Voir notre chapitre iv, L
tion, par la résolution que prend alors Agrippa de quitter la France.
Nous voulons toutefois rapporter auparavant ce qui concerne les relations épisodiques de notre héros avec l'intrigant Plammingus, puis avec le dominicain de Mâcon. Les premières contiennent un tableau assez piquant des mœurs du temps, et ont le mérite de mettre en relief certaines qualités de générosité et débouté chez Agrippa. Les autres fournissent également en sa faveur des témoignages significatifs de sentiments de loyauté qu'on voudrait avoir plus souvent occasion de louer dans l'homme que nous avons entrepris de faire connaître. Elles le montrent s'appliquant h désabuser des erreurs de l'astrologie un honnête religieux qui s'est laissé prendre à la fausse science étalée par lui dans ses livres. Ces deux petits épisodes, il est bon de le faire remarquer, appartiennent à l'époque oii Agrippa était déjà tombé dans le malheur, en 1326.
En cette année 1526, Agrippa réclamait de Lyon à son ami de Metz, le curé Brennonius, des cahiers qu'il avait laissés, quelques années auparavant, entre ses mains. C'étaient son traité de géomantie et la stéganographie de Tritheim. Une occasion se présente de les lui faire parvenir. Un jeune homme se trouvait à ce moment h Metz, qui prétendait avoir autrefois connu Agrippa en Italie (Ep. IV, 26); chose peu vraisemblable eu égard à son âge, car il se donne alors à lui-même vingt-quatre ans; on était
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en 1326, et il y avait huit années et plus qu'Agrippa avait quitté ce pays. Cette assertion, qui n'est d'ailleurs pas reproduite dans les lettres adressées à Agrippa, mais qu'on paraît avoir accueillie h Metz sans examen, avait pu être inventée parle personnage, pour se faire bien venir des amis messms de celui' dont il parlait ; car ce que nous savons du Flammingus donne lieu de penser que c'était une espèce d'intrigant, peu scrupuleux sur les moyens de tirer parti d'une situation. Il avait su néanmoms captiver la confiance des gens dont il s'était ainsi rapproché. 11 se nommait Jean Paul, et prenait en outre le surnom de Flammingus, le Flamand, en raison de son originel 11 cultivait les lettres, se montrait curieux de philosophie et, de plus, étudiait la médecine (Ep. IV, 26).
Après quelques mois de séjour à Metz, le Flammingus annonce qu'il va se rendre à Lyon. 11 voudrait, pour y exercer ses talents, être admis dans la maison de quelque grand personnage. 11 se chargerait volontiers d'enseigner à des enfants. 11 serait d'ailleurs disposé à s'en remettre aux avis d'Agrippa et à entrer d'abord chez lui comme serviteur et comme disciple, en attendant une situation défmitive conforme à ses désirs. Il quitte Metz avec une lettre de Brennonius, où tout cela se trouvait exposé. Il en avait une également du médecin astrologue
1 A-rippa dil de lui : « Adolescens est, nomiiie Joanncs Pau- « lus, nalioue Flandrus, prolcssione physicus » (Bp. IV, 68^
Laurent Frison, Laurentius Frisius, et il emportait les livres que réclamait Agrippa. Il part ainsi le jour de sainte Madeleine, 22 juillet ; mais bientôt il s'arrête, et, quelques semaines plus tard, Agrippa reçoit à Lyon une lettre de lui datée de Langres le 26 juillet, lendemain de saint Christophe et saint Jacques, dans laquelle l'intrigue se dessine.
— Savant Agrippa, y est-il dit, que vas-tu penser tout d'abord d'un inconnu qui ose ainsi t'écrire? Il faut que, pour faire cesser ton étonnement, je te conte ce qui m'est arrivé. C'est une comédie ou plutôtune tragédie. Celui qui t'écrit estun jeune homme de vingt-quatre ans, livré à l'étude de la médecine, et avide de pénétrer les secrets de la philosophie. J'ai passé à Metz quelques mois, dans la familiarité du curé de Sainte-Croix. Celui-ci, un jour, lit devant moi une lettre par laquelle tu lui demandais ta géomanlie et la stéganographie de Tritheim. Curieux de voir de près un homme tel que toi, je m'offre pour te les porter. Je pars chargé du précieux fardeau et porteur, en outre, de lettres que le curé de Sainte-Croix et Laurentius Frisius t'adressaient. Je voyageais à pied lorsque, dans le voisinage, de Langres je suis dépouillé par un compagnon auquel je m'étais associé; et je me vois forcé de m'arrôter dans cette ville, 011 je vais tâcher de gagner avec le peu que je sais en médecine ce qui m'est nécessaire pour continuer ma route et arriver près de toi. Cependant si, par le retour de mon messager, tu voulais m'envoyer deux couronnes d'or seulement, je pourrais te porter
tes livres, prêt à m'acquitter envers toi par toute espèce de services, et disposé à te rendre ensuite ton argent, si ia fortune me devenait un peu favorable. Mais vois à quelles ruses peut obliger la pauvreté. J'ai dû, pour me faire bien venir ici, raconter que j'avais un frère médecin fameux, actuellement au service du roi. Eh bien! je t'en prie, au nom de notre ami commun, le curé de Sainte-Croix, au nom de les précieux livres qui sont entre mes mains, ne me démens pas auprès de mon messager, et consens à feindre que je suis ton frère. (Ep. IV, 28.)
Agrippa, on ne saurait en douter, avait affaire à un intrigant effronté. Il lui fait cependant tenir l'argent demandé; c'était la rançon de ses chers livres, qu'il recouvre en effet avec les lettres de ses amis ; mais ensuite il écrit à Flammingus qui finalement s'est décidé h ne pas venir à Lyon ; il lui offre même ses services (Ep. IV, S8). Celui-ci ayant quelque temps après quitté Langres, et s'étant rendu à Neufchâteau, il lui donne des lettres de recommandation pour les amis qu'il possède en Lorraine (Ep. IV, 63, 67, 68)'. Agrippa semble bien n'avoir agi ainsi envers cet homme que par humanité; et cela fait honneur à son bon cœur. C'est ce qui nous engage à nous arrêter à cette petite aventure qui met de plus en lumière la physionomie assez originale de ce Flammingus, sorte de chevalier d'industrie, moitié gueux, moitié charlatan. Agrippa, au reste, se conduit à son égard avec autant de prudence que de bonté.
A la l'écepLion de sa première lettre, Agrippa s'était empressé de lui écrire qu'il avait lu et compris son récit, legi et. intellexi quee narras; qu'il avait à Langres deux amis auxquels il le recommandait; que ceux-ci pourraient l'aider, et qu'ils lui remettraient de sa part l'argent dont il avait besoin, en échange de ses livres et de ses lettres. Il l'engageait en même temps à rester à Langres et le dissuadait de venir à Lyon, 011, la cour étant absente, il ne pourrait rien pour lui (Ep. IV, 33). Le Plammingus, ayant remis les livres et reçu l'argent, remerciait ensuite assez chaudement Agrippa de ses secours et de ses conseils, dans une lettre oii il lui disait qu'il resterait volontiers à Langres s'il pouvait y pratiquer avantageusement son art ; mais qu'il lui manquait pour cela les accessoires essentiels à un médecin, prœcipua medici ornamenta, savoir quelques années de plus, et un certain équipage, aetas grandior et cultus pomposî'or. Car, ajoutait-il, c'est à cela que chez le peuple on juge un médecin (Ep. IV, 38). Quelques semaines après, Paulus Plammingus était à Neufchâteau ^.
Ce petit épisode nous procure un dernier coup
l, La correspondance entre Agrippa et Joliannes Paulus Plammingus comprend six lettres appartenant à l'année 1526 et imprimées dans la Correspondance générale, 1. IV. 28, 33, 38, 58, 63, 67. 11 n'y a pas lieu, croyons-nous, d'y joindre la lettre 27 du livre V, écrite deux ans plus tard de Paris par Agrippa à un ami qu'il nomme Paule mi obsei'vandîssiine, et qu'il avait, ce semble, laissé à Lyon en quittant coUe ville.
d'œil sur Metz, où le Flammingus avait vu les amis qu'Agrippa y avait laissés. Nous sommes en 1526, la correspondance avec Brennonius s'arrête à ce moment. La dernière lettre du curé de Sainte-Croix est écrite le 23 juillet de cette année, au lendemain du jour où Paulus Flammingus l'a quitté emportant sur son dos les livres d'Agrippa. Dans cette lettre, le curé de Sainte-Croix annonçait h celui-ci qu'à la date requise il avait célébré, conformément à ses intentions, l'anniversaire de sa première femme (Ep. IV, 27). Nous n'entendons plus parler depuis lors du curé Brennonius. C'est l'année précédente qu'il avait été, suivant les chroniques de Metz, emprisonné comme prévenu d'hérésie \ La lettre que nous venons de citer montre que cette prévention n'avait pas eu de suites, ou qu'au moins, pour le curé mis en suspicion, elle avait été suivie d'une période de répit.
Nous venons de raconter une aventure qui témoigne hautement du bon cœur d'Agrippa. Il aurait pu, en effet, au lieu de venir, comme il l'a fait, au secours du Flammingus qui ne semblait pas trop digne d'mtérèt, le faire poursuivre par ses amis de Langres en restitution de ses livres. La générosité d'Agrippa dans cette circonstance mérite d'autant plus d'être signalée, que lui-môme était en ce moment dans la gêne, chargé de famille et, comme nous le verrons, privé des ressources d'un traitement que depuis