‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · Voir ci-dessLis, l. Il, p · texte numérisé non relu

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ilO CHAPITRE SIXIÈME

c'est bien le langage de la vérité. Nous avons là un témoignage sincère des opinions vraies et des réelles dispositions d'esprit d' Agrippa, touchant l'astrologie. La preuve en est dans l'accord complet de ces paroles avec celles qui expriment les mêmes idées au cours de la correspondance intime échangée, vers la même époque, entre Agrippa et le médecin Chapelain. On retrouve encore ces idées dans le jugement sévère porté sur cet objet par l'écrivain, clans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, dont on voit déjà percer ici l'esprit de scepticisme bien connu. Le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences fut publié quatre ans plus tard, en 1530. Ce que nous venons de voir suffirait pour montrer qu'au mois de juin 1526, l'auteur en roulait déjà le sujet dans sa tête, et que l'ouvrage était peut-être même sur le métier. Nous avons d'ailleurs sur ce point mieux que des conjectures, et nous savons.que, dès cette époque, le fameux traité était nécessairement en cours d'exécution et bien près d'être terminé. Dans une lettre écrite le 16 septembre de cette année au médecin Chapelain, Agrippa lui dit formellement qu'il vient d'écrire, lus diebus, un volume d'une certaine importance sur l'incertitude et la vanité des sciences et l'excellence de la parole de Dieu (Ep. IV, M).

Pour revenir au père Lavinius, nous ajouterons que la lettre d'Agrippa. dont on vient de lire les extraits, paraît avoir exercé sur l'esprit du religieux une influence salulaire.il en adresse de chaleureux remci-

AGRIPPA A LYON ET A PARIS \ii

ciements au maître, en lui annonçant qu'il veut revenir à Lyon pour le voir encore et l'entendre (Ep. IV, 34). Il ne larde pas en effet à réaliser ce projet; et, après cela, de retour dans son couvent de Mâcon, au mois de septembre de la même année, il remercie encore une fois Agrippa de ce qu'il appelle un véritable bienfait, et lui adresse en signe de reconnaissance un petit présent qu'il lui a, dit-il, annoncé ; un appareil destiné à aiguiser sa vue émoussée par le travail assidu des jours et des nuits, quo oculorum aciem diurno nocturno que bonarum litemrum assiduo labore pene hebetatam relevés. Il lui envoie une paire de lunettes (Ep. IV, 4S).

Nous voyons par ce qui vient d'être dit, où en était alors Agrippa touchant les sciences occultes, que, non content d'en avoir détourné le dominicain Lavinius, il condamne si formellement, à ce moment même, dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Sa conversion à cet égard n'était peut-être pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire. Elle n'allait pas d'ailleurs sans quelques contradictions qui rcssortent en môme temps de la conduite du personnage. Au commencement de cette année même, le 18 avril 'I52G, il envoyait encore de Lyon à un ami de Chambéry, avec divers opuscules, un thème d'astrologie, en l'invitant ù admirer son habileté dans cet art K II faut en outre ajouter que,

t. » Mitto eliam prognosticum quoddam... ex ([uo judicabis » quam egregius cvaserim aslrologiis » (Ep. IV, 4).

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dans le courant de la même année, il adresse, tout en protestant contre les exigences qu'il subit à cet égard, des calculs astrologiques à la reine-mère (Ep. IV, 30, 36), et que, l'année suivante encore, il fournit des prédictions au duc de Bourbon (Ep. V, 6).

Il ne croyait cependant plus alors, s'il y avait jamais cru, à ces vains artifices; nous venons de le montrer. D'où vient cette inexplicable contradiction? La situation précaire d' Agrippa vers cette époque fournit peut-être la réponse à une pareille question. Le profit à tirer de ces singulières pratiques est vraisemblablement, il l'indique du reste quelque part, ce qui le porte encore à en user. C'est ce qui l'induira également un peu plus tard à commencer, en 1331, la publication de sa philosophie occulte, arsenal de ces étranges spéculations, en même temps à peu près qu'il imprime le traité de l'incerti- ' tude et de la vanité des sciences, qui en est la condamnation. Il est donc impossible de faire à Agrippa l'honneur d'un relour complet à la sincérité, tout en lui reconnaissant le mérite d'une incontestable clairvoyance sur ces matières.

Nous avons tracé un tableau succinct des relations passagères de l'intrigant Plammingus et du religieux Lavinius avec Agrippa. Elles fournissent d'intéressantes indications sur le caractère de celuici et sur l'évolution de ses idées. Ces deux épisodes appartiennent, on l'a vu, à l'année 1526, et par conséquent à la seconde période du séjour fait à Lyon

AGlllPPA A LYON ET A PAUIS 113

par Agrippa ; ù ]a période des souffrances et des révoltes ; à celle de certains changements dans ses sentiments et ses opinions, qui expliquent la composition à ce moment du traité satirique de l'incertitude et de la vanité des sciences. Ne voulant pas négliger ces renscignemenls, nous avons dû en l'aire dès h présent l'exposition; pour ne pas briser, en y revenant ultérieurement, le fil du récit ; et pour ne pas interrompre la suite des faits dont l'enchaînement forme l'histoire que nous nous proposons de raconter. Afin de reprendre celle-ci au point où nous l'avons laissée, nous allons revenir un peu en arrière, et la suivre maintenant dans les lettres échangées par Agrippa avec Euslache Chapuys, avec Jean Chapelain et l'évêque de Bazas, avec le connétable de Bourbon, avec le marchand génois Fornari et le religieux Aurelio d'Aquapendente ; documents qui se succèdent dans un ordre chronologique assez régulier de 1524 à 1S28, et même iusqu'en

Les pièces de la correspondance avec Chapuys, pour cette époque, sont toutes antérieures aux souffrances, aux tribulations que devaient entraîner pour Agrippa sa disgrâce à la cour de France et l'abandon dans lequel il est alors laissé à Lyon par ses premiers protecteurs. Elles reflètent le sentiment de bonheur engendré par la situation prospère qui, au contraire, lui est faite tout d'abord dans cette ville.

— Jarrivc ù Lyon et j'y trouve d'anciens amis,

dit Agrippa le 3 mai 1524, dans sa première lettre d'alors à Chapuys. Tout m'y promet le succès. J'ai déjà reçu de l'argent des trésoriers du roi. Je puis compter sur une pension. Voilà ce dont je veux que tu sois inCormé de suite. Je t'écrirai bientôt plus au long. Je te recommande toujours mon cher petit

Haymon (Ep. IH, S8).

Cinq lettres d'Agrippa se succèdent (Ep. 111, o», 63 68 74, 76), avant que nous en trouvions une seule 'de Chapuys. Quelques-unes de ce dermer ont dû se perdre nécessairement, car, le 22 novembre ,1324, répondant à une question dont l'expression ne nous a pas été conservée. Agrippa lui écrit :

Tu me demandes oîi j'en suis. J'ai reçu du roi, des princes, et de tous force promesses, mais je crains bien que les dépenses de la guerre n en dérangent la réalisation (Ep. III, 63).

En môme temps Agrippa demande pardon d'avoir tardé à écrire. Son excuse est dans la multitude de ses occupations. H est comme submergé par le flot de ses devoirs de cour; fréquemment réclame aux conseils du roi, dit-il avec une certaine vamté et non sans quelque exagération, il y a lieu de le croire ; absorbé par les affaires publiques auxquelles se mê^ lent ses affaires privées; retenu en outre par les considérations politiques; car, en ce temps de guerre, écrire des lettres est s'exposer aux soupçons, écrire surtout à Genève, ville toute pleine des ennemis du roi. Il a chargé du reste le seigneur Jacques d lUins

de parler pour lui à son ami. Jacques d'Illins était un des parents de sa seconde femme '.

- Je ne sais, ajoute Agrippa, pourquoi il ne s'est pas acquitté de la commission. Crois bien d'ailleurs que je ne saurais oublier un homme qui se montre comme toi si magnifiquement libéral envers mon enlant(Ep. III, 63).

-Pardonne-moi la rareté et la brièveté de mes lettres, dit encore un peu plus tard, le 21 mai 1523 Agrippa. Admis à la confidence des affaires secrètes de la reine ma maîtresse, je suis tenu à la discrétion; et ta maison est, je le sais, hantée des colporteurs de nouvelles dont je dois éviter de tenter la curiosité (Ep. III, 68).

La lettre suivante, du 8 juin 1523, commence par des remerciements pour les soins dont le petit Havmon est toujours l'objet dans la maison de l'official de Genève. La cour vient de quitter Lyon, et Agrippa va lui-même par ordre de la reine changer d.t-il, de résidence. Il doit se rendre à Tours ou à Orléans, ou à Paris. Il désirerait que son fils lui fût maintenant renvoyé. Cependant il s'en rapporte à Chapuys pour décider s'il convient qu'il le garde davantage. Il ne manifeste pas encore d'inquiétude ^len vive sur sa propre situation. L'avenir s'assombrit cependant un peu pour lui. Il voit s'envoler comme d une boîte de Pandore, ce qu'il croyait te-

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„„i le lui avait vcdemandé. Il n y a aucune la d doute quolarentrdedu ttlleul de Chapuys dan t Maison V^-nellc n'ait eu lieu, coname on peut

AGniPPA A LYON ET A PARIS 117

l'inférer de là, vers l'auLommc de l'année -lo^o; h moins que cet enfant ne soit mort à cette époque; car, deux ans après, quand Agrippa quilte Lyon en ■lo27, il n'emmène, comme nous l'avons dit précédemment, que quaire fils, au lieu de cinq qu'il aurait dû avoir alors avec lui.

Nous arrivons maintenant à la seconde partie du séjour à Lyon d'Agrippa. Les détails qui la concernent sont consignes dans des lettres qui, pour la plupart, appartiennent à sa correspondance avec ses amis Jean Chapelain, Capellanus ', médecin du roi, attaché au service de la reine-mère, et Sympliorien Bullioud, évêque de Bazas ^ qui se trouvaient alors séparés de lui. Ils avaient suivi la cour à son départ de Lyon et passent avec elle les années '1325, 1526, 1327, à Bordeaux, à Angoulême, puis en Touraine, à Blois, à Chenonceaux, à Ghambord, et enfin à Saint-Germain.

1. La correspondance enlre Agrippa et Jean Cliapoiain « Capellanus » comprend cinquanle-qualre lettres de 15-26 à 1529, la plupart d'Agrippa. Dans le nombre, douze seulement sont de Chapelain. Ces lettres sont imprimées dans la Correspondance générale, L. IV, 2, 3, G, 10, 12. 13, 16, 21, 23, 25, 29, 30, 36, 37, 40, 41, 42, 43, 44, 46, 48, 50, 51, 52, 54, 55, 5G, 62, G4, 70, 73, 75, 76, et L. V, 3, 5, 7, 8, 9, 10, 13, 22, 23, 25, 30, 32, 35, 36, 37, 43,46, 49, 52,68, 83.

2. La correspondance entre Agrippa et Symphorien Bullioud, cvèque de Bazas, « Sympliorianus episcopus Vasalensis », comprend treize lettres de l'an 1526, imprimées dans la Correspondance générale, L. IV, 9, 14, 15, 22, 24, 31, 39. 47, 49, 53, G6, 69, 74.

L'année 1523 cL les premiers mois de lo2G s'écoulent pour Agrippa sans incident notable. Le roi, sorti de sa prison de Madrid, vient de rentrer en France. La cour a quitté Bayonne ; elle est en Guyenne.

— Nous allons partir pour Paris, écrit de Bordeaux h Agrippa son ami Chapelain, le 2 avril 1326, et je crois que nous ne tarderons pas h repasser h. Lyon, le roi ayant fait vœu à Madrid de visiter le Saint Suaire que l'on garde à Chambéry (Ep. IV, 2, 10).

Il semble résulter d'une lettre écrite à Chapelain, au milieu de cette année 1326 par Agrippa, que celuici aurait pu rejoindre la cour absente, et même obtenir une augmentation de traitement; mais qu'il s'y était refusé et aurait ainsi, paraît-il, indisposé contre lui la reine. Le refus d'Agrippa aurait été motivé par la considération qu'on ne voulait pas préalablement assurer le sort de sa femme et de ses enfants qui devaient se trouver ainsi séparés de lui Cette particularité fait honneur aux sentiments du père de famille et méritait d'être mise en lumière, à l'avantage d'un homme contre lequel on n'a maUieu-

1. « Neque vero cequum est, quodaudio, indignari mihi Prin- « cipem, qaia refutato uL nosti ampliori stipendio abounlem « iUam sœpe recusarem. Neque vero ignoro me inaula, majore « cum lucro et digaitate degere, ac Principi nostrse pariler <c diligentiore observantia, prompliore et paraliore obsequio « inservire poluisse; neque ego aliud capiebam magis, modo a prius illa constituisset cerlum milii pro uxore et familia « domiciliura; quam nefas esset me relinquere improvisam (Ep. IV, 25),

reusoment à relever que trop souvent de regreLLables défaillances de caraclère.

Cependant Agrippa, toujours à Lyon, a plus d'une raison de craindre que la faveur dont il a joui jusque-là ne soit gravement compromise. Il voudrait qu'on ne l'oubliât pas. Il compte un peu pour cela sur un ouvrage qu'il adresse alors (1526) à la sœur du roi, à la brillante princesse Marguerite; à celle qu'on appelait alors la duchesse d'Alençon, du titre de son premier mari, mais qui est plus généralement connue sous celui de reine de Navarre, que lui valut un plus tard son second mariage avec l'aïeul maternel du roi Henri IV, en 1527. L'ouvrage envoyé par Agrippa dans ces circonstances à cette pi^incesse est son traité du sacrement du mariage \ Cet opus-

1. Le IraUé du sacrement de mariage est, comme tous les ouvrages d'Agrippa, écrit en latin. L'auteur avait, en outre, fait de cette composition une traduction française qu'il envoyait dès 152G, avec le texte latin, à un ami de Glaambéry (Ep. IV, A, 5). Cette traduction doit être signalée comme le seul écrit en français qui nous soit parvenu d'Agrippa. Il serait possible, sans qu'on pût l'affirmer du reste, qu'elle eùtété exécutée par Agrippa pour la sœur du roi à laquelle il destinait l'ouvrage ; et qu'elle eût été adressée avec le texte latin à cette princesse, dans un livre imprimé à cette intention. On possède en effet une édition sans date, qui pourrait être de ce temps, des deux textes réunis, imprimés en caractères gotliiques sous ce titre : « Brcfue déclamation du sainct sacrement do'mariage, composé « en latin pcr Henricum Cornclium Agrippam, et par luy Ira- « duit en vulgaire francoys ». Nous donnons sur l'impression de ce livre quelques explications, dans une note de l'appendice (n" XXVIII). •

cule n'est nullement une œuvre badine, comme on pourrait le croire. C'est un plaidoyer plein de chaleur et de sentiment en faveur du mariage i.

Aucun lien, pas même celui qui attache les parents à leurs enfants, ne saurait être, suivant Agrippa, compare à celui du mariage.

— La nature, dit-il, nous donne des parents et des enfants; Dieu seul peut joindre des époux, parentes natura facit, uxor Dei mysterimn est. Le mariage est d'institution divine, nul ne doit s'y soustraire ; l'impuissance ou le vœu de chasteté permettent seuls de s'en dispenser.

Sur les trois fins qu'il assigne au mariage, cidjutorium, propagatlo, vitanda formcatio, et sur les conséquences qu'il en tire. Agrippa s'exprime avec une hardiesse qui, malgré le caractère sérieux des in-

1. De sacramento matrimonii declamalio (Opéra, t. II, p. 543- 552) En composant cet écrit, Agrippa entendait certainement faire une œuvre sérieusement utile. Ile serait dans ce sentiment, et pour étendre la publicité de son ouvrage en le mettant à la portée de tous, si'ce n'était plutôt pour le présenter à la sœur du roi, qu'il en aurait fait la traduction française dont û est quesliou dans la note précédente. Ce même senument se manifeste, d'ailleurs, dans l'attention qu'il a d'envoyer alors, comme nous l'avons dit dans la môme noie, les deux textes a la fois do l'ouvrage à un ami de Chambéry, en lui disant que l'un est pour lai, et l'autre pour sa femme : « Millo... déclare matiunculam de matrimonio lalinam, eandcmqne m vulgarc « <rallicum idioma traductam. Illam libi, liane uKori tuœ... le- « gendara destine... Lugduni décima oclava aprilis auno lo%. » (Ep. IV, 4.)

tentions, cfïai^oucherait probablement maintenant la délicatesse de certains esprits. L'écrivain duxvi" siècle ne connaît pas les ménagements qu'on exigerait aujourd'hui.

Le mariage est à ses yeux un devoir prescrit par Dieu, sa pratique est, en outre, pour l'homme la plus haute leçon de philosophie morale. Agrippa développe très bien son sujet à ce point de vue original.

— Celui qui n'a point de femme, dit-il, n'a pas de maison, parce qu'il ne saurait se fixer; il ne possède en quelque sorte rien, parce que le bien n'est chez lui ni à l'abri ni en sûreté, et qu'il ne peut se fier à personne; il n'a ni famille, ni parents, ni espoir de postérité; il est exposé à être volé par ses serviteurs, dépouillé par ses associés, méprisé par ses voisins, négligé par ses amis, livré sans défense aux embûches de ses proches; il meurt sans rien laisser derrière lui. Malheur, dit en finissant Agrippa, malheur à celui qui se soustrait volontairement à cette sainte obligation ; c'est un réprouvé de Dieu, indigne de la société des hommes.

Agrippa, la chose est à noter, a semblé à. quelquesuns s'élever dans ce factum contre les secondes noces, dont lui-même il avait cependant donné l'exemple.

—Le mariage est, dit-il, un et indissoluble et la persistance de sa vertu est telle que la mort peut à peine y mettre fin; de sorte qu'à un seul homme ne saurait jamais appartenir qu'une seule femme. Car Dieu l'a dit en tirant l'épouse d'une côte de son époux : Dans

une seule chair ils seront deux. Il n'a pas dit : ils seront trois, ni un plus grand nombre. Un homme ne doit donc prendre qu'une seule épouse; il doit lui garder jusqu'à la fin de sa vie un inviolable amour et, par de là son trépas même, lui conserver son souvenir.

Il est permis cependant de ne considérer ce passage que comme un plaidoyer contre la polygamie; car un peu plus loin l'auteur trouve dans la troisième fin reconnue par lui au mariage, dans les garanties que le sacrement donne à la pureté des mœurs, un motif pour autoriser les secondes noces, recommandées, ajoute-t-il, par l'apôtre Paul lequel a dit : Mieux vaut le mariage que le péché. Qui non continet nubat... melius est nubere quamuri. Agrippa finit même par déclarer condamnables les préjugés et les lois de certains peuples qui proscrivent les secondes noces ; les contempteurs de celles-ci encourageant ainsi la fornication et l'adultère.

— Illustre princesse, dit-il enfin, il t'appartient d'extirper, de tes domaines d'abord, et du très chrétien royaume de France ensuite, ces exécrables doctritrines. Ta ne peux travailler plus utilement au service de Dieu et à l'avantage de la république chrétienne.

Ce petit plaidoyer a pour parure quelques passages vraiment éloquents, tels que celui où le bonheur dans le mariage est célébré avec une chaleureuse conviction; et une page pleine de tendre sentiment où l'écrivain rappelle à l'époux ce que la femme est

pour lui, et quelle afTccLueusc considération il lui doit. Quand on connaît la vie d'Agrippa; quand on sait ce qu'il a été pour les deux femmes avec lesquelles il en a passé. successivement la plus grande partie, sans parler de la troisième avec laquelle il a très peu vécu, on ne peut voir dans ce petit traité autre chose que le témoignage sincère de sentiments vrais, qui font honneur à celui qui les exprime.

Agrippa avait envoyé son œuvre à Chapelain et l'avait chargé de la faire connaître. Il voulait notamment qu'il la présentât en son nom aux princesses, c'est-à-dire à la reine-more et à sa fille, la duchesse d'Alençon. Il y avait même joint une dédicace à l'adresse de celle-ci. La sœur du roi était une femme d'un esprit cultivé, aimant les lettres et portée môme vers les spéculations philosophiques, d'ordre moral surtout.

— Je veux répondre, dit Agrippa dans son épître, à ceux qui prétendent que le mariage n'est pas fait pour le sage. Je veux leur démontrer la dignité et la nécessité de cette divine institution (Ep. IV, 1).

Chapelain faisait h son ami quelques objections au sujet de cet écrit.

— Il est ici, lui disait-il, des gens qui, encore bien que réputés fort bons chrétiens, n'approuvent pas tout ce que tu dis sur le mariage. Et ce ne sont pas ceux qui ont le moins l'oreille des princesses. Aussi, craignant de faire une chose qui pût te nuire plutôt que te servir, j'ai différé de leur présenter

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Ion ouvrnge. Cependant je ferai sur ce point ce que tu ordonneras (Ep. IV, 2).

— Tu vois parmi ceux qui approchent de plus près la reine et sa liUo, répond Agrippa, des gens qui n'approuvent pas mon petit traité. Je te dirai ce que je pense de ces maîtres, en crédit dans les cours, habiles à composer des écrits licencieux et autres œuvres de corruption, des vers lascifs empruntés à l'arsenal de Vénus impudique, des livres où l'on célèbre les amours faciles. Voilà ce qu'on ose oflrir à des princesses ; voilà sur quoi se jettent les jeunes filles elles-mêmes. Elles dévorent les nouvelles d'un Boccace, les facéties d'un Poggio; elles se récréent au récit des adultères d'Euryalc et de Lucrèce, aux tableaux des combats et des amours de Tristan, et deLancelot; elles se corrompent à ces lectures. Que, formées par de tels exercices, elles sachent disserter de longues heures avec un amant sur ces belles choses, et citer à propos les traits saillants des ouvrages où on les trouve, elles passeront à la cour pour des femmes accomplies. Voilà ce qui occupe ces censeurs d'un esprit si profond et d'un goût si délicat; voilà ce quils s'appliquent à répandre à force de lectures, d'expositions, de traductions. Et qui voyons-nous parmi eux? Les chefs delà religion; des évôques comme celui d^AngoulÔmo \ qui

1 Agrippa désigne ainsi Octavian de Saint-Gelais, évôque d-An^oulôme de 1494 ù 1502, auteur d'un ouvrage iiTipnmé pourla pren.ière lois en 1509 sous ce Ulre : « La chasse el le

amis en français les amours d'Ovide. On donne de pareils hommes pour aumôniers à nos princesses. OnL-ils jamais lu un auteur sérieux? Que savent-ils pour juger des œuvres qui n'ont rien de commun avec ce qui les occupe le plus? Ne crains donc pas de présenter mon livre. Je ne suis pas dépourvu de bonnes études, à ce point de ne pouvoir défendre mon œuvre contre de pareils ennemis (Ep. IV, 3).

11 y avait pourtant, il est bon de le dire, dans l'ouvrage d'Agrippa quelques assertions qui pouvaient être l'objet de critiques fondées et de discussions sérieuses. Dans une lettre qu'il écrivait à la même époque à révêque de Saint-Paul en Dauphiné 1, l'auteur défend une de ces propositions contestées, à savoir que, suivant la loi de Dieu, la débauche dissout le mariage (Ep. IV, 7).

— Dis-moi ce qu'on pense de mon ouvrage, écrit un peu plus tard Agrippa h Chapelain qui a enfin rempli ses intentions, et remis le traité du mariage à son adresse (Ep. IV, IG).

D'Angoulême, où la cour s'est transportée, Chapelain lui répond succinctement le 29 juin 1526:

(i départ d'amours faict et composé par révérend père en « Dieu, messire Octouien de Sainct Gelaiz, ôuesquo d'Angou- « lesme et par noble homme Biaise Dauriol bachelier en chas- « cun droit, demeurant à Thoulouze. » On a aussi de Saint-Gelais des traductions d'Homère, de "Virgile et d'Ovide.

1. Michel do Aranda, évêque de SainL-Paul-Trois-Ghâteaux, sancli Pauli TricasUnorum , de 152G à 1539.

— Les très illustres princesses ont fait bon accueil à ton petit livre (Ep. IV, 23).

Après cela il n'en est plus question. Agrippa n'avait pas réussi h fixer sur sa personne l'attenlion qu'il sollicitait, et qui lui aurait été si nécessaire pour rappeler à lui la faveur qu'il voyait l'abandonner. Il n'avait peut-être pas fait précisément ce qu il eût fallu pour cela. L'œuvre sérieusement morale sur l'effet de laquelle il comptait, pouvait, tombée en des mains malveillantes, lui susciter des embarras plutôt que lui attirer des sympathies, au sein d'une cour dont le caractère essentiel n'était pas la moralité.

Voilà ce que, dans ces circonstances, Agrippa sait faire à l'adresse des princesses, à l'adresse de la mère et de la sœur du roi. Pour ce qui regarde le roi lui-même, il agit d'une manière moins directe. Il envoie d'abord à l'évêque de Bazas, avant de l'expédier à ce prince, un petit traité qu'il lui destine, sur la nécessité d'abandonner ce quïl appelle la théologie païenne, et de revenir à la doctrine évangélique i.

^ Cet écrit est d'une étendue modérée, dit-il à l'évêque, et tel qu'on peut le soumettre à l'examen d'un homme qui n'a comme toi que peu de loisirs. Il faut le juger, non sur ses dimensions, mais sur l'utilité des vérités qui s'y trouvent exposées. Nous

1. Dchorlatio cjenliUs Ihcologix ad amkos aliquos quondam perorata {Opéra, t. II. p. 502-507).

Lelo dédions pour que, adoptant nos idées, tu t'en lasses le patron auprès du roi très chrétien, lequel, en raison de son titre, doit veiller à ce que dans son royaume la doctrine du Christ soit purgée do tout alliage étranger, et surtout des sophismes empruntés au paganisme. Il peut l'ordonner. Un tel soin est digne de lui (Ep. IV, lo).

Vains efforts, le pauvre Agrippa est dédaigné et se voit oublié. Tout ce qu'il demande cependant, c'est qu'on veuille bien se rappeler certaines promesses que, disait-il, le roi lui-même lui avait faites lorsque, en ioM, ce prince avait quitté Lyon pour aller combattre devant Marseille le duc de Bourbon et les impériaux. Le roi avait alors chargé de la réalisation de ses volontés à son égard le sieur de Ryans, mort il est vrai depuis cette époque; mais le sénéchal de Lyon avait, disait Agrippa, connaissance de l'affaire (Ep. IV, 9).

Chapelain avait présenté une requête de son ami à la reine. Celle-ci avait ajourné la réponse à y faire.

— Elle traîne volontiers ces questions-là en longueur, écrivait Chapelain, et j'en sais quelque chose pour ce qui me regarde, moi qui depuis des années sollicite d'elle une seule faveur que je n'ai pu encore obtenir (Ep. IV, 12).

Un courtisan ne saurait en effet user son crédit pour les autres; il n'en a jamais assez pour luimôme. Non-'seulcment Agrippa ne voyait rien venir de ce qu'on lui avait promis,' mais il ne pouvait môme pas obtenir le paiement de la pension qui lui

avait été accordée anlérieurement et qu'il avait dû considérer comme assurée. Du mois d'avril au mois d'octobre -1526, vingt lettres et plus de lui à Chapelain ou à l'évêque de Bazas n'ont presque pour objet que ses vives réclamations sur ce point. Le malheureux est, on ne le voit que trop, pressé par le besoin.

— Au milieu des grandes affaires qui occupent nos princes, dit-il à l'évêque de Bazas, je crains bien qu'absent on ne m'oublie. Une plus longue attente cependant me condamne au supplice de la faim (Ep. IV, 9).

Il serait fastidieux de suivre le malheureux Agrippa dans les détails incessamment répétés qu'il donne sur les échappatoires et les mensonges dont on le paie de toutes paris. La solution qu'il sollicite dépendrait, semble-t-il, d'un certain Barguin, Barguinus ou Barovinm quœstor, et d'Antoine Bullioud, Antomus Billion, cousin de l'évêque de Bazas, officiers de finance qui ont suivi la cour. Thomas Bullioud, frère d'Antoine, est à Lyon le correspondant de celui-ci. C'est Thomas qu'on charge de berner l'infortuné Agrippa; et il s'acquitte consciencieusement de cette commission. Agrippa demande en vain que son affaire soit au moins remise à Martin de Troyes, trésorier du roi résidant à Lyon (Ep. IV, 41, 42, 46, 49, 50). Vaines plaintes, inutiles instances.

- Depuis que le roi est parti, écrit-il à Chapelam, revenant à une image que nous avons déjà trouvée dans une lettre à Chapuys, la boîte de Pandore s'est

ouverte pour moi. L'espérance seule me rcsLait, et déjà je la vois qui déploie ses ailes pour s'envoler. J'ai adressé une épître à la reine. Que Barguin consente au moins à écrire pour moi à Martin de Troyes qui est ici (Ep. IV, 6).

— Barguin a écril, lui répond Chapelain (En. IV 12, 13).

L'évêque de Bazas, sollicité de même, ne répond pas autrement.

— Si je ne puis obtenir que peu de chose maintenant, lui dit Agrippa, je saurai m'en contenter; ma misère est extrême [Ep. IV, 22).

— Je suis à bout de ressources, écrit-il en même temps à Chapelain. Mes filets, ajoute-t-il avec un douloureux effort d'enjouement, ne sont plus que des toiles d'araignées. Je prenais encore quelques oiseaux ; je vais être réduit aux mouches. Aide-moi. Puissé-je un jour te servir à mon tour (Ep. IV, 16).

— La reine, écrit encore Agrippa un peu plus lard, a, me dit-on, donné ordre qu'on me payât ma pension h Lyon. Je me repais de cette espérance, mais d'argent, je ne vois rien. Bien plus, Martin de' Troyes, qui vient de recevoir de Barguin les ordres de paiement, m'al'firme qu'il n'y est pas question de moi. Je ne sais que faire; je suis trop loin pour agir. Toi, mon ami, ne m'abandonne pas (Ep. IV,

— Ce n'est pas Barguin, répond Chapelain, c'est Antoine Bullioud qui doit te payer (Ep. IV, 23].

— Antoine Bullioud ne réside pas ici, réplique

Agrippa, j'ai vu seulement Thomas, son frère, qui s'y trouve. Celui-ci convient qu'il est chargé du paiement de ma pension, mais dans le cas seulement où il resterait de l'argent. Il a besoin, me dit-il un jour, de revoir ses comptes, et il me remet au lendemam. Le lendemain, il s'enferme et fait dire qu'il est absent Pressé ensuite par un de mes amis, il promet de venir me trouver chez moi. Cependant, il monte à cheval et disparaît. On dit qu'il est allé en cour. Nous sommes joués par des fripons. Pendant ce temps-là, je suis en butte à toutes les misères. Et ce qui devait précisément me procurer honneur et profit, mon titre de cour lui-même, n'est pour moi qu'une source d'infortune, en excitant à la fois contre moi et l'envie et le mépris. Fixé ici et retenu par les ordres exprès de la reine, chargé d'une nombreuse famille, je vis chèrement à l'auberge comme un étranger, dans une ville où la vie est dispendieuse plus que nulle part ailleurs. S'il faut attendre encore, je suis perdu. Emploie donc tous les moyens et sauve-moi au plus tôt ; si non, je me vois réduit à prendre un partf désespéré. La fortune ne résiste pas toujours aux tentatives téméraires (Ep. IV, 2o).

Il me faut à tout prix sortir d'ici, ose enfin écrire Agrippa, dussé-je recourir aux ennemis du roi, après les avoir desservis pour mon malheur (bp.

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