‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 25 sur 46 · Apolorjùc prcvfalio. (Opéra, L TI, p · texte numérisé non relu

Apolorjùc prcvfalio. (Opéra, L TI, p

lion du cardinal légat eL encouragé par lui, prend aussilôL la plume pour se délVndre. C'est dans la maison même du prélat où il a trouvé refuge, installé dans la chambre do son majordome, et de concert avec son secrétaire, qu'il rédige en quelques semaines une apologie remise, dès la fin de. janvier suivant, arrte ultirnas kalendas februarii, au président et aux membres du conseil de Malincs. Cette apologie a été imprimée plus tard, en 1333, et c'est au cardinal Campegi qu'elle est dédiée par une lettre écrite dans le courant de l'année '1532, à ce qu'il semble, et reproduite dans cette édition (Ep. VU, 12).

Les docteurs de Louvain n'avaient pas pu se méprendre sur les véritables intentions d'Agrippa dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences; c'étaient surtout ses attaques contre l'Église et sa discipline qu'ils avaient relevées dans leurs articles. Après avoir assez inutilement du reste condamné, en se fondant sur l'autorité de saint Paul et de saint Augustin, le paradoxe des prétendus dangers

don tles sciences etles arts menacentles hommes dans leur corps et dans leur âme, et du bonheur qu'il y a au contraire à ne rien savoir, les théologiens en venaient de suite, et avecbeaucoup plus de raison, à une accusation formelle d'impiété contre certaines propositions qu'ils déclaraient offensantes pour les oreilles pieuses. A côté de scandaleuses invectives contre les mœurs du clergé, ils incriminaient notamment des assertions téméraires touchant Luther, l'hérétique invaincu, Lutherus invidus Juvreticus, avait dit

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Agrippa. Ils relevaient encore les propositions sur l'inutilité des cérémonies extérieures, le danger du culte des images, le caractère purement humain des prophètes et des évangélistes, l'inanité des interprétations doctrinales de la parole de Dieu à laquelle, suivant Agrippa, nul n'avait le droit do rien ajouter, et de laquelle on ne devait non plus, disait-il, rien retran-, cher. Enfin, ils condamnaient cette fameuse déclaration, la clef de tout l'ouvrage, que rien ne répugnait plus que la science à la religion du Christ. Ils dénonçaient aussi la révoltante idée d'attribuer au diable lui-même l'invention du capuce monacal, et concluaient en disant que le livre tout entier était diffamatoire et outrageant.

C'était aller au-devant des désirs d'Agrippa que de lui fournir, en l'appelant à se défendre, une occasion d'insister sur les passages de son livre les plus capables de déplaire à ceux qu'il se proposait évidemment d'atteindre. Cette occasion, il l'attendait avec impatience; il avait sollicité pour cet objet avec instance la communication des articles formulés par ses adversaires. Quand, le 15 décembre (1331), ils lui sont transmis par ordre du conseil privé, il se met aussitôt àl'oeuvre, et, comme nousvenons de le dire, compose sur l'heure un nouveau factum où, sous prétexte de repousser l'imputation d'hérésie articulée contre lui, il développe de nouveau, à grand renfort d'érudition, les principaux points de sa thèse.

Il esquive, avec plus ou moins de bonheur, quelques unes des difficultés où l'on a voulu l'embar-

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rasser; mais son argumentation se réduit le plus souvent a des subtilités sans grande valeur, qui lui i'ournisseni néanmoins l'oecasion de produire une foule de traits ironiques et piquants. Agrippa donne carrière, dans cette pièce, à son esprit satirique et à son humeur vindicative. En somme, il se défend beaucoup moins bien que s'il se fût borné à démontrer, ce qu'il dit au reste en commençant, que sa thèse paradoxale n'est qu'un jeu d'esprit. Telle éta.it, en effet, la vérité. L'œuvre n'était pas sérieuse. L'apologie ne l'est pas davantage. Mais, pour Agrippa, il s'agissait bien moins de se défendre que d'attaquer encore.

L'apologie d'Agrippa ' est divisée en quarantetrois chapitres correspondant à autant de paragraphes des articles qui lui avaient été signifiés. L'auteur s'étonne de ce que, dans son ouvrage, on ait pu trouver matière à une accusation d'hérésie, il s'étonne bien plus encore de ce que les propositions qui servent de fondement à cette accusation aient reçu l'assentiment de la faculté de théologie de Louvain. Il aime mieux croire qu'elles ont été, à l'insu de ces savants docteurs, enfantées par l'imagination poétique de quelque Busconius %

1 . Apologia adversus calimnias yropler declamationem de vanitate scienliarum cl exccllenlia verbi Dei, sibi per aliquos Lovammscfi Ihcoloçjislas inienlalas. (Opéra, t. II, 257, 330.)

2. Allusion à une épigrammo composée à Louvain par Busconius contre le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Le père Aurelio d'Aquapendente, prcuant parti pour

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dont c'est le méLier de se livrer aux fictions et aux mensonges,

— Non, dit Agrippa, les graves théologiens de Louvain n'ont pas eu le loisir de lire les bagatelles publiées par nous, pour s'amuser à en fausser le sens. Ils ne se seraient pas trompés, et ils n'auraient assurément pas pris un exercice do rhétorique, auquel s'attache simplement le titre Aq Declamatio, pour une exposition d'opinions rigoureuses et d'assertions positives. Des théologiens doivent être sérieux et équitables dans leurs jugements. Mon livre a été reçu avec applaudissement par des savants distingués et même par de doctes théologiens. On ne m'a jamais reproché qu'un défaut, que je suis prêt du reste à reconnaître, c'est de parler quelquefois un peu trop librement pour ne pas blesser ainsi les délicates oreilles de certains Midas.

— Je prétends, dit-on, que les sciences et les arts sont la perte des hommes. Je suis loin de l'affirmer ; je fais seulement de cette proposition un thème de discussions, et j'attends les contradicteurs. On peut discuter ensemble sans se condamner l'un l'autre absolument. Les théologiens modernes ne s'éloignent-ils pas eu d'innombrables points des dogmes anciens ? Ne se séparent-ils pas souvent eux-mêmes les uns des autres, sans se traiter de blasphéma-

Agrippa, son ami. avait répondu par une petite pièce de vers à celle do Busconius. L,is deux morceaux sont conservés parmi les œuvres d' Agrippa {Opéra, l. H, pp. 94» et 250).

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leurs et d'hérétiques, sur les questions surtout où l'Eglise ne se prononce pas? Quand je dis ensuite que" c'est un grand bonheur que de ne rien savoir, je ne fais que répéter une vieille maxime des anciens Grecs, dont je ne saurais être responsable. L-omniscience , comme Dieu la possède, est sans doute une suprême félicité; mais, par égard pour la stupidité de mes contradicteurs, je prends parti pour l'ignorance ; et c'est h leur plus grand avantage, si, comme le dit Auguslinus, l'ignorance conduit . plus sûrement à Dieu que la science. Ce n'est pas d'ailleurs une parfaite science, dit le cardinal de Cusa, que de croire qu'on sait ce qu'en réalité on ignore; mais être certain et assuré par preuve et démonstration qu'on ne peut pas savoir, voilà ce qu'on peut appeler une heureuse ignorance.

Le savant faiseur d'articles passe ensuite à des propositions qu'il déclare en masse offensantes pour les oreilles pieuses; d^où il semble ressortir que les premières auxquelles je viens de répondre sont autant de blasphèmes et d'hérésies. Car c est la coutume chez les inquisiteurs de mentionner d abord ce qui est entaché d'hérésie et de schisme, pour faire passer, en dernier lieu, ce qu'ils quahflent simplement de scandaleux et d'offensant pour les oreilles des gens pieux. Voyons quelles sont ces propositions offensantes pour les oreilles de nos théologiens arcadiques.

Agrippa commence par défendre son opinion sur les conséquences du célibat des prêtres. Bornons-

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nous à dire que son argumenLalion sur ce poinL est hardie jusqu'à la U'^mérilé pour le fond comme pour la lorme.

— C'est au reste, dit-il' méconnaître le pouvoir de l'Église que de prétendre que le célibat des prêtres est prescrit par une loi de Dieu, tandis qu'on sait très bien que c'est au pontife et aux conciles qu'il a toujours appartenu d'en décider,

— Mais me voilà maintenant, ajoute Agrippa, coupable d'un bien autre crime, du plus atroce de tous. J'ai appelé Luther hérétique invaincu. Assurément nos théologiens doivent au moins m'approuver de dire que Luther est un hérétique. Je sais . parfaitement qu'il a été condamné comme tel. Mais pour ce qui est d'être vaincu — je parle des faits, bien entendu, et non des doctrines, — je ne vois pas qu'il l'ait été ; et qu'on puisse dire vaincu un homme qui jusqu'à ce jour combattant avec avantage, règne de plus en plus sur les esprits que lui livrent certains prêtres et maint religieux par leur impudence, leur ignorance et leur malice; quand les choses en sont venues à ce .point, que des princes, des évoques, des savants, des théologiens môme adoptent ses^ idées, et que les peuples croient plus à lui qu'à l'Église romaine et au pontife.

— J'ai donc pu dire que Luther n'avait pas été vaincu. Plût à Dieu que j'eusse menti! Plût à Dieu que non-seulement il ne fût pas jusqu'à présent invaincu, mais qu'il ne fût pas lui-môme vainqueur; lui, le véritable vainqueur des hérétiques; ce qui est

une honte pour nos docteurs. Et, en eiïot, qui a vaincu les anabaptistes? Qui a résisté aux sacramentaires? N'est-ce pas Luther tout seul? A-t-on remué pour cela un seul d-oigt dans vos académies? Pendant que vous dormiez, qui veillait pour le salut de l'Église? Luther seul, qui a purgé l'Allemagne des hérétiques anabaptistes et sacramentaires. Allez maintenant le combattre à son tour. Cela vaudra mieux que de le condamner; mais, .je vous le dis en ami, tâchez de trouver pour l'attaquer des arguments meilleurs que ceax dont vous usez contre moi. Recourez à l'Écriture et à la parole de Dieu. Si vous ne savez, au contraire, user contre lui et les siens que de flammes et de fagots, prenez garde qu'eux aussi ne vous répondent avec le fer et le feu. On va peut-être me prendre pour l'ami des Luthériens. Je me déclare bon catholique; je ne veux être en haine à personne, ni traité d'hérétique; et, si je tombe jamais en quelque erreur, ce qui peut arriver à tout homme, je saurai en convemr et m en relover»

Agrippa était plus hérétique qu'il ne le disait, plus qu'il ne le pensait peut-être. Ses opinions sur le culte extérieur no difi-èrent pas beaucoup de celles qui avaient cours alors parmi les novateurs. Il proteste bien de n'en vouloir qu'aux pompes mondaines et de respecter les cérémonies instituées par l'Église; mais il fait sur ce point encore de graves réserves contre ce qu'il ose qualifier de vaine su- ' perstition et d'idolâtrie, à propos du culte des ima^

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ges, comparant notammenL aux bacchanales des païens les processions où l'on porte des statues couronnées de fleurs et de feuillages. Quant à l'autorité des prophètes et des évangélistes, il se défend d'y avoir en rien attenté.

— Je n'ai jamais prétendu, dit-il, qu'on puisse les accuser de mensonge ; je crois seulement que leur langage a pu quelquefois s'éloigner de la vérité. Et ne trouve-t-on pas dans la Sainte Écriture même des équivoques et des contradictions? Cela tient bien moins à sa nature propre qu'aux défaillances de notre intelligence. Ne sait-on pas que le Saint-Esprit a révélé aux modernes théologiens nombre de choses dont ne se doutaient pas les anciens ; sans compter que bien des vérités sont encore réservées pour l'avenir? De là l'ambiguïté de tant de questions; comme celle de la généalogie du Christ par exemple, ou bien celle de l'union en lui des deux natures divine et humaine; celle aussi de la distinction des personnes divines, et d'autres dont les théologiens disputent tous les jours.

— J'ai au moins pour excuse, continue-t-il, de n'hésiter point à mettre l'autorité des divines Écritures au-dessus de toute interprétation humaine. Dira-t-on que j'oublie le respect dû aux saints Pères qui les ont expliquées avec l'aide du Saint-Esprit? Je n'ai jamais manqué à la déférence qu'on ne sau- . rait leur refuser; mais je m'incline d'abord devant l'Ecriture que je crois fermement venir de Dieu, et posséder en soi toute sa signification, sans qu'il

soiL besoin pour cela du travail des hommes ni surtout des sophisraes d'un Aristotc, des subtilités d'un Scot, et des arguties d'un Occam. Je crois que dans les difficultés qu'elle présente, l'Esprit-Saint peut seul nous éclairer, comme Paulus l'annonce en nous promettant le don des langues et même celui de prophétie. Quant à nier, comme je le fais, que cette science divine réside dans aucune école de philosophes, dans aucune Sorbonne de theolooiens c'est là une opinion qui n'est contestée que dans ces lieux mêmes que je viens de nommer, bien loin d'être condamnée par l'Église. Pour que cette opinion fût fausse, il faudrait, ajoute Agrippa en abusant lui-même du sophisme, que l'opinion contraire fût vraie, et qu'au lieu de résider dans 1 Eglise ce fût dans les écoles que se trouve la doctrine de vérité. Après cela on me reproche comme un crime d'avoir déclaré que nul n a le droit d'ajouter quoi que ce soit à la parole de Dieu ni d'en nen retrancher. 0 Moïse, ô Salomon, et vous, Paul, Jean, Christ-Dieu! où est le fils do Satan, l'impudent blasphémateur qui ose-proclamer le contraire? ^

- Venons à ce que j'ai dit de l'incompatibilité de la science et de la foi. Qu'y a-t-il là de si scandaleuxN'est-il pas reçu dans l'École qu'une venl.e ne peut pas être établie en môme temps sur le fondement d'une foi acquise et sur les conclusions d'une démonstration scientifique? C'est là tout ce nue i'ai voulu dire. Ne s'est-il pas trouvé un Docteur qui a prétendu démontrer par Aristote le symbole

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et chacun de ses articles? Je dis que c'est là un travail d'argutie et non une œuvre de piété.

— Maintenant, si je mérite d'être brûlé dans ce monde et dans l'autre, c'est peut-être pour une exécrable proposition sans laquelle tout le reste eût pu passer sans doute ; c'est pour avoir osé toucher à la chose sacro-sainte, au divin capuce. J'entends la troupe entière des porteurs de froc criant : Il a blasphémé. Crucifîez-le! Crucifiez-le! J'ai osé dire que le capuce est une œuvre du diable. Je suis coupable, je le reconnais, d'une innocente plaisanterie. On rirait assurément, si l'on voyait des docteurs discuter théologiquement les nouvelles de Boccace ou les facéties du Poggio. Qui ne sait l'histoire de l'habit monacal, les disputes engagées sur ce grave sujet, avec de sérieuses discussions et des décrets du pontife, des luttes et des transactions ? J'ai osé m'amuser de cette interminable cucullomachie. J'ai osé dire que la source de tant de querelles futiles ne pouvait être qu'une invention du diable. Plût à Dieu que je fusse dans mon tort, et que la sainteté du capuce eût une telle vertu, qu'elle pût enflammer d'une véritable piété et purger du diabolique esprit de calomnie tous ceux qui en sont coiffés ! Je respecte d'ailleurs les moines véritablement pieux et bons. Je n'en veux qu'aux mauvaises mœurs. Mais j'aime mieux me taire que d'en dire sur ce point davantage.

— Enfin, dit Agrippa, je ne condamne pas les sciences et les arts, mais ce que les uns et les autres ont de vain et d'incertain ; et je ne m'adresse qu'à

ceux seulement qui, négligeant la parole de Dieu, mettent toute leur confiance dans les choses du monde ; incapables d'arriver ainsi à un autre résultat qu'à l'erreur, à l'hérésie et au mal.

— Je ne juge pas d'ailleurs, je ne dogmatise pas. Je reste dans les conditions d'un exercice de rhétorique et de ce qu'on appelle du nom de declamatio ; passant du sérieux au plaisant, de la fiction à la vérité ; ne disant pas toujours ma pensée tout entière ; prenant soin, en un mol, de laisser quelque prise à celui qui voudrait bien disputer avec moi. C'est ce que n'a pas su comprendre le docte rédacteur des articles; et il ne pouvait manquer, dès lors, de dire des sottises. Il n'y a rien dans mon livre qui doive offenser les oreilles pieuses; à moins qu'on n'appelle ainsi celles de certains ânes d'humeur morose. Ce n'est pas une œuvre diffamatoire que celle qui porte en toutes lettres le nom de son auteur, et qui n'est imprimée qu'après examen du conseil de César et moyennant autorisation publique donnée en son nom. Mon misérable accusateur ne connaît pas la valeur des mots qu'il emploie, et parle de ce qu'il ne sait pas. Enfin, s'il y avait en lui la moindre honnêteté, s'il eût cru digne de considération ce qu'il a écrit, il y eût attaché son nom ; et, au lieu de m'attaquer par derrière, il se fût posé en face d'un homme qui est prêt à lui répondre.

Pour ces raisons, dit en finissant Agrippa, je persiste à croire que les théologiens de Louvain n'ont pas lu mon livre, et qu'ils ont pu tout au plus

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souscrire aveuglément à l'œuvre de quelque obscur suppôt. Si mon apologie contient des traits mordants, il faut qu'ils sachent que ce n'est pas à eux qu'ils s'adressent, mais aux infâmes sycophantes coupables de ces odieuses calomnies. Quant à moi, je suis toujours prêt à soumettre mes écrits aux savants animés d'un esprit chrétien, pourvu qu'ils consentent à les lire avec justice et bonne foi. Et vous, illustres sénateurs, vous à qui a été déférée cette œuvre de calomnie, faites-moi bonne justice, anéantissez ces articles téméraires, dirigés par des hommes qui se mettent arrogamment au-dessus de César, contre un livre examiné par ses censeurs, approuvé par le conseil privé, et muni du privilège et du sceau de l'Empereur, dont l'autorité est ainsi conspuée par ceux qui osent m'attaquer. Confondez les insolents dont l'astuce a circonvenu César luimême, et soulevé contre moi une tempête de colère qu'à grand'peine a pu détourner de moi la protection de deux révérendissimes et savants cardinaux, sans lesquels le prix de inon savoir, de mes travaux et de tant de services rendus à César eût été l'ingratitude et la disgrâce. Il me resterait à raconter toute cette tragédie. C'est ce que je compte faire d'un autre style et en un autre lieu. Pour vous, encore une fois, faites-moi bonne justice, sauf mon droit d'ôtcr ou d'ajouter, d'interpréter et de corriger; ce qui n'est refusé dans aucune cause profane et ne saurait l'être, moins qu'ailleurs, dans une cause religieuse. Cette diatribe n'était pas faite pour diminuer les

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torls d'Agrippa. Il ne l'avait pas écrite d'ailleurs pour désarmer ses adversaires, comme on le voit par la manière dont lui-même il parle de son i'aclum dans une de ses lettres.

— J'ai répondu à ces calomniateurs de Louvain, écrit-il à un ami ; je l'ai fait avec modération, modeste, mais non sans un certain sel; h quoi j'ai ajouté un peu de vinaigre et de moutarde, en ayant soin d'oublier l'huile. Je veux publier cela dès que je le pourrai, au risque de faire éclore peut-être quelque nouvelle tragédie. Mais il y aura des gens que la chose amusera certainement (Ep. VIT, 3).

Non content de sa prétendue apologie, Apoloyia, Agrippa avait encore écrit sur le même sujet et du même ton à peu près un autre factum, une plainte, Querela, contre les théologiens de Louvain. Celle-ci était adressée à son ami Chapuys ■. L'apologie composée pendant les derniers jours de 1S31 et les premiers de 1S32, ne fut pas imprimée sans quelque difficulté. Elle ne parut que dans le courant de 1333 seulement (Ep. VII, 26), avec une dédicace à l'adresse du révérendissime cardinal Laurent Campegi, légat du Saint-Siègé \ On voit Agrippa prendre alors grand soin de répandre cet écrit auquel était jointe

1, Querela super calumnia oh edilam declamalionem devanitato scienliarum alque exccllenlia Verbi Dei, sibi per aliquos sceleralissimos sycophantas apud Oxsaream majestalem nefarie ac proditorie inlenlata. {Opéra, t. II. 437-459.)

3. On trouvera quelques renseignements sur celle publication dans une noie de l'appendice (n" XXXL).

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la plainte dédiée à Chapuys (Ep. VII, 14, 16). Il ne s'était pas trompé en prédisant que l'ouvrage plairait à certaines gens, mais qu'en même temps il pourrait déplaire à d'autres. Il ne manqua pas non plus d'hommes sensés pour blâmer cette intempérance de langage, dont Agrippa déjà bien souvent avait eu à se repentir, sans pour cela s'être jamais amendé sur ce point. On possède notamment les sages avis que lui transmet à ce sujet l'illustre Érasme, alors en correspondance avec lui.

Les relations qui ont existé entre Érasme et Agrippa ne remontent pas très haut, quoique ces deux hommes aient eu de bonne heure des amis communs, tels que le Messin Gantiuncula, le Genevois Chapuys et le Fribourgeois Jean Reiff, qui auraient pu les rapprocher l'un de l'autre. Les lettres qui contiennent le plus ancien témoignage de ces relations appartiennent à la seconde moitié seulement de l'année 1531, et fournissent la preuve qu'Érasme et Agrippa ne se connaissaient pas auparavant '. Les rapports paraissent s'être établis alors entre eux, à l'occasion du traité de l'incertitude et do la vanité des sciences, publié depuis quelques mois. Une première lettre d'Érasme, datée de Pribourg le 19 septembre 1531, a pour objet apparent

1. La correspondance entre Érasme et Agrippa comprend neuflettrcs de septembre 1531 à avril 1533. Elles sont imprimées dans la Correspondance générale, 1. VI, 31, 36, et 1. VU, 6, 11, 17, 18, 19, 38, iO.

une recommandation en faveur d'un personnage qui en était porteur. Elle contient quelques compliments pour l'auteur, touchant le livre qu'il vient de faire paraître.

— Il n'est question que de toi, dit Érasme, à propos du nouvel ouvrage que tu as donné, de l'incertitude et de la vanité des sciences, de vanitate disciplinarum. Je ne le connais pas encore, mais je vais faire en sorte de me le procurer; et, quand je l'aurai lu, je t'en parlerai plus amplement (Ep. VI, 31).

Agrippa répond, le 20 décembre, par une missive toute pleine de l'expression de sa gratitude pour un homme qui, sans le connaître encore, lui écrit d'une manière si honorable pour lui, et qui promet en outre de lire son ouvrage. Il le prie de ne pas lui épargner ses bons avis, et joint à ses protestations de reconnaissance une déclaration qui n'a rien de superflu à coup sûr, pour affirmer, en ce qui concerne la religion, qu'il entend ne jamais s'écarter en rien des doctrines de l'Église. Il date sa lettre de Bruxelles, avec accompagnement de la fameuse invective plus d'une fois proférée par lui, que lui inspire le ressentiment de ses embarras présents ' : ex hac

1. Cette invective est celle qu'Agrippa lançait, en 1519 déjà, contre la ville de Metz (Ep. iï, 33); nous avons dit dans quelles circonstances (t. I, p. 358). H la renouvelle en lô31 contre la cour de Brabant, le 21 juillet d'abord dans une lettre à Ghapuys (Ep. VI, 20) dont nous avons parlé ci-dessus (p. 275), le 17 décembre dans une autre lettre à un personnage que nous ne connaissons pas (Ep. VI, 35), et le 10 du môme mois, dans la

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omnium bonarum literarum virtutumque noverca, aida Csesavea (Ep. VI, 36).

A la date du 17 mars suivant, Érasme n'avait pas encore tenu sa promesse; il n'avait rien lu, ou au moins n'avait rien dit. Agrippa lui écrit alors de Cologne qu'il n'a rien reçu de lui, depuis sa lettre du 19 septembre précédent (Ep. VII, 6). Érasme s'excuse un peu plus tard d'être obligé d'ajourner encore les observations qu'il a promises (Ep. VII, 11), et nous arrivons ainsi à une lettre par laquelle Agrippa, le 13 novembre 1532, annonce à son illustre correspondant la querelle où il est engagé avec les docteurs de Louvain, sans compter ceux de Paris et de Cologne.

— Je ne sais, dit Agrippa dans cette lettre, s'il m'est permis d'attendre de quelque part aide et secours ; mais j'ai confiance dans la bonté de ma cause, et dans une situation où je me trouve inexpugnable (Ep. VII, 17, 18).

Érasme lui répond brièvement le 9 décembre, par quelques mots où se peint son esprit mesuré.

présente lettre à Érasme (Ep. VI, 36). Comme à Metz en 1519, Agrippa était à Bruxelles en 1531 aux prises avec des diflicultés qui l'irritaient profondément : conséquences dans l'un et l'autre cas de ses querelles avec les théologiens qui le harcelaient, à Metz pour la thèse soutenue par lui sur la question de la monogamie de sainte Anne, à Bruxelles en raison de la publication récente de son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Nous avons, dans une note de l'appendice (n" XV), réuni quelques indications relatives à l'invectiva d'Agrippa.

Je regrette, lui dit-il, de te voir en guerre avec les frelons. Tâche de t'en dégager le plus tôt possible. Peu de gens ont eu à se louer d'avoir eu affaire

h eux (Ep. VII, 19).

Au 10 avril 1333, le prudent Érasme n'avait pas encore fait connaître son sentiment sur le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences (Ep. VII, 38). Le 21 de ce mois, il se décide à parler, mais sans s'étendre beaucoup sur le sujet. Il s'est fait lire cet écrit pendant ses repas, dit-il, ne pouvant y donner d'autre moment. L'ouvrage, il le constate, plaît généralement aux savants; lui-même en loue le fond. 11 ne comprend pas que les moines s'en montrent si offensés ; car, si les mauvais y sont flétris, les bons y sont suffisamment loués.

- Cependant, ajoute-t-il, et c'est là évidemment l'objet principal de sa lettre, je te répéterai ce que je t'ai déjà dit : débarrasse-toi au plus tôt de cette querelle. Souviens-toi de Louis Berquin, Lodovicus Barguinus homme de mœurs assez décriées, il est vrai, mais que ses téméraires attaques contre les moines et les théologiens ont seules perdu. Que n'ai-je pas fait pour le retenir! Contre ces gens-là, lui disais-je. saint Paul lui-même aurait tort. Il a préféré son aveugle sentiment à mes avis. Tu sais

1 Louis de Berquin, condamné par une commission du parlement de Paris, sur une dénonciation de Noël Beda, syndic de la Sorbonne ; et brûlé comme hérétique en place de Grève, le Tl avril 1529.

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ce qui est arrivé. Ne fais pas de même. Enfin, si lu ne peux éviter le combat, sache au moins rester clans ton fort. Ne va pas te livrer entre leurs mains; et par-dessus tout ne me mêle pas à tout cela (E p. VII, 40).

Agrippa n'était guère capable de profiter de si sages conseils. Au moment même où il les recevait, il se voyait renvoyer par les imprimeurs de Bâle son Apologie qu'on trouvait, comme il l'avait reconnu lui-même, offensante pour ses contradicteurs. Il la portait ailleurs aussitôt, voulant pousser les choses jusqu'au bout (Ep. VII, 14, 16, 38).

— De tout temps, écrivait-il alors à son vieil ami Cantiuncula, j'ai été en querelle avec. les moines. Aujourd'hui plus que jamais, je suis en butte à leur rage. De toutes parts ils sont ligués contre moi, vociférant, gesticulant, dans les églises et devant le populaire, comme dans les écoles. Leur céder, c'est les encourager. Il faut oser leur résister en face et savoir s'en faire craindre. Je suis donc décidé à combattre sans relâche cette nuée de sophistes en capuchons. Je veux rappeler tous mes anciens griefs contre ces drôles, nebulones. Je les peindrai sous leur Qgure véritable, et je montrerai publiquement au peuple qu'ils abusent, par quelle espèce d'hommes il se laisse tromper (Ep. VII, 35).

La passion emportait Agrippa jusqu'à lui faire perdre le sentiment vrai des choses. On ne pourrait expliquer autrement, h. moins d'y voir, — ce qui serait plus juste ])cut-ôtre, — un trait d'impitoyable ironie,

une assertion des plus étranges, jointe par lui dans sa lettre à Cantiuncula aux déclarations qui précèdent. Suivant Agrippa, les moines qui attaquaient son livre n'étaient que des ingrats ; car il n'avait, prétendait-il, en grande partie composé cet ouvrage que pour leur être utile, et àfm de leur fournir des arguments à faire valoir contre les vices de tout genre qu'ils avaient pour mission de combattre (Ep. VII, 35). Les boa-is religieux ne semblaient pas s'être aperçus de l'importance d'un pareil service. Car c'est de chez eux qu'étaient parties, non sans quelque raison assurément, les vives attaques auxquelles avait eu à répondre Agrippa. On ne s'expliquerait pas facilement après cela que ce fût parmi les prélats ' que celui-ci eût alors trouve des protecteurs, si l'on ne savait pas qu'une certame hostilité existait, en beaucoup de lieux, entre les évêques et les moines, généralement enclms à braver leur autorité en se mettant directement sous la protection de Rome.

Nous avons dit que le cardinal de La Marck, éveque de Liège, s'était loint en 1331 au légat Campegi, pour sauver Agrippa des premiers mouvements de colère de l'Empereur (Ep. VI, 21). Il était resté un de ses

1 Oulrele cardinal Campegi, légat du Saint-Siège, le cardinal de La Marck évèque de Liège, et l'archevêque de Cologne on trouve encore, parmi les amis d'Agrippa vers ceUe 6poque l éveque de Feltre, neveu du cardinal Campegi (Ep. VII, 2), et 1 tvô^ que de CâUn (Ep. VI. 18). o.alcur, cest-à-dire envoyé du roi de Pologne.

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plus fermes soutiens. L'archevêque électeur de Cologne à son tour devait bientôt lui témoigner une bienveillance toute particulière; et plus tard, quand Agrippa est obligé de quitter le Brabant, c'est chez ce prince qu'il trouve asile et protection. Nous venons de mentionner certaines raisons de la faveur que le fougueux satirique pouvait trouver contre ses adversaires auprès des prélats ; peut-être faudrait-il signaler également comme ayant pu la lui concilier, le plaisir que prenaient problablement ces hommes d'un esprit cultivé, à la lecture des ouvrages du piquant écrivain. L'archevêque de Cologne et l'évêque de Liège étaient d'ailleurs en relations avec les lettrés du temps et portés vers les idées nouvelles, dont Agrippa se trouvait incontestablement, plus qu'il ne lui convenait de l'avouer, plus qu'il ne se l'avouait peut-être à lui-même, un des champions. L'un et l'autre étaient en correspondance avec Érasme (Ep. VII, 6, 38).

Nous aurons à revenir sur ce qui concerne l'archevêque de Cologne, en mentionnant ultérieurement la protection que devait trouver de sa part Agrippa, persécuté et poursuivi par ses ennemis. Quant à l'évêque de Liège, nous n'aurons plus occasion de parler de lui. Nous nous bornerons à rappeler ici, avant de le quitter, son utile intervention auprès du souverain en faveur d'Agrippa, dans les premiers temps de la disgrâce provoquée par l'apparition du traité de l'incertitude #it de la vanité des sciences. Nous avons encore la lettre

320 CIIAPITUE SEPTIÈME

de reincrcîments qu'à celle occasion il reçoit de son protégé.

Agiippalui écrit de Gand le 12 mai 1531. Il sait qu'il doit le biBîweillant appui du cardinal évêque de Liège à la recommandation de plusieurs personnages, à la tête desquels se trouve le révérendissime cardinal Laurent Gampegi, légat du siège apostolique. Il a dû recourir à sa protection dans la situation malheureuse où il est réduit, frappé par des malheurs de tout genre, en butte à l'animadversion de César, et abandonné par plusieurs de ses anciens amis, tandis que les autres se trouvent éloignés par leurs affaires. Il se voit obligé de solliciter du souverain, dont il n'a jamais rien reçu, des gages fixes, ou au moins le paiement de ses anciens services, avec l'autorisation de chercher d'autres ressources, en acceptant notamment les bienfaits qu'il lui serait alors permis d'attendre du révérendissime cardmal légat (Ep. VI, 18).

Accueilli à ce moment par ce dernier. Agrippa, s'il n'eût été secouru par lui, était, il le déclare, presque réduit à souffrir de la faim (Ep. VI, 23). Ge n'est pas' tout; ses infortunes étaient à la veille d'être encore aggravées par les poursuites de ses créanciers dont nous avons parlé. Nous savons que, jeté en prison par eux, il fut élargi grâce surtout à l'intervention du légat, auquel il devait déjà les favorables dispositions de l'évêque de Liège (Ep. \I, 18), avec d'utiles démarches pour essayer de calmer la colère de l'Empereur et de désarmer sa vengeance

AGRIPPA DANS LES PAVS-DAS 3^1

(Ep. VII, 12, 21). Nous savons aussi qu'il Lrouva bientôt à Bru.\e]les un asile clans la maison du prélat romain, avec des encouragements et même de formelles exhortations à se défendre des graves accusations portées contre lui parles théologiens do Louvain, à l'occasion de son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. C'est en quelque sorte, nous le rappelons, avec le concours du secrétaire du légat, et dans la chambre même de son majordome, qu'Agrippa travaillant jour et nuit avait composé, dans l'espace de quelques semaines, en décembre 1531 et janvier 1332, le satirique i'actum qu'il appelle son apologie. Et plus tard, quand il l'ait imprimer cet ouvrage, c'est sous les auspices de ce prince de l'Église qu'il le publie, avons-nous di(, avec une dédicace à l'adresse de ce puissant protecteur.

Nous ne possédons qu'une seule lettre d'Agrippa au cardinal Campegi ; c'est cette dédicace imprimée en tête de l'apologie. Elle ne porte pas de date ; mais elle doit être de novembre 1532 à peu près, comme cela semble résulter de certaines indications qu'elle contient. Agrippa y exprime sa profonde reconnaissance envers le prélat, pour ses bienfaits. Il y rappelle comment, exhorté par lui et sur l'expresse injonction de César, il a repoussé, en composant son apologie, les imputations des rabbins de Louvain, comme il les appelle.

- C'est ainsi, dit-il, qu'après un travail assidu j'ai pu terminer ma déi'ense sur les articles d^mes

adversaires ; et que, n'ayant reçu communication de ceux-ci que le 15 décembre seulement, il m'a été possible de livrer pour les calendes de février, ante ultimas kalendas februarii, mon apologie adressée au président du sénat de Malines; ne voulant la publier qu'après avoir reçu la signitication du décret en vertu duquel cette communication m'avait ete faite. Cependant, condamné sur une simple suspicion par mes accusateurs eux-mêmes, qui ont osé se faire mes juges, j'attends en vain depuis plus de dix mois ce décret du sénat. Je ne peux pas laisser plus longtemps en souffrance mon honneur et ma réputation, et rester sous le coup d'une accusation d'hérésie, d'impiété et de scandale. Je me vois ainsi contraint de publier ma défense avant tout jugement.

1 Cette indication de dix mois écoulés depuis 1 époque connue de la rédaction de l'apologie, en décembre 1531 et janvier 1532, jusqu'au jour où est rédigée la présente lettre au cardinal Campegi. permet d'assigner à cette lettre la date de novembre 1532 à peu près, comme nous l'avons annonce plus haut La mention des dix mois se trouve dans le texte de cet e lettre tel qu'il est imprimé avec la Correspondance, dans a Xtion Is Œuvres (t. II, 1011, 1. .0) Da..s le te. e e a môme lettre donné en tète de l'apologie (t. II. p. 2o3, 1. 29; on lit « nunc supra annum et médium «, au lieu de « nunc supra decimum fere mensem «. Cette modification correspond .mx délais, suite des difficultés éprouvées par Agrippa dans impression de son apologie, qu'il essaya vainement de pub u r"32. et qui ne parut qu'en 1533 (Ep. VII. 14, IG). La lett de dédicace avait été écrite pour la publication P^oje eo a a première de ces deux dates, et fut remaniée en vue de celle

exécutée à la seconde seulement,

AGRIPPA DANS LES PAYS-BAS 323

Je la place sous la proteclion de ton nom, et je le fais avec d'autant plus de confiance que c'est toi qui m'as conseillé de répondre et de me laver des imputations de mes ennemis, en m'exhortant, ce que je n'ai pas oublié, à le faire avec douceur et modération.

— C'est à quoi je me suis appliqué, tâchant d'oublier avec quelle perfidie avaient agi à mon égard mes calomniateurs. Car ceux-ci, ne se bornant pas, tu le sais, à la production de ces articles, n'ont pas plus ménagé les sourdes menées que les accusations ouvertes ; et, non contents de distiller le poison de leur méchanceté chez les princes et dans la cour de César, m'ont attaqué jusque dans les temples et devant la multitude ignorante, avec une violence et une malice qui ne pouvaient me laisser de sang-froid. Si donc j'ai parlé quelquefois avec une certaine vivacité et un peu d'amertume, j'avais, je le crois, quelque raison et un certain droit de le faire. Je sais au reste à quels dangers je m'expose ainsi, mais je ne demande qu'un juge équitable. Daigne, je t'en conjure, ne pas me refuser ton attention. Daigne aussi pardonner la hardiesse que j'ai de mettre en avant ton puissant patronage et de réclamer ta protection contre ces perfides sycophantes, contre ces faussaires impies. Fasse le Dieu tout puissant que, délivrée des attentats de l'hérésie et des ténèbres du sophisme, son Église reprenne son ancienne splendeur. Puisse-t-il te conserver en prospérité et te combler de tous biens (Ep. VII, 12).

Nous ne savons rien de plus des relations du cardinal légat Campegi avec Agr.ppa. Ce Personnage avait quitté les Pays-Bas, dans le courant de 1 hw r 1S32 pour se rendre à Ratisbonne et retourner de là en Italie, où il se trouvait à la fln de la même année ; et Agrippa ne semble pas avoir dû le revoir ulténeurement A l'époque où fut écrite, vers le mo^s novembre 1532, la lettre dédicatoire que nous :::ons de cUer, le cardinal était à Bologne Nous ne

savons pas précisément quel accueil il fit à ep tre lorsqu'elle parut en 1533, ni à l'œuvre non plus qu elle accompagnait. On est fondé à croire cependant que cet accueil fut favorable, d'après les îZoignages connus de bienveillance accordés pr lemment U'auteur par le prélat. Ces sent.m n^^^^ s'étaient déclarés, onlo sait, Ua suite de la pubbca tion du traité de l'incertitude et de la vamte des scTences, qui était l'occasion de l'apologie, et qur avait été composé dans le même esprit.

Si nous ignorons comment finirent les relations du cardinal Campegi avec Agrippa, nous ne savons guère mieux comment elles avaient commencé II y a lieu de penser qu'elles avaient pu se nouer à 1 occasion de celles qu'Agrippa entretenait, dans termes d'une certaine intimité, avec deux hommes attachés Ua personne du légat, et dont ^ té précédemment question d'ane manière -^'^ente 1 secrétaire et le majordome de l'f-:-"-;^;;;^ avons parlé d'eux à propos de l'apologie. C est sous les yeux du premier et dans Pappartement du second

AGUIPPA DANS LES PAYS-BAS

qu'elle avaiLélc, comme nous l'avons dit, composée. L'un cl l'aulre, dom Luca Bonlius, le secrétaire, et dom Bernardus de PaUrineriis ',1e majordome, étaient Italiens. Leurs rapports avec Agrippa pourraient bien, d'un autre côté, se rattacher à ceux où il était lui-même antérieurement engagé avec leurs compatriotes le père Aurelio d'Aquapendente et Augustino Pornari, ses grands amis comme nous le savons, liés également avec les deux autres. Nous aurons à revenir bientôt sur dom Luca et sur dom Bernardus, à propos de leur correspondance avec Agrippa. Cette correspondance appartient presque entièrement à l'année loJS, pendant laquelle Agrippa quitte le Brabant et se réfugie sur les terres de l'Électeur de Cologne. Cet épisode de sa vie et quelques faits qui' s'y rattachent feronU'objct du chapitre suivant.

1. Il y a quelque incertitude sur le nom exact de ce personnage. On trouve pour ce nom, dans la Correspondance d'Agrippa, les formes de PaUrineriis (Ep. VII, 29), Paltemerius (Epigramma, Opéra, II, p. 1 l 'iS), Pfl/iràn«s(Ep.Y]1, 12). Nous nous en tiendrons à la première, laquelle n'est encore qu'une translation en latin du véritable nom, dont la forme originaire en italien nous échappe.

Agrippa se retire auprès de l'arclievêque électeur de Cologne. — Mémoire apologétique adressé à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas. — L'archevêque de Cologne accepte la dédicace du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. — Correspondance avec le secrétaire et le majordome du cardinal légat Campegi; opinion définitive d'Agrippa sur les sciences occultes. — Publication du traité de la philosophie occulte; opposition de la part de l'inquisiteur et des magistrats de Cologne. — Le luthéranisme à Cologne,- l'archevêque Hermann de Wiede. - Agrippa et la réforme, - Séjour aux bains de Bertrich avec l'archevêque de Cologne. — Derniers travaux d'Agrippa; ses dernières publications. — Agrippa revient en France ; il est mis en prison à Lyon ; il meurt à Grenoble. — Ses enfants et sa descendance. — Conclusions sur Agrippa ; son esprit; son caractère ; sa vie et ses œuvres. — Conclusions sur les arts et les sciences occultes; leur condition au xvi« siècle.

Quatre années à peu près s'étaient écoulées depuis qu'Agrippa quittant la France a.vait, au mois de juillet 1328, passé dans les Pays-Bas, où il avait

successivomenL vécu à Anvers, puis à Malines, lorsque, dans le courant de 1532, il s'éloigne précipitamment de cette contrée pour se réfugier dans les États • et sous la protection de l'Électeur de Cologne i. C'est ;\ Bonn qu'il établit alors sa résidence. Il y passe, pour la plus grande partie, les trois dernières années de sa vie, jusqu'en 1335, époque d'un voyage qu'il t'ait en France, où la mort le surprend dans la force de l'àgc, n'ayant pas encore atteint cinquante ans.

La cause du départ inopiné d'Agrippa et de sa retraite chez l'Électeur de Cologne en 1332 n'était nullement sa disgrâce à la cour de Malines. C'était tout simplement, il l'avoue quelque part, la vulgaire nécessité de se mettre à l'abri des poursuites de ses créanciers Quant à l'animadversion et aux atta-

1. Agrippa avait quiUé furtivement Malines et s'était sauvé à Cologne en mars 1532. Il avait reparu un instant en Brabant pendant le courant de TéLé suivant; mais il lavait quitté bientôt. On le voit à Francfort en septembre 1532. et a Bonn enlin oiv il s'installe, au mois de novembre de la même année.

•2 « Mechli.iiœ domo... rediturus aliquando, quando prse creditoribus libère liceret ibi agere » (Ep. VII, 21). Agrippa. Tannée précédente (1531), avait été emprisonné à Bruxelles, sur la requête de ses créanciers, mais il avait été bientôt relaxé, grâce à l'intervention, ce semble, de puissants protecteurs, comme nous l'avons dit au chapitre précédent (ci-dessus p. 291). Ces poursuites paraissent s'être renouvelées en 1532, et c'est pour s'y soustraire qu'il se serait, au mois de mars de cette année, sauvé dans les États de l'archevêque électeur de Golo-

ques des théologiens, lesquelles ne devaient d'ailleurs lui manquer nulle part, elles ne semblent pas non plus y avoir été pour rien. Elles étaient loin, malgré les vives imprécations auxquelles se livrait à ce propos Agrippa, de lui causer beaucoup d'el'froi. Tout au plus avaient-elles pu encourager quelques sourdes menées et précipiter ou confirmer ainsi auprès du souverain sa disgrâce, due pardessus tout à l'imprudente publication de son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, mais atténuée du reste dans ses effets par l'intervention de ses protecteurs, par celle notamment des cardinaux de La Marck et Campegi. Agrippa n'avait pas même perdu son office d'historiographe impérial. 11 est vrai qu'on ne lui en payait pas les gages, ce dont il se plaignait, non sans raison. Sur ce point il était dans son droit. Il était moins fondé dans ses récriminations sur ce qu'on no prenait pas hautement parti pour ses paradoxes et pour ses excès de langage à l'endroit de ses contradicteurs, ni pour ses prétentions à une sorte d'immunité privilégiée visà-vis de ses créanciers; double cause d'un vif ressentiment qui s'exprime alors par le renouvellement contre cette cour de Brabant, ingrate et injuste suivant lui, de la fameuse invective que, dans des dispositions d'esprit analogues, il avait autrefois lancée contre Metz. Gomme la ville de Metz, la cour

gne (Ep. VII, 21), où il se relirait enfin cléliriiLiveraenL au mois de novembre suivant.

de César est la marâtre des bonnes lettres et de toute vertu, omnium bonarum literarum virtututnque noverca, aida Csesarea (Ep. VI, 20, 3S, 36).

Agrippa s'éloignait le cœur ulcéré. Bientôt après, de sa retraite de Bonn, il adressait à la reine Marie, gouvernante des Pays-Bas, un mémoire dont nous avons déjà parlé. Dans ce factum, il s'élevait contre la prétention des trésoriers impériaux de ne pas lui payer ses gages d'historiographe de l'empereur sous prétexte de son changement de résidence ; Agrippa, de son côté, affirmant qu'à Bonn, oîi il se trouvait, de même que dans toute autre contrée de l'Allemagne, il ne cessait pas d'être sous la domination de l'Empereur. Il ajoutait que, ne pouvant plus vivre à Malines, il avait dû passer du Brabant en Germanie, pour profiler des bienfaits de l'illustre Électeur de Cologne, et que d'ailleurs il avait laissé à Matines sa maison et son ménage tout entier sous la garde d'une servante ; prêt lui-même à y revenir dès que ses créanciers voudraient bien lui permettre de le faire.

Agrippa dévoile, dans ces derniers mots, le véritable motif de sa retraite. Il dit ailleurs que c'est subrepticement et non sans quelque difficulté qu'il a réussi à l'effectuer, et il indique suffisamment, malgré les assurances données par lui à la reine de la possibilité de son retour, que c'est définitivement qu'il est parti. Il avait emmené avec lui toute sa famille, c'est-à-dire ses enfants et ses serviteurs, et avait même expédié en avant ce qu'il pos-

sédait de plus précieux, les livres de sa bibliothèque (Ep. VII, 15).

Le mémoire adressé à la reine Marie avait pour principal objet d'obtenir le paiement ultérieur de la pension promise à Agrippa et la remise à ses créanciers des arrérages qui lui étaient dus jusqu'à ce moment; mais en même temps il y rappelait à grands traits sa vie passée; il énumérait ses titres à la munificence impériale et en particulier aux bonnes grâces de la princesse; il y remémorait aussi ses griefs; il y signalait ses ennemis et y nommait ses protecteurs. C'est un morceau d'une certaine étendue, travaillé avec soin, et remai^quable de tous points. Il *st intéressant de voir comment Agrippa y parle de lui-même. Il le fait dans des termes qu'on ne saurait d'ailleurs accepter que sous d'expresses réserves, nous avons déjà eu occasion d'en faire la remarque. Ces réserves sont maintenant plus que justifiées pour nous, éclairés comme nous le sommes sur les principales circonstances de la vie du personnage, édifiés par le rapprochement désormais facile de ce que sont certains faits connus, et de la manière dont il les présente.

— Mes ancêtres, dit-il, appliqués depuis trois ou quatre générations au service des princes de la maison d'Autriche, y ont recueilli honneur et fortune, juste prix de leur mérite. Quant à moi, illustre reine, marchant sur leurs traces, j'ai été dès mon enfance attaché à la personne de ton aïeul, Maximilien César, dans le cabinet d'abord, illi a minoribus secretis^ puis

332 CHAPITRE llUlTltMi:

dans les camps où je l'ai servi en Italie pendant sept années. Je me suis acquitté ensuite avec un égal succès de ^nombreuses commissions, soit dans les lettres, soit dans le métier des armes. J'ai passé par diverses épreuves de fortune et de revers et j'en suis sorti à mon honneur. Connaissant huit langues diflerentes, six notamment de manière à les parler et h les écrire avec élégance et facilité, je me suis plongé dans des études abstruses; et, en possession d'une érudition encyclopédique, j'ai conquis le grade de docteur en l'un et l'autre droit, aussi bien qu'en médecine, utriusque juris et medicinarum doctor, honoré précédemment déjà de la chevalerie, auratus eques ' ■ distinction que j'ai non pas obtenue par d'importunes sollicitations ni pour prix d'un voyage d'outremer, ou comme une faveur de cour, aux fêtes du couronnement de quelque souverain, mais que j'ai conquise aux armées et par mon courage dans les combats.

— Après la mort de Maximilien, ton aïeul, i'ai servi dans des conditions, tantôt civiles tantôt militaires, plusieurs princes et divers États, les uns aristocratiques, les autres démocratiques, eu Itahe, en Espagne, en Angleterre et en France. Je me suis toujours vaillamment conduit; et je l'ai fait parfois

■ 1. Nous nouâ sommes expliqué dans iioU-e chapiU'e v (t. II, p. 46 et p. 71) sur ces qualités de docteur et de chevalier que s'attribue ainsi Agrippa. Nous donnons en outre, sur ce sujet, quelques explications encore, dans deux notes de 1 appendice (n'" m et YIj.

AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GlIENOBLE 333

avec éclat dans de grandes actions attestées par les témoignages les plus dignes de foi. Cependant, fatigué par de nombreux travaux et sur terre et sur mer, j'avais enfin résolu de faire succéder à ces labeurs une existence plus tranquille, vouée à la méditation; et je m'étais fixé chez les Suisses pour y mener une vie d'études, lorsque, cédant aux instances de certains princes, je me rendis en France, où j'exerçai entre autres, pendant quelque temps, les fonctions de médecin de la reine, mère du roi.

— Plus tard, appelé successivement par le duc de Bourbon- et par le chancelier Mercurinus % je résolus de revenir vers le prince au service duquel j'étais comme destiné par mes ancêtres, et je quittai la cour de France sans avoir cessé d'y être traité avec honneur, bien que j'y eusse parfois éprouvé quelques injustices. C'est alors que, contrairement à

1. Agrippa donne ainsi à penser que ses relations avec le duc de Bourbon ont eu un caractère plus sérieux que ne permettent de l'établir nettement les documents qui nous ont été conservés. Nous avons présenté quelques considérations à ce sujet dans notre chapitre vr (t. Il, p. 158-171.) On trouvera encore quelques explications à ce sujet dans une note de l'appendice (n» XXV).

2. Mercurino Arborio di Gatlinara, chancelier de l'empereur Charles-Quint, né en 14G5, fait cardinal le 13 août mort le 5 juin 1530. Nous ne connaissons do lui qu'an seul acte se rapportant à Agrippa, la proposition faite à ce dernier d'un emploi à la cour de l'Empereur en lâîO (ci-dessus p. 238). Agrippa composa pour Mercurino une épitaphe en vers latins qui nous a été conservée (Opéra, t. II, p. 1147).

mes véritables intérêts, malgré les prières, malgré les tristes présages de tous mes amis, et ne pouvant rejoindre César en Espagne, je m'exposai, au péril de ma vie, avec ma famille, à tous les dangers de la gueiTe, pour passer de France à cette cour de Bourgogne, où, en changeant de lieu, je vis aussi changer ma fortune et s'évanouir tout mon bonheur. Bourbon n'existait plus, Mercurinus était mort également; je ne connaissais plus personne ; et, avec l'anéantissement de leurs promesses, tout se trouvait perdu pour moi. Cependant la princesse Marguerite m'avait constitué historiographe de César et avait chargé de l'assiette de mes gages, les publicains qu'on appelle financiatores, et qui font l'avance des impôts. Mais je n'ai jamais obtenu d'eux que de vaines promesses et des défaites. Ni le comte de Hochstrat, leur président, ni l'évêquc de Palerme, qui est à la tête du conseil privé, n'ont jamais su rien faire pour moi (Ep. VII, 21).

Agrippa entre ici dans le détail de ses tribulations ; il parle de la mort de la princesse Marguerite, , sa protectrice, de ses créanciers, de sa misère, de l'injuste animadversion de César, circonvenu par ses ennemis, à grand'peine apaisé ensuite par les révérendissimes cardinaux Campegi et de La Marck, sans avoir cependant d'autre motif de mécontentement que la publication de cette declamatio de Fin* certitude et de la vanité des sciences et de l'excel* lence de la parole de Dieu ; ouvrage dont le prince eût sans peine reconnu le véritable caractère et le

AGRIPPA A DONN, A LYON ET A GaENOBLE 33o

mérite réel, s'il eût consenti à le lire, au lieu de prêter l'oreille à de méchantes imputations. Agrippa rappelle aussi qu'on s'était enfin décidé à lui donner une assignation pour ses gages, réduits néanmoins à un chiffre bien inférieur à son mérite aussi bien qu'à l'importance de sa charge, et indigne assurément de la munificence impériale ; qu'il avait cependant accepté la constitution ainsi établie de ce minime salaire, et en avait reçu les diplômes splendides ; mais que ceux-ci ne lui ont en fait servi à rien, et qu'ils n'ont paru dans ses mains qu'un titre ridicule. Les trésoriers ne l'ont jamais payé que de mauvaises raisons ; et aujourd'hui que, contraint par le besoin, il est venu réclamer les bienfaits de l'archevêque de Cologne, ils prétendent que son changement de résidence supprime absolument ses droits. C'est tout particulièrement sur ce fait que portait la réclamation d' Agrippa. Tel était l'objet spécial de sa requête à la reine Marie. Il remontrait qu'en quittant Malines il n'avait pas cessé de s'occuper des travaux qui incombaient à sa charge d'historiographe. Il réunissait, disait-il, les documents nécessaires pour écrire l'histoire des expéditions contre les Turcs et celle des guerres que le duc de Bourbon avait faites pour l'Empereur en Italie.

— Mais, ajoutait-il, j'ai accepté un bien autre fardeau pour l'honneur du sang impérial, et pour celui de ta proche parente, l'illustre reine d'Angle^ terre : travail épineux auquel beaucoup ont mis la main, sans réussir à triompher des difficultés qu'il

CHAPITIIE HUITIEME

renferme. Si je parle de cela, magnanime princesse, c'est pour montrer que non-seulement je suis capable de m'acquitter de ma charge, mais que je puis faire mieux encore que d'écrire des chroniques ; et j'envoie au secrétaire de ta Grandeur la copie des lettres que j'ai reçues touchant cette importante affaire. Tu verras quel est l'homme qui, méjugeant digne d'une pareille commission, n'a pas hésité à me la confier. J'ai commencé à y travailler ; je n'attends que tes ordres pour continuer ; autrement je sens mon courage se refroidir, s'il me faut agir sans ton assentiment '.

Agrippa finissait en protestant d'avance contre les allégations calomnieuses qui pourraient se produire à son détriment. Mais, si ses ennemis devaient, disait-il, l'emporter et persuader à la reine de lui retirer cette charge d'historiographe dont il était investi, il était prêt à quitter un office où les périls sont plus grands que les avantages, et où l'on n'est payé que d'ingratitude. Délié de son serment, il re-

1. « Idquejam aggressus prosequar, si tua Celsiludo insiiper «jusserit. Alias refrigescel animus, si mihi extra graliam la- «borandum erit » (Ep.YII, 2i).Nous avons déjà précûdemmenl apprécié les faits relatifs à cet incident de la vie d'Agrippa (p. 2G3 du présent volume), en établissant que linalement il n'avait rien fait ni rien écrit pour la cause de la reine d'Angleterre, Catherine d'Aragon, dont il est ici question. Les lettres dont il parle à cette occasion sont celles où Cliapuys essayait d'exciter son zèle. Nous savons (]u'clles sont restées sans eifet. On trouvera quelques explications encore sur ce sujet dans une note de l'appendice (n" XXVI).

couvrerail ainsi sa liberté. Il espère, du resLe, qu'on ne lui disputera pas du moins le prix de ses services passés.

Cédant ensuite aux entraînements de son caractère passionné, Agrippa prend un autre ton et ose proférer des menaces de vengeance. Devenu' libre, il proclamera, dit-il, la mauvaise foi des Bourguignons; il fera connaître au monde les traitements qu'ils n'ont pas craint d'infliger h un homme revêtu du double caractère de la chevalerie et du doctorat. Il dira qu'au mépris des lois ils lui ont refusé justice ; crime exorbitant que dans l'histoire on voit puni parles peines de la faim, du feu, du fer et du poison; scélératesse qui permet toutes les représailles.

— Enfin, ajoute-t-il avec autant de témérité que d'insolence, quand je voudrai me venger, je saurai trouver un bras assez puissant pour m'y aider. Les moyens de nuire ne me manqueront pas. Mais non, dit-il ensuite, en feignant assez singulièrement de penser que la reine après cela pourrait lui rendre ses bonnes grâces ; non, puissante reine, tu ne permettras pas qu'il en soit ainsi. Et maintenant, comptant sur ton équité — il finit assez plaisamment par ce trait original, — j'attends de ta magnanimité ton pardon pour mes ennemis si lamoindre lueur de conscience existe encore en eux. Excuse aussi ce que m'a dicté ma souffrance ; excuse le langage d'un homme qui ne sait pas flatter et qui a osé te montrer la vérité. Que Dieu te donne, c'est mon souhait, des conseii-

Icrs justes, ridclcs et incorruptibles, que ne puisse pas 'séduire l'or des Français; et des trésoriers probes incapables de dévorer le pauvre peuple. Puisses-tu vivre heureuse, avoir sécurité au mibeu des séditieux, victoire en face des ennenais, gloire étprnelle dans tes entreprises (Ep. VIT, 21).

A cette longue supplique Agrippa, pour ne rien négliger, avait joint les missives qu'il avait reçues de Chapuys touchant les affaires de la reine d'Angleterre • et" il avait envoyé le tout à Jean Khreutter, secrétaire de la reine, en lui adressant en même temps une lettre où il le traite avec une certaine familiarité, et avec des témoignages de véritable amitié (Ep. VII, 20). Il s'informe de la santé des principaux ofriciers de la cour. Il regrette, dit-il, le temps où il jouissait de leur commerce journalier.

- Je désire, dit à Khreutter Agrippa, que la reine voie les lettres de Chapuys, et que tu les lui expliques. Il faut aussi qu'elle lise la longue requête que je lui adresse, et qu'elle ne la livre pas à ces bûches en robes longues qui ne comprennent rien. Fais en sorte qu'elle ne soit pas circonvenue par ces froides statues qui l'entourent. C'est sur toi, sur ton amitie, sur ta diligence que je compte, mon cher Khreutter, pour tout cela. J'en veux à ces Bourguignons qui partout supplantent nos Germains si plems de lYanchise, et qui entourent maintenant la pnncesse. Mais ils ne triompheront pas toujours ; la pumtion de tant de crimes ne doit pas se faire attendre. La patience du peuple aura une fin ; ses flots soulevés

par la sédition s'élèveront contre ces hommes; la liberté sera conquise par les armes; et les coupables acquitteront la peine de leur atroce tyrannie. Voilà ce qu'annoncent, d'accord avec les constellations, les éclipses, les comètes, les inondations et les tremblements de terre que nous avons vus dans ces derniers temps. Ce ne sont pas là de simples conjectures, ni des pensées enfantées par un esprit que troublerait l'émotion; ce sont des prédictions, des oracles précis, que l'art me révèle et que j'affirme, à la perdition de tous ces méchants; priant Dieu de permettre que je voie leur corps livré à Satan, pourvu qu'il daigne sauver leur âme.

— Enfin, mon cher Khreutter, je compte en tout sur toi. Sois pour ton ami absent ce que tu serais s'il était là. Répands, si tu le juges à propos, parmi nos amis ces lettres, en attendant que je les livre à l'impression ; car je veux démasquer la perfidie des Bourguignons, dussé-je y perdre la pension ellemême de César. Je n'écris pas d'ailleurs pour qu'elle me soit payée, ce que je n'espère pas beaucoup, mais pour amonceler les charbons sur la tête de ces gens-là, et pour me préparer une vengeance plus éclatante, dans le cas où la reine ne les contraindrait pas à me faire justice Autrement, de ma part et de

1. « Neque vero scribo quia fldam hanc pensionem mihi sol- '< vendam, sed ut œdificem carbones super capila eorum, ha-

beamque validiorem occasionem ullionis, duni sese mihi '< vindictœ obtulerit oportunilas,... nisi forte Regina3 imperium '< illos ad salisfaciendum compulerit » (Ep. Vll, 20).

340 CHAPITRE HUITII>.ME

celle des miens, eux et les leurs peuvent compter sur une guerre éternelle, et sur tout ce qui sera capable de leur nuire. Porte-toi bien, et répondsmoi promptement (Ep. VU, 20).

La lettre d' Agrippa à Khreutter et la requête à la reine Marie ne portent pas de date, mais seulement l'indication qu'elles ont été écrites de Bonn. Elles doivent se rapporter à une époque peu éloignée de celle où, quittant le Brabant, Agrippa, de qui elles émanent, s'était fixé dans cette ville, c'est-à-dire aux derniers mois de l'année 1532 ■. Dans cette nouvelle résidence. Agrippa se trouvait alors auprès de l'archevêque de Cologne, Hermann de Wiede, qui lui • avait accordé asile et protection contre les poursuites de ses créanciers. Il pourrait bien avoir occupé finalement à la cour de ce prince une situation dont nous ne connaissons pas le caractère, mais qui l'aurait intimement rapproché de la personne du prélat (Ep. VII, 43, 44, 46, 47, 48).

Les relations de l'archevêque de Cologne avec Agrippa ^ commencent pour nous un peu plus tôt

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