlin.
La... Psyché, m'a-t-on dit. Il me semble Que je les vois encor qui cheminent ensemble Le long de notre enclos, par un matin vermeil, Les pieds dans la rosée, aspirant le soleil; S'arrètant pour écrire au revers de la pente. Montant, redescendant le sentier qui serpente, Le pas rapide ou lent, suivant le train du vers;
L'œil tout distrait, avec des rayons au travers; Picorant au buisson la rime et la fleurette, Et riant en passant à l'enfant qui s'arrête. Bonnes gens ! Moi, flâneur à rêvasser enclin, Je fais taire un instant le babil du moulin, J'écoute au vol, je prends quelques vers, et leur geste, Suivi dans le feuillage, au loin me dit le reste. Ah ! parmi les messieurs du beau monde, combien Auraient payé très-cher ce que j'avais pour rien ! J'ignorais tout d'abord quels gens ce pouvait être; C'est en les écoutant que je sus les connaître, Et je fus bien surpris d'apprendre que, des deux, Le plus pensif était le plus farceur. Moins vieux, Il se lassait plus tôt. . .
Marie.
Tiens...
Merlin.
Une toux légère Le forçait d'arrêter. Alors la ménagère , Qui savait son désir, sitôt qu'il appelait, Apportait, tout courant, une tasse de lait. C'est le triste julep qu'il s'est laissé prescrire. Moi, j'en mourrais, morgue! Lui, ne fait pas moins rire. Brave esprit! brave cœur ! Le rire est sa raison. Tous nous les aimions bien! Oui, tous, jusqu'au grison, Qui fraternellement frétillait de l'oreille
Cluand il voyait passer Molière avec Corneille . — C'est fini ! Des fâcheux, qui s'étaient approchés Un peu trop certain jour, les ont effarouchés ! Et comme ces gens-là, dans le fond, sont timides, On ne les a plus vus. J'ai les yeux tout humides Quand j'y pense. Morguienne ! on les a tant aimés ! Nous étions à les voir si bien accoutumés ! Si, par bonheur, j'avais comme vous une fille, C'est moi qui serais fier d'entrer dans leur famille.
Cauchois.
Vous, je comprends.
Merlin.
Je n'ai qu'un neveu, sacripant Bon tout au plus à pendre. . .
Marie.
Ah!
Merlin.
Qui s'en va dupant, Volant... Si mon gourdin, d'humeur fort peu civile y Eut jamais rencontré le drôle par la ville, Quel que fût le beau nom dont il se déguisât, Il eût épousseté marquis et marquisat.
Suffit ! Laissons cela. Voyons, drapier barbare^ Terminez...
Cauchois.
Mol
Marie.
Mon père...
Cauchois.
Ah!
Merlin.
Cest de V
or en
barre
Que
ces
gens- là.,
Cauchois.
Pourtant y vous devez convenir..,
Merlin.
De rien.
(Bas à Marie.)
Si Pierre guette, allez le prévenir.
(Marie va faire le guet à la porte.)
Caucho is.
Avec le mariage, il faut.. .
Merlin (très-vif).
Agir d'urgence.
Quand les cœurs vont devant et sont d'intelligence.
Cauchois.
Cest une chaîne...
Merlin.
Soit ! Mais , quand l'amour est chaud.
On la forge j mordieu ! si l'on n'est pas manchot!
Marie ^revenant inquiète).
(Basa Merlin.) Cest drôle ! il n'est plus là...
Merlin (bas à Marie).
Courez donc chez le père. .
Marie (de même).
Et que dire?
Merlin.
Un seul mot y qui dira tout : J'espère. (Marie sort.)