‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 21 sur 46 · Vialiciini n (Kp. V, 29, :y · texte numérisé non relu

Vialiciini n (Kp. V, 29, :y

ces les petites sommes que je compte ramasser en passant. J'arrive ensuite à Anvers, où, guidé par tes coaseils, je triomphe enfin de la mauvaise fortune (Ep. V, 24]-

' Les semaines cependant et les mois se passent, et les difficultés ne font qu'augmenter.

Je tombe de Charybde en Scylla, écrit encore A-nppaleSl mars au père Aurelio. Me voilà enfin en possession du sauf-conduit du roi; mais il m'en faut un maintenant de la gouvernante des Pays-Bas, de la princesse Marguerite. Sache, en outre, que je n'ai plus d'argent. Double embarras. C'est sur toi que je compte pour sortir de l'un et de l'autre. Vois comme la fortune se joue cruellement de moi. Pour aller vers toi, il me faut traverser, avec une femme et des petits enfants, des frontières infestées d'ennemis, et toutes troublées par le tumulte des armes De plus, mes ressources sont épuisées. Je ne puis rien tirer de personne. Tâche d'obtenir des marchands d'Anvers qu'ils me fassent prêter ici quelque argent que je leur rendrai là-bas (Ep. V,29).

Le 16 avril et le 3~juin, mêmes plaintes et mêmes prières (Ep. V, 33, 4.o> A cette dernière date. Agrippa fait entendre un léger reproche. On ne répond pas, dit-il, à ses lettres. Fermerait-on volontairement l'oreille à ses sollicitations ?

Frère Aurelio, très cher ami, réponds-moi au moins, dit Agrippa, ne fût-ce que par un court billet (Ep. V, 45).

Aurelio, mon frère, mon ami, vénérable perc,

reprend-il le 9 juillet ne voyant rien venir, tu restes sourd ou tu t'endors. Peut-être mes lettres t'importunent-elles? Dois-je renoncer à cette amitié qui devait être éternelle? Que puis-je faire pour toi? Je le ferai, si je le peux. Mais réponds -moi. Dussent tes lettres périr en roufe (Ep. V, 48).

Les communications étaient vraisemblablement devenues plus difficiles et le religieux augustin, de son côté, avait dû s'absenter (Ep. V, 47). De là venait la douloureuse incertitLide où restait plongé Agrippa. C'est ce que prouve suffisamment une lettre d'Aurelio parvenue nécessairement après l'expédition de celle que nous venons de faire connaître, bien qu'elle ait été écrite et envoyée auparavant. Elle est du 2 juillet.

— Tes lettres me parviennent à l'instant, dit le père Aurelio, et je te réponds à la hâte. Je fais des pieds et des mains pour qu'on t'envoie sans retard l'argent dont tu as besoin ; mais je regrette que tu ne précises pas la somme qui t'est nécessaire. Je tâcherai cependant que tu aies abondamment tout ce qu'il te faut. Ma vie errante me laisse à peine le temps de te répondre. Compte toujours néanmoins sur Aurelio comme sur ton plus grand ami (Ep. V, 47).

On était arrivé au milieu de juillet 1528 (Ep. V, 50). L'impatience d'Agrippa était extrême. Il avait hâte de partir. Il n'en avait pas moins d'arriver au terme de ce voyage où des amis nouveaux l'appelaient et l'attendaient, il devait le croire, avec une impatience égale à la sienne. Il reçoit d'eux enfin

CHAPITHE SIXIKME

l'argent nécessaire à son voyage. Il esL prêt maintenant pour le départ. Il se met aussitôt en route, seul et devançant les siens ; et il arrive à Anvers, après bien des retards, dans le milieu de Tété, entre le 16 et le 23 juillet 1528 (Ep. V, SO, SI).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Les Pays-Bas au commencement du xvr siècle. — Arrivée d'Agrippa dans cette contrée ; les amis qu'il y trouve. — Correspondances antérieures avec ces amis, le religieux Aurelio d'Aquapendenle, l'anonyme d'Anvers, Augustino Fornari. — Agrippa recherche sans succès l'oITice de médecin de la princesse Marguerite d'Autriche à Matines. — Il exerce la médecine à Anvers; tableau de son intérieur; il perd sa seconde femme enlevée par la peste. — Agrippa est contraint de renoncer à la pratique de la médecine; affaire de Jean Thibault. — Agrippa historiographe impérial; il transporte sa résidence d'Anvers à Malines ; ses travaux dans son nouvel emploi. — Discours composé pour le prince de Danemarck. — Proposition do prendr.e contre Henri VllI la défense de la reine Catherine d'Aragon, son épouse. — Agrippa fait imprimer ses ouvrages; il tombe en disgrâce à la cour; il est poursuivi par ses créanciers. — Agrippa est attaqué par les théologiens; il compose contre eux son Apologia et sa Querela. — Correspondance avec Érasme. — Relations avec le cardinal Gampegi, légat du Saint-Siège; avec le cardinal de La Marck, évôque de Liège; avec l'archevêque de Cologne et d'autres prélats.

Agrippa, quiLLanL la France pour les Pays-Bas, allait se trouver au milieu de choses et d'hommes nouveaux. Il était habitué à ces changements qui convenaient à son caractère mobile et inconstant. Nous avons déjà dit précédemment quelques mots de la contrée où il arrivait alors. Nous avons eu à parler incidemment de ces provinces, à propos du séjour d'Agrippa à Dole, dans le comté de Bourgogne qui formait avec elles le patrimoine paternel de Charles-Quint, héritage de la maison de Bourgogne, apporté, vers la fin du siècle précédent, à la maison d'Autriche par la fille de Charles le Téméraire. L'héritage de Bourgogne comprenait, outre le comté de ce nom qui en était lu moindre partie, ce qu'on appelait la Germanie inférieure ou les Pays-Bas, savoir la Flandre, le Hainaut, le Brabant, la Hollande, le Luxembourg, avec diverses seigneuries. Nous avons dit aussi que ces pays étaient, au commencement du xvi'' siècle, gouvernés par la princesse Marguerite d'Autriche, tante du jeune prince encore en tutelle qui en était devenu possesseur, en 1506, par" la mort de son père l'archiduc Philippe le Beau. Cet état de minorité de celui qu'on appelait alors Charles de Luxembourg ou le prince de Castille devait durer près de dix années, pour aboutir finalement au rôle actif et démesurément étendu de souverain, auquel était destiné cet enfant dans le vieux monde et dans le nouveau tout à la fois, comme roi de Castille dès 1506 et comme roi d'Aragon en 1516, puis en 1319 comme

AGRIPPA DANS LKS PAYS-BAS

héritier de la maison d'Autriche et enfin comme chef de l'Empire; condition définitive où il devait s'illustrer sous le grand nom de Charles-Quint. Le puissant empereur n'étant guère moins empêché que ne l'avait été précédemment l'enfant de s'occuper directement du gouvernement de ses domaines héréditaires, ceux-ci restèrent alors pour une partie entre les mains de sa tante, la princesse Marguerite. Elle en conserva l'administration, à titre de gouvernante, jusqu'à sa mort, en 1530; et après elle ils passèrent, dans les mêmes conditions, entre les mains de sa nièce Marie, veuve du roi de Hongrie, propre sœur de l'empereur.

Le régime traditionnel de ces provinces se prêtait, d'ailleurs, très heureusement à cette délégation de la souveraineté. Ce régime procédait de celui qui dès longtemps y avait subsisté, à l'époque notamment où les mêmes pays appartenaient à la maison de Bourgogne. Il avait pour organes essentiels des conseils de gouvernement qui, en allégeant par leur action le poids de l'autorité, pouvaient en faciliter l'exercice aux doux princesses qui se succédèrent dans l'office de gouvernante de la contrée, au commencement du xvi° siècle. Ces conseils avaient été alors institués à côté d'une cour souveraine ou grand conseil, qui, à partir de la seconde moitié du xv^ siècle, sous diverses dénominations, exerçait avec le concours d'un grand chancelier la suprême juridiction, et dans le principe connaissait des affaires de toute sorte, touchant les intérêts po-

litiques du pays, aussi bien que ladminisLration, les finances et les droits du prince. L'organisation des conseils de gouvernement, le conseil privé et le conseil des finances, datait de 1517, époque où, partant pour l'Espagne, le .ieune souverain les avait créés pour assister, pour suppléer peut-être originairement la princesse régente. Ils étaient composés d'un certain nombre de conseillers en titre, avec un chef distinct pour chacun d'eux. La première place appartenait au président du conseil privé qui avait remplacé en 1518 et représentait le grand chancelier, dont on lui donnait encore quelquefois le titre. Outre cela, l'empereur devait un peu plus tard créer en 1531 le conseil d'Etat, assemblée ouverte où prirent place en nombre illimité, avec les chevaliers de la Tmson d or, les membres des deux autres conseils, et, dans certains cas, les présidents des conseils provinciaux

et les évêques.

Le siège de ce gouvernement était à Malines, devenu en quelque sorte la capitale de ces provinces. Cette ville n'avait pus toujours eu cet avantage. Elle le devait probablement en partie à sa position centrale, et au caractère de sa population moins considérable et plus tranquille que celle des grandes villes du Brabant et des Flandres, toujours inquiètes et portées aux agitations. C'est là peut-être ce qui avait fait établir à Malines le parlement ou grand conseil, lors de son institution en 1473. Ua appelait alors cette ville Malines la Pmdenie. Ajou-

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Ions qu'elle appartenait au douaire de Marguerite d'York, troisième femme du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, et que cette princesse en fit sa demeure pendant son long veuvage de 1477 à loOo. Les petits enfants de Charles, son époux, Philippe le Beau et Marguerite d'Autriche, y avaient été amenés, pour y être élevés auprès d'elle, à la mort de leur mère Marie de Boui^gogne, en 1482, et ils y avaient passé en partie leurs jeunes années. Plus tard enfin Marguerite d'Autriche elle-même, devenue en 1507 gouvernante des Pays-Bas, y ayant fixé aussi sa résidence, cinq des six enfants de son frère Philippe le Beau, celui qui devait être Charles- Quint et ses quatre sœurs, y avaient été, à partir de ce moment, élevés à leur tour auprès de cette princesse. Marguerite d'Autriche vécut à Malines pendant près d'un quart de siècle, et y mourut en 1530 '.

A l'époque où Agrippa vient habiter les Pays- Bas, en 1S28, il les trouve ainsi sous la régence de la princesse Marguerite d'Autriche, dont le gouvernement ayant son siège dans la ville de Malines fonctionne au moyen des conseils dont nous avons parlé tout à l'heure. Il est fait souvent mention de ces conseils dans la correspondance et dans les écrits de polémique dAgrippa. Nous aurons, par conséquent, nous-même à en parler quelquefois^; c'est

1. On trouvera quelques renseignements encore sur ces paflicularitôs dans une noie do l'appendice (n° XXIII). ï. Il esl parfois assez difficile de distinguer l'un de l'auLro

ce qui nous a engagé à donner sur le régime auquel ils appartenaient les explications qui précèdent.

Agrippa, dégoûté de Lyon après mille traverses, avait quitté cette ville le 6 décembre 1527 pour se rendre à Anvers, où il comptait trouver repos et fortune (Ep. V, 24, 28, 45). 11 devait être, malgré quelques satisfactions au début, trompé finalement dans cette espérance ; mais, à son départ de Lyon, il était plein d'illusions. Il s'éloignait avec bonheur d'une ville où il avait eu, dans les derniers temps, une existence vraiment misérable, et où un séjour de près de quatre années aurait suffi d'ailleurs pour indisposer un homme aussi porté qu'il l'était aux changements et à la nouveauté. Arrivé le 20 décembre à Paris qu'il pensait traverser seulement, il avait été contraint d'y rester, comme nous l'avons dit, plusieurs mois, retenu par de nombreuses difficultés, obligé de lutter contre des empêchements de toute sorte : tentatives pour le conserver en France et le rattacher au service du roi ; retards apportés à l'expédition de ses lettres de congé et de sauf-conduit; impossibilité enfin de se procurer h Paris l'argent nécessaire à son voyage.

Agrippa cependant avait vu la fin de ces ennuis. En possession, non sans peine, du congé tant désire et d'un sauf-conduit du roi, il avait obtenu de ses

ces différents conseils, d'après la manière dont il en est parlé par Agrippa. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXVII) quelques explicalions sur ce sujet.

AtlKli'l'A DANS I.KS l'AI'S-DAS I O,']

amis d'Anvers l'argent dont il avait besoin, et, sans perdre de temps, il s'était aussitôt mis en route, devançant dans son impatience femme, enfants, serviteurs, celte famille nombreuse, sa maison pourrait-on dire, dontla marche plus lente aurait retardé la sienne. 11 arrive enfin dans la seconde moitié de juillet 1328 à Anvers, auprès des nouveaux amis qui l'y avaient appelé. Nous les avons signalés précédemment déjà. Il faut maintenant les faire connaître plus complètement, et montrer quelle part leur revient dans la récente détermination d'Agrippa de quitter la France, Il faut dire de quelle nature sont les relations qu'il a eues alors avec eux.

En nommant, au chapitre précédent, Augustino Fornari, ce riche citoyen de Gênes, ayant maison à Lyon et à Anvers, qui était venu en aide à Agrippa lors de sa disgrâce et pendant sa détresse, nous avons dit que cet homme était pour quelque chose dans la résolution de celui-ci d'abandonner la France et d'aller se fixer dans les Pays-Bas. Au moins estil certain qu'il a contribué à lui en faciliter les moyens (Ep. V, '18). Le projet appartient, autant qu'on peut le savoir, à l'année 1527. Quant aux relations premières de Fornari avec Agrippa, elles remontaient à 'lo2G au moins, à l'époque où les liens qui attachaient ce dernier à la cour de France étant à peu près rompus, il s'était vu en quelque sorte aux prises avec la misère et dans le plus pressant besoin.

Nous avons cité une lettre adressée par Agrippa le

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16 septembre 1526 à Chapelain, dans laquelle, parlant du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences qu'il venait d'écrire, il en annonçait la dédicace à un homme qui admirait beaucoup cet ouvrage et envers lequel il avait contracté, disait-il, une dette de reconnaissance (Ep. IV, M). Ce bienfaiteur était Fornari à qui est adressée, en effet, l'épître dédicatoire que nous voyons en tête du traité : Spectahili viro Domino Augustino Furnario civi Genuensi. Ce qu'Agrippa dit de ce personnage dans sa lettre à Chapelain montre que le seul amour des sciences et des lettres avait porté le riche Génois vers Agrippa, et l'avait amené à lui rendre, dans un moment critique, d'importants services. On comprend comment avait pu germer ensuite, dans l'esprit de ce dernier, la pensée de se réfugier à Anvers, où ce bienveillant et opulent protecteur résidait souvent. D'autres causes paraissent encore avoir pour leur part décidé ou au moins confirmé la résolution prise par lui dans cette circonstance.

Vers le mois de septembre 1S27, Agrippa, encore à Lyon, était entré en correspondance avec un religieux augustin, maître en théologie, fixé à Anvers, le père Aurelio d'Aquapendente dont nous avons déjà dit quelques mots à la fin du chapitre précédent. Ce religieux, dont le nom par sa forme indique suffisamment l'origine italienne, connaissait le Génois Augustino Fornari, ce qui pourrait bien avoir été le principe de ses relations avec Agrippa. La réputation de savoir de celui-ci et la lecture de ses ouvrages

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 1 9.J

aviiioiiL grandement contribué ensuite à développer ces relations.

Un troisième personnage, résidant également à Anvers et dont nous ignorons le nom, ami commun de Pornari et du père Aurelio, se trouve aussi alors en commerce de lettres avec Agrippa, qui paraît lui accorder beaucoup de considération et le qualifie de très savant homme. Divers indices donnent lieu de penser que ce dernier était de condition relevée et qu'il vivait dans une certaine aisance. C'est lui que, par une lettre datée d'Anvers le 17 octobre •Jo27, nous voyons le premier inviter foi^mellemnt Agrippa à venir se fixer dans cette ville (Ep. V, 13). Cette propositition semble d'ailleurs avoir eu pour cause première une ouverture d'Agrippa lui-même au religieux augustin, au père Aurelio, comme on va le voir (Ep. V, 14). La correspondance avec le troisième personnage est fort succincte, et, malgré la chaleur des sentiments exprimés dans les deux lettres qui la représentent pour nous, les relations avec lui ne paraissent pas avoir été bien actives après l'arrivée d'Agrippa à Anvers, car nous n'en trouvons plus alors aucune trace dans les documents qui nous restent de cette époque.

Nous possédons un certain nombre de lettres échangées par ces trois personnages avec Agrippa i.

1. La correspondance entre Agrippa et le religieu.x Aurelio d'Aquapendentc comprend treize lettres dont deux seiilcmunt émanent de ce dernier. Ces lettres de 1527 et 15^8 sont impri-

\\){\ f.::Ai'.irr'.r. ^-ti'TiKMK

Elles conccpnenL plus ou moins clircclcmenL sa sortie de France cL son passaR-e dans les Pays-Bas, et conLicnncnl les traits principaux de cet épisode important de la vie de notre héros.

Les relations d'Agrippa avec le Génois Pornan avant commencé par des rapports personnels pendant leur séjour commun à Lyon, aucune partie de leur correspondance ne remonte à ces premiers temps. CcLlc correspondance part du mois de décembre 1327 seulcra en l,Fornari n'étant plus alors à Lyon.

Uuant au père Aurelio d'Aquapendente, l'augustin du couvent de celte ville, c'est par lettres qu Aqrippa et lui étaient entrés en communication Tongtemps avant de se rencontrer. Aurelio paraît avoîr provoqué cette correspondance par une missive que nous n'avons plus et qui devait exprimer une vive admiration pour celui à qui elle était adressée si nous en jugeons d'après la réponse que

niées dans la Correspondance générale, 1. V, IJ, IG, 19,2.1.29. 31. .13 4-- 47 48, 51, 5J. .54. -La correspondance avec Angustino Fo'rnari, du i décembre 1027 au 16 novembre 1528 et. en 1532. comprend sept, leUres dont les trois dernières seules sont de Fornari Elles sont imprimées dans la Correspondance générale, 1 y oo 28. 38, 50, 03 ; 1. VIL 10. 23. - La correspondance avec rami anonyme d'Anvers ne comprend que deux lettres, 1 une écrite par lui en octobre 1527. l'antre par Agrippa en novembre suivant. Elles sont imprimées dans la Correspondance générale,

1 V, 15 et 18. ,

1 On trouva dans la Correspondance plus d'une preuve de cette réputation de savoir d'Agrippa et du prestige qu'elle exerçait .ur des gens qui ne l'avaient jamais vu. Certan.es lettres

AGKIPPA DANS LES l'AVS-HAS WH

ce dcrnici' y fait clc Lyon le 2i septembre 1527.

— Par tes lettres datées du 2 de ce mois, dit Agrippa, j'ai pu reconnaître, révérend père, ta bienveillance envers moi. J'ai reconnu aussi l'érudition de ton esprit vraiment encyclopédique et curieusement porté vers l'étude des choses qui sont encore cachées pour lui. Je me réjouis d'avoir conquis l'amitié d'un homme toi que toi, et je t'offre la mienne par cette lettre. Près de pénétrer dans le mystérieux palais de Dédale, quels sont tes guides, quels sont tes maîtres? Crains d'être, comme d'autres l'ont été, entraîné dans l'erreur par ceux qui, avant toi, y sont tombés. Ne te fle pas aux livres ; tu n'y trouveras que des énigmes. Tu y verras vanter l'irrésistible pouvoir de la magie, les prodiges de l'astrologie, les merveilles de l'alchimie et cette fameuse pierre philosophale qui change en or et en argent les plus vils métaux; toutes choses vaines et mensongères si on les prend à la lettre, et qui pourtant sont recommandées par de graves philosophes et par de saints personnages qu'on ne saurait, sans impiété, accuser d'imposture. Mais le sens vrai de tout cela se trouve ailleurs que dans la lettre. Il est voilé par de profonds mystères que nul docteur n'a jamais clairement expliqués. Avec aucun livre tu ne saurais par-

on témoignent (E|). 111, 77, 78-, V, 1,'): VI, 33; VII. 45). On s'occupait (lu lui au loin (Ep. VII, 7, 10); on lui adressait des visiteurs (Ep. VI, 31, 30); les savants so rendaient près de lui avec des lettres do recommaudutiou (Ep. VI, 1, 32j.

venir h la vérité, sans le secours d'un maître sûr et habile, ou sans l'aide puissante de l'esprit divin qui n'est donnée qu'à un bien petit nombre. De là les vains efforts de ceux qui cherchent sans discernement à pénétrer les secrets de la nature et qui, s'ignorant eux-mêmes, cherchent au dehors ce qu'ils ont en eux. Ce qu'il faut que tu saches, c'est que tous ces prodiges annoncés avec tant de hardiesse par les mathématiciens et les magiciens, par les alchimistes et par les nécromanciens eux-mêmes, il dépend de nous de les accomplir ; et que nous le pouvons sans crime, sans offenser ni Dieu ni la religion. C'est en nous qu'est le magicien :

Nos liabitat non TaHara, sed nec sidera cœli. SpirilLis in nobis qui viget, illa facil.

C'est ce dont je voudrais traiter tout au long en discourant avec toi, s'il m'était donné de pouvoir te visiter. Car ces choses -là ne s'écrivent pas; elles passent de l'esprit à l'esprit, par quelques paroles consacrées. Quant atix livres que tu me demandes, j'en ai possédé quelques-uns ; mais je ne les ai plus. Sous le titre de philosophie occulte, on donne comme étant de moi une œuvre de ma jeunesse, dont les deux premières parties sont fort incomplètes, et dont la dernière manque tout à fait, ou ne consiste qu'en un simple épitoméde ce que j'ai écrit. Je veux, si Dieu le permet, revoir cet écrit et en donner quelque jour l'édition complète. Mais la clef de l'ou-

AGRIPPA DANS LES PAYS-RAS

l'JO

vnige est réservée à mes seuls amis. Ne doute pas que je ne te compte parmi eux (Ep. V, l-^).

Nous avons tenu à faire connaître par un extrait d'une certaine étendue cette curieuse lettre. Elle éclaire d'une manière intéi^essante plusieurs points de notre sujet. On peut y signaler d'abord la réserve avec laquelle Agrippa, revenu de bien des illusions, parlait alors des sciences et des arts occultes. On y trouve aussi l'expression des vagues doctrines d'une philosophie mystique empruntée par lui aux écrits hermétiques et aux œuvres des cabalistes. Mais ce qui s'en dégage surtout, c'est un témoignage significatif du charlatanisme au moyen duquel il sait s'emparer de certains esprits, captivés par les apparences d'une science transcendante, qui s'affirme et se grandit par un dédain affecté pour les opinions des savants eux-mêmes, aussi bien que pour les superstitions populaires. Nous relevons, en outre, dans cette lettre la mention par Agrippa des dispositions où il serait alors de quitter Lyon pour se rendre à Anvers. Il en fait l'objet d'une ouverture très explicite, sous la foi-me d'un souhait difficile à réaliser, éveillant en même temps avec habileté dans l'esprit de son correspondant une curiosité capable de le porter à désirer lui-même et h faciliter peut-être le déplacement auquel en lui écrivant il vise. Sur tous ces points. Agrippa réussit complètement avec le père Aurelio. Celui-ci est fasciné par l'admiration ; et son désir de voir bientôt le savant docteur est excité au plus haut degré.

-20',) CllWVVnE SICI'TIKMK

— Très savant Cornélius, lui écriL-il le 19 octobre, si de loin tu pouvais voir de quel bonheur je me suis senti pénétré h la lecture de tes lettres, tu reconnaîtrais que je suis bien près . de ce que nous croyons être la félicité des élus. Je suis devant toi comme aux pieds d'un dieu descendu des cieux ; confondu de la bonté avec laquelle tu daignes m'admettre, moi infime et si loin au-dessous de toi, dans le cercle de tes amis. Rien ne saurait payer ce que tu me promets. La bienveillance que tu m'accordes est plus précieuse à mes yeux que les richesses, les royaumes et les empires, objets de l'ambition de tant d'autres. Je voudrais pouvoir te le prouver. Puisse ta fortune s'élever à la hauteur de ton mérite ! Pour un si grand bienfait je me donne à toi, je me déclare engagé dans ta milice, tibi me fidissimum militem dedo. Tu me demandes quels guides j'ai choisis pour entrer dans le labyrinthe. Depuis que cette curiosité insensée s'est emparée de mon esprit, je me suis livré, non sans fatigue, à une folle consommation de lectures futiles. Je suis enfin tombé sur ce que tu appelles l'œuvre de ta jeunesse — ô savante et divine jeunesse — sur ton livre de la philosophie occulte. Le titre m'a de suite arrêté, puis j'ai passé avidement du commencement au milieu, du milieu à la fin, écrasé d'admiration, tout entier h la foi et à l'amour. Enfin, si tu viens à Anvers où t'attend l'hospitalité la plus empressée, daigne m'admettre à une complète initiation ; ce sera pour moi entrer dans le ciel même (Ep.V,lC).

AC'.IllI'lW. IIAXS LK-i l'AYS-lîAS

Sous ceLLo exagération il y a ccrLainemenL un sentiment vrai d'admiration mêlé d'impatiente curiosité. La vive impression que manifeste le révérend Aurelio, le maître en théologie, est confirmée d'ailleurs par une lettre de l'ami anonyme dont nous avons parlé. Celui-ci avait reçu du religieux, en communication, l'épître d'Agrippa, et il partageait les mêmes dispositions pour ce dernier. Il avait, jugé à propos de les lui exprimer dans»une lettre écrite d'Anvers le ■17 octobre JSS?.

— Aurelio, notre ami commun, m'a montré, disait-il, ce que tu lui as écrit. J'en suis comme lui émerveillé; mais ce qui me touche surtout, c'est de voir que notre ville d'Anvers ne t'effraierait pas. Si tu consens à t'y rendre, tu y seras, n'en doute pas, le bienvenu, et tu y trouveras des amis empressés et fidèles. Pour mon compte, je t'y promets dévouement et affection, et je ne vois pas pourquoi tu préférerais la Gaule lyonnaise aux provinces de la Belgique oh tu as vu le jour. Viens ici, viens faire l'ornement de ta patrie. Fornari, j'en suis certain, approuvera l'invitation que je t'adresse. Avise donc au moyen de nous arriver promptement (Ep. V, 15).

Celui qui écrivait cette lettre la datait de son hôtel à Anvers, ArUoerpix, e curia nosfra. Agrippa, dans sa réponse, le traite d'homme savant et digne de toute considération, spectabilis et doclissime vir (Ep.V, 18), Nous voyons encore qu'il est l'ami du Génois Augustino Fornari, comme du père .A.urelio d'Aquapendcntc, et il nous apprend qu'il est (ixé à Anvers

ainsi que ce dernier. C'est tout ce que nous savons de lui ^

— Je serais le plus ingrat des hommes, lui répond le 17 novembre Agrippa, si je ne me rendais à tout ce que tu me dis et si je n'allais avec empressement à un homme qui m'aime avant de me connaître. Tu m'as prévenu et tu me tiens attaché par des liens indissolubles. Je veux aller à Anvers. Je veux m'y mettre à ton service aussitôt que me le permettront les embarras d'une famille nombreuse, les rigueurs de la saison et l'exiguité de mes ressources épuiséiss par la perfidie de ces Français. Heureusement Pornari, ton ami, cet homme à qui j'ai voué une reconnaissance éternelle, me promet de m'aider. Grâce à lui, je serai bientôt en mesure de me mettre en route, et je . me hâterai d'arriver promptement au but (Ep.-V, 18).

En même temps à peu près qu'il écrivait la lettre précédente, Agrippa, toujours à Lyon, en adresse une aussi le 19 novembre au révérend Aurelio dont il lui importe de tenir éveillée la curiosité et d'entretenir le zèle.

— Vénérable père, lui dit-il, dans tes e.xcellentes lettres je vois se refléter ton esprit comme dans un

1. Une liypoUièse se présente, conlre laquelle s'élèvent cependant certaines objections, que ce personnage serait un cousin d'Augustino Fornari qui aurait été ;i Anvers le gérant dos intérêts de celui-ci, et aurait habité sa maison dans cette ville. Voir quelques considérations relatives à cette supposition dans une note de l'appendice (n» XXII).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

miroir. Je t'appartiens dorénavant. Je suis d'ailleurs de ceux chez qui l'amitié est un sentiment qui ne finit pas. Je ne tarderai pas à être auprès de toi, tout appliqué à nos entretiens. Pour ce qui est de ma philosophie, sache que, suivant moi, connaître Dieu auteur de toutes choses, passer en lui par une espèce de contact essentiel, arriver ainsi h une sorte de transformation qui nous fait Dieu nous-même, telle est la vraie et solide philosophie, la philosophie occulte par excellence, qui nous livre 1q secret de toutes les œuvres merveilleuses. C'est la clef de l'intelligence. Et plus sont élevées les choses que nous comprenons, plus s'élève aussi notre propre vertu, plus grandes' et plus faciles sont nos œuvres. Il faut donc que notre intelligence, enfermée dans une enveloppe de chair corruptible, s'en dégage pour se remettre en possession de sa propre nature, pour s'associer au divin dont l'essence est la sienne, et pour pénétrer ainsi les secrets les plus profonds de Dieu et de la nature :

Iloc opus, hic labor est. superas évadera ad auras.

— Il faut mourir, mourir à la chair et aux sens, non pas en séparant le corps de l'âme, mais en détachant l'àme de son étreinte. Il faut mourir de cette mort dont saint Paul dit : « Vous êtes morts, et « votre vie est cachée avec le Christ » ; et uillcur» : « Je vois l'homme dans son corps ou hors de son

204 ciiAiM'jMii:: siîPTiKMi':

« corps, je ne sais, enlevé jusqu'au troisième ciel ... C'csL ce qui n'est donné qu'à bien peu, à ceux seulement qu'aime le grand Jupiter :

Juinki' auL ardcns eirxU ad a-lhera virtus.

— C'est le privilège de ceux qui sont nés non de la chair et du sang, mVis de Dieu. Les autres n'ont de ressource que dans l'art et dans certaines vertus. C'est ce dont je t'entretiendrai de vive voix. Mais je t'en avertis; ne va pas, t'abusant sur mon compte, me croire sorti de ces divines épreuves, en possession de cette merveilleuse puissance et capable de te ' la communiquer. Humble mortel, consacré chevalier dans le sang des combats, homme de cour pendant ma vie presque entière, attaché par les liens de la chair à une épouse aimée, jouet des caprices de la t'or.tune, esclave du monde et des soins domestiques', je ne pouvais prétendre aux dons sublimes des dieux immortels. Je n'en possède rien. Je m'offre seulement comme une sentinelle posée devant la porte pour indiquer aux autres le chemin i. En tout cas ce

1. « Ego.. . ([ul haclenus humano sauguino sacraLus miles, « semper 1ère aulicus, luiu carnis vinculo cliarissimaî uxori al- ,< lirralus omnibusque iiislabilis lovUmm llalibus exposilus, « Jtusquo a carne, a rnuiulo, a domeslicis curis irunsversum « actus, Lam sublimia immorlalium .leorum doua non sum adr secuUis. Sed accipi me volo velul iudlcem (lui ipse scmper praî « Ibribus manens,. aliis quod iler ingrcdiendum sit oslendo » (Ep. V, 19).

ACIIIIIM'A DAN-; IJiS 1'A^•S-11AS

qui ne sauniiL Le Lrompcr, c'est mon amour pour loi. No me parle pas de mes bienf'aiLs. Tu n'as encore reçu rien de moi. Mais je suis prêl.. si l'occasion m'en est oiïerLe, à Le tout donner (Ep. V, l'J).

Cette longue lettre est assurément inLércssanLo. EiiefourniL, comme celle que nous avons déjà ciLéo tout à l'heure, un curieux témoignage de ce spiritualisme mystique dont Agrippa était tout imprégné; mélange de doctrines empruntées à la fois au christianisme et à l'antiquité païenne, croyances étranges qui semblent venir en droite ligne des Gnostiques alexandrins. On ne peut méconnaître l'extrême habileté avec laquelle Agrippa sait, par ses insinuations, dans cette lettre aussi bien que dans la précédente, provoquer l'intérêt et soutenir la curiosité de ceux qu'il veut gagner. On le voit en outre, il est bon de le remarquer, tout en donnant de lui-même et de sa science une haute idée, se ménager adroitement, par des réserves pleines d'apparente modestie, une retraite facile pour le jour où il sei^ait mis en demeure de réaliser les espérances exagérées qu'il a la hardiesse d'encourager par ses discours.

Sans rien négliger de ce côté pour enflammer l'imagination du théologien Aurelio et de son autre ami d'Anvers, Agrippa, Taisant jouer encore des ressorts difl"érents, s'applique à retenir par l'amourproprc l'opulent Augustino Fornari qui semble avoir quitté Lyon depuis quelque temps. Le riche marchand ne tarde pas à recevoir d'Agrippa la lettre suivante destinée h lui rappeler son protégé el à le

payer de ses bienfaits par de flatteuses espérances.

- Salut, lui dit le 4 décembre Agrippa, salut, Augustino, objet éternel de mon respect. Depuis ton départ, ma vie s'est consumée en préparatifs pour assurer le mien. Tout est prêt aujourd'hui, et tout est dû à ton assistance, à tes secours; tout est ton ouvrage. Demain, sous tes heureux auspices, je pars pour Anvers. J'y arrive. Dieu aidant, et de là je t'adresse de longues ot fréquentes lettres, que dis-je des lettres, des volumes remplis de grandes choses qui doivent rendre ton nom immortel, en le recommandant à la postérité. Puissos-tu revenir bientôt et en toute prospérité à Anvers ! Je t'envoie, en attendant, avec le reste de mes machines, le pont que j ai inventé ; ouvrage imparfait, non indigne cependant de toute attention, et auquel je pourrai à Anvers mettre la dernière main [Ep. V, 20).

Ce pont, ces machines dont il est ici question sont probablement les appareils mentionnés ailleurs comme accompagnant le traité des machines de guerre ou de la pyromachie (Ep. IV, 48, 54); traite que nous ne connaissons pas autrement, qui a été composé par Agrippa pendant son séjour àLwn, et dont il ne nous est rien parvenu. L'auteur, qui destinait cet ouvrage au roi François P", l'aurait-il aussi dédié alors, comme le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, à son riche protecteur Pornari? Un pourrait le croire, en le voyant, ce semble, adresser à celui-ci les modèles qu'il avait pu construire à cette occasion. C'est aussi chez Fornari et

AGIÏlPPA DANS LES PAYS-BAS

clans sa maison d'Anvers qu'Agrippa, en quitlant Lyon, fait passer ses livres. Il les lui expédie, écritil, par la Lorraine; précaution nécessitée vraisemblablement par Tétai de guerre qui, ù, ce moment, suspendait ou du moins rendait difficiles, périlleuses même du côté des Flandres, les communications entre la France elles Pays-Bas (Ep. V, 24).

Pornari qui, dès l'année 1526, était, on a lieu de le croire, généreusement venu au secours d'Agrippa dans sa détresse, paraît lui avoir encore très opportunément procuré, en '1527, les moyens de quitter Lyon (Ep. V, 18). Nous venons de voir dans une première lettre quels sentiments de juste reconnaissance Agrippa en avait conçus. Un peu plus tard, le voyage étant commencé et Pornari se trouvant alors absent d'Anvers, c'est au père Aurelio dans cette ville qu'Agrippa s'adresse de Paris pour obtenir l'argent qui lui est encore nécessaire. Nous avons rapporté, à la fin du chapitre précédent, quelques fragments des lettres échangées entre eux à celte occasion.

Vers le milieu de juilleH528, Agrippa, ayant enfin triomphé de tous les obstacles, a pu effectuer son voyage; il est à Anvers. A son arrivée, une petite contrariété l'y attendait, celle de n'y pas trouver tout d'abord le père Aurelio, probablement en voyage comme, dans une lettre citée précédemment, il disait y être souvent (Ep. V, Trois billets d'Agrippa, datés d'Anvers les 23 et 27 juillet et le 24 août, nous instruisent de ce contretemps.

— Enfin, écrit Agrippa à, .\urclio dès son arrivée.

me voici en dépit de la for-Lune contraire à Anvers. Où et quand Le verrai-je? Fais-le-moi savoir par le porteur de mon billeL ; mais que je sois, comme Ulysse, caché à tous les yeux; je, ne veux voir personne avant de nVêLre concerté avec Loi (Ep. V, 51).

Voilà ce qu'Agrippa disaiL en mcLlant le pied dans cette ville d'Anvers qu'il abordait, impaLient et tout gonflé d'espérance. Bientôt après, nouveau billet.

Voilà trois jours que je suis ici, brûlant de L'embrasser, dit-il, j'ai envoyé à ta maison. Plus aisé serait de retrouver Ulysse, de découvrir Achille, ou de ressaisir Proserpine. Où erres-tu, où es-Lu caché, où es-Lu retenu? Que je sache où et quand je pourrai te trouver (Ep. V, 53).

L'absence d'Aurelio paraît se prolonger ou se renouveler au moins. Le religieux est à Malines, à ce qu'il semble, quand le 2-4 août Agrippa lui écrit encore.

— Aurelio, Aurelio, ô mon bon père, plus prompt viendrait à moi le paresseux hibou porteur des funestes présages que le cygne de Malines, oiseau de bon augure, dont l'absence fait que je ne puis rien savoir de notre Augustino ni même de son ombre. Fornari n'a point passé à Anvers; eL l'on n'y a vu personne allanL à sa rencontre. Dans tout ce que nous tenons des marchands, il n'y a que vaine fumée. Que signifie tout cela? Je n'ai pas assez d'esprit pour le deviner. Tout ce que je sais, c'est que la souffrance me presse. Que sont devenues les protestations de ceux qui se disaient mes amis? Aurelio, je

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

n'ai plus d'espoir qu'en toi. Puisse ton cœur ne pas faiblir à son tour. Viens donc dès que tu le pourras ; viens promptement à mon secours (Ep. V, S4).

Depuis de longs mois Agrippa soupirait après cette ville d'Anvers où la fortune lui paraissait l'attendre. Il se fraye, à travers mille obstacles, un chemin pour y parvenir ; il y arrive enfin ; c'est pour tomber dans de nouveaux embarras. Nous ne savons pas précisément en quoi ils consistent. Le besoin d'argent doit y être pour quelque chose. Le regret exprimé de ne pas trouver là Fornari pourrait bien l'indiquer. Celui-ci, du reste, était près d'arriver, et la certitude de le voir bientôt apparaître suffît sans doute pour remettre un peu de calme dans l'esprit d'Agrippa, dont les plaintes font alors place au contentement. Satisfaction de courte durée, que de nouvelles contrariétés et de véritables mal*heurs devaient bientôt interrompre.

A l'année 1 528 appartiennent quelques lettres échangées entre Agrippa et le riche Fornari, après celle du 4 décembre 1527 que nous avons citée précédemment. Trois d'entre elles sont écrites par Agrippa, de Paris d'abord le 17 mars et le 3 mai (Ep. V, 28, 38), pour dire quels contretemps imprévus et quels ennuis l'y retiennent; d'Anvers ensuite le H août (Ep. V, 56), pour exprimer la joie que lui cause l'arrivée dans cette ville de son opulent protecteur

1. 11 semble (|u'il doive y uvoir une erreur de quelques jours dans les dates données jmr les édiieurs do la Corre§pouilnuce T. II. 14

— Je me réjouis, lui dit-il, excellent Auguslino, de te savoir heureusement arrivé ici ; rien n'était plus désirable, rien n'était plus nécessaire pour moi. J'espère que ma présence à Anvers ne te sera pas moins agréable. Ici se trouve aussi le fidèle Aurelio avec qui je suis en parfaite communauté d'idées. Viens donc compléter cette triade. Rien ne nous est plus dès lors impossible. Avec nous, tu arrives immortel à la postérité. Quand pourrai-je te voir et t' entretenir? Je ne désire rien plus que cela; et je me retiens avec peine de voler vers toi (Ep. V, 56).

La correspondance entre Agrippa et Pornari continue, sans grande activité du reste, pendant quelques années encore. Pour compléter le portrait de ce personnage et présenter dans son ensemble le tableau de ses relations avec Agrippa, nous dirons que la vie du riche Génois est accidentée par de nombreux voyages. Pendant une grande partie de l'année 1328, ses amis ne savent pas où il est (Ep. V, 27, 28, 38, 45, 54). Vers cette époque, il va du Brabant en Allemagne, et de là en Italie. Il semble être dans ce dernier pays au mois de novembre de cette année 1528. Une lettre de lui portant cette date est écrite de Circese. C'est peut-être Circeium en Campa-

d' Agrippa, soit à celte lettre da 11 août (Ep. V. 56) où Agrippa se félicite de l'arrivée de Fornari. soit à celle du 24 août (Ep. V, 54) où il se plaint à Aurelio denavoir aucune nouvelle de leur ami commun; à moins que la lettre du il n'ait été écrite sur .une information inexacte qui expliquerait,alors les plaintes formulées le 24. ■

AGHIPPA DANS LES PAYS-BAS 211

nie, dont le nom moderne est Gircello. Dans cette lettre, il exprime le regret d'être momentanément éloigné d'Anvers et séparé ainsi des excellents amis et d'un cousin qu'il y possède (Ep. V, 63). Il est allé à Gênes oti il a laissé un livre de cabale que lui avait prêté Agrippa et dont il est souvent question ultérieurement (Ep. VII, 2, 7, 10, IS, 22, 23).

L'année suivante (1529) Pornari est de retour à Anvers, pendant la peste qui y sévit, et il peut y offrir à Agrippa un asile dans sa maison (Ep. V, 81, 84). A la fin de 1329, il transmet à Agrippa les propositions d'un grand seigneur qui voudrait le rappeler en Italie (Ep. V, 84). Au mois de janvier 1531, il est encore absent d'Anvers (Ep. VI, 11), Au mois de février 1532, il quitte Agrippa qui était alors à Bruxelles (Ep. VII, 2), passe à Cologne (Ep. VII, 4) et se rend à Ratisbonne, où il arrive au mois de mars et oti se tenait la diète (Ep. VU, 7). De là, il écrit à Agrippa le 17 juillet ; il lui parle de son propre frère Thomas ; il lui annonce aussi son futur retour en Brabant et demande des exemplaires des ouvrages qu'Agrippa fait imprimer alors ; il lui promet enfin de chercher, quand il ira à Gênes, le fameux livre de cabale qu'il lui a emprunté antérieurement et qu'il a laissé dans cette ville (Ep. VII, 10). Il en parle encore dans une lettre datée de Bologne, 27 décembre 1532 (Ep. VII, 23) ; c'est la dernière lettre que nous ayons de lui.

Ces petits faits et l'estime que Pornari montre pour le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences

dont il avait sollicité la dédicace, prouvent qu'il aimait les études. D'un autre côté, ce ne devait pas être un lettré ai un savant proprement dit, car Agrippa, si cela eût été, n'aurait pas pu voulant flatter sa vanité lui promettre, comme il le fait dans une de ses lettres, de l'illustrer non en louant ou en recommandant les œuvres qu'il aurait produites, mais en associant son nom à ses propres ouvrages (Ep. V, 20). Aussi est-il plus que douteux que ce soit Augustino Pornari qu'Agrippa désigne dans une de ses lettres, où il nomme un savant qui porte le même prénom, D. Augustinus physicus vir eruditissimus (Ep. Vl! 35), à moins que, pour le recommander dans cette circonstance, il ne juge à propos d'exagérer ainsi son mérite réel. Rien n'indique, du reste, que Fornari ait eu des connaissances en médecme et qu'on ait pu lui appliquer la qualification de physicus. Ce personnage véritablement opulent, autant qu'on peut voir, aime les lettres et recherche les savants qu'il protège efficacement. Il voyage beaucoup, avons-nous dit, allant souvent de Gênes, qui est sa patrie, à Lyon où il semble avoir des intérêts, et à Anvers où il a une maison, un comptoir de commerce probablement. Sa vie dans ces conditions nous donne l'idée de l'existence d'un de ces riches marchands italiens du xvi" siècle qui jouent, comme on le sait un rôle considérable dans l'histoire dos arts et des' lettres à l'époque do la Renaissance. Dans la dédicace du traité de l'incertitude et de la vanito des sciences, Agrippa le qualifie simplement citoyen

AGllIPPA DANS [.ES PAYS-RAS

de Gênes: spectaôilï vtro, domùw Augiistino Fiirriario, civi Geniœnsi.

Dans la correspondance il esL nommé lanlôt Furnarws comme dans la dédicace, tantôt Fornarius ou de Fornariis. Nous avons conclu du rapprochement de ces diverses l'ormes que son nom en italien pouvait être Fornari, comme nous l'appelons dans la présente étude '. Telles sont les informations que nous possédons sur le riche marchand Fornari, un des hommes qui avaient attiré Agrippa dans les Pays-Bas en loâS.

Nous avons beaucoup moins à dire du religieux augustin, Aurclio d'Aquapendente, autre ami d'Agrippa à Anvers. Nous ne pouvons rien ajouter au peu d'indications qui ressortcnt des lettres citées précédemment. Cette correspondance est naturellement interrompue, en 1328, par l'arrivée d'Agrippa dans la ville où réside le révérend père, et d'oii celui-ci ne s'écarte pas beaucoup, quoiqu'il la quitte de temps en temps. Nous l'y voyons toujours, en 1528 (Ep. V, 63), et jusqu'en 1532 (Ep. VII, 10). Ses relations avec Agrippa semblent avoir perdu graduellement de leur intimité ; et lorsque celui-ci abandonne les Pays-Bas pour se' retirer à Bonn, en 1532, on ne voit pas qu'elles aient continué sous la l'orme d'une correspondance. La dernière mention que nous

1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXII) quelques renseignements et observations sur ce personnage, notamment pour ce qui regarde la forme dp .son nom.

ayons du père Aurelio se trouve dans une missive de Pornari, qui, lui ayant fait parvenir en cette année 1S32 une lettre pour Agrippa, reçoit de lui cette réponse, qu'il ne sait pas ce que celui-ci est devenu

(Ep. VII, 10).

Quant au troisième ami d' Agrippa à Anvers, l'anonyme qui, dès le mois d'octobre 1527, l'avait formellement invité à s'y rendre, nous ne savons sur son compte que fort peu de chose, d'après les deux seules lettres échangées entre lui et Agrippa que nous possédions et dontil a été précédemment question (Ep. V, 13, 18). Nous ignorons son nom; nous voyons seulement qu'il était l'ami commun du père Aurelio et du riche Pornari, qu'il devait être luimême riche et de bonne condition, et qu'Agrippa lui écrivant le traite d'homme considérable et très savant, mr spectabiUs et doctissimus (Ep. V, 18), comme nous avons eu déjà occasion de le dire K Ajoutons encore que, à partir du jour où Agrippa est arrivé à Anvers, nous ne trouvons plus trace dans sa vie de ce personnage qui paraissait si impatient de l'y posséder.

Nous venons de présenter dans leur ensemble toutes les notions que nous possédons sur le transport

1. Nous avons signalé aussi précédemment une hypothèse proposée dans une noie de notre appendice (n« XXII), suivant laquelle ce personnage aurait été Nicolas, cousin d'Augustino Fornari, dont il est question dans une des lettres de ce dernier (Ep. V, 63).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

efîectué par Agrippa de sa résidence à Anvers, en 1328, et sur ceux qui l'y appelaient. Dans son impatience de toucher enfin le port de salut tant désiré, il était, comme nous l'avons dit, parti seul de Paris, au milieu de juillet. Il avait laissé dans celte ville sa femme et ses enfants sous la garde d'un de ses parents, Guillaume Furbity, personnage d'un caractère respectable que nous rencontrons ici pour la première fois

La femme d'Agrippa était au début d'une grossesse (Ep. V, 55, 68). Elle ne tarde pas à tomber gravement malade. Une lettre de son mari, écrite le 24 août sur l'avis qu'il en reçoit, témoigne du trouble où le jette cette nouvelle. Ses plaintes, ses recommandations sont d'un époux plein de tendresse. Plus d'un témoignage prouve, d'ailleurs, que tel il était en effet,

— Qu'on n'épargne ni soins ni dépenses, écrit Agrippa. Que les meilleurs médecins soient appelés. Que ma femme soit sauvée et je suis ainsi sauvé moi-même (Ep. V, 55).

L'épouse se rétablit; Agrippa rassemble, non sans quelque peine, et lui fait parvenir l'argent nécessaire à son voyage (Ep. V, 57, 58). Ce déplacement s'effectue malgré les périls de la guerre qu'il faut affronter en passtint d'un pays àPautre; et, au commencement de novembre 1528, toute la famille est rendue,

1. On trouvera dans une note de l'appendico (n" XIX)r|nolques renseignements sur Guillaume Furijily.

216 caAPITRE SEPTIÈME

SOUS lacondaiLe à ce qu'il semble de Purbity, à Anvers où Agi'ippa se trouve enfin, après bien des traverses et de longs délais, réuni aux siens (Ep. V, 60).

Dans cette nouvelle situation, Agrippa devait recevoir encore de la fortune un dernier mais fugitif sourire. Après cela, le malheur fond de nouveau sur lui. Nous aurons à constater qu'avec aussi peu de prudence que par le passé dans sa conduite, -il pourrait bien avoir à se reprocher h lui-môme une partie des maux qui devaient l'assaillir encore i. Mais il en est aussi dans le nombre qu'il n'était pas en son pouvoir de prévenir, et ceux-là n'étaient pas les moins cruels. Il touchait de près à celui qui pouvait lui être le plus profondément sensible, la mort de sa femme enlevée par la peste, le 17 août 1529 ' (Ep. V, 81).

Ce coup douloureux allait frapper Agrippa en pleine possession d'un bonheur qu'il ne connaissait plus depuis longtemps et dont il ne lui était alors accordé de jouir que pendant de courts instants. Tout porte à croire que, malgré quelques petits mécomptes au début, il avait finalement trouvé à Anvers, de la part des amis qui l'y avaient attiré, les secours

1. De son temps même, on regardait Agrippa comme l'auteur, en grande partie, de ses propres malheurs. Son humeur satirique étaU, non sans raison, une des causas qu'on leur assignait (Ep.'VlI, 7)-

0 Le texte imprimé de la lettre d' Agrippa (Ep. V, 81) donne à cet événement la date du 7 août. On verra dans une note de l'appendice (n" VIII) quelles raisons commandentde substituer à cette date celle du 17 août.

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

de tout genre qu'il cUiil, fondé à en attendre ; des facilités pour subvenir aux besoins de l'existei ce, et des relations agréables pour le charme de livie. Précédé dans ce pays par une réputation de i avoir dont les premières lettres du père Aurelic nous fournissent le témoignage, Agrippa s'y était plus que jamais voué à la pratique de la médecine (Ep. V, 71,72,73), sans dédaigner d'entretenir le prestige scientifique attaché à son nom, à l'aide de ces fameuses sciences occultes, qui, en frappant les imaginations, avaient par dessus tout le privilège de captiver les esprits. Sa vie avait, en certains points, quelque chose de calculé et de mystérieux dont nous donnent une idée les préjugés populaires que nous avons rnentionnés au commencement de cette étude', et dont nous trouvons pour une partie le tableau dans les explications que fournit à ce sujet son disciple Jean Wier, comme nous l'avons montré et comme nous aurons occasion de le dire encore.

Pour les hommes d'un esprit cultivé, Agrippa était un savant. En lui écrivant, on l'appelait : erudiiissime domine doctor (Ep. V, 71, etc.). Pour le populaire, c'était une espèce de sorcier. Agrippa était en correspondance avec des gens qui lui parlaient de chiromancie (Ep. V, 69, 70) et d'astrologie (Ep. V, 59, G'i). Il faisait lui-même de l'alchimie (Ep. V, 73, 7/1., 73, 7G, 82, 83) ; il donnait des horoscopes (Ep. V, 59, 62); mais en même temps aussi, des avis éclairés

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