‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 10 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Agrippa à Lyon, médecin de la reine, mère de François I"". — Correspondances avec Brennonius et Canliuncula ; avec Paulus Fiammingus ; avec le religieux Petrus Lavinius ; avec Euslaciie Gliapuys. — Disgrâce d'Agrippa. — Correspondances avec Jean Chapelain, médecin du roi, et avec l'évôque de Bazas. — Composition du traité sur le sacrement du mariage, pour la duchesse d'Alençon, sœur du roi; du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, dédié au riche marchand génois D. Augustino Fornari. — Détresse d'Agrippa ; explications sur sa situation. — Relations avec le connétable de Bourbon. — Études et travaux d'Agrippa. — Intervention de D. Augustino Fornari. — Départ de Lyon ; séjour forcé à Paris. — Recours au religieux Aurelio d'Aquapcndente ; arrivée à Anvers.

Agrippa, venant de Pribourg, arrivait à Lyon clans les premiers mois de l'année 1524. Nous avons dit quels motifs l'y amenaient et quelles espérances

il y apportait. Celte ville, pendant les dernières années du xv" siècle, était devenue comme une seconde capitale de la France, en raison des séjours fréquents que les souverains y faisaient, attirés de ce côté par leurs affaires avec l'Italie. Lyon était, au reste, français depuis longtemps déjà. Ville de l'empire, après avoir appartenu au royaume de Bourgogne, et menacée alors dans ses privilèges par ses évêques, elle avait trouvé contre ceux-ci, près des rois de France, une protection qui s'était changée en souveraineté directe dès le commencement du XIV' siècle. A la fin du xv% elle avait reçu souvent la visite de ces princes, et, pendant leurs expéditions d'Italie, elle avait servi de résidence à leur cour, ainsi que de siège à leur gouvernement. En 1494-1496, la reine Anne de Bretagne avait habité Lyon pendant la guerre que Charles VIII faisait au-delà des monts, pour la conquête du royaume de Naples. Au commencement du xvi^ siècle, la princesse et son second époux, le roi Louis XII, y avaient résidé fréquemment, à l'occasion des guerres faites par celui-ci en Lombardie et de sa domination dans le Milanais. En ISiS, près de reconquérir ce pays, François l'"' avait formé à Lyon l'armée avec laquelle il allait passer les Alpes, laissant le royaume sous la direction de sa mère, Louise de Savoie, investie de la régence où devait l'assister le chancelier Duprat. Dix ans plus tard, en 1524 et 1525, retournant dans ces contrées qui échappaient alors à sa domination et où lui-même il allait perdre la liberté,

il Gonflait encore à sa mère le gouvernement, et l'installait avec la cour dans la ville de Lyon. C'est là que cette princesse reçut la fatale nouvelle de la bataille de Pavie, dont une des conséquences devait être la perte définitive du Milanais par les Français.

Agrippa était à Lyon à l'époque où s'accomplirent ces derniers événements. Cette grande ville devait lui plaire. Il la connaissait déjà, car il l'avait habitée en 1509, à son retour d'Espagne ; et, depuis lors, il avait pu la revoir quelquefois en passant. D'autres considérations encore pouvaient contribuer à la lui rendre agréable. L'influence des mœurs italiennes s'y faisait assez sentir pour qu'il y retrouvât à peu près le genre de relations qui précédemment l'avaient si formellement attaché aux villes de laLombardie. Gomme dans ce pays on rencontrait, à Lyon aussi, des savants et des lettrés, et on y accueillait même avec faveur ces études secrètes toujours plus ou moins cultivées par lui. En 149S, le roi Charles VIII avait pu visiter dans cette ville le cabinet, les livres rares et les collections de curiosités de Simon de Pharès, qui prenait le titre de professeur d'astrologie judiciaire. Un peu plus tard, le roi Louis XII, s'y trouvant à son tour, y était avec toute sa cour fort occupé de la présence d'un savant italien, nommé Jean, qui prétendait posséder des connaissances merveilleuses, notamment l'art de transmuer les métaux et de faire de l'or. Ce personnage, ordinairement vôtu d'une roble blanche, toujours grave et mystérieux, était un objet d'ôtonnoment pour les

hommes les plus savants. 11 avait remis, disait-on, à Louis XII une épée ornée d'un miroir magique, et il distribuait libéralement aux pauvres l'argent que le roi lui donnait.

On peut, d'après ces indications, se faire une idée de ce que devait être pour Agrippa cette ville de Lyon, tenant à la fois de la France et de l'Italie; sorte de lien qui unissait les deux pays ; lieu de passage pour aller de l'un à l'autre, à une époque où les relations entre eux étaient fréquentes, alimentées par des intérêts communs permanents et par des causes accidentelles de plus d'une sorte, dont l'histoire du temps permet de se rendre compte.

Tel était Lyon, au moment où arrivait dans cette ville Agrippa, vers la fin de l'hiver 1S24, entre le 22 janvier, date d'une lettre qu'il écrivait encore de Pribourg, et le 3 mai, date de la plus ancienne qui se soit conservée de lui, avec la marque de sa nouvelle résidence (Ep. III, 56, 58). Il ne devait quitter cette ville qu'à la fin de 1527, entre le 4 et le 16 décembre (Ep. V, 20, 21) 1. Ce séjour de près de quatre années dans le même lieu est un des plus longs, le plus long peut-être qu'Agrippa ait jamais fait nulle part. Il était alors, avons-nous dit, plein d'es-

1 Suivant M. L. Charvet, Agrippa serait arrivé à Lyon au mois de février 1524 et l'aurait quitté le 6 décembre 1527, pour se rendre à Paris et de là à Anvers. (Léon Charvet. Correspo7idance d'Eust. Chapuys et d' Agrippa. - Revue savoisiennc, 1874, p. 48.)

pérance, assuré d'un emploi convenablement rétribué au service du roi, dont les trésoriers lui remettaient provisoirement, et dès les premiers jours, l'argent nécessaire pour l'installation de sa maison. Au mois d'août suivant, il' écrit à son ami Brennonius à Metz, qu'il est pour le moment aux gages du roi de France (Ep. III, 60). Bientôt, le 26 septembre, il se plaint à ses correspondants du tumulte des armes au milieu duquel il se trouve, et témoigne quelque crainte de voir sa situation peut-être compromise par l'issue des entreprises aventureuses du roi (Ep. III, 62, 63). Celui-ci en effet, après avoir forcé le duc de Bourbon à lever le siège de Marseille (juillet 1524), s'apprêtait alors à passer les Alpes, pour essayer de réparer les échecs infligés en Italie à ses armes par les impériaux. On sait qu'il réussit d'abord à repousser ceux-ci de Milan. Mais, au lendemain de ce premier succès, il devait succomber lui-même à Pavie, le 24 février 1525, et rester prisonnier entre les mains de ses ennemis.

Les affaires du royaume avaient été, pour la durée de l'absence du roi, remises, comme nous l'avons dit, entre les mains de sa mère, Louise de Savoie; et la cour était à Lyon. Agrippa y figurait avec le titre de conseiller et médecin du roi, attaché à la personne de la reine-mère (Ep. III, 63, 68; IV, 62). Dans une lettre qui porte la date du 27 mai 1525, il se félicite hautement de sa bonne fortune (Ep. III, 70). Elle était cependant, à ce moment, bien près de sombrer. Au mois de juin suivant, la reine lui annonce qu'il

ne restera pas à Lyon, mais qu'on lui assignera en France une autre résidence avec des ressources particulières, soit à Tours, soit à Orléans, ou bien à Paris (Bp. 111, 74). Cependant, au commencement d'août, la reine, quittant la ville de Lyon, lui ordonne d'y demeurer jusqu'à son retour, et d'y attendre en tout cas ses ordres (Ep. TII, 79). Elle ne devait malheureusement pas y revenir. Elle accompagnait en Languedoc sa fille Marguerite, qui se rendait en Espagne près du roi prisonnier. Agrippa ne tarde pas à se trouver aux prises avec de grands embarras et bientôt avec des difficultés sérieuses. Il ne reçoit plus rien de ses gages. A ses vives et pressantes réclamations, on oppose des prétextes de toute sorte ; et ce n'est qu'indirectement, après une longue attente, qu'il apprend enfin que, disgracié, sans qu'on lui en dise la raison, il a été rayé de l'état des pensions. Son existence devient alors tout à fait misérable; son esprit s'irrite; son caractère s'aigrit; de longs mois, des années s'écoulent pour lui dans une situation des plus précaires, qui se prolonge jusqu'à son départ de Lyon, à la fin de 1527.

Le séjour d' Agrippa à Lyon se partage, on le voit, en deux périodes de longueur inégale; la première, celle de sa prospérité, coïncidant avec la présence de la cour dans cette ville, pendant quinze à seize mois, jusqu'au milieu de l'année lo2o; la seconde commençant alors, avec le premier ébranlement de sa situation, pour durer plus de deux années, jusqu'à son départ, vers la fin de 1527. Sur la première de

ces deux périodes, nous n'avons pas beaucoup de renseignements; les lettres qui s'y rapportent étant peu nombreuses, car la discrétion, dit alors Agrippa avec une certaine suffisance à son ami Chapuys, est un devoir pour un homme admis comme il Test à la connaissance des affaires secrètes de la souveraine (Ep. III, 68). A la seconde période appartiennent, au contraire, de nombreuses et longues missives toutes pleines des doléances, des supplications ou des menaces, des mouvements désordonnés de passion d'Agrippa, aux prises avec l'adversité.

C'est alors qu'Agrippa écrit, vers 1526, dans un état d'esprit qui explique le caractère d'amertume de cette violente diatribe, le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences et des arts. De incertitudine et vanitate scientiarum atque artiurn declamatio invectiva; satire emportée des mœurs, des lois, des usages et du régime entier de la société de son temps. Nous avons fait connaître précédemment cet ouvrage, dont nous avons donné une analyse dans le chapitre premier de ce livre, et quelques extraits à la fin du cinquième. Agrippa, vers le même temps, mais un peu auparavant et dans un esprit tout différent, avait écrit aussi son traité du mariage, /^e sacramento matrimonii declamatio, composé pour attirer l'attention de la sœur du roi, Marguerite, duchesse d'Alençon, à qui cet ouvrage était dédié (Ep. IV, 1), et pour rappeler sur son auteur, si cela était possible, la faveur qui s'était retirée de lui. Dans l'intention de satisfaire aux obligations et né-

cessités de sa situation à ce moment, il compose encore un traité des feux de guerre, De pyromachia, qu'il adresse au roi; et il remet en lumière un ouvrage écrit autrefois à Pavie, un petit traité sur la théologie païenne, Dehortatio gentilis fheologix, qu'il envoie alors à l'évêque de Bazas, Symphorien Bullioud, un de ses anciens protecteurs à la cour de France (Ep. IV, 15).

C'est pendant les quatre années du séjour fait à Lyon par Agrippa que naissent le second, le troisième et le quatrième des cinq fils que lui a donnés sa seconde femme, Jeanne Loyse Tissie. On n'a pas oublié qu'il en avait eu un antérieurement déjà, Haymon, né à Genève en 1522, et resté dans cette ville chez l'official Eustache Chapuys, son parrain. 11 avait eu aussi de cette femme, à Fribourg, en 1523, une fille qui avait peu vécu. Des trois fils qu'il a eus à Lyon, les deux premiers appartiennent, par la date de leur naissance, à la période heureuse du séjour d'Agrippa dans cette ville. L'un, Henri, né en 1524, était filleul d'un personnage considérable, Henri Bohier, sénéchal de Lyon i ; l'autre, Jean, né en 1525, avait eu un parrain plus illustre encore, le cardmal Jean de Lorraine ^ représenté à la cérémonie du bap-

1 Henri Bohier, chevalier, soigneur de Ghenaye et de La Chapelle, sénéchal de Lyon, conseiller du roi, son maître d-hotel ordinaire, et receveur général de ses finances ès pays de Languedoc et de Lyonnais.

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