‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · Voyez tome I, p · texte numérisé non relu

Voyez tome I, p

sur des sujets plus sérieux, sur l'étude de la jurisprudence par exemple (Ep. V, 63, 67), et des consultations de médecine (Ep. V, 71, 72, 75). C'était à la médecine principalement, nous venons de le dire, qu'il s'était alors attaché. L'exercice de cet art pouvait lui procurer la fortune et l'indépendance; l'indépendance surtout, si nécessaire à son caractère impatient, rebelle à toute contrainte; ^indépendance à laquelle il prétendait toujours, qu'il eut quelquefois à sa portée, et dont il ne sut jamais s'assurer la pleine et définitive jouissance.

A ce moment encore où, au prix d'efforts persévérants, il vient de rentrer en possession de cette liberté dont la perte lui avait coûté tant de peines réelles et lui avait arraché tant d'imprécations, Agrippa est déjà prêt à la sacrifier. Cette vie des cours qu'il avait maudite, il veut y rentrer. Dès les premiers mois de son arrivée à Anvers, il sollicite l'office de médecin de la princesse Marguerite, gouvernante des Pays-Bas. Le titulaire de cet emploi ayant annoncé l'intention de le quitter. Agrippa s'était empressé de 1& demander ^ C'est ce que nous

l. Ce personnage est probablèmenl celui qu'Agrippa nomme, dans une lettre du 13 octobre 1529, « Dominus Johannes Maria, u physicus MargarelEe principis » (Ep. V, 85). Nous ne trouvons pourtant pas ce nom parmi ceux des officiers mention nés comme recevant pension de la princesse Marguerite, dans les comptes de sa maison. Ces comptes sont conservés en parlie aux archives de Lille, en partie à celles de Belgique à Bruxelles. Dans des extraits assez étendus que nous en avons

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

apprend une lettre datée de Malines, le 17 janvier 1529, par laquelle on le prévient que le médecin de la princesse a renoncé à son projet de retraite, et qu'il ne doit plus lui-même penser à cette charge qu'il ambitionnait (Ep. V, 66).

Disons de suite, ce qui s'expliquera du reste complètement par les faits ultérieurs, qu'Agrippa pouvait avoir dans cette recherche des raisons d'agir plus sérieuses que la simple satisfaction de

sous les yeux, nous ne trouvons à l'année 15"28 aucune mention de médecin; et à l'année 1532, parmi les articles relatifs à la dernière maladie et à la mort de la princesse, nous lisons : « A maistre Henry Ancelle, docteur médecin, « lequel madicte Dame avoit dès longtemps retenu en son ser- « vice pour son médecin ordinaire, auquel elle avoit ordonné « pension, aussi pour toutes peines qu'il a eues et prinses « et avoir taicté icelle dicte Dame de son art jusques à son « trespas, iiij xxphilippus. » Avec ce médecin ordinaire de la princesse il en est nommé alors quelques autres encore appelés extraordinairement près d'elle, à l'occasion de sa dernière maladie : <' Maistre Jehan Van Heetrelde et maistre Adam Bo- « guère, docteurs médecins résidons à Louvain ; maistre Jac- « ques Roland, maistre Denys Van Liewarde, maistre Cornille « Rembold et maistre Pierre Van Dighen, docteurs médecins « résidens à Malines ; maistre Pasquier Drack, sirurgien ré- « sident à Wasministre; maistre Pierre des Maistres, sirur- « gien ; maistre Philippe Savoïen, sirurgien de l'Empereur et « de M. le marquis de Zenette. » Nous empruntons ces indications à un ouvrage de M. le comte E. de Quinsonas. Matériaux pour servir à l'Imloirc de Marguerite d'Autriche, 1860, t. III, pp. 331 et 397. Rien, dans tous ces noms, ne se rapproche de celui de « Dominus Joannes Maria, physicus ».

se voir dans un poste brillant et flatteur pour sa vanité. Nous avons montré précédemnaent quelle importance devait avoir, dans sa situation, le privilège d'un olfice capable de suppléer aux titres plus positifs qui lui manquaient, on a tout lieu de le croire, pour exercer librement la médecine '. Nous verrons bientôt ce qu'il a pu lui en coûter pour s'être un jour trouvé dépourvu de ce moyen de défense, vis-à-vis de certaines attaques qu'il pouvait déjà prévoir. Il aurait eu, d'après cela, de justes raisons de rechercher, dans la condition de médecin de la princesse Marguerite, un titre à l'abri duquel il pût en toute sûreté exercer un art auquel il était alors entièrement voué. Cependant, pour que ses intentions dans cette circonstance fussent à l'abri de toute interprétation défavorable, il faudrait que, à défaut de cette commission qui lui imposait, en vue d'un résultat sérieusement utile, le sacrifice de son indépendance, il n'eût pas un peu plus tard sollicité et obtenu un autre office de cour, celui d'historiographe de l'Empereur, qui entraînait le même sacrifice, sans lui procurer les jnêmes avantages. Quoiqu'il en soit, déçu de ce côté. Agrippa, se retournant "avec cette mobilité d'impressions que nous lui connaissons, passe aussitôt du vif et ardent désir au dédain le plus accentué pour l'objet qu'il poursuivait.

1. C'est ce que nous avons dit au chapiu-e v, p. 31 du présent volume. Nous donnons aussi quelques explications à ce sujet dans une note de l'appendice (n" VII).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Nous n'avons pas l'expression immédiate du mécontentement que dut lui causer sa déconvenue après cette tentative avortée; mais nous savons ce dont il était capable en pareil cas; et nous possédons d'ailleurs un reflet de ses sentiments en cette circonstance, dans un document de cette époque môme, dans une lettre datée du 7 mars 1S29, oii il exprime le plus profond mépris pour le service des grands et pour la vie des cours. Il s'agit, à ce qu'il semble de ramener à son père un fils que d'ambitieuses illusions entraînaient dans cette voie.

— Appartenant à une famille où tu peux vivre avec honneur et dans l'indépendance, lui dit Agrippa, tu veux te vouer à une situation subordonnée, abaissée, honteuse; tu veux servir quelqu'un de ces parasites de cour, éponges altérées, vils intrigants, auprès desquels il te faudra mourir de faim, en travaillant pour eux; te soumettre peut-être à d'abjects emplois, je ne veux pas en dire davantage, sans qu'il puisse en sortir pour toi rien de bon, que ce dont ils ont soif eux-mêmes, et dont tu es déjà le maître de jouir, si tu le veux (Ep. V, 67).

Voilà des invectives qui ne pâliraient pas auprès de celles qu'arrachaient à notre Agrippa les misères de son existence, au service du roi François I" et de sa mère. Cependant, à peine échappé à ces cuisantes infortunes, il avait sollicité, comme nous venons de le dire, un emploi auprès de la princesse Marguerite d'Autriche. Au moment où il perdait

ensuite l'espoir de l'obtenir, il écrivait ce que nous venons de lire, et bientôt après, il retombait de nouveau dans cette étrange et funeste ambition de servir qu'il avait stigmatisée si énergiquement; et il acceptait à la cour de la gouvernante des Pays-Bas un office d'un autre genre que nous venons de signaler et qui ne paraît pas lui avoir procuré non plus beaucoup d'avantages. Nous aurons à revenir sur ces particularités.

Agrippa n'avait pas cessé, à ce qu'il semble, de chercher sa voie de ce côté. S'il s'en écartait par moments, c'était pour y revenir aussitôt. Nous venons de le voir se prononcer avec vivacité contre la vie des cours, à la suite de son insuccès dans la poursuite de l'office de médecin de la princesse Marguerite. Quelques semaines plus tard (avril 1S29), il adresse à celle-ci le traité de la prééminence du sexe féminin, qu'autrefois à Dole il avait composé pour elle (1509), et que les circonstances du moment l'avaient alors empêché de lui présenter. Cette fois il s'y décide, encouragé, dit-il, par un seigneur de la -cour, Maximilianus Transsylvanus, conseiller de l'empereur Charles- Quint. Dans une épître qu'il écrit à cette occasion à ce personnage, il lui dit qu'en offrant à la souveraine les récréations de sa jeunesse, il entend prouver seulement l'ancienneté de son dévouement et non pas donner la mesure d'un esprit qui, mûri par l'âge, peut maintenant, dans les choses de la paix comme dans celles de la guerre, la

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servir d'une manière plus digne de sa grandeur 1.

Agrippa, du reste, avait plus d'une corde à son arc, pour arriver à satisfaire son ambition de s'approcher des grands. Au moment oii sa femme lui était enlevée (août 1529), il avait tout récemment trouvé moyen d'attirer sur elle comme sur lui-même l'attention de la princesse Marguerite. On ne saurait dire au juste quelle espérance il avait conçue , quel résultat précis il poursuivait ainsi, quel commencement de satisfaction il avait même déjà obtenu à cet égard ; mais, au lendemain du jour oîi il perdait cette femme bien-aimée, il mêlait à la première explosion de sa vive douleur quelques traits qui se rapportent à cette situation.

— Femme admirable, dit-il, et remplie de tous mérites, que recommandait l'opinion commune, et que sollicitait déjà la princesse Marguerite. Faveur inappréciable! Honneurs et richesses étaient désormais notre partage. Hélas! Elle n'a pas survécu deux heures à l'heureuse nouvelle! Si elle avait pu vivre, rien ne devait plus jamais nous manquer (Ep. V, 81).

Avant de raconter le grand malheur qui frappe ainsi le pauvre Agrippa, revenons quelque peu en

1. « Glarissimo viro D. Maximillano Transsylvano, Garoli V « Caesaris Imperatorisquc a consiliis, epistola » {Opéra, t. Il» p. 513).

arrière, pour donner un coup d'œil à la situalion, en ce moment prospère, dans laquelle il allait être surpris par cette cruelle épreuve. Agrippa, dont la réputation de médecin commençait à se répandre, avait été mandé au mois de juin 1S29 à Louvain, pour la femme d'un secrétaire de la ville (Ep. V, 71). Dans ce même mois de juin et en juillet, il était à Malines, auprès, d'un riche particulier (Ep. V, 73, 75). Les lettres qu'il échange alors avec les gens de sa maison restés à Anvers, permettent de jeter un regard sur son intérieur (Ep. V, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78). 11 peut être intéressant de s'y arrêter en passant. Ces tableaux de la vie privée sont rares dans les documents anciens.

A propos des lettres de sauf-conduit sollicitées par Agrippa au moment de passer de France dans les Pays-Bas, nous avons vu que ce qu'il appelait sa famille se composait alors de dix personnes (Ep. V, 43) : le père, la mère et quatre enfants, une suivante, pedissequa, deux valets ou serviteurs, servidî, et ce qu'on appelait un galopin, puer cursor. Les deux serviteurs qualifiés servuli diffèrent évidemment de ceux qui, en plusieurs passages de la correspondance d'Agrippa, sont nommés scrvz. Ceux-ci semblent être tout autre chose que de simples valets, dans la condition de ceux appelés de nos jours des domestiques. On possède plusieurs lettres échangées à diverses reprises entre eux et Agrippa. De part et d'autre, elles sont rédigées en latin, et elles impliquent par leur teneur, pour ceux de qui

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elles émanent ou à qui elles s'adressent, une certaine culture intellectuelle '.

— J'ai appris que tu as besoin d'un serviteur qui écrive correctement et rapidcnoent, dit-on à Agrippa, en lui adressant au mois' d'avril J52S un individu de cette condition (Ep. III, 66).

De semblables serviteurs étaient, en quelque sorte, des disciples dans la maison du maître; travaillantpour lui de diverses manières, tout en travaillant aussi pour eux-mêmes. Se soumettre ainsi à un patron, s'attacher à la personne de celui qu'on avait choisi, était alors ce qu'on appelait servir. Telle était à peu près la condition des pages chez les gentilshommes et les grands seigneurs. C'est une situation de ce genre, servitium domesticum, que le Plam-

1. Suivant M. Léon Charvet, un certain nombre de pièces de la correspondance d'Agrippa auraient été écrites originairement en langue vulgaire et traduites en latin par les éditeurs de Lyon {Revue savoisien7ie, 1874, p. 26). C'est là, nous l'avons déjà dit (tomel, p. 48, note 2), une supposition toute gratuite qu'on ne saurait admettre sans des preuves qui la justifiassent. Pour ce qui est des lettres des serviteurs d'Agrippa en particulier, on peut en les lisant so convaincre, par le fond et par le mouvement des idées, qu'elles émanent de gens ayant une certaine instruction littéraire, laquelle n'allait pas à cette époque sans la pratique du latin. Une particularité à relever, c'est qu'Agrippa correspondait en français avec sa femme qui ne savait pas le latin fEp. V, 74, 77); or, la correspondance publiée no contient aucune des lettres échangées entre eux. Les lettres françaises, s'il en a existé dans les portefeuilles d'Agrijipa, n'ont pas été recueillies. Elles ont dù être, on le voit, plutôt rejelées que traduites en latin par les éditeurs.

T. ir. 13

mingus, philosophe et apprenti médecin, quittant Metz pour venir à Lyon en 1526, s'offrait à prendre dans la maison d'Agrippa ■ . C'est vraisemblablement aussi à ce titre qu'était chez lui, à une autre époque, ce jeune homme dont la mort inopmée tut interprétée d'une manière si étrange par la créduhte populaire. Il aurait été, assurait-on, étranglé par le diable en personne qu'il avait imprudemment évoque en cherchant à déchiffrer les grimoires de son maitre \ C'est encore sur le même pied que dut vivre pendant quelque temps, auprès d'Agrippa, JeanWier, dont nous aurons plus tard à dire quelques mots. Telle était, en un mot, chez lui la condition des serviteurs dont il va être queslion, comme cela ressort des détails mêmes de leur correspondance.

\u mois de juin 1529, Agrippa était, comme nous l'avons dit tout à l'heure, à Matines, auprès d'un malade. 11 donne, dans les lettres qu'il écrit alors aux serviteurs restés dans sa maison, d'amples détails sur la maladie du personnage qui est entre ses mams,

t Le Flammingas se rendait chez Agrippa, muni d'une recommandation du c.u-é de Sainte-Croix, disant : « Est en.m iuvenis nequaqnam philosophiae et medicinfc ignarus... «ua- „ pronter etiam terogatum esse velim ut eum in servitium do- « mesticum recipere velis... » (Ep. IV. 26). Nous avons raconté, au chapitre sixième, p. lOl .lu présent volume, le petit épisode nui concerne ce personnage.

9 Voir au commencement de notre chapitre premier, tome I. page 4, le récit de ce fait/ d'après le témoignage de Martin Del Rio.

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et sur les remèdes qu'il lui administre (Ep. V, 75). On voit qu'il s'adresse à des gens du métier, si l'on peut s'exprimer ainsi, et que les serviteurs qu'il veut renseigner sont des disciples. On fait dans sa maison de la pharmacie, c'était pour le temps tout un avec l'alchimie. Il parle dans ses lettres de ces matières, et on lui répond sur le même sujet, dans des termes énigmatiques dont le sens précis peut avoir pour nous dans les détails quelque obscurité, mais dont la signification générale ne saurait nous échapper.

— Ne laissez pas chômer les autels de Vulcain, écrit Agrippa le 13 juin. Chargez sans trêve et sans repos le volcanique appareil. Que la matière, par une cuisson prolongée, arrive à maturité (Ep. V,75).

— Surtout, dit-il dans une autre lettre du mois suivant, n'épargnez pas les détails sur ce qu'il m'importe le plus de savoir. L'appareil dont l'odeur était si forte distille-t-il abondamment? Qu'advient-il de cette Diane enfumée? Devenue comme Proserpine une déesse de l'enfer, l'avez-vous recueillie dans le temple qui lui convient? Comment se comporte aussi à son égard le messager des dieux (Ep. V, 73)?

C'est de Mercure et, sous cette forme allégorique, du métal portant le même nom qu'il est ici question.

— L'appareil que tu sais, lui est-il répondu, distille avec une extrême lenteur et nous menace d'une attente prolongée. Nous n'épargnons cependant ni l'attention ni les soirs. Diane s'est en quelque sorte

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éclipsée; mais elle va s'unir à Cyllenius (Mercure) clans un lit nuptial d'une éclatante blancheur, intra candidissimum coitura est thalamum, et reviendra de la pâleur contractée dans son éclipse (Ep. V, 74).

— Nous comptons, est-il ajouté ensuite, sur tes réflexions et sur tes méditations pour obtenir un heureux résultat. Que l'appareil nous donne seulement un écoulement un peu plus abondant! Nous avons retiré du premier récipient la matière, quand elle nous a paru complètement desséchée, et nous l'avons, comme tu le fais, placée dans un autre, pour la soumettre à une chaleur tempérée. Gynlhia et Cyllénius (Diane et Mercure) sont maintenant unis dans le lit transparent qui leur était destiné (dans un flacon sans doute). Voilà où en sont les choses (Ep. V, 76).

On donne en même temps à Agrippa des nouvelles de sa famille et de sa maison. C'est un de ses serviteurs qui lui écrit encore.

— Tout est en ordre, dit-il, dans ta maison. La jeune épouse se remet d'heure en heure i. Elle reçoit les soins assidus de Maria. Les enfants crois- • sent. Ils jouent, rient et chantent. Tarot avec ses compagnes Franza et Musa (c'étaient les chiens fa-

l.La femme d' Agrippa était restée languissanle depuis la naissance de son dernier enfant, le 13 mars 15-i9. quelques mois après son arrivée à Anvers (Ep. V, 55. 6S). Agrippa, dans la suite, faisait remonter à quelques jours de là. aux environs de Pâques de cette année, l'état maladif dans lequel le fléau qui devait remporter la surprit, six mois plus tard (Ep. V, 81 .

AGltlPPA DANS LES PAVS-BAS

voris d'Agrippa) se l'ont enLcndre nuit et jour. Ils effraient les voleurs, parcourent incessamment le verger, et pourraient se changer à la longue en dieux des jardins et des campagnes, ou pour le moins en philosophes, je veux dire en disciples d'Académus. Pour ce qui regarde le reste de la maison, la servante est au ménage. Hercule exerce ses forces, Aurellus est à ses alambics , Ancilla anciiladir, Hercules lierculatur, cinmicaiur Aurellus '. Tout est pour le mieux. Je n'ai rien de plus à te dire. Tu me connais; tu sais mon zèle; je tâcherai de suffire à tout jusqu'à ce que tu reviennes. De ton côté, aimenous, et assure-nous la bienveillance de tes excellents et doctes amis. Ta femme souhaite à ton malade un prompt retour h la santé, pour que tu puisses revenir plus tôt près d'elle, et elle demande d'être recommandée à lui (Ep. V, 72).

Agrippa répand de Malines, le JS juillet 1529, au serviteur qui lui sert de correspondant.

— Je suis bien aise, lui dit-il, que toutmarche régulièrement. Je te recommande toujours ma femme et mes enfants, Tarot et sa famille, et le reste. Qu'on salue, de ma part, Maria la grande ; qu'on fustige la petite ; quant à Hercule , qu'il modère

1 . Hercule et Aurellus sont des serviteurs ou disciples, servi; la servante, mici l la, ilonl il esl question avec eu.\, est sans doute Maria qui est nommée au commencement de la même lettre. Cet Hercule et cette Maria devaient être bientôt, avec la lemme d'Agrippa, les victimes de la peste de 1520. « Significavi tibi... Herculis et Mario; intorilum, servi et ancillœ » (Ep. V, Sd).

ses exercices de force, sinon qu'on le corrige du bâton 1. Si ce serviteur, que le Maître de l'Oratoire, Magister Oratorii, doit m'envoyer à Anvers, se présente, qu'on le retienne à la maison, ou bien qu'à l'occasion on me l'envoie ici (Ep. V, 73).

— Tout le monde te salue, lui est-il répliqué, ta femme, la grande Maria et les chiens. Ton épouse t'a fait écrire en français par Jean Martin (Ep. V, 74).

— Le seigneur Augustino, est-il encore dit un peu plus tard à Agrippa, voudrait te voir de retour à

1. « Mariam majorem salvere jubeo, miaorem virgulari, Her- « culem non ïam herculari qiiam baculari cupio » (Ep. V, 73). Agrippa.joue ici sur le mot «baculari» dont le sens exact dans ce latin de convention nous échappe. S'il n'exprime pas dans les conditions d'un simple verbe passif l'idée d'être frappé du bâton, ainsi que « virgulari » celle d'être frappé de la verge, ne pourrait-il pas, comme verbe déponent, se rapportera l'idée, fort différente déjouer avec le bâton? Son rapprochement de la forme « herculari a pourrait alors indiquer que, faisant allusion à un jeu d'adresse, à une sorte d'escrime, Agrippa désigne ainsi métaphoriquement un exercice de l'esprit par opposition aux exercices de force. 11 exprimerait par là le désir de voir son serviteur Hercule moins adonné à ces exercices de force et plus appliqué à des occupations moins vulgaires. Peut-être Irouvera-t-on cette explication un peu subtile et préfèrera-t-on voir dans les paroles d' Agrippa une simple menace du bâton à l'adresse d'Hercule, en cas de désobéissance aux recommandations du maître. C'est du reste à cette explication que nous nous arrêtons. Cette petite question donne une idée des difficultés que présente parfois l'interprétation de ce latin du XVI' siècle, qui est loin d'être celui de l'antiquité et des écrivains classiques.

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Anvers. Ton épouse revient à la santé. Son visage en est tout réjoui ; mais elle n'a pas encore osé sortir de la maison et regrette de ne pouvoir dès maintenant s'amuser à t'écrire. Tarot, Franza, Musa, Ciccionus, Balassa (ce sont les chiens) se portent bien et te rappellent. Maria la grande te salue. La petite, avec Hercule et Margareta (les domestiques, à ce qu'il semble) s'arrangeraient peut-être assez bien de voir se prolonger ton absence (Ep. V, 76).

— Je tiens la plume, dit une autre fois le fidèle serviteur, ayant d'un côté ta femme et de l'autre Maria. Elles parlent à la fois. Si j'écris de travers, pardonne-moi; mes oreilles ne sont pas de fer, ni mes mains non plus. Ta femme a recouvré la santé et les forces. Elle soupire maintenant après ton retour. Elle a reçu tes lettres; mais, comme elles étaient en français, je n'ai pas pu très bien les lire. Écris lui dorénavant en latin pour que je puisse, nouveau Mercure, lui servir de secrétaire. N'oublie pas que je suis Romain et non Français. Tout va bien à îa maison. Les chiens courent dans le jardin, reviennent à leur maîtresse, mangent, dorment, ou font vacarme. Les enfants sont au mieux. N'aie aucune inquiétude. Tant que mes forces me le permettront, je suis tout à. toi. Ton épouse te salue mille fois. Aurelius, Augustinus, Emmanuel (des disciples sans doute) font de même (Ep. V, 77).

Nous ne donnons que des extraits fort réduits de ces lettres, où les indications de ce genre abondent. Tous ces détails sont pleins de vie et forment par

leur ensemble un tableau dont quelques traits ne manquent pas de grâce et de naïveté. C'est bien là l'image vraie d'un intérieur, comme on peut se figurer qu'était alors celui d'Agrippa; intérieur à la fois sérieux et animé, où l'étude et les jeux se rencontrent; dans une maison toute pleine de bruits et d'activité, égayée par les cris et les rires des enfants et parle mouvement inégal d'une troupe, quelquefois paresseuse, plus souvent agitée, de chiens favoris..Les servantes, les valets et leurs aides sont aux soins du ménage; les élèves d'origine et de langue diverses, mais tous s'entendant et se parlant en latin, sont aux fourneaux et aux alambics. Ils ont en même temps l'attitude de serviteurs soumis et dévoués. Une jeune femme un peu languissante, dont la santé ébranlée préoccupe les uns et les autres, tient au milieu de tout cela, non sans charme, la place importante que lui assigne la tendre affection d'un mari, chef de cette nombreuse famille dont il dirige de loin comme de près les intérêts, en poursuivant de sérieuses études, en cultivant de savantes amitiés, et en vaquant aux graves occupations d'un médecin en renom. Un lien, la vie de cette femme, retient uni le faisceau de toutes ces choses diverses; ce lien va manquer ; cette charmante harmonie va se briser ; et tout ce bonheur va s'effondrer.

Les lettres qu'Agrippa recevait à Malines des serviteurs restés à Anvers dans sa maison, lui annonçaient le retour lent et progressif de sa femme convalescente à la santé. Elle ne s'était pas encore

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

complètement remise depuis la naissance de son dernier enfant, le 13 mars précédent, quelques mois après son arrivée à Anvers (Ep. V, 68). Son état s'améliorait cependant peu à peu; mais, encore débile, elle se trouvait à ce moment exposée à des risques nouveaux. La peste régnait dans le pays. Les dernières nouvelles adressées à Agrippa étaient malgré cela rassurantes. Sa femme, lui disait-on, ne souffrait presque plus que d'une chose, de l'absence prolongée de son époux. Agrippa était maintenant tranquille. Un court billet lui apporte un signal d'alarme.

— Aquels prompts changements, lui écrit-on, sont sujettes les choses! Ta chère épouse, qui allait bien hier, a passé une nuit très mauvaise. Les anciens symptômes reparaissent. Nous avons d'abord voulu lui persuader de consulter Jacobus le médecin. Mais elle ne veut voir que toi; elle demande qu'on t'avertisse, et désire que tu reviennes au plus tôt, si cela est possible (Ep. V, 78),

Agrippa ne se fait pas attendre. Il peut soigner sa femme, mais il ne peut pas la sauver. La peste qui en a fait sa proie l'enlève en quelques jours. Le fléau frappe les serviteurs après elle ; la maison tout entière subit ses atteintes. Agrippa est seul épargné. Ses enfants ont été aussitôt éloignés; et lui, après la mort de sa femme, se réfugie d'abord dans une hôtellerie, puis dans la maison de Pornari, son protecteur et son ami. Il aie cœur déchiré et l'esprit abîmé; ses affections sont anéanties, ses espé-

rances sont brisées, sa vie est bouleversée. Quatre ou cinq lettres qu'il écrit à ce moment sont pleines de l'expression de sa douleur, et montrent le trouble qui s'est emparé de lui. Elles sont adressées en première ligne à Guillaume Purbity, à ce parent qui avait reçu d'Agrippa la mission de veiller sur sa famille, quand il avait dû la quitter à Paris, l'année précédente; ensuite à son vieil ami Chapelain, qu'il ne peut pas oublier, malgré un peu de refroidissement, malgré les petits nuages qui ont traversé leur ancienne amitié ; et enfin à un révérend père franciscain de Cambrai, avec lequel Agrippa entretenait, depuis quelque temps déjà, des relations (Ep. V, 79, 80, 82).

— Plût à Dieu, dit Agrippa au premier, plût à Dieu, cher parent, que je n'eusse pas à t'annoncer les tristes nouvelles que je t'envoie. Je suis anéanti. J'ai perdu la consolation de ma vie, le doux soulagement de mes peines ; j'ai perdii ma femme chérie, morte pour moi, mais en possession de la gloire éternelle. Tu as su que depuis Pâques elle était plus souffrante d'un mal aggravé par diverses complications. Elle n'a manqué de rien. Trois fois sauvée, trois fois retombée ; rétablie une dernière fois, elle allait très bien depuis près d'un mois et revenait même à la gaîté, quand tout à coup, le lendemain de la Saint-Laurent, la fièvre pestilentielle l'a saisie, en même temps qu'un abcès se déclarait à l'aine. Tous les remèdes ont été employés; ils se sont trouvés impuissants. Ni jour ni nuit je ne l'ai

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quittée. Adorée de tous, elle n'a été abandonnée par personne. Le quatrième jour, un peu de mieux se manifestait; mais le septième, qui était le 7 août i, le matin, vei^s la neuvième heure, dans de grandes souffrances, l'esprit sain et constamment tendu vers Dieu, nous tous présents, elle a rendu son âme. De larges taches sur son corps montraient que la pestilence s'était répandue partout. Douleur immense! La voilà perdue! Et cela pour mon malheur, pour celui de ses jeunes enfants, pour celui de tous ceux qui l'ont connue. Après une trop courte union, où n'avait régné qu'amour et que paix, et où, sans qu'un seul nuage eût jamais passé entre nous, elle avait supporté courageusement avec moi l'adversité, la pauvreté et l'exil, la fuite et ses périls, elle m'est enlevée au moment où une vie douce et facile s'offrait à nous. Que n'étais-tu là, mon cherFurbity ? Ta pi'ésence eût été pour elle une consolation; elle te réclamait sans cesse; elle m'a chargé de te transmettre ses adieux, et de te demander pour elle tes prières et ton pardon, si jamais elle t'avait offensé.

— Au commencement de sa maladie, elle avait voué un pèlerinage à Saint-Claude. Elle s'est remise sur toi d'acquitter cette dette, quand tu re-

1. Il faul lire le 17 et non le 7 août. La lettre d' Agrippa, telle que nous la trouvons dans la Correspondance imprimée, donne bien la date du 7 août comme étant celle de la mort de sa femme. Diverses considérations, qu'on trouvera dans une note de l'appendice (n" VIII), autorisent, croyons-nous, la correction que nous proposons.

tourneras dans Lon pays. Je t'en prie de mon côté, dé.cidé à en faire autant, si je reste en vie. Tu devais acheter pour elle une petite chaîne d'or. Consacres-en le prix à un usage qui lui soit plus .profitable, à des prières ou à des aumônes. Enfin, elle m'a recommandé, en mourant, de suivre toujours tes bons avis, et de réclamer ta protection pour moi et pour nos enfants. Je la souhaite par dessus tout. J'ai encore des choses fort importantes à te dire; ne viendras-tu pas bientôt?

— Hélas, mon cher Guillaume, j'ai tout perdu ; il n'y a plus maintenant de bonheur pour moi dans la vie, après la perle de cette épouse chérie. Prie pour nous, prie pour elle, bien qu'on ne puisse douter de son salut. Aussi est-ce elle maintenant que je prie incessamment d'intercéder pour moi auprès du Christ (Ep. V, 81).

Voilà bien le ton ému d'une douleur vraie. On le retrouve également dans les deux missives adressées à Chapelain et au père franciscain de Cambrai (Ep. V, 83, 84). Il fallait citer la lettre à Purbity comme un témoignage certain de l'affection d'Agrippa pour la femme qu'il venait de perdre. Il faut citer la également comme une preuve des sentiments religieux qu'au fond et malgré bien des indications contraires il professait réellement. C'est dans cette pièce que se rencontre le passage que nous avons mentionné précédemment, touchant la faveur dont la pauvre femme était, à ce moment, l'objet de la part de la princesse Marguerite. On y

AGRIPPA DANS fJOS PAYS-BAS

trouve encore quelques autres renseignements sur cette épouse regrettée qui mourait le 17 août 1529 à l'âge de vingt-six ans, à vingt-six ans moins vingttrois jours, dit Agrippa, et après huit années moins un mois d'union avec lui. C'est ainsi qu'on sait qu'il l'avait épousée le 17 septembre 1S2I et qu'elle était alors âgée de dix-huit ans ù peu près '. Agrippa disait aussi dans cette lettre qu'après la mort de sa l'emme il avait abandonné sa maison, laissée à la garde de son serviteur Hercule et d'une servante, tandis qu'une autre emmenait ailleurs ses enfants, et que, pour son compte personnel, il était, avec un seul domestique malade lui-même, dans une auberge 011 le visitaient journellement ses fidèles amis, le père Aurelio et le riche Pornari (Ep. V, 81).

Dans d'autres lettres au même parent. Agrippa ajoute que les deux serviteurs restés dans sa maison sont morts à leur tour; que la ville entière est ravagée par l'épidémie ; qu'il a quitté l'auberge oîi il s'était retiré dans le premier moment, pour se réfugier dans la maison de Poi-nari ; et qu'enfin il s'est consacré avec zèle à soigner les pestiférés, en leur appliquant divers remèdes dont il donne en grand

l. On Li-ouvera dans la noie n" VIII, do l'appendice dont il vient d'ûlro ([ueslion, quelques renseignements sur celle femme d' Agrippa et sur les enCanls qu'elle lui a donnés. C'élait, on se 11? rappelle, Jeanne Loyse Tissie, qu'il avait épousée à Genève en 1521, quelques mois après la mort à Melz de sa première femme, dont ou ignore le nom et qui était originaire de Pavie.

CHAl-TmE SEPTIÈME

détail la recette, avec une description médicale de la maladie (Ep. V, 84, 85). Ces lettres au nombre de deux sont des 4 et 43 octobre 1529. A cette dernière date. Agrippa n'était pas encore rentré dans sa maison, et n'avait pris aucune décision pour ses affaires, notamment en ce qui regardait ses enfants ; car il devait, dit-il, penser surtout à eux, dans l'adoption du genre de vie qu'il mènerait désormais, et dans le choix qu'il avait à faire entre plusieurs partis qui pour cela s'offraient à lui, en ce moment.

— Je ne sais, écrit-il le 4 octobre à son parent Purbity, quelle fortune m'attend maintenant. Je suis mandé par le roi d'Angleterre, qui me fait de grandes propositions ; mais ces propositions ne me conviennent pas. En même temps, le chancelier de l'empereur me promet, si je veux me rendre à la cour du souverain, de me porter aux emplois les plus élevés. Pornari, d'un autre côté, me transmet les pressantes sollicitations d'un marquis que j'ai connu autrefois en Italie, et qui voudrait me rappeler avec toute ma famille dans ce pays. Ici enfin, à la cour de la princesse Marguerite, on- m'offre une position convenable, mais avec de moindres émoluments que ceux qui me sont pi^omis ailleurs. Je ne sais à quoi m'arrêter. Mon goût serait de vivre indépendant plutôt que de recommencer à servir; mais ce n'est pas mon goût, c'est l'intérêt de mes enfants que je dois consulter (Ep. V, 84).

Elre libre ou servir, ainsi aurait pu en effet se poser, à ce moment, pour Agrippa la question du

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

choix à faire d'une occupation. Ce n'est pas ainsi qu'il l'aborde cependant, malgré ce qu'il vient de dire. Il semble plutôt tout décidé à servir, et n'hésite en réalité qu'entre plusieurs manières qui lui étaient proposées, de le faire. Il était donc résolu, plus qu'il ne le dit, à sacrifier cette précieuse indépendance à laquelle il se déclare toujours si attaché, et dont il n'a su que si rarement jouir. Il se montre une fois de plus, dans cette circonstance, tout prêt à accepter encore, malgré ses révoltes passées contre toute obligation de ce genre, le joug du service et les devoirs d'un emploi. Il est bon d'ajouter pourtant que, dans le cas présent, sa volonté n'était pas tout à fait libre. Elle était dominée sur un point essentiel par des empêchements que nous allons faire connaître.

En parlant d'un parti à prendre dans cette occurrence. Agrippa, comment ne pas s'en étonner, ne fait aucune mention de celui qui, tout en lui assurant l'indépendance qu'il dit souhaiter, eût été, on pourrait le croire, le plus naturel et le plus sage. Il ne semble pas penser un instant à continuer tout simplement l'exercice de la médecine où il paraissait réussir. Loin de là, on le voit à ce moment même cesser tout à coup de la pratiquer, après les soins qu'il dit avoir donnés, en 1329, aux pestiférés d'Anvers (Ep. V, Si, 80). On a quelque raison de penser que cet abandon soudain et absolu d'une profession avantageuse aussi bien que conforme à ses goûts, et la recherche qu'il fait en môme temps

<2'iO CIIAPITIU': SEPTlfiME

d'un emploi de nature toute différente, ne &ont pas de la part d'Agrippa entièrement volontaires.

Rien n'est moins assuré, nous l'avons déjà dit, que le caractère des titres en vertu desquels Agrippa prétendait exercer la médecine. Il n'était nullement docteur, suivant toute vraisemblance, quoiqu'il prît quelquefois cette qualité; car, dans certains cas où il serait naturel qu'il la produisît, on ne le voit pas le faire. Il néglige notamment de s'en prévaloir dans un document que nous allons citer, et où la mention en eût été tout à fait à sa place. Dans cette pièce il parle, en effet, de la médecine et de l'exercice qu'il en a fait, non pas à titre de gradué dans cet art, mais, suivant ce qu'il dit à cette occasion, en raison des privilèges conférés par une charge publique. Cette observation n'est pas sans valeur, touchant un personnage aussi porté que l'était Agrippa, on en a maint exemple, à tirer vanité de tout ce qui pouvait relever sa situation et flatter son amour-propre; aussi attentif qu'on le sait, à ne jamais rien perdre de ses avantages. On est donc fondé à penser, comme nous l'avons établi précédemment, que la qualité de docteur en médecine pouvait, à bon droit, lui être contestée. Il y a lieu de croire qu'elle le fut en effet, et tout particulièrement par ses confrères les médecins d'Anvers, qui seraient ainsi parvenus à l'arrêter dans la pratique d'un art où il leur faisait, grâce à la faveur publique, une concurrence redoudable. C'est ce que semblent prouver, d'une part, la cessation subite par Agrippa de l'exel'cice de la

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médecine à ce moment, au milieu même des succès qu'il y obtenait et malgré l'embarras où nous le voyons alors de trouver des ressources pour subvenir aux besoins de sa famille, et, d'autre part, les violentes attaques dirigées en même temps par lui contre les médecins d'Anvers, dans un factum qui appartient à cette époque et dont nous allons donner des extraits. Cet écrit est animé d'une passion violente qui ne peut guère s'expliquer que par l'aiguillon d'un ressentiment personnel, quoique au fond il concerne spécialement un étranger. Il s'agit, dans cette pièce, d'un individu dont Agrippa prend la défense contre le corps entier des médecins d'Anvers. D'accord avec ce qui vient d'être dit, il y semble plaider bien moins la cause d'un autre que la sienne propre. L'écrit en question est un mémoire adressé, en lo30, au grand conseil qui siégeait à Malines. Nous voulons par quelques citations justifier l'appréciation que nous venons d'en faire.

— A la requête d'honorable maître Jean Thibault, professeur en médecine et en astrologie, dit Agrippa dans son factum, je viens le venger devant vos illustrations, des calomnies des médecins d'Anvers, et attester sa parfaite science. Il m'appartient h moi de prononcer sur de pareilles matières, à moi qui dès longtemps ai eu charge publique d'exercer cet art près des princes et des rois; et je crois juste de me rendre ù la demande que m'a laite le plaignant de lui fournir cette déclaration. J'altestc donc que je connais également et Jean Thibault et les mé-

decins d'Anvers, et que la querelle h lui faite par ceux-ci n'est autre chose qu'une pure injure ; telle qu'on peut l'attendre, du reste, de cette race envieuse des médecins, toujours prêts comme des animaux immondes à se jeter sur les plus sales ordures, et à se les arracher l'un à l'autre pour la moindre espérance de profit '.

— Quant à ce qui regarde les connaissances en médecine, je déclare qu'elles ne font nullement défaut à maître Thibault, et que, pour moi comme pour les miens, j'aimerais mieux, en cas -de maladie, recevoir ses soins que ceux d'aucun de ses confrères d'Anvers. Car ce que j'appelle l'art de guérir n'est pas cette médecine logistique ou sophistique qui tient, il est vrai, une place considérable dans la philosophie naturelle, mais qui est fort peu nécessaire pour soulager les malades ; échafaudage de mots, de sophismos entortillés, et de syllogismes scolastiques, plutôt que véritable doctrine touchant les maux et les remèdes; vaine science que Sérapion, l'illustre médecin, déclare tout à fait étrangère à l'art de guérir. Cet. art dont il s'agit ici consiste dans la médecine instrumentale et opératrice, me-

1. « Ego m. Joannem Theobaldum novi, et Antuerpianos medi- « cos coVosco ; sed quas inter iUos controversia est, meo ju- « dicio noa nisi niera injuria est, qua solel hoc invidum me- « dicorum gcnus porcorum vitu sibi stcrcora inviderc, ac do « lotie et retrimentis quoties contingat, alteruni altcri matulam «,aut concham stercorariam prœripero, magnis coulenlionibus « digladiati, sordidilucoUl gralia. » (Bp. VI, 7).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 243

chanica et operatrix medicina, laquelle, suivant le vieux Thessalus, n'a besoin ni de dialectique, ni de mathématique, ni d'aucun procédé scolastique. C'est une science que ce maître se faisait fort d'enseigner en six mois, et que Sérapion affirme être tout entière dans la pratique et dans l'observation, in usu et experimentis, d'accord en cela avec le Romain Cornélius Celsus, lequel déclare que, pour guérir, rien ne vaut l'expérience. C'est ce qui fait que les vieilles femmes réussissent souvent \h oi\ de très savants médecins ont échoué, et que maître Jean Thibault a guéri beaucoup de malades que les docteurs d'Anvers avaient abandonnés comme désespérés. Delà, une profonde blessure à leur amourpropre ; de là, l'envie ; de là, le procès qu'ils lui intentent. Des docteurs vaincus par un ignorant!

— On se demande pourquoi ces savants médecins n'ont pas entamé l'affaire lorsque l'épidémie sévissait dans cette ville. On a pu voir alors quels hommes ont rendu des services à la chose publique. On a vu ces docteurs se sauver et abandonner le peuple, au mépris des serments prêles par eux entre les mains des magistrats, au mépris des obligations qu'ils avaient contractées en recevant des gages de l'Etat. Pendant ce temps-là, maître Jean Thibault et quelques autres se prodiguaient courageusement pour le salut de la cité. Et maintenant, ces médecins scolastiques, ces docteurs hauts d'une coudée, viendront nous entortiller de leurs sophis-= mes, disputer, ù force de syllogismes cornus, do

notre santé et de notre vie, en prononçant d'amphigouriques ordonnaaces! Qu'à eux appartiennent et la gloire de dogmatiser, et les. titres et les honneurs, et les premières places et les gros traitements. Mais qu'au lit des malades, où il ne s'agit plus de disputer et où il faut soulager et guérir, ils laissent Taire ceux qui apportent des remodes éprouvés et salutaires, et qui savent encore agir, quand eux se sont retirés, quando ipsi jam œgrum, ut aiunt, prognosticis rcliquerunt. Dans l'Evangile on voit que le Seigneur a loué, non pas le prêtre ni le lévite qui ont passé près du mourant, mais le bon Samantam qui l'a secouru.

Nous sommes sous la protection de l'Empire, dans une patrie libre, où chacun a le droit de vivre de son art et d'en tirer profit, pourvu que la république n'en reçoive aucun dommage. C'est à vous de maintenir cette liberté. Maître Jean Thibault vous le demande. Que les dons qu'il tient de Dieu, et que l'expérience qu'il a acquise puissent profiter à lui comme au salut de tous; autrement ce n'est pas lui seulement, c'est le peuple tout entier qui se voit condamné comme à la serviLude, s'il n'est plus permis à chacun de choisir son médecin, et si l'on ne peut dorénavant demander des remèdes qu'à des maîtres envieux expressément désignés pour cet office. Votre prudence jugera s'il est juste qu'il en soit ainsi. Fait à Anvers, l'an 1330 (Ep. YI, 7).

La lecture de ce singulier plaidôyer aura confirme, nous le pensons, le jugement que nous en avons

AGIUPPA DANS LES PAYS-BAS 2 '(5

porté, en disnnL qu'Agrippa semble y exhulcr un ressentiment personnel, et y parler pour lui-mômc. Cette interprétation confirme ce que nous avons dit précédemment des causes probables de Fintcrruption subite à ce moment de sa carrière médicale. A la suite de la période où nous l'avons vu faisant activement et un peu bruyamment peut-être œuvre de médecin, parcourant la province pour donner des soins aux riches malades qui l'appellent de toutes parts, et assistant à Anvers à l'épidémie oii il a perdu sa femme, il s'arrête tout d'un coup dans cette voie qu'il suivait à son grand profit, avec autant de facilité ce semble que de bonheur. Il s'est heurté évidemment à des obstacles imprévus ; il a provoqué des jalousies; il a soulevé des oppositions ; et devant celles-ci il est contraint de céder.

La difficulté insurmontable, on ne saurait en douter, venait pour Agrippa de l'absence de titres réguliers l'autorisant à exepcer la médecine. Nous avons précédemment établi la grande probabilité qu'il en était ainsi'. Nous trouvons dans les faits qui se produisent aujourd'hui la justification de nos suppositions. Agrippa n'avait pas en médecine de grades scientifiques. D'après la manière dont il parle, dans la pièce que nous venons de citer, de ce qu'on pourrait appeler l'exercice libre de cet art, au nom surtout de l'expérience et sous la seule garantie du succès, il est permis de juger que c'est ainsi qu'il le

ir dans notre chapitre V, p. 73, 7'i du présent volume.

246 CUAPITHE SCPTIÈME

pratiquait lui-môme. Maître Jean Thibault, dont il se fait dans cette circonstance le défenseur, a tout l'air d'un charlatan ; Agrippa médecin n'était peut- ^tre pas lui-même autre chose; mais il était en même temps homme de bons sens, outre cela en possession d'un esprit cultivé. On trouve dans son mémoire plus d'une vue saine, plus d'une proposition parfaitement raisonnable, touchant cet art de la médecine dont la pratique lui est désormais interdite.

Ainsi se terminait pour Agrippa une carrière qui avait duré environ sept années, la plus longue qu'il eût parcourue dans aucun genre. Nous avons expliqué comment il avait pu la suivre si longtemps sans rencontrer les obstacles qui venaient de l'y arrêter. Il avait jusque-là toujours exercé la médecine, il le dit lui-même dans le document qu'on vient de lire, sous la protection de privilèges résultant de la possession d'un office public; à Fribourg d'abord, comme médecin de la Cité, après avoir vainement sollicité du duc de Savoie une commission du même genre; à Lyon ensuite, comme médecin du roi, attaché à la personne de la reine-mère '. Nous avons dit qu'en arrivant à Anvers il avait recherché l'office analogue de médecin de la princesse Marguerite d'Autriche;

1 <! Cum eamdem artem apud reges principesque olim pubUcis'stispendiis professas sum (Ep. VI, 7). » Un oflice et des aao-es tels avaient ôtô. en eiret, jusque-là les titres d' Agrippa l r exercice de la médecine. On trouvera dans une note de l'appendice (n° VU) quelques renseignements |i ce sujet.

AGniPPA DANS LES PAYS-BAS

mais qu'il n'avait pu l'obtenir, l'emploi ne s'éLant pas trouvé vacant, comme il y comptait (Ep. V, 66). Fort d'une réputation bien établie, il avait alors osé exercer librement son art, sans se soucier davan- ' tage du passe-port qui lui faisait ainsi défaut. Dans cette situation désavantageuse où rien ne le couvrait, il n'avait peut-être pas observé dans sa conduite la prudence requise. Ses succès, dont nous avons des témoignages, auraient suffi d'ailleurs pour soulever contre lui les envieux. Quelques écarts de langage, comme ceux qu'il se permettait volontiers, déterminèrent-ils la crise finale? C'est ce que nous ne saurions affirmer, quoique la chose ne fût pas invrai^ semblable '.

Si Agrippa était vis-à-vis des médecins d'Anvers innocent de toute pi^ovocation antérieure, il a au moins après coup donné contre eux libre carrière, comme nous venons de le voir, à sa verve mordante. On peut se faire une idée de la colère que dut soulever chez ses anciens confrères la violente diatribe dont l'affaire de maître Thibault avait été l'occasion encore plus que le sujet. Agrippa était homme à ne pas s'en inquiéter beaucoup. Il aimait la dispute et recherchait les querelles, bien loin de les éviter. Il n'avait à tirer de la publication du factura que nous venons de faire connaître, d'autre profit que la satis-

1. Les contemporains d'Agrippa lui reconnaissaient un esprit naturellemonl satirique et agressif, qnn ses amis euxmêmes lui reproclient cpjelquerois (Ep. VIT, 7, 13j.

248 GtlAPlTaE SEPTtÈMli:

lacLionde so vongei'; et il sacrifiait évidemmenl en cela les intérêts du client dont il avait pris en main la cause ; mais peului importait, on le croira sans peine. 'Nous ne savons pas, au reste, si ce client était bien digne d'intérêt. Cinq ou six ans plus tard, on retrouve Jean Thibault à Paris, aux prises avec la faculté de médecine et avec le parlement de cette ville, comme il l'avait été en io30, avec le corps des médecins d'Anvers et avec le grand conseil de Malines.

Jean Thibault avait dû, ce semble, quitter les Pays- Bas à la suite de la mésaventure qui avait fait prendre la plume à Agrippa. Ultérieurement, il prétendait avoir été dans ce pays médecin de la gouvernante de la province, dame Marguerite, archiduchesse d'Autriche, et avoir auparavant étudié dans plusieurs universités fameuses l'art et science de la médecine. Il s'était, disait-il, arrêté surtout à la médecine empirique dont il était docteur, doctor empiricus, plutôt qu'à la médecine logique ou clinique, quam Plinius vocat clinica. Il avait, ajoutait-il, longuement pratiqué l'art de guérir dans la Basse-Allemagne, en Hollande, en Zélande, en Flandres et autres pays; puis il était venu à Paris, où il s'était hardiment livré à cet art empirique, comme il disait, donnant des consultations de médecine et d'astrologie, faisant des cures, composant « des prognosti- „ cations selon les astres, conjaculation d'iceux et « motion des signes, » publiant des livres, des recueils do recettes contre les maladies, et des almanachs. La faculté de médecine de l'université de

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Paris s'était émue de ces empiétements et, sur ses plaintes, maître Thibault avait été mis en prison, traduit devant le prévôt de Paris, et condamné à s'abstenir ultérieurement de toute pratique, tant qu'il n'aurait pas, conformément aux privilèges de la faculté, obtenu licence, après avoir justifié devant elle de ses connaissances et de sa capacité. Appel avait été porté par lui de l'affaire devant le pai-lement. Là, Jean Thibault, qu'il n'était pas facile de réduire, avait excipé d'un privilège de médecin du roi.

A l'époque où. il était à Anvers, disait Jean Thibault, le roi, sur sa réputation de savoir, l'avait mandé à Cambrai et invité ensuite à venir se fixer en France ; sur quoi il aurait, avec sa femme et cinq ou six enfants, quitté Anvers pour se rendre à Paris, se fiant aux espérances que devait lui faire concevoir la parole du roi. C'est alors, cependant, qu'il avait été poursuivi et traduit devant le prévôt de Paris. Mais, assurait-il, appelé sur ces entrefaites à Fontainebleau, il y aurait obtenu a des lettres de don de l'es- « tat de médecin ordinaire et astrologue du i-oy » ; et il prétendait se trouver dès lors dans la clause d'exception, m casu exceptionis^ des privilèges de la faculté de médecine de Paris, suivant lesquels nul autre qu'un docteur créé ou suffisamment examiné par elle, ne peut être admis à exercer la médecine en cette ville, « s'il n'est qu'il soit, par exception, « médecin ordinaire du roy ou de quelque autre « grand prince ».

Maître Jean Thibault ne disait pas toute la vérité,

nous le savons d'ailleurs, en expliquant coramenL il avait quitté Anvers ; mais son savoir-faire était grand et il avait réussi, paraît-il, à se procurer en effet des lettres patentes aux termes desquelles il était retenu par le roi comme son médecin ordinaire. Il produisait cette pièce au dos de laquelle était même transcrit le serment qu'il avait prêté en cette qualité « ès mains du premier maître d'hosterdu roy, le « seigneur de Montchenu, comme ont accoustumc « faire tous les médecins du roy ». Jean Thibault « l'empiricien » se croyait dès lors à l'abri de toute recherche, et s'apprêtait à guérir, à pronostiquer et à publier ses petits livres tout à son aise, à la barbe de la faculté. Malheureusement pour lui, on devait trouver un biais pour l'atteindre et, sans contester le mérite des lettres patentes du roi, ce qu'on n'eût osé faire, on établit que, ne recevant pas de gages, le titulaire ne pouvait être considéré comme exerçant son oflice. Un arrêt du parlement le condamna définitivement à se soumettre à l'examen de la faculté, ou à cesser toute pratique de son art, la cour ordonnant qu'à défaut de ce faire dedans la huitaine, il serait procédé contre lui ainsi qu'il appartiendrait '.

1. Les parliciilarilés que nous venons d'exposer ressortent de la teneur d'une pièce authentique, l'arrêt du parlement de Paris contre Jean Thibault en 1536, dont le texte est donné par Du Boulay, dans son histoire do l'université de Paris. — Hisloria univemlatis parisiensis, auctore Gxsare Egassio Bulaeo. Parisiis, 1673, tom. VI, p. 264.

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Nous ignorons quelle fut la Un de celle affaire. Nous avons cru devoir nous arrêter quelque peu aux particularités qui la concernent, parce qu'elles éclairent d'une manière piquante une situation analogue à celle OLi put se trouver Agrippa lui-même, en présence des oppositions très vraisemblables du corps des médecins d\A.nvers auxquels il portait ombrage; obligé de renoncer dès lors, faute de titres suffisants, paraît-il, à la pratique de la médecine qu'il exerçait non sans succès depuis plusieurs années. Pour ce qui regarde cet important épisode de l'histoire d'Agrippa, dont il ne dit rien nulle part, même indirectement, et dont personne n'avait Jamais, que nous sachions, reconnu le caractère ni fourni l'explication, nous avons dû suppléer au manque presque complet de renseignements positifs, par des inductions tirées de l'examen de quelques faits imparfaitement connus. On nous pardonnera, nous l'espérons, ce que peut avoir d'incomplet, dans ces conditions, la justification de notre opinion à ce sujet.

Quoiqu'il en soit du mérite de notre démonstration, il est acquis que, vers la fin de l'an 1529, Agrippa, au lendemain de la mort de sa femme, abandonnait l'exercice de la médecine auquel il était adonné depuis sept années; qu'il entrait, à partir de ce moment, en hostilité ouverte avec les médecins d'Anvers, ses anciens confrères; et qu'il recherchait en môme temps un emploi d'un autre genre. Plusieurs partis, dit-il, s'offraient à lui pour des offices divers ;

CHAPITrîE SEPTIÈME

en Italie, près d'un marquis dont le nom ne nous est pas connu ; en Angleterre, auprès du roi Henri VIII ; sur un théâtre plus vasle, à la cour de l'empereur; ou bien, dans des conditions plus modestes, à celle de la gouvernante des Pays-Bas. C'est à ce dernier parti qu'Agrippa s'arrête. Il convient de reconnaître qu'en cela il fait, cette fois au moins, acte de sagesse. Il devait, dit-il, se contenter là d'un traitement moindre qu'ailleurs, il est vrai; mais il trouvait dans cette situation l'avantage de n'être pas éloigné des lieux où était assise en ce moment son existence, liée à celle de sa nombreuse famille.

Indépendamment de cette raison, une autre considération avait pu encore, pour une part, influencer Agrippa dans le choix qu'il faisait ainsi. Cette considération se rapportait au projet conçu par lui depuis plusieurs années déjà, et réalisé vers ce temps, de faire imprimer ses ouvrages Les grandes villes des Pays-Bas, au milieu desquelles il se trouvait, devaient pour cette opération lui offrir de notables ressources. Agrippa en usa effectivement, comme nous le dirons bientôt. Nous aurons à dire aussi qu'il rencontra dans l'accomplissement de cette oeuvre des difficultés et des embarras qu'il aurait pu prévoir, et qui devaient troubler profondément le reste de son existence.

1. Plus d'une fois déjà antérieurement, Agrippa avait pensé à cette publication de ses ouvrages. Voir, à ce sujet, une note de l'appendice (n" XXVIIl).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

L'emploi dont Agrippa est investi alors à la cour de la gouvernante des Pays-Bas est celui de conseiller, archiviste et historiographe de l'empereur, Cœsareœ majestatis a consiliis, archioiis indiciarius et historiographus, où. il avait été jadis précédé, dit-il, par Joannes Marius Belga (Ep. VII, 21) '. Agrippa dut prendre possession de son office d'historiographe dans les premières semaines de l'année \oàQ ^ Une

1. Celui qu'Agrippa nomme ainsi n'est autre vraisemblableblement que Jean Le Maire dit de Belges, l'auteur des Illustrations de la Gaule, né en 1473, mort vers 1548 et qui, atlaclié dès 1504 au service de Marguerite d'Autriche, fut secrétaire de cette princesse, puis indiciaire et liisLoriograplie impérial avant d'être, on a lieu de le croire, investi d'un oflice analogue à la cour de France. Il est peu probable que Jean Le Maire ait été le prédécesseur immédiat d'Agrippa dans la charge d'indiciaire et historiographe. « Olim prœdecessor meus, » dit cependant de lui ce dernier (Kp. VII, 21).

2. L'époque précise où Agrippa l'ut investi de la charge d'hisloriographe impérial ne peut être fixée que d'une manière approximative et à quelques mois près seulement. On ne saurait douter que ce ne fût de cet emploi qu'Agrippa entend parler dans une lettre du 4 octobre 1529, oi^i il dit qu'on lui oiïre i la cour des Pays-Bas une situation honorable, quoique peu rétribuée (Ep. V, 81). Vient ensuite dans sa correspondance une lettre portant le millésime de 1530, où il se plaint de la lenteur avec laquelle marchent ses affaires; menacé, dit-il, d'attendre platoniquoment un an peutêtre une solution (Ep. VI, 1). Est-ce de la collation de l'office en question qu'il s'agit ici? Il est permis de le croire et de conclure de là que roffice promis dès le mois d'octobre 1529 était encore attendu au commencement au moins de 1530. Agrippa dit, dans une lettre datée du 12 mai 1531, que, depuis un an et demi et

des conséquences de celle nouvelle silualion paraît avoir été pour lui la nécessité de transporter sa demeure d'Anvers à Malines. Il s'était installé, on se le rappelle, dans la première de ces deux villes à son arrivée dans les Pays Bas, en 1528. C'est là que sa femme était morte le 17 août 1529. Il est certain que ultérieurement il a habité Malines, où il épousa sa troisième femme, et où il avait sa maison, à l'époque où il quitta le Brabant pour aller vivre à Bonn, en 1532 (Ep. VII, 21). Son passage d'Anvers à Malines dut s'effectuer entre ces deux dates, à l'occasion vraisemblablement de sanommation à la charge d'historiographe impérial, en 1530. Il résulte de certains indices fournis par sa correspondance, que la translation par Agrippa de son domicile d'Anvers à

plus, il e.Kerce roflice dont il a été récemment investi : « Nunc « servio etiam suas majestati indiciarii munei'e, cui nuper prse- « feclt me princops Margareta Cœsaris nomine, accepto sacra- « mento meo ac jurejurando in manus reverendissimi archi- « prœsulis Panoniiitani ; idque muneris jam supra annum et « médium gessi propriis impensis » (Ep. VI, 18). l'archevêque de Palerme était Jean Carondelet, président du conseil privé. Ce texte ne permet guère de faire descendre plus bas que le commencement de l'an 1530* la prise de possession par Agrippa de son nouvel emploi. Il était, dans tous les cas, nécessairement investi de cet office lorsque, au cours de cette année 1530, il adressait à la princesse Marguerite, avec ses remerciements pour cette faveur, la dédicace d'un écrit composé en raison de ses nouvelles fonctions, l'histoire du couronnement de l'empereur Charles-Quint, qui avait eu lieu à Bologne, à la lin do février 1530 (Ep. VI, 3).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Malines, put avoir lieu vers la fin de cette année, ou au commencement de la suivante ', Il était naturel qu'investi d'un emploi comme celui qu'il venait de prendre, il se fixât près de la cour, dans cette ville de Malines où résidait la gouvernante, la princesse Marguerite, et où siégeaient le parlement ainsi que les Conseils de gouvernement^ ; dans la capitale en un mot des Pays-Bas, à ce moment.

Les fonctions d'historiographe impérial que prenait alors Agrippa étaient peu rétribuées, dit-il, mais elles étaient honorables \ Elles étaient d'accord avec ses goûts littéraires, plus encore, avec un certain fonds d'érudition historique dont il fait preuve en diverses circonstances (Ep. IV, 55, 72; V, 1, 11), et dont nous avons eu déjà occasion de parler. Ses nouveaux devoirs consistaient à réunir des matériaux pour en composer des annales, et à écrire des chroniques

Agrippa ne paraît pas avoir fait grand'chose

1. Pendant la lin de 1530 et le commencement de 1531> Agrippa semble avoir flotté pour sa résidence entre Anvers et iVIalines, avant de se fixer. Une lettre de lui du 10 janvier 1531 est encore datée d'Anvers (Ep. VI, 11), mais d'autres lettres écrites dans le même mois de janvier 1531, et dès le mois de décembre 1530, sont déjà datées de Malines (Ep. YI, S, 10, 13, 15).

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