IV
Les Bullioud ne se contentent pas de berner le pauvre Agrippa. Ils interceptent les lettres qu il adresse en cour à ses amis, et celles que ceux-ci lui
écrivent (Ep. IV, 36, 41, 42, 43). Ils continuent h le payer de mauvaises raisons et à l'abuser par leurs mensonges. Craignant quelque éclat, on cherche ainsi à le retenir. Mais enfin le voile se déchire.
— Je sais maintenant toute la vérité, mon cher Chapelain, écrit Agrippa le 8 octobre 1526. Hier matin, j étais à l'église Saint-Jean. Un individu m'aborde d'un air bienveillant, me conduit dans un coin, et me demande où en sont mes afFaires. Je lui raconte ce que je sais. Je suis, me dit-il, au service du trésorier Barguin, et je veux te prévenir amicalement de ne pas te laisser abuser plus longtemps, mais bien d'aviser à tes intérêts. Il ne faut plus penser à ce qu'on t'a promis. J'ai vu, tu peux m'en croire, ton nom rayé sur l'état des pensions. J'ai remercié cet homme. Me voilà maintenant bien informé. Je sais ce que valent les paroles de ta princesse. Je la dis tienne, car elle n'est plus rien dorénavant pour moi. Ne vous fiez pas aux grands, dit l'écriture; ne vous fiez pas aux femmes, disent les sages. 0 trois et quatre fois insensé, moi qui ayant quitté, afin d'être plus libre, les charges publiques pourl'exercice de ce bel art de la médecine, moi qui parvenu avec tant de bonheur à y conquérir honneur et profit, ayant su résister ensuite aux offres brillantes des princes et des rois, n'ai pas craint d'accepter le joug de cette femme, qui pour un caprice me rejette, et refuse même de m'enlendrc. Maintenant, mon cher Chape- Ifiin, je ne me plains plus du tort que l'on m'a fait, mais seulement de l'ignorance où tu m'as laissé, si
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tu connaissais quelque chose de la vérité. Si j'eusse su à quoi m'en tenir, j'aurais depuis longtemps mis tin à cette comédie. Je serais peut-être aujourd'hui avec vos ennemis qui réclament mes services, et qui m'ont sollicité pendant tout cet été. Je suis resté cependant fidèle à la princesse. Me voilà bien payé par sa perfidie, rejeté sournoisement par elle, comme ne serait pas chassé un valet. Mais ce n'est peut-être pas tant à elle qu'il faut en vouloir qu'à cette troupe de plats courtisans, sycophantes éhontés, véritables harpies, qui abusent du nom et de l'autorité du maître. Voilà ceux qui m'ont volé et qui me dévorent
(Ep. IV, 52, 53).
Telle est la première explosion de la colère d'Agrippa. Elle n'est pas près de se calmer, et nous trouvons pendant longtemps encore dans ses lettres de fréquents témoignages de son indignation. La vivacité de son ressentiment se manifeste parfois dans de violentes imprécations qui ne peuvent que lui nuire, car il a des ennemis prêts à s'en saisir, comme d'une arme, contre lui. Il oublie qu'il est encore entre leurs mains. Après avoir, non sans peine, réussi à en sortir, il s'y remettra inconsidérément vers la fin de sa vie, et paiera chèrement cette imprudence, comme nous le verrons. Aujourd'hui il se lamente et crie ; il mêle à ses plaintes des récriminations de toute sorte.
— J'ai écrit à la reine, dit-il à Chapelain le 10 octobre 1526. Je t'envoie une copie de la lettre que je lui adresse. Gela vaudra ce que cela pourra. Que ce
soit du bien, je ne l'espère pas beaucoup. Je vais, en tout cas, tendre mes rets d'un autre côté, car je ne dois plus ma foi h gui m'en refuse le prix. Elle me chasse de sa cour, je la chasse de mon cœur. Je ne veux plus me fier à ce sexe changeant ; et si jamais je reparais dans une cour, voici comment j'entends m'y comporter, pour agir en vrai courtisan. Flatter résolument; être prodigue de paroles, avare de sincérité, obscur dans les conseils à l'instar des oracles, âpre au gain et mettant mon profit au-dessus de tout; sans amitié, sauf celle qui rapporte; ne connaissant que moi, détracteur impitoyable d'autrui, immolant tout à mon intérêt; allant à toutes selles ; méprisant tout le monde et ne croyant à personne; arlisan de vengeances; ne voyant en toute chose que le mauvais côté. Je veux ne connaître que le prince, je veux le caresser, le flatter, . l'adorer. Voilà ce que je ferai; voilà, mon cher Chapelain, ce que je te conseille aussi de faire, si tu veux réussir à la cour (Ep. IV, S4).
Il pouvait y avoir dans cette épître pleine d'amertume quelques traits satiriques à l'adresse même du correspondant. Agrippa lui en voulait certainement du peu de zèle qu'il avait mis, ce semble, à le servir. Il n'entendait pas rompre avec lui cependant.
— • Salut, ô mon ami, lui dit-il d'un ton plus dégagé en commençant une nouvelle lettre, salut aux princes et aux rois, salut aux Ninus et aux Sémiramis (Ep. IV, 56).
— Je savais par l'histoire, dit-il encore une autre
fois, et.i'ai pu le vérifier pour mon malheur, qu'un prince est de tous les hommes le plus ingrat ; n'aimant personne que suivant son caprice, ne se croyant obligé envers qui que ce soit, incapable de compatir aux maux, fût-ce la mort même, qu'on aura soufPerts pour lui ; mais très capable d'offenser celui qui le sert, de le dépouiller, bien plus, de l'immoler comme on l'a vu dernièrement du baron de Plancey On pourrait en citer bien d'autres si l'évidence des faits n'était le plus souvent obscurcie par le danger de les divulguer. N'aimons donc pas les princes, sinon par intérêt; ne les servons qu'après juste paiement ; ne compatissons pas à leurs
1. « ... Principes..." nulium amant ex anirao... quin et seepe « afQigunt bene mérites... et bonis omnibus spoliant, etiam vitam « adimunt, sicut in barone Plancejaco nuper omnibus cogni- « tum et manifestum est... », 3 nov. 1526 (Ep. IV, 62). - Agrippa, un peu plus tard, parle encore du môme personnage en disant : « Sois miseram baronis Planciacii necem... », 25 juillet 1528 (Ep. V, 52). — Suivant M. Cliarvet, ce « baro Plancejacus « serait Jacques de Beaune, bar'on de Samblançay, dont on connaît la Un tragique {Revue savoisienne, 1874, pp. 89, 90). Le procès de Samblançay avait commencé dès 1523, il est vrai, mais sa condamnation n'est que du 9 août et sa mort que du 12 août 1527. Agrippa pouvait très bien faire allusion à cette exécution dans une lettre du 25 juillet 1528, mais dans celle du 3 novembre 15^6 il ne pourrait encore être question que du commencement des poursuites exercées contre le célèbre surintendant des linances de François l-^. Ajoutons à ces observations que. dans le latin d'un historien du temps, Samblançay est nomme ce Jacobus Beluensis Semblancaius, quœstor summus ». (Herum Gallicar. Commentar. auctore Relcario, 1. XVII, p. 509.)
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maux; réjouissons-nous plutôt de leurs désastres (Ep. IV, 62).
Il y a dans les imprécations d'Agrippa plus d'un trait indirect, comme nous l'avons fait observer, à l'adresse des amis qui n'ont pas su l'aider ni même le garantir. Il est plus positif à cet égard dans deux lettres qu'il écrit à Chapelain et à l'évêque de Bazas collectivement.
— J'ai eu beau vous presser, leur dit-il, vous vous êtes endormis sur les intérêts que je remettais à vos soins. Vous deviez me servir ; vous n'avez fait qu'aggraver le péril. Je perds tout par votre faute, mais je ne veux plus rien de vous, mes chers amis. Vous avez été indolents, quand je vous criais de venir à mon secours. Pour mon mal il ne faut pas de lents remèdes ; il n'en faut plutôt pas du tout. Hippocrate défend d'en donner à ceux qui sont en état désespéré. Quant à vous, portez-vous bien et oubliez-moi (Ep. IV, 64).
— Je ne vous demande plus qu'une chose, leur dit-il encore une autre fois d'un ton légèrement radouci, c'est de répondre au moins à mes lettres ; sinon, je vous déclare formellement la guerre. Et, bien que j'aie eu peu de succès dans votre bassecour, jusqu'à ce point d'avoir été maltraité par la maîtresse poule, j'oserai attaquer des coqs tels que vous. Je saurai bien vous faire chanter; sinon, je vous immole et je vous croque. Portez-vous bien en attendant, et réjouissez-vous avec vos poulettes. Prenez garde seulement qu'elles ne fassent de vous
des chapons. Je plaisante pour vous prouver que désormais, remonté en des régions sereines, j'ai vomi toute ma bile dans les enfers (Ep. IV, 74).
Agrippa en cela ne dit pas tout h fait vrai. Le même jour, en effet, il le montre assez en s'adressant à Chapelain, lequel, à propos des difficultés qui attendent le solliciteur, lui avait rappelé la vieille maxime : il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe (Ep. IV, 70). Agrippa lui répond, non sans amertume, et en homme qui sait bien quelle est l'origine et quelle est la véritable signification de cet adage :
— A merveille, mon cher Chapelain, on ne peut mieux trouver que le rapprochement fait par toi de votre cour et du lupanar de Corinthe. Mais, par Hercule, cette moderne Laïs dépasse les bornes. Je ne sais vraiment ce que j'en dois attendre. Ses paroles semblent douces et percent comme des traits. Adieu, porte-toi bien dans ta Corinthe éhontée, ignoble étable de boucs en délire, salacissimorum hircorum stabulum'{Ep. IV, 75.).
Décidé quelque temps après à quitter la France, Agrippa écrit encore ti Chapelain le S février 1527.
— Le ciel est maintenant pour moi, lui dit-il cette fois ; je ne veux plus penser à ton roi ni à sa mère, ni à leurs courtisans. Je n'ai plus besoin de leurs faveurs, et je ne me vengerai d'eux que par mon mépris. Je me rappelle que, suivant l'Ecclésiaste, il n'y a pas de langue plus méchante que celle du serpent, et pas de colère plus mauvaise que celle d'une
fomme. Une femme qui vous outrage ne mérite que du dédain. Il vaut mieux s'écarter d'une bête venimeuse que la saisir. On ne croira pas, je l'espère, que j'aie mérité en quoi que ce soit l'indigne traitement dont j'ai été l'objet. Je ne le veux pas d'ailleurs, et je saurai parer à ce danger, en publiant les lettres oii se développe toute cette comédie. N'en déplaise aux courtisans, au roi, et à cette implacable reine elle-même, dussé-je encourir à tout jamais leur haine qui n'est plus rien pour moi, je veux que tout soit connu. Je ne cours pas plus de risques à parler qu'à me taire. Je suis prêt à tout, plutôt qu'à souffrir l'infamie ; et je n'attends que le moment oii je serai en sûreté, pour montrer à ta Sémiramis quel homme elle a foulé aux pieds (Ep. V, 3).
Quand il est au port de salut. Agrippa, plus violent que jamais, ne garde plus de mesure. D'Anvers 011 il est retiré, faisant un peu plus tard allusion à la mort du duc de Bourbon et à la longue convoitise de son bien parla reine-mère, dont les manœuvres avaient forcé ce prince à sortir du royaume, il ose, dans une lettre écrite le 25 juillet 1528, s'exprimer comme il suit.
— Bourbon comme jadis Naboth a péri, dit-il, et l'impie Jézabel a pris possession de sa vigne. Tu sais comment elle s'est en secret appliquée à perdre les prophètes, ces hommes justes ; tu sais que d'autres ont été précipités par elle dans les tribulations et les angoisses. Tu sais la mort de ce malheureux baron de Plancey, d'un homme qui avait si souvent engagé
pour eux et sa foi et son bien, et jusqu'à sa vie même. Tu sais aussi que, nouvel Elie, j'ai encouru la haine de Jézabel par amour pour la vérité. Mais un ange du Seigneur m'a prévenu et m'a sauvé des embûches de cette femme. Vienne maintenant la juste punition de tant de crimes. Jézabel sera précipitée, et les chiens dévoreront ses membres. Quant à toi, veille à ton salut; sépare-toi à temps des méchants; crains de tomber avec eux sous la main du Seigneur, quand Jéhu viendra frapper la maison de ton Achab et venger sur Jézabel le sang des innocents. On dit que ce Lycaon de Baboinus ■ accouple saprogéniture aux bâtards de Méduse pour
1. « Rumor est hic, Baboinum Lycaonem fœtus suos copulasse spUriis MedusEe, ut lieret una caro et unum corpus cum ma... « Le personnage désigné ainsi est vraisemblablement celui que, dans une autre lettre de la même année. Agrippa nomme « Babonius qusestor « (Ep. V, 30; . Ce doit être Philbert Babou, chevalier, sieur de la Bourdaisière, secrétaire du roi, trésorier de France en 1523, mort vers 1557. Sa femme Marie Gandin, lille d'un maire \1b Tours, morte en 1578, passait pour une des plus J^elles personnes de son temps et fut une des maîtresses de François I"-. Philbert Babou et Marie Gaudin avaient quatre fils et quatre filles. Ce serait quelqu'un de leurs enfants que concernerait, ce semble, sans que nous puissions dire comment, le trait satirique lancé par Agrippa. Deux de leurs petites filles, Françoise Babou et Isabelle Babou, qui ne le cédèrent pas ù leur aïeule pour la galanterie, épousèrent, l'une Antoine d'Bstrées, sieur de Goeuvres. et l'autre, François d'Bscoubleau, sieur de Sourdis. La première fat mère de Gabrielle d'Estrées, la seconde des deux Sourdis, le cardinal et l'archevêque de Bordeaux.
n'en faire qu'une chair et qu'un corps. Prends garde d'être dévoré par eux (Ep. V, ^-2).
Voilà le dernier degré d'emportement d'une colère insensée. Ces lettres dénotent un état d'irritation qui a pu se manifester dans d'autres circonstances encore, et plus violemment en paroles que par écrit probablement. Quoiqu'il en soit, Agrippa écrivait ainsi, alors que, réfugié, à Anvers, il pouvait se croire désormais hors de la portée de ceux qu'il osait attaquer. Mais il devait reparaître un jour en France. Comment s'étonner que, jeté à ce moment en prison, on eût pu penser, comme on le dit alors, qu'il était justement frappé ainsi pour ses outrages envers la reine. Les griefs ne manquaient pas au reste contre lui ; car la même passion fait encore explosion contre les cours et leurs scandales, contre la cour de France en particulier, dans certains chapitres du traité que nous connaissons de l'incertitude et de la vanité des sciences K Cette longue et paradoxale diatribe publiée ultérieurement, lorsque Agrippa était hors du royaume, appartient pour sa composition à l'époque où nous sommes, au temps même où il était encore ù Lyon, torturé par les souffrances qu'une odieuse injustice le forçait d'endurer, et soujî l'évidente impression des sentiments d'amertume qu'elle faisait déborder de son âme ulcérée.
G'estdu commencement de mai aux premiers jours
1. Nous avons donné un spécimen do ces injurieuses allégations il la fin du chapitro précédent, p. 81.
d'octobre 1526 qu'Agrippa, nous l'avons vu par ses lettres, se débat au milieu des douloureuses incertitudes où on le laisse se consumer en plaintes et en vaines prières. Le 8 octobre seulement il dit qu'il vient de découvrir la triste vérité (Ep IV, 52). Le 16 septembre précédent, il avait annoncé à son ami Chapelain l'œuvre nouvelle.
— J'ai composé dans ces derniers temps, disait-il, un ouvrage assez étendu que j'intitule, de l'incertitude et de la vanité des sciences et des arts et de l'excellence de la parole de Dieu. Si tu le vois un jour, j'espère que tu en apprécieras le fonds aussi bien que la forme, et que tu ne le jugeras pas indigne d'être présenté à un roi. Cependant je ne veux pas le dédier au nôtre. Ce livre a trouvé dans la personne d'un homme à qui je dois beaucoup, un admirateur très désireux d'en devenir le patron (Ep. IV, AA).
Ce patron désigné de l'ouvrage nouvellement composé était un riche citoyen de Gênes, Augustino Pornari, Augiistinus- Furnarius ', qui semble être venu en aide au malheureux Agrippa, dans sa détresse. Ce bienfaiteur est un de ceux qui, vers ce temps, le décident à quitter la France pour les Pays- Bas, et à se retirer à Anvers où il eût pu vivre heureux, tranquille et riche, si ce qu'on appelle parfois la mauvaise fortune, nous dirons nous une conduite
1. On trouvera dans une note de l'appendice n» XXII quelques indications sur ce personnage.
AGRIPPA A LYON ET A PARIS lAi
inconsidérée en présence de certaines difficulLés, ne l'y avait pas encore compromis et jeté dans de nouvelles tribulations.
Nous avons précédemment fait connaître le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences K Ce que nous savons maintenant des circonstances dans lesquelles il a été composé explique le caractère tout particulier de cette œuvre, enfantée dans un moment de souffrance par un esprit profondément ulcéré. Agrippa se contente de l'annoncera Chapelain, dans la lettre que nous venons de citer. Lui en a-t-il rendu un compte plus détaillé ultérieurement pour éclairer son jugement qu'il sollicite? C'est ce que nous ignorons; et nous n'oserions affirmer que la missive du 16 septembre 'lo26 pût suffire pour expliquer, comme se rapportant à l'ouvrage en question, le sentiment exprimé par Chapelain dans une lettre écrite de Saint-Germain, le \0 mars suivant, où il semble chercher à détourner Agrippa d'un travail qu'il désapprouve.
— Je voudrais, savant Agrippa, lui dit-il, te voir appliquer les ressources fécondes de ton esprit généreux à des productions plus dignes de ton talent que ne l'est le sujet dont tu te proposes de faire l'exposition dans le volume annoncé par toi (Ep. V, 5).
Ces indications sont un peu vagues il est vrai, et, s'il n'est pas impossible de les rapporter au traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, il pourrait