‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · Ve duplici Coronalione Cwsaris apud Boiiomatn litslonoia · texte numérisé non relu

Ve duplici Coronalione Cwsaris apud Boiiomatn litslonoia

{Opéra, l. Il, pp. ll'i 1-1145).

AQRIPPA DANS LES PAVS-BAS

conseil des rimnces, pub licanorum pj-œses (Ep. VI, 4).

Après cela, on ne connaît plus rien des travaux qu'a pu exécuter Agrippa en qualité d'historiographe de l'empereur, sauf un morceau composé à la fin de l'année 1530, et qu'il peut être permis d'y rapporter, l'oraison funèbre de la princesse qui lui avait donné cet emploi, Marguerite d'Autriche, lante de Charles-Quint, morte à l'âge de cinquante ans, le 1" décembre 1530. Cette pièce a été recueillie parmi les œuvres d'Agrippa Elle a été publiée avec une lettre datée de Malines, le 23 décembre 1330, par laquelle l'auteur en fait la dédicace à Jean Carondelet, archevêque de Palerme, président du conseil privé pour les provinces de la Germanie inférieure et de la Bourgogne (Ep. VI, 10). Agrippa composa aussi, à cette occasion, quelques pièces de moindre importance, des devises et des épitaphes pour les funérailles de la princesse et pour sa sépulture, comme on le voit par la mention qui en est faite dans des comptes de ce temps qui nous ont été conservés ^.

Agrippa voulait en outre, dit-il, écrire une histoire de la guerre faite en Italie pour l'empereur par

1. Oratio habita infunerc clivw Margarelse Austriacorum et Burgimdiorum principù, e[c.{Upera, l. ]I, pp. 1098-1120). On trouvera dans noire appendice (n» XXIII) quelques observalions sur cette œuvre d'Agrippa.

2. Le comte E. de Quinsonas, Malcriavx pour servir à Vliisloire de Marguerite d'Autriche, 18C0, t. III, p. 308. Le paragraphe de ces comptes relatif à Agrippa est reproduit dons une note de notre appendice (n» I).

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le duc de Bourbon = ; et il avait, de plus, commencé à rassembler les documents relatifs aux dernières opérations exécutées contre les Turcs \ On le voit aussi, à cette époque, réunir des informations historiques sur divers événements contemporains (Ep . VI, 14).

Pour ce qui est des opérations militaires du duc de Bourbon, Agrippa pouvait être naturellement porté à s'en occuper, par le souvenir de ses relations antérieures avec ce prince, dont la bienvedlance passée lui imposait une dette de reconnaissance. C'est vraisemblablement pour ce travad que, en l'année 1532 encore, il faisait des recherches sur l'histoire de la maison de Bourbon, historia borbonica, dont il est parlé quelque part dans sa correspondance (Ep. VII, 10). Cependant on ne possède rien de lui sur l'expédition du connétable en Italie, non plus que sur la guerre des Turcs, ni sur aucune partie de l'histoire de son temps. Son œuvre comme historien de cour se borae donc pour nous aux deux morceaux que nous avons mentionnes : l'histoire du couronnement de Charles-Quint et l'oraison funèbre de la princesse Marguerite.

Les rares et faciles travaux qu'imposait à Agripp a

1. « Gallici belli pro Gœsare in Ilalia per Borbonium gesli « hisloi-iam concepi » (Bp. VU, 21).

^. « Turciœ expedilionis indicia ex ipsis castris cum m ita- « Ùam tum el Germauiam ad diverses principes missa, summa « cum solerlia collegi » (Ep. VU, 21).

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sa charge d'hisLoriographe, devaient, on le voit, lui laisser des loisirs, et lui permettaient parfaitement de continuer ses anciennes études. Il n'avait pas tout à fait renoncé à la culture des sciences occultes. Il parle encore dans ses lettres d'alors d'alchimie, de magie, de cabale et de géomantie (Ep. VI, 17) ; mais il s'occupe surtout, autant qu'on peut en juger, d'expériences de physique et d'observations de physiologie (Ep. YI, 5, 11). Quant à la médecine, il en avait tout h fait abandonné la pratique ; nous avons expliqué dans quelles circonstances, et pour quelles raisons, suivant toute probabilité.

Agrippa entretenait alors, comme parle passé, des relations avec les savants do divers pays; et ceux qui venaient à Anvers ou à Malincs ne manquaient pas de le visiter (Ep. VI, 2).

A la même époque appartient un fait qu'il faut signaler ici, sur lequel on n'a que des renseignements fort imparfaits. Suivant certains historiens Agrippa se serait alors occupé de l'éducation du prince Jean de Danemark. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est l'auteur d'un discours que dut prononcer devant l'empereur en 1530 le jeune prince, à la suite de la mort de la princesse Marguerite, tante de sa mère \ Le prince de Danemark, né en 1518, avait

1. Le Glay, Notice sur Marguerile d'Aulriche, à la suite de sa correspondance avec l'empereur Maximilicn. Paris, 1S39.

2. OrcUio pro fdio Ohrislinrni serenissimi Dania;, Norwegiai et Sueciœ régis de... habita, in adirnlu C.rsari.s {Oprra. t. TT. pp. 1007-1008'.

alors douze ans ; il devait mourir prématurément deux années plus tard, en 1S32. Il était fils d'Isabelle, sœur de Charles-Quint, et de Christian II, roi de Danemark. Le roi Christian, chassé de ses Etats par ses sujets révoltés, erra, pendant huit ou neuf années, de 1523 à 1531, en Allemagne et dans les Pays-Bas. Ses trois enfants Jean, Dorothée et Christine, dont la mère était morte en 1526, vécurent alors auprès de la tante de celle-ci, Marguerite d'Autriche gouvernante de cette dermere contrée, jusqu'à la mort de cette princesse en décembre 1530, à une époque où Agrippa prenait, à la cour de Malines, l'office d'historiographe impérial. Ces circonstances auraient permis à celui-ci de participer, dans une mesure que nous ne connaissons pas à l'éducation du jeune prince de Danemark, si ce qu'on nous dit h cet égard est vrai . Nous n'avons, au reste, d'autre indice du fait que la brève assertion produite à ce propos par les historiens, et le discours parvenu jusqu'à nous, dont on s'expliquerait ainsi qu'Agrippa eût été naturellement chargé de fournir les termes à son jeune pupille. Autrement, son office de cour aurait pu être un motif suffisant pour lui de recevoir cette commission ^

1 L'indication recueillie par M. Le Glay sur cette particularité de la vie d' Agrippa reste fort incertaine. Il est en effet une observation qu'on ne saurait négliger do faire sur ce point, c'est qu'Agrippa garde à cet égard un sdence comple dans le mémoire adressé ultérieurement à la reine Marie, ou U fait le tableau de ses services à la cour de Malines, afin den

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Les fonctions d'archivisLe et historiographe impérial ne demandaient pas à Agrippa beaucoup de son temps et ne lui imposaient, à ce qu'il semble, pas grand travail. Elles pouvaient, sans lui ôter presque rien de sa liberté, lui rapporter quelque profit '.. Heureux s'il eût su se maintenir dans cette siluation capable de lui procurer encore une existence assurée et du bonheur. Mais deux années n'étaient pas écoulées que tout cela était compromis, et bientôt après tout à l'ait perdu.

C'est à. celte époque, au mois de juillet 1531, et pendant un séjour à Bruxelles ^ qu'Agrippa répond

obtenir le paiement (Ep. VII, 21). Eût-il pu oublier, dans cette circonstance, les soins donnés par lui à leducalion du prince de Danemark, neveu de celle princesse, s'il en avait été effeclivement chargé? Dans le cas où l'assertion des historiens sur ce fait devrait être finalement rejetée, n'y aurait-il pas lieu d'admettre qu'elle avait pour origine une supposition erronée dont l'unique fondement serait le discours composé par Agrippa pour le jeune prince en 1530 ? Ce discours aurait pu d'ailleurs, comme nous le faisons observer, lui avoir été demandé en raison seulement de son office d'historiographe à la cour de Malines, et devrait, dès lors, se joindre aux travaux exécutés par lui à ce liLro.

1. Il y a lieu de remarquer cependant que ces profits pourraient bien avoir été après tout plus apparents que réels. Dans une lettre du 12 mai 1531, Agrippa se plaint de n'avoir rien reçu, à celte date, du traitement qui lui était promis. « Neque « lamen adhuc usque, dalum neque statutum debitum slipen- « dium est » (Ep. VI, 18). Le 21 juillet, il en était encore au même point (Ep. Vf, 20).

2. Malines, siège du gouvernement de la province, devait être

à une lettre de son ancien ami Chapuys, qui, de Londres où il se trouvait alors en qualité d'envoyé de l'empereur, lui avait demandé de se charger delà cause de la reine Catherine d'Aragon, dans l'affaire du divorce dont elle était menacée par Henri VIII. Bien qu'Agrippa ait finalement évité de s'engager dans cette affaire épineuse, il faut cependant nous y arrêter un instant, k cause des pressantes sollicitations dont il a été l'objet à cette occasion; d'autant plus que ces sollicitations semblent lui avoir été adressées des deux côtés à la fois, aussi bien de la part de la reine, ce que la correspondance de Chapuys met en pleine lumière, que de la part du roi, ce dont il existe de sérieux indices. On a, en effet, quelque raison de penser que c'est pour cette affaire du divorce, que Henri VIII fit faire en 1529 à Agrippa des propositions, dont celui-ci se borne à dire qu'elles ne lui avaient pas convenu. Agrippa ne dit pas, il est vrai, quels services le roi Henri VIII ré-

alors le lieu de résidence habituel d'Agrippa, investi d'un office impérial. Oa ne l'y voil cependant guère lixé, d'après sa correspondance. Il y est bien en janvier 1531 (Ep. VI, 13 15; ; mais il est à Gand au mois de mai suivant (Ep. VI, 18), puis on juillet à Bruxelles, où il paraît avoir suivi momentanément la cour, et où il est également en août et en décembre (Ep VI 10, 21, 22, 23. 25, 2G, 27, 35, 36). Il est bien près, à ce moment, dè quitter les Pays-Bas. En 1532, ses lettres sont datées de Cologne le 17 mars (Ep. VU, 6), de Francfort le 17 septembre (Ep. VII, 13), de Bonn enfin au mois de novembre de cette année (Ep. VII, 14, 15. 16, 17, 18. 20 21), puis cnjnnvier. février et mai 1533 (Ep. VII, 26, 31, S-'i).

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clamait alors de lui, mais il est permis de le soupçonner, d'après ce qu'on connaît de la situation oi:i se trouvait ce prince à cette date. Le roi voulait épouser régulièrement Anne de Boleyn, et prétendait pour cela divorcer avec la reine Catherine d'Aragon, tante de Charles-Quint, à laquelle il était uni depuis plus de vingt-cinq ans déjà. Cette affaire, comme on le sait, décida de la brouille du pape Clément VII, avec le roi Henri VIII, et de la proscription du catholicisme romain dans le royaume d'Angleterre, poussé ainsi par le schisme dans les voies de la réforme.

Catherine d'Aragon, quatrième fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille, était sœur de Jeanne la folle, mère de Charles-Quint. Elle était née en 1486, et avait été mariée en 1501 au prince Arthur d'Angleterre, alors âgé comme elle de quinze ans et fils aîné du roi Henri VII. Le jeune prince était mort six mois après, sans que le mariage eût été, dit-on, consommé; et le roi, pour conserveries avantages qu'il s'était promis de cette alliance, avait résolu alors de faire épouser la princesse par son second fils Henri, plus jeune qu'elle de six années. Les dispenses nécessaires avaient été obtenues du pape Jules II; le mariage avait été conclu en 1503; il avait été consommé en 1509, quand le prince Henri avait succédé à son père. Quinze à vingt ans plus tard, Henri VIII commençait, dit-il, à concevoir des doutes sur la validité de cette union, contractée moyennant une dispense que le pape, croyail-

il savoir, n'aurait pas eu le droit d'accorder. Les scrupules tardifs du roi pouvaient être provoques alors par le manque d'agréments de la reme, laquelle était plus âgée que lui, et par le désir aussi d'avoir d'une autre l'emme des enfants mâles, que celle-ci ne semblait plus pouvoir lui donner. A ces motifs vint se joindre, en les renforçant notablement, l'amour conçu par le roi pour Anne de Boleyn, une des filles attachées à la personne de la reine. Gette dernière considération pourrait bien avoir été la cause déterminante de l'attention donnée par Henri VIII à toutes les autres ; car il ne jugea finalement à propos de faire connaître cellesci que vers 1527, en même temps qu'il déclarait sa nouvelle passion.

Le roi se mit alors à solliciter du pape l'annulation de son premier mariage et la permission d'en contracter un nouveau. Il aurait probablement, sans grande peine, obtenu satisfaction sur ce point, si le pape n'avait été retenu par la crainte très fondée d'indisposer l'Empereur, en se faisant l'instrument de la dégradation d'une reine qui était sa proche parente. Dans cette occurrence, le pape avait trouvé, dit-on un biais, en accordant au roi, non pas l'annulation de la dispense administrée par le pontife son prédécesseur, mais l'autorisation de faire juger par des commissaires la validité du premier mariage, avec l'autorisation d'en contracter un nouveau, si celui-ci était déclaré nul. Il fallait pour cela une information, des renseignements et déclarations aux-

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quels la reine Catherine était tenue de se prêter. Son refus d'y consentir, le système de défense adopté par elle, et ses protestations rendaient impraticable cette manière de procéder.

Pour contraindre la princesse, il n'y avait qu'une voie à suivre. Tout dépendait de la validité des premières dispenses accordées par Jules II, dispenses que le roi prétendait insuffisantes, mais que le pape pouvait seul annuler. Celui-ci persistait à n'y pas consentir. Il résistait avec fermeté aux prières, aux suggestions, aux menaces même ; car on était allé jusqu'à lui faire craindre, de la part du roi, une résolution désespérée, pouvant aboutir à ce résultat de soustraire le royaume d'Angleterre à l'autorité de Rome. A cela le pontife répondait qu'il mettait son espérance en Dieu, lequel n'abandonnerait pas son Église. Une autre considération pouvait contribuer encore à sa sécurité sur ce point. C'est que Henri VIII s'était signalé antérieurement comme un des plus zélés champions de la religion en face de l'hérésie. Il avait écrit un livre contre Luther (1521), et avait reçu de Léon X, à cette occasion, le titre de défenseur de la foi. Ces divers motifs devaient, croyait-on, retenir le roi ; ils écartaient la probabilité d'une solution de caractère extrême. Une aveugle passion fut plus forte que tout le reste.

En 1S31, Henri VIII ordonnait à la reine Catherine de quitter la cour et se décidait à faire juger les questions relatives à son mariage par le parlement et le clergé de son royaume. Il recevait déjà

de celui-ci le tilro de chef souverain de l'Église et des ecclésiastiques d'Angleterre. On sait la suite. En 1333, Henri VIII épousait précipitamment Anne de Boleyn devenue grosse. Il faisait alors consacrer les faits accomplis et dénouait par différents actes les liens de subordination de l'Église d'Angleterre à l'égard du souverain pontife. En lo34-, le pape poussé à bout, ayant confirmé solennellement la validité du premier mariage qui unissait Catherine d'Aragon au roi, Henri VIII se faisait proclamer chef souverain de l'Église d'Angleterre, puis, consommant la séparation définitive de celle-ci et de l'Église romaine, ouvrait le royaume aux progrès de l'hérésie.

Avant d'en venir à cette extrémité, les choses avaient traîné en longueur. Dans le courant de 1529 elles avaient semblé près d'aboutir à un jugement par lequel les commissaires de Clément VII auraient prononcé sur la yaleur des dispenses de Jules II. Les cardinaux Wolsey et Campegi, légats du Saint-Siège, allaient en décider, quand tout à coup ils s'étaient vus réduits à l'inaction par la résolution inopinée du pape d'évoquer l'affaire devant lui.

Henri VIII avait mis jusque-là tout en œuvre pour arriver à ses fins. Il avait provoqué des consultations de la part des universités du royaume, de la part aussi des plus célèbres parmi celles de France, d'Allemagne et d'Italie. Il avait appelé à son aide les jurisconsultes et les théologiens. C'est à ce mo-

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ment qu'il pai-aît avoir mandé Agrippa, On comprend que la répuLalion de science de celui-ci et ce qu'on connaissait de l'indépendance et de la hardiesse de son esprit aient pu, dans ces circonstances, attirer sur lui l'attention du roi. Les hommes de ce caractère étaient ceux dont ce prince avait surtout besoin. Nous ne savons pas au juste quelles furent les pi^opositions de Henri VIII et quels motifs put avoir Agrippa de les refuser. S'il s'agissait, comme nous le supposons, de se mêler du procès intenté contre la reine, son abstention pouvait avoir pour cause, soit une opinion personnelle contraire sur la question aux visées du roi, soit encore, il est permis de le penser, la crainte de se voir dans cette affaire chargé d'un rôle qui devait attirer sur lui le juste ressentiment de l'Empereur.

Si nous en sommes réduits aux conjectures sur les termes dans lesquels Agrippa avait pu être, en •lo29, requis de prendre parti pour le roi dans ce grand procès, nous savons avec certitude comment, un peu plus tard, il fut sollicité d'y intervenir en faveur de la malheureuse princesse qui devait en être la victime. C'était au milieu de 1531. Le roi, entraîné par la passion, était près de prendre un parti violent et d'éloigner la reine, qui, sur son ordre, dut quitter définitivement la cour le 14 juillet 1531. On pouvait encore espérer quelque chose d'une habile discussion et d'une savante appréciation des faits. Henri VUI lui-même avait, en consultant les

universités et les principaux docteurs de l'Europe chrétienne, donné l'exemple de ce genre de polémique, auquel se prêtait parfaitement le talent d'Agrippa. Les mérites qui avaient pu appeler sur lui l'attention du roi devaient également le signaler à celle des amis de la reine. Son caractère d'officier, bien plus, d'historiographe de l'Empereur l'indiquait tout naturellement pour la défense d'une princesse proche parente de Charles-Quint. Il avait d'ailleurs écrit précédemment sur le mariage, dont il avait surtout fait ressortir les caractères de sainteté et d'indissolubilité. C'est alors qu'on s'adresse à lui.

La cause de Catherine d'Arngon était résolument défendue en Angleterre par quelques hommes courageux, à la tête desquels s'était mis l'envoyé de l'empereur Charles-Quint, neveu de cette princesse, auprès du roi Henri VIIL La reine avait trouvé des avocats dévoués de sa cause parmi les sujets euxmêmes de son redoutable époux. Jean Fischer, évêque de Rochester; Henry Standish, évêque de Saint- Asaph; Ridley, célèbre théologien, avaient écrit pour elle. L'envoyé de Charles-Quint échauffait leur zèle; c'est lui que, dans ses lettres, Agrippa désigne en ces termes : Csesarex majestalis apud Amjlix i^egem orator (Ep. VI, 35 ; VII, 20). Ce personnage n'était autre, nous venons de le dire, que l'ancien officiai de Genève, Eustache Ghapuys, qui, dix ans auparavant, entretenait dans cette ville des relationsd'amitié avec Agrippa. Chapuys, maintenant ù Londres comme

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envoyé de l'Empereur ■ , écrit de cette ville le 26 juin 1331 à son ami

— Puisque les conditions dans lesquelles il nous est donné de vivre ne nous permettent pas, dit-il, de nous entretenir autrement que par lettres , mon cher Agrippa, mi Agrippa; ne négligeons du moins aucune occasion de le faire. Je veux donc activer de plus en plus notre correspondance; je veux le prouver ainsi que j'ai gardé intact le souvenir de toi, et te demander pour moi, de ta part, le même témoignage. Tes ouvrages sur l'incertitude et la vanité des sciences et sur la philosophie occulte ont reçu ici l'unanime approbation de tous les savants (Ep. VI, 19).

Après un éloge détaillé des deux ouvrages, Chapuys continue :

— J'en viens à l'objet principal de cette lettré. Tu dis quelque part, en parlant du désordre des mœurs, de pellkatu, qu'aujourd'hui, si l'on s'en rapporte

1. C'est encore en lui appliquant cette qualification qu'un peu plus tard (1533) Agrippa dédie à Ghapuys sa plainte, Querela, contre les calomniateurs qui avaient attaqué son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, récemment publié alors (Opéra, t. II, p. 437).

2. Nous avons déjà parlé précédemment de la correspondance d'Eustache Ghapuys avec Agrippa. Nous rappellerons ici qu'elle appartient à deux l'époques distinctes, la première de 15'22 à 1525 comprenant onze lettres, la seconde du 26 juin au 25 novembre 1531 en comprenant quatre. Ces quinze lettres sont imprimées dans la Gorrespondance générale, L. III, 21, 28, 38, 39, 49, 58, 63, 68, 74, 76, 78, et L. VI, 19, 20, 29, 33.

270 CHAPITRE SEPTlÈMt:

au bruit public, un roi croirait pouvoir quitter son épouse après vingt années et plus de nnariage, pour faire sa femme d'une concubine. Plût à Dieu qu'en parlant ainsi tu fusses dans le faux et non dans le vrai 1 Je voudrais maintenant te voir condamner plus formellement encore un fait si monstrueux. Tu gagnerais à le faire, n'en doute pas, la reconnaissance d'une reine qui ne serait pas ingrate, et tu augmenterais encore l'amitié que je ressens pour toi. Si tu veux appliquer à une telle cause ton talent, personne ne peut mieux que toi traiter un pareil sujet. J'ai la confiance que lu ne saurais me refuser ce que je te demande ainsi. Pour te faciliter la tâche, et te montrer d'où viennent les traits, je t'envoie le seul écrit qui ait osé se produire en faveur du roi. Un grand nom-bre ont été publiés, au contraire, pour la reine. Je ne t'en adresse qu'un non plus K Tu recevras les autres, si tu le désires (Ep.VI,19).

On voit par là ce qu'on pouvait espérer, ce qu'on sollicitait d'Agrippa. Ce n'était pas précisément une

1. M. A. DagueL {Agrippa chez les Suisses, p. 35) assure que cet écrit transmis par Ciiapuys était de lui-même. Il est permis d'en douter, Cliapuys disant formellement qu'il n'envoie qu'un seul écrit à son ami en laveur de la reine, et celui-ci dans sa réponse déclarant que l'écrit de l'évêque de Rocliesler, qui était du parti de ceUe princesse, l'a pleinement satisfait (Bp. Vr, 20). On peut conclure delà que c'est cet écrit de l'évêque de Rochester que Cliapuys lui a envoyé, et non pas un mémoire composé par lui-môme.

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consullalion ; c'était une de ces diatribes, un de ces facLums passionnés comme il savait en écrire. Dans deux autres missives, dont l'une est fort longue, Chapuys renouvelle près de lui ses pressantes instances (Ep. VI, 29, 33). Nous n'avons d'Agrippa qu'une seule lettre écrite dans cette circonstance à son ami (Ep. VI, 20). Il ne refuse pas la tâche qu'on veut lui imposer; mais il met à son concours certaines conditions qui ne paraissent pas avoir été remplies; d'oîi l'on peut inférer qu'il n"a pas fai't, de son côté, ce qu'on lui demandait. Un peu plus tard il parle encore de cette tentative de Chapuys, dans des termes qui pourraient impliquer qu'elle n'eut pas de suite (Ep.VII,20); bien que, vers la même époque, il dise dans un autre document, oii il s'applique, il est vrai, à exalter en les exagérant le mérite de ses services, qu'il avait accepté la difficile mission de défendre la reine '. En tout cas, on ne connaît aucun écrit de lui sur ce sujet.

A la première des trois lettres de Chapuys, Agrippa répondait, le 21 juillet lS3i , par celle que nous venons de signaler. Elle est écrite d'un ton ironique autorisé peut-être par ce tardif souvenir d'un homme qui, après une longue interruption dans leurs relations, ne revient à lui que pour lui demander un service emportant une tâche difficile et quelque peu périlleuse.

1. « Negocium pro Anglia3 rcgiiia, meis humeris imposiLum suscupi » (Ep. VII, 21).

— Je connais depuis longues années, noble Eustache, la bonne opinion que tu as de moi. Elle est d'autant plus évidente que, lancé comme je le suis à travers une mer pleine de périls où je lutte contre l'envie, elle te porte à me pousser sur des écueils plus dangereux encore. Je reconnais cependant qu'il faut savoir s'exposer un peu, pour conquérir la gloire insigne à laquelle tu me convies. Tu me poses en adversaire des plus fameuses académies de la France et de l'Italie, contre les plus grands rois du monde, comme si l'on ne pouvait bien plus justement s'adresser pour cela à des hommes tels que Rochester 1, Érasme, Vives, Eckius, Cochleus, Sasgerus, Lefèvre d'Étaple, et autres écrivains enrôlés contre l'hérésie; athlètes plus robustes assurément et mieux appuyés surtout que moi ; car je suis seul ; et, si je tombe, je n'ai pas même quelqu'un pour m'aider à me relever. Mais, par Hercule, c'est afTaire à un homme courageux et résolu de s'immoler pour le bien public.

— J'ai lu le livre que tu m'as envoyé, j'y ai vu les énormités entassées par la tourbe des académies au service de cette infâme conjuration qui, au mépris de la majesté du trône et de la religion, menace aujourd'hui une noble reine. Je sais aussi comment la chose a été menée à la Sorbonne de Paris, qui, par son exemple, a encouragé tous ces crimes. Je sais

1. Jean Fischer, évêque de Roclicsler, Episcopus Ru/fensis, un dos parlisans de la reine.

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combien lui a été payée cette infamie. Je sais encore à quel prix on a dû acheter l'assentiment de nos magistrats. Voilà ceux que tu m'invites à combattre, comme si personne, à ce que tu dis, ne pouvait mieux que moi traiter le sujet que tu me proposes ; comme si encore je n'avais déjà soulevé contre moi assez d'ennemis dans la troupe des théologiens et des rhéteurs. Aujourd'hui, grâce à mon traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, je n'ai plus guère d'amis ni dans les universités, ni dans les cours, ni dans le monde presque entier. L'Angleterre me tient en suspicion, la France m'est contraire, et César qui me devrait au moins le prix de mes services, César ne me paie que de son ressentiment i. Voilà ce que me valent mes travaux. Né sous une mauvaise étoile, je n'ai jamais connu que des maîtres ingrats.

— Cependant, si je le dis tout cela, ce n'est pas, crois-le bien, pour m'excuser d'accepter la tâche que tu m'offres avec tant de confiance. Je suis loin de dédaigner la faveur de la grande reine qui m'appelle ; j'aurai toujours le courage de défendre l'opinion que j'ai avancée dans mes écrits, et je saurais au besoin combattre cet autre livre, tissu de sophismes plutôt que d'arguments solides, auquel le suffrage des scélérats a pu seul donner un semblant

1. Allusion au fail mentionné précédemment, p. 261, uole 1, du retard apporté au paiement des gages d'Agrippa comme historiographe de l'Empereur.

d'autorité. Mais il me faut trouver le temps et la liberté d'esprit nécessaires, pour entrer convenablement dans cette grande polémique. Il me aut, de plus, l'autorisation de César et de sa sœur, la reme Marie; et je n'ai près d'eux ni protection m recommandation, depuis que mon traité de 1 mcertitude et de la vanité des sciences me les a rendus contraires. Obtiens pour ton ami le relâchement de ces rigueurs, et j'aborde en toute liberté la grande question qui s'offre à moi. Je l'attaque hardiment avec les armes invincibles d'irréfutables arguments, et avec autant de bonheur, je l'espère, que j'y aurai mis de résolution. Si tu consens à faire ce que je te demande, agis promptement, et instruis-moi au plus tôt de tes intentions ; car César quitte ces lieux dans peu de jours, et je ne sais moi-même ce que je deviendrai. Je n'ai plus rien à faire ici, à moins de renoncer à toute vertu et à toute franchise. Je t envoie mon oraison funèbre de la princesse Marguerite. Fais-moi tenir, de ton côté, tout ce qui a été écrit pour la reine ; rien ne peut m'être plus agréable, car le livre de Rochesten m'a fort contenté. Plut au ciel qu'un tel homme pût parler librement sans etro obligé h rien taire. Adresse-moi tes lettres chez e révérendissime légat cardinal Campegi et sous le couvert de son majordome. C'est maintenant mon unique protecteur et mon Mécène; sans lui, mal.io tout le prestige de la fameuse brebis égorgée, sub isto inanimipecore, c'est l'auguste Toison d or que je veux dire, je devenais la proie des loups dévorants.

AGRIPPA DANS LES BAYS-ËAS 273

Datée de Bruxelles et de la cour même de César, de cette cour marâtre aux bonnes lettres et à toute vertu, Ex omnium bonarum literarum atque virtutum noverca aida Cœsarea, le 12 des calendes d'août, 2J juillet, 1531 (Ep. VI, 20).

Nous retrouvons ici, et dans des termes identiques à ceux que nous connaissons déjà, la fameuse invective lancée dix ans auparavant par Agrippa, comme une imprécation contre la ville de Metz, oi^i il était alors violemment attaqué, pour quelques propositions réputées téméraires, par les moines et les théologiens i. Aujourd'hui c'est dans des circonstances analogues qu'il la profère de nouveau, comme nous le montrerons bientôt. Nous nous sommes expliqué précédemment sur l'allusion à la Toison d'or et à l'inanité prétendue de son prestige, mentionnées dans la lettre que nous venons de citer \ Pour le moment, nous devons nous borner aux observations spécialement relatives à l'incident qui nous occupe.

Nous avons annoncé, avant de faire connaître la réponse d'Agrippa aux ouvertures de Ghapuys, qu'il ne refusait pas formellement la commission dont celui-ci voulait le charger, et qu'il se montrait prêt à entrer en lice pour la reine d'Angleterre ; mais qu'il

1. Voir, sur l'invective d'Agrippa, une noie que nous donnons a. l'appendice (n° XV).

2. Il a été question de cette particularité dans notre chapitre V, ci-dessus, p. 51.

mettait à son concours certaines conditions. Ces conditions, nous les connaissons par la lettre qui vient d'être analysée. C'était d'obtenir promptement que la gouvernante des Pays-Bas et l'Empereur son frère rendissent à l'historiographe impérial leur bienveillance avec leur protection, qu'ils lui avaient retirées ; et l'on ne voit pas que cela ait eu lieu.

A la suite de cette lettre, écrite le 21 juillet 1531 en réponse à la première de Chapuys du 26 juin, Agrippa en reçoit, avons-nous dit, deux encore de son ami datées du 10 septembre et du 25 novembre de la même année (Ep. VI, 29,33). Comme celle du 26 juin, ces nouvelles lettres sont très pressantes et contiennent beaucoup d'encouragements et de compliments flatteurs pour Agrippa. On lui donne acte de ce qu'on affecte de considérer comme son consentement; mais, sur la démarche auprès des souverains sollicitée par lui, on se borne à répondre que la reine d'Angleterre, qui est leur tante, va leur écrire, pour qu'en prenant sa défense l'oFQcier impérial paraisse agir par leur ordre plutôt que de son propre mouvement. Pour ce qui est du ressentiment inspiré à César par la publication de l'excellent traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, on peut espérer, est-il ajouté, qu'avec le temps cédera cette mauvaise impression, laquelle ne saurait durer éternellement (Ep. VI, 29).

Nous ne savons si la reine d'Angleterre écrivit à son auguste neveu pourrccommander Agrippa; mais nous ne voyons pas que la faveur du prince ait été

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rendue à celui-ci (Ep. VII, 4), non plus que celle de la reine Marie, sa sœur (Ep. VII, 21). Celle observation confirme le doute fondé qu'Agrippa ait jamais rien écrit pour la reine d'Angleterre, comme il était invité à le faire par son ami Chapuys, l'envoyé de l'Empereur, dans les trois lettres que nous venons de citer 1. Nous avons fait remarquer le ton d'ironie qui règne dans celle où Agrippa lui répond. Nous avons indiqué d'avance comme une des causes auxquelles on peut attribuer l'espèce d'irritation qui se manifeste ainsi, la situation particulière où se trouvaient réciproquement alors les deux correspondants, après une longue interruption de relations. Mais ce n'était pas là l'unique cause de cette disposition fâcheuse. Celle-ci résultait certainement pour une bonne part des soucis que donnaient à Agrippa les difficultés daus lesquelles il se trouvait personnellement engagé, au moment où Il écrivait. 11 était en disgrcâce et, de plus, exposé t\ de cruels embarras que nous devons maintenant faire connaître.

La disgrâce d'Agrippa, dont il vient d'être parlé, avait pour cause la publication du traité de l'incercertitude et de la vanité des science. En signalant précédemment les motifs qui avaient décidé Agrippa en 1329 à rester, après la mort de sa femme, dans les Pays-Bas, où on le voit accepter alors un office

1. Ce doute très fondù équivaut à peu près ii une certitude. Voir, !i ce sujet, une note de l'appendice (n° XXVI}.

impérial qui pouvait lui assurer certains avantages, nous avons dit qu'une des raisons qui vraisemblablement avaient dû le porter à rechercher cette situation, était la publication prochaine de ses ouvrages, à laquelle il ' se préparait depuis plusieurs années, et qu'il était alors sur le point d'entreprendre.

A différentes époques, Agrippa et ses amis avaient pensé à l'impression des écrits composés par lui \ Cantiuncula en parle dès 1519, dans une lettre datée de Bâle, le 21 juillet de cette année ^ qui pourrait bien avoir été provoquée par quelque ouverture d'Agrippa lui-même à ce sujet. Celui-ci revient sur la même idée à plusieurs reprises et en diverses circonstances ; mais ce n'est qu'en 1529 seulement qu'il, met ces projets à exécution. Le 16 avril, 16 des calendes de mai de cette année, il parle des dispositions où il se trouve d'y procéder bientôt, dans une lettre qu'à cette date il adresse à Maximilien Transsylvanus, conseiller de l'Empereur, en lui

1 Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n» XXVIII) quelcfues renseignemenls sur les inlenlions manifeslées. a diverses reprises, par Agrippa et ses amis, touchant l'impression

de ses ouvrages. , ,o ^

9 Cette lettre de Gautiuncula, écrite de Baie le 1^ d^s calendes d'août, 21 juillet 1519, a été omise dans la Correspondance générale imprimée au tome II des «^^^^^s. C'est une de celles qui se trouvent dans le volume de lo34 consacré aux pièces de la polémique pour la monogamie de sainte Anne.

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recommandant son traité de la prééminence du sexe féminin '.

Le travail d'impression commence, en effet, à ce moment (1529). Il allait occuper à peu près exclusivement l'auteur pendant plusieurs années. Agrippa entendait évidemment faire de cette opération une source de profits. Il se mêle lui-même delà vente de ses livres (Ep. VI, il). Il publie d'abord, et comme pour s'essayer, ses petits traités. Le premier auquel il pense alors est celui de la prééminence du sexe féminin, composé en 1509, à Dole, pour la gouvernante de la province, Marguerite d'Autriche, et présenté tardivement, en avril 1529 seulement, à cette princesse. L'ouvrage est imprimé, celte année même, chez Michel Hillenius, à Anvers. Il occupe la première partie d'un volume qui contient, en outre, le factum rédigé en 1510 contre le moine Catilinet, à la suite des leçons faites h Dole sur le traité de Reuchlin, De verbo mirifico; le traité du mariage adressé en 1526 à la sœur de François I"; le traité de la connaissance de Dieu offert, en 1516, au marquis de Montferrat; le discours contre l'abus delà théologie païenne qu'à l'époque de sa disgrâce à la

1. Dans celte lettre Agripf-a dit, en parlant du traité de la prééminence du sexe féminin : «... Quod si nunc tua pruden- « tia hoc meum consilium non improbaverit, faciam ut liboUus « iste cum plerisque aliis meis progrediatur in piiblicum... » {Opéra, t. II, p. 514.) Cette lettre est reproduite en tôte du premier volume imprimé alors par Agrippa en 1529 et contenant plusieurs de ses petits traités.

280 ' CHAPITIIE SEPTIÈME

coar de France, Agrippa dédiait en 1526 à l'évêque de Bazas, un de ses anciens prolecLeurs auprès de la reine (Ep. IV, 13); le LraiLé du péché originel et l'antidote contre la peste envoyés en 1319 à l'évêque de Cyrène, administrateur spirituel de l'archevêché de Cologne. Agrippa manifestait l'intention de publier bientôt ces ouvrages dans la lettre datée du 16 des calendes de mai, 16 avril 1529, dont nous venons de parler. Un peu plus tard, il les signale comme étant à ce moment sortis des presses, dans une autre lettre du mois de décembre 1330 (Ep. VI, 8). Le volume qui les contient porte la datede 1329.

La publication de ces petites compositions précède ainsi l'apparition des grands traités. C'est pendant l'impression ultérieure de ceux-ci que paraissent successivement l'histoire du couronnement de Charles-Quint en 1 330 ; l'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche, en 1331 '(Ep. VI,20) ; les commentaires sur VArs brevis de Raimond Lulle, en 1331 également; l'A;3o/o(/za et la Querela contre les accusations des théologiens de Louvain, en 1333 (Ep. VII, 14, 16, 38),; un peu plus tard, la polémique sur la question de la monogamie de sainte Anne,

1. L'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche avait paru à Anvers, chez Martin Gsesar. sous la date du 6 juin 1531, avec ce titre : Henrici Cornelii Agrippa- oralio in funere diom ManjareLx Austriacorum et Biirgundioiiuin principis silerna menioria dignissinicX habita. Agrippa en a envoyé à Londres, à sou ami Chapuys. un exemplaire accompagné d'une lettre datée du 21 juillet 1531 (Ep. VI, 20).

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en 1534 (Ep. VII, 35, 36); puis les discours avec les épigrammes en vers, et la supplique de 1533 au sénat de Cologne, en 1533, l'année même de la mort d'Agrippa ■.

L'impression des ouvrages donnés au public en 1529 et 1530 avait pu occuper avantageusement Agrippa et apporter une utile diversion à son chagrin, dans le trouble que lui avait causé la mort de sa femme (août 1529), sans parler des ennuis qui, à la même époque, avaient dû accompagner sa renonciation forcée à la pratique de la médecine. Cette publication n'avait rien qui répugnât à la nouvelle situation que prenait à ce moment l'écrivain, comme historiographe de l'Empereur, eu égard au caractère des ouvrages qu'elle concernait. L'un d'entre eux, le Couronnement de Charles-Quint, s'y rattachait même

1. Voir ce qui est dit de la marclie de ces publications dans notre chapitre premier, 1. 1, pp. 39-44. La publication de 1529 y est présentée comme étant celle du livre imprimé, le plus ancien que l'on possède des œuvres d'Agrippa. C'est, en effet, dans le nombre, celui qui porte la date la plus reculée. Il y a cependant sur ces conclusions une réserve à faire, pour ce qui est d'un petit livre non daté, contenant le traité « De sacra- « menlo matrimonii » avec sa traduction française par A{!;rippa. Ce livre pourrait bien remonter à 1526 au moins, et prendrait ainsi la tête des publications faites par Agrippa de ses œuvres; sans parler d'un autre opuscule « Prognosticum quoddam », dont il est question en même temps dans une lettre de cette époque (Ep. IV, 4), et qui pourrait être encore un petit livre imprimé alors également par lui. On trouvera quelques explications à co sujet dans une note de l'appendice (n° XXVIII).

tout particulièrement. Il en était tout autrement des grands traités dont Agrippa entreprenait en même temps l'impression, le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, et celui de la philosophie occulte. Ne serait-ce pas en prévision des difficultés que cette double publication pourrait susciter qu'avant d'y procéder Agrippa se pourvoit alors d'un privilège? Ce document, reproduit en tête des premières éditions des deux ouvrages, est daté de Malines, le 12 janvier 1529 (1S30, n. s.) i. Il est rédigé en français et donné pour les quatre ouvrages « intitu- « lez en latin » y est-il dit, De occulta philosophia, De incertitudine et vanitate scientiarum atque artium cleclamatio, In artem brevem Raimundi Lullii commentaria et tabida abbreviata, Qussdam orationes et epistolœ. Le diplôme impérial assure à l'auteur de ces écrits le privilège de leur impression pendant six années. L'effet utile que devait avoir ce titre consistait uniquement en réalité à fournir à l'écrivain la garantie de ses intérêts d'éditeur, contre toute entreprise de contrefaçon. Plus tard, dans des circonstances que nous aurons à signaler, nous le voyons s'en servir pour un objet tout différent. Il essaie de s'en faire un bouclier contre les atteintes de la censure, et une protection contre les oppositions que devaient provoquer, on ne pouvait que trop le prévoir, ces publications.

t. Voir, sur la date de ce diplôme, quelques cxplicalions dans notre chapitre tome I, p. 40, note 1.

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L'opération devait commencer par l'impression du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. L'attention éveillée par cet ouvrage composé postérieurement aux autres, explique suffisamment cette préférence. Mais ce que l'on comprend moins, c'est qu'Agrippa n'ait vu aucun inconvénient à le répandre, avant de donner celui dont il était en quelque sorte la réfutation, avant de publier, comme il avait l'intention de le faire, l'œuvre de sa jeunesse, le traité de la philosophie occulte. C'est ce qu'il fit cependant; et l'eff'et produit parce dernier ouvrage ne paraît pas avoir été, il faut reconnaître, amoindri par le succès de l'autre.

Nous savons dans quelles circonstances et dans quelles dispositions d'esprit Agrippa avait composé le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Irrité par une disgrâce imméritée, suivant lui, qui le réduisait en quelque sorte à la misère, aigri par le malheur, aux prises avec le besoin, il avait donné carrière à son indignation dans une œuvre passionnée, diatribe violente contre tout ce qu'il y avait d'essentiel au sein de la société de son temps, notamment contre l'Église, c'est-à-dire contre le clergé, et principalement contre le clergé régulier, contre les moines. L'auteur pouvait s'attendre à soulever par cette publication une violente tempête. Il ne s'y trompait pas, et, le jour oii elle éclate, il déclare qu'il l'avait prévue et rappelle alors à un ami qu'il avait osé la prédire dans la préface de son livre (Ep. VI, 45).

— Ne serai-je pas à les yeux bien téméraire, savant lecteur, disait-il dans cette préface, et ne te parai trai-je pas risquer une entreprise digne d'Hercule, en osant m'aventurer dans cette giganlomachie contre les sciences et les arts, et provoquer au combat leurs nombreux suppôts. Je vois s'ébranler et marcher à ma rencontre la troupe des docteurs, des licenciés, des maîtres, des bacheliers, des rhéteurs de toute espèce. Je vois le combat qui se prépare ; je comprends le péril qui me presse au milieu de tant d'ennemis. Je m'attends aux plus rudes assauts, aux sourdes machinations et aux outrages. Grammairiens, poètes, mathématiciens, astrologues, devins, philosophes, chacun emploiera contre moi les armes qui lui sont propres. Les tout-puissants pontifes me voueront aux flammes éternelles, le légiste hautain m'accusera du crime de lèse-majesté; l'arrogant canoniste m'excommuniera ; l'avocat, le procureur, le tabellion, le juge m'accableront de calomnies et de dénis de justice. Le théologien me condamnera pour hérésie, ou voudra m'obliger à l'adoration de ses idojes. Les maîtres crieront à la palinodie, et les géants de la Sorbonne me proscriront solennellement.

— Voilà, cher lecteur, quels dangers j'ose affronter. Mais j'ai pour me protéger la parole de Dieu; voilà mon égide contre tant d'ennemis. C'est pour cette cause que je les provoque, et, si pour elle il me fallait succomber, je succomberais avec joie plutôt que de reculer. Que voit-on en effet aujourd'hui? On

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voit la science des hommes et leurs opinions préférées aux écritures canoniques dictées par le Saint- Esprit. Dans les écoles on ne jure que par Aristote ou par Boëce, par Thomas ou par Albert. S'éloigner d'eux d'un pouce, c'est tomber dans l'hérésie. Attaquons sans relâche ceux qui mettent les écoles des philosophes au-dessus de l'Église du Christ, et les opinions des hommes au-dessus de la parole de Dieu [Opéra, t. II, p. y).

Prétendre s'armer de la parole de Dieu contre ce qu'il appelait les écoles des philosophes , et qui n'était autre que les universités filles de l'Église et le clergé lui-même, Agrippa ne pouvait douter que ce ne fût pour lui et pour son livre une source de périls, de contestations et de luttes. Sur quoi, comptait-il pour conjurer ces dangers? Il comptait, dit-il, sur la parole même de Dieu dont il se portait le défenseur. Il ne comptait pas moins, on a quelque raison de le croire, sur le privilège qu'il avait obtenu de l'Empereur, et sans doute aussi sur son titre d'officier impérial, dont le prestige pourrait peut-être, devait-il croire, arrêter l'œuvre de la critique et les entreprises de la censure. Ce titre était mentionné AU frontispice de l'ouvrage et renforcé par une pompeuse énumération de qualifications fastueuses i. Le

1. « Splendidée nobililatis viri, et armalie militias equiLis au- '< rail, ac utriusque juris docLoris, sacrse Gœsareœ majestatis a « consiliis, et archivis iridiciarii, Henrici Cornelii Agrippa3 ab « NeLtesiieym Declumalio. »

privilège impérial était reproduit ensuite dans sa teneur complète. Mais Agrippa s'était abusé sur la valeur de cette armure d'emprunt et sur l'efficacité des moyens de défense qu'il se promettait d'en tirer. Le public put être ébloui par les éminentes qualifications dont l'auteur faisait étalage. Les théologiens ne furent nullement arrêtés par elles, non plus que par les lettres de privilège, dont la reproduction eut au contraire pour résultat de provoquer, à leur avantage, l'indignation de l'Empereur, quand il connut les censures dont les œuvres d' Agrippa étaient l'objet Ces lettres furent, dit-on, retirées. Cependant, après avoir figuré au commencement des deux premiers livres imprimés en 1530, elles se retrouvent encore en tête de la première édition complète de la philosophie occulte donnée à Cologne, en 1533.

Agrippa se voit, contre toute attente, absolument sans défense, au moment critique . Le traité de l'mcertitude et de la vanité des sciences est vivement attaqué, et l'inviolabilité sur laquelle comptait l'auteur pour les motifs que nous avons dits, lui fait absolument défaut. Il U^ouve alors pour y suppléer deux protecteurs dont on est quelque peu étonné de le voir obtenir le patronage dans une semblable oc currence, le cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, et le cardinal de La Marck, évêque de Liège (Ep. VII> 21). Le cardinal Campegi, envoyé précédemment en

1. « Carolo Augusto graviter itidignalo stias literas sUaque « sigilla iUi (libro) prsefixa (videre) » (Ep. VI, 15).

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

Angleterre pour l'affaire du divorce de Henri "VIII, avâit quitté ce pays au mois d'octobre 1529 et résidait en 1530 dans les Pays-Bas. Il ne devait s'en éloigner que vers le commencement de 1S32, pour se rendre à la diète de Ratisbonne (Ep. VII, 2). Les deux cardinaux purent adoucir un peu les rigueurs de la situation désastreuse dans laquelle était tombé Agrippa; mais ils ne purent lui rendre ce qui était alors perdu pour lui sans retour, la faveur des souverains et les avantages de l'emploi qui lui avait été concédé à leur cour.

C'est pendant l'année 1530 qu'Agrippa fait imprimer le traité de la vanité des sciences. La première édition du livre porte le nom de l'imprimeur Joannes Grapheus, Jean Scryver, à Anvers, et la date de septembre 1530. Nous voyons en effet l'auteur en adresser, dès le mois do décembre suivant, un exemplaire à un de ses amis qu'il prie d'excuser les fautes des typographes (Ep. VI, 8, 9). A un autre il avait envoyé, dès leur apparition, les' premiers cahiers, et il y ajoutait un peu plus tard les deux derniers, accompagnés d'une lettre datée du 13 janvier 1531 (Ep. VI, 11). L'archevêque de Cologne possédait un exemplaire complet de l'ouvrage, depuis quelque temps, à cette époque ^Ep. VI, 14), et la princesse Marguerite, morte le 1" décembre 1530, avait pu être antérieurement déjà circonvenue, au cours de la publication, par les ennemis d'Agrippa indignés de cette nouvelle et violente attaque, et soulevés contre le malheureux auteur.

— La Iroupe encapuchonnée, dit quelque part Agrippa, s'était emparée de l'esprit religieux, mais religieux à la manière des femmes, muliebriter religiosam, de la princesse, et, si elle n'était pas morte fort à propos, c'en était fait de moi, coupable du plus grand des crimes, celui d'avoir attenté à la majesté monacale et médit du sacro-saint capuce (Ep. VI, IS).

Marguerite morte, les ennemis acharnés à la perte d' Agrippa s'étaient tournés d'un autre côté. Ils avaient dénoncé le livre au puissant neveu de la princesse, à Ferdinand, qui, à ce moment même, prenait la couronne de roi des Romains (janvier 1331). Celui-ci en référait à son redoutable frère, à l'empereur Charles-Quint, dont on provoquait l'indignation en lui montrant les lettres de privilège données en son nom et revêtues de son sceau, qui servaient de passeport et comme de bouclier à l'abominable écrit (Ep. VI, 15). La sœur de ces deux princes, Marie, veuve du roi de Hongrie, succédant alors à sa tante Marguerite dans le gouvernement des Pays-Bas, entrait naturellement dans les mêmes idées. Pendant ce temps-là, malgré la sympathique approbation de tout ce qu'il y avait alors d'hommes savants et appliqués aux études, comme l'écrivait de Londres à Agrippa son ami Chapuysle 26 juin 1531 (Ep. VI, 19), les théologiens de l'université de Louvain, marchant sur les traces de ceux de l'université de Paris, préparaient une condamnation en règle de l'ouvrage. Une première sentence avait été, en effet,

ACniPPA DANS LES PAYS-fiAS

fulminée contre celui-ci par la Sorbonnc, dès le commencement du mois de mars précédent.

A la première édition du livre donnée à Anvers, en septembre 1530, avaient succédé rapidement de nouvelles éditions données en janvier '1S31, Tune à Anvers également, on a lieu de le croire, sans nom de lieu ni d'imprimeur, l'autre à Cologne par Eucharius Cervicornu, et en février à Paris, par Joannes Petrus in vico Sorbonico L'édition de Paris était à peine lancée que l'ouvrage était condamné au feu par la faculté de théologie de cette ville. La sentence est du 2 mars dS30 (1531, n. s). Elle mentionne cette édition de Paris datée de février 1531 et celle antérieure de Cologne qui était de janvier de la même année. La première édition, donnée à Anvers en septembre 1530, et celle de janvier 1531, imprimée dans cette ville également, n'y sont pas signalées. Fulminée le 2 mars contre un livre publié en février, la condamnation des théologiens de Paris avait été prononcée presque aussitôt qu'annoncée \

1. 11 convient d'ajouter qu'en l'année 1531 furent données, outre les trois éditions d'Anvers, de Cologne et de Paris mentionnées ci-dessus, une autre édition publiée à Cologne par Melohior Novesianus, et deux nouvelles éditions imprimées encore à Anvers, dont une seule avec le nom de cette ville; l'autre ne portant aucun nom de lieu ni d'imprimeur, mais devant, d'après certains indices, avoir la même origine. Voir, ù ce sujet, une note de l'appendice (n» XXIX).

2. On trouvera, dans une note de l'appendice (n° X), (|uelques renseignements sur ce jugement prononcé par la Sorboiine

A Louvain, on procède différemment; on commence par une proposition d'articles incriminés. C'était une invitation à répondre, un appel en quelque sorte à un débat.

Une querelle à coups de plume n'était pas faite pour effrayer Agrippa ; mais il était déjà aux prises, à ce moment, avec d'autres difficultés. Comme autrefois à Lyon, le paiement de ses gages était suspendu. Il se plaignait même de n'en avoir jamais rien touché. Il avait dû emprunter pour vivre. Il était maintenant pressé par ses créanciers ; et, un mois après avoir écrit à Ghapuys la lettre que nous connaissons et où il lui parlait de ses premiers embarras (Ep. VI, 20), le comble était mis à son infortune. Sur la poursuite de ceux qui lui avaient prêté de l'argent, il était, au mois d'août 1531, jeté en prison.

Avant même que ce nouveau malheur vint fondre sur Agrippa, ses intérêts avaient trouvé, comme nous venons de le dire, des protecteurs appliqués à rétablir autant que possible ses affaires, et à relever son crédit près des souverains. Ces protecteurs, le cardinal Campegi", légat apostolique, et le cardinal de La Marck, évêque de Liège, avaient réussi à calmer un peu l'indignation de l'Empereur (Ep. VII, 21).

contre le U'ailé d'Agrippa de l'incerLilude. et de la vanité des sciences, jugement dont le texte nous a été conservé; et, avec ces renseignements, des explications sur la date de celte sentence;

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 291

C'est à ce moment même qu'Agrippa était inopinément appréhendé au corps et emprisonné à Bruxelles. Il avait été saisi à la requête d'Alexis Falco, un de ses créanciers. Sous le coup des menaces de cet homme impitoyable, Agrippa s'était d'abord tourné vers l'Empereur; il avait ensuite lancé requête sur requête à l'adresse du conseil privé de Malines que présidait l'archevêque de Palerme , fondant ses prétentions à certaines immunités sur son caractère d'officier impérial, et réclamant, au nom des privilèges attachés à cette situation, des délais de paiement qu'on ne refusait pas même, en des circonstances analogues, disait-il, aux marchands étrangers. Il demandait, en outre, que les gages à lui dus pour son emploi lui fussent payés, ou fussent au moins remis à ses créanciers pour ce qu'il leur devait (Ep. VI, 21, 22). Il avait obtenu un répit de quinze jours. Cependant, au mépris de cette mesure protectrice, Falco l'avait fait saisir et, le 21 août, conduire en prison.

Sous les verrous et le jour même de son arrestation, Agrippa adresse une plainte énergique au président du conseil qui lui avait accordé le délai réclamé par lui, et dont l'autorité était, remontrait-il, foulée aux pieds par cette exécution (Ep. VI, 23). C'est le majordome du légat qui se fait le porteur de son message, et il l'appuie delà chaude recommandation do son maître (Ep. VI, 24). Nous avons toutes ces piccos;nous avons en oiilre une supplique et une* protestation d'Agrippa h ses juges (Ep. VI, 23, 2G),

et la lettre écrite par lui à l'Empereur (Ep. VI, 27). Il se défend en désespéré. Dans sa protestation il développe avec esprit un argument qui ne manque pas d'originalité.

Condamnera-t-on, dit-il, un débiteur au profit du créancier qui s'est payé lui-mê me en devenant débiteur à son tour? Celui qui me poursuit m'a dérobe la pureté de mon nom et de ma réputation, par les humiliations qu'il m'inflige. N'aurai-.je rien à réclamer pour le tort que je subis? Qu'il me rende ce qu'il m'a pris, qu'il répare son injure. Ma réclamation est aussi fondée que la sienne. Si je suis son débiteur, il est le mien. Qui oserait l'acquitter en me condamnant (Ep. VI, 26)?

Dans ses suppliques Agrippa invoque encore, avons-nous dit, le privilège de ses titres antiques. Mais il veut surtout être payé de ce qu'on lui doit. Ses arguments- sont toujours les mêmes. Il est créancier de César. Il demande à être payé par lui pour pouvoir s'acquitter de son côté. Tandis que l'Empereur lui fait attendre ce qui lui est dû, sera-t-il réduit à mendier près de ses amis de quoi satisfaire ses propres créanciers? Si sa pension est retenue, que le serment qui le lie soit dénoué; qu'il lui soit permis de porter son dévouement et de rendre ses services à ceux qui offrent de les payer, aux ennemis peutêtre de l'État (Ep. VI, 22, 23). Nous nous rappelons qu'autrefois, à la cour de France, il tenait le môme Langage. Des menaces de la part d'Âgrippa peuvent paraître étranges dans la situation où il se trouvait.

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS

II faut les relever comme un LruiLde son caraclère. Il faut mentionner aussi, nu même titre, le Ion satirique qu'il ne peut dépouillerdans son attitude même de suppliant.

— Ni mes juges, ni mes créanciers, dit-il, ne veulent accepter pour moi la caution elle-même de César. A quoi servent donc les privilèges et les exemptions accordés par l'Empereur à ses oCficiers, et les lettres magnifiques revêtues de ses sceaux oi:i ces prétendus avantages sont pompeusement énumérés ? Ne sont-ce là que des mensonges et des mots vides de sens, nugœ et ampullœ? Me voilà bien informé pour raconter à la postérité, en faisant l'histoire de ce grand prince, sa dureté et son ingratitude, son avarice et son mépris de la foi donnée. Je suis victime de ma faiblesse; mais, qu'on se le rappelle, le rat put rendre un jour des services au lion, et un faible insecte a triomphé de l'aigle. César, que je sers et aux pas de qui je suis attaché depuis plus de sept mois, me laisse user mes faibles ressources dans les auberges, pendant que ma famille crie la faim, que mes dettes s'élèvent, et que mes créanciers me poursuivent. Voilà le prix de mes services. Moi, revêtu du titre de son historiographe, j'attends depuis bientôt deux ans le paiement de mes travaux, et il m'aurait laissé mourir dans sa maison même si le révérendissime légat n'avait enfin pris pitié de moi. Peut-être dira-t-on que je ne suis pas après tout plus malheureux en cela que la plupart des suppôts de sa cour; lors-

qu'on voiL ses gardes, ses huissiers etjusqu'îxux serviteurs de sa chambre rôder, quand ils le peuvent, autour de la table d'un voisin, remplir, comme des parasites ou des espions, la maison des envoyés étrangers ou celle des seigneurs de passage, pour y mendier leur souper. Je ne dis là rien que je n'aie vu moi-même (Ep. VI, 25).

Le trait final était mordant. Plus sage eût été sans doute de le retenir. Mais chez Agrippa la passion décidait de tout. Que pouvait-il attendre d'une requête exprimée ainsi? Il ne resta pourtant pas longtemps en prison; mais il est permis de croire qu'il ne dut son élargissement qu'à l'intervention, et probablement à quelque libéralité de ses amis. On sait- que la haute protection du légat n'y fut pas étrangère. Les créanciers d' Agrippa furent vraisemblablement pour le moment au moins désintéressés. Quant à recouvrer ce qui lui était dû, comme il disait, par César, c'était plus difficile. Agrippa obtint, grâce sans doute à l'influence de ses nouveaux patrons, des diplômes conservateurs de ses droits ; il ne semble pas qu'il ait jamais eu autre chose

Revenant plus tard sur ces faits, dans un long mémoire adressé à la reine Marie, il raconte que n'ayant ^

1. Ces faits se rapportent à 1531, et Agrippa put en effet sortir alors de prison; mais, au printemps de l'année suivante, il paraît avoir été menacé do nouvelles i)0ur3nites. Il se sauve précipitamment, au mois de mars 153a, à Cologne, où il se lixe définitivement à la fin de ia même année, comme on le verra au chapitre suivant.

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pas réussi alors à vaincre les rancunes du souverain, ni à obtenir soit le paiement de ce qui lui était dû, soit le congé qu'il sollicitait et qui devait le rendre au moins à la liberté, que n'ayant pas môme pu triompher de l'envie qui, le rejetant dans l'ombre, lui ôtait tout moyen de se l'aire connaître, il avait dû se contenter de la simple promesse d'un maigre ' traitement dont on s'était borné à lui expédier le diplôme, bien fourni au reste, dit-il, de signatures en dedans aussi bien qu'en dehors, et régulièrement pourvu du sceau de cire rouge à l'aigle impériale. C'est avec l'unique confort de si belles espérances qu'il avait dû s'éloigner d'une cour où il savait laisser derrière lui peu d'amis, mais en revanche des émules envieux, et beaucoup d'ennemis (Ep. VII, 21).

— Revenu, dit-il encore, à Malines où je devais apporter toute l'économie possible dans ma manière de vivre, j'osai, fort de mon privilège impérial, solliciter une modeste remise d'impôt qu'on ne refuse pas aux plus humbles agents du prince L'accueil qu'on fit àma requête me prouva tout d'abord que les lettres de César sur lesquelles je fondais tout mon espoir, n'étaient aux yeux de ces gens-là qu'un titre vain et ridicule. Vient l'échéance du premier terme de ma pension. Le trésorier m'en fait signer la quit-

1- Agrippa, dans ces circonslances, avait réclamé de la ville de Malines une exemption de l'impôt de la bière : « Vigore « Cœsarei privilegii petii a civilatis illius piiblicanis remilli « cervisia; imposilionem » (Ep. VII. 21).

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tance; mes créanciers qui me pressaient suspendent leurs poursuites. Cependant Je ne me trouve pas moins privé de toutes ressources et il me faut pour vivre quitter Malincs et me réfugier avec ma famille en Allemagne pour tâcher dy subsister (Ep. VU, 21).

\grippa s'était retiré à Cologne, où il pouvait compter sur la protection et sur les bienfaits de r Archevêque Electeur. 11 se voit alors contester par les trésoriers impériaux le" droit même à sa pension, sous prétexte de non-résidence.

— Mais, disait Agrippa, ce n'est ni près d'un duc de Brabaut ni près d'un comte de Flandres ou de Hollande que j'ai charge d'historiographe. Je suis officier de l'Empereur, et partout dans l'Empire je suis sous sa souveraineté, prêt à m'acquitter de mon office. Pour chercher des informations et réunir des documents, il faut vivre autrement qu'une éponge attachée à son rocher (Ep. VII, 21).

Tel était le langage d' Agrippa, dans le mémoire adressé par lui vers la fin de 1532 à la reine Marie, contre les prétentions des trésoriers impériaux. La reine Marie, sœur- de Charles-Quint, veuve du roi de Hongrie, était gouvernante des Pays-Bas depuis la mort de sa tante, la princesse Marguerite. A ce moment, Agrippa n'avait encore rien touché des gages qui lui avaient été promis. On avait commencé à la fin de 1531 par lui donner, au lieu d'argent, des lettres de délégation pour lever lui-même sur un village inconnu quarante carolus d'or qui lui revenaient (Ep. VU, 21).

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— Que faire? disail-il à ce propos, dans une leLLrc à un ami. Je suis sans ressources; il ne me rcslo qu'à me mcLlrc moi-même à l'encan et à me soumeLtre au premier qui se présentera. QuanL à César, ce maître ingrat, je renonce à rien attendre de lui; je me borne à prier Dieu de lui Faire la môme grâce qu'à Nabuchodonosor, de le rappeler par sa miséricorde de la condition des bêtes à celle d'un homme (Ep. VII, 2).

Une autre fois, si on ne le paie pas, c'est, lui diton, à cause de la guerre contre les Turcs qui absorbe tout l'argent disponible (Ep. VII, lo).

— Oui certes, lui écrit à cette occasion un de ses amis sur le ton qui lui est habituel à lui-même, oui, c'est bien à des Turcs que tu as affaire en effet (Ep. VII, 22).

Ce ne sont que prétextes et procédés dilatoires, dont on use avec lui.

— Je suis, écrit Agrippa le 6 février 1332, au milieu de ces publicains, comme la chèvre au milieu des épines, renvoyé d'Hérode à Pilate, fort peu encouragé par les paroles de ce Gaïphe Palermitain. 11 désigne ainsi Carondelet, archevêque de Palerme, président du conseil privé. Aussi j'ai résolu de me dérober à cette captivité ; et, si je n'obtiens pas bientôt satisfaction, je suscite contre ces gens-là les insectes dévorants, les sauterelles, les grenouilles et toutes les plaies de l'Egypte, et je m'éloigne en dévouant ces monstres d'ingratitude aux vengeances célestes. Peut-être me sera-t-il donné de renou-.

vêler avec eux l'apologue du scarabée et de l'aigle (Ep. VII, 3).

— Je ne compte plus sur rien de cette pension, écrit-il enfin dans les derniers mois.de iS32, mais j'aspire à la vengeance. Puisse l'occasion s'en présenter ! Je veux que tout cela soit imprimé, et que la perfidie de ces Bourguignons ^ soit établie au grand jour, dût la fameuse pension m'être absolument retirée (Ep. VII, 20).

On voit à quels embarras, à quelles extrémités était condamné le pauvre Agrippa, sous le poids de l'animadversion des princes. Les faits que nous venons de relater se rapportent aux années 1531 et 1 532. La publication du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences imprimé en 1530 était la cause première de toutes ces tribulations. Et là ne se bornaient pas encore les ennuis qui devaient en résulter pour lui. L'indignation soulevée par l'audacieux écrit ne pouvait pas se borner à celle des souverains, ni se trouver renfermée dans le cercle des familiers de la cour, d'où la meute des envieux avait réussi à chasser Agrippa. Les prêtres, les moines surtout, offensés pas ses écrits, se redressaient de leur côté et lançaient contre lui une accusation redoutable, celle d'impiété et d'hérésie.

1. Celle qualilicalion de Bourguignons fsL employée ici dans un esprit de dénigremcnl contre la puissante maison d'Autriche, liéritière, dans les Pays-Bas, des titres de la maison de Bourgogne, dont le lustre pouvait paraître moindre que le sien,

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Après la condamnaLion prononcée le 2 mars lo31 par la f'acullé de théologie de Paris, l'accusalion partait maintenant des théologiens de l'université de Louvain. Nous avons annoncé tout à l'heure cette nouvelle attaque. L'imputation était formulée, comme nous l'avons dit, en un certain nombre d'articles extraits de l'ouvrage, et spécialement incriminés. Agrippa ne les connaissait pas encore, qu'ils avaient déjà passé de main en main, et avaient été mis sous les yeux de l'Empereur, puis déférés au conseil privé et de là au parlement de Matines. L'auteur avait été secrètement averti qu'il se tramait quelque chose contre lui.

— On parle, lui disait-on, de je ne sais quel mandement ou édit prohibitif interdisant la vente, et défendant même la lecture de ton livre. Je ne sais d'où vient ce coup, si ce n'est des gens de Louvain, Je m'empresse de t'en prévenir, afin que tu avises à ce que tu jugeras à propos de faire dans cette occurrenée (Ep. VI, 80).

Agrippa sollicite vainement la communication des articles formulés contre lui, œuvre, dit-il, de certains rabbins par qui depuis plusieurs mois il est sourdement attaqué jusque dans l'esprit de César. Ce n'est que le 15 décembre 1531 que les articles lui sont transmis, avec injonction, de la part du conseil privé, de rétracter publiquement les opinions qui s'y trouvent signalées '. Agrippa, fort de la protec-

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