Les deux volumes imprimés ainsi à Anvers el à Paris qui
dates de 1531 et de 1533, Agrippa, plongé dans de sérieux embarras par la privation des gages qui lui étaient dus, se trouve en même temps au plus fort des difficultés soulevées par la publication du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, et de plus-en butte aux poursuites de ses créanciers, qui finalement l'obligent à quitter Malines et à se réfugier, comme il vient d'être dit, auprès de l'archevôque de Cologne, son nouveau patron.
Ce prince avait précédemment accueilli favorablement l'hommage qu'Agrippa lui avait fait de son livre. On voit par une lettre du prélat, écrite à ce sujet le i"' février 1532, qu'il était alors en possession de l'ouvrage, ou du moins de sa première partie, la seule qui fût imprimée à ce moment, comme nous venons de le dire, et qu'il l'avait reçu depuis peu, avec l'épître dédicatoire datée de janvier 1331, citée tout à l'heure, dont il se montre très satisfait '.
contienneiiL le livre premier seulement de la philosophie occulte, nous sont parvenus. Ils portent la date de l'année 1531, à laquelle l'un d'eux, celui d'Anvers, ajoute l'indication encore du mois de février (Appendice, note XXX et note XXXIV, n°s 7 et 8).
1. « Cum nobis nuper tuus liber... de occulta philosophia... ■< oblatus fuisset, perlegimus epislolam qua plura nobis amoris « affectu polius quam recto judicio tributa suspicumur... etc. » (Ep. "VII. I). L'expression « nuper >> montre qu'à la date de la lettre, U'r février 1532, l'archevêque de Cologne n'avait reçu que depuis peu de temps le livre qui lui était dédié. Il pouvait en connaître quelque chose cependant depuis le commencement de l'année précédente, comme on le voit par une lettre
Tl avait, dit-il dans sa lettre du 1" lévrier 1332, cherché l'auteur au mois de janvier précédent à la diète de Ratisbonne, dans la suite de l'Empereur ; et ne l'y ayant pas trouvé, il lui mande le plaisir qu'il aurait à le voir, heureux qu'il est d'apprendre qu'un si savant homme tire son origine de sa ville épiscopale de Cologne (Ep. VII, 1).
Sur cette invitation. Agrippa, au printemps de 1532, faisait à l'archevêque une première visite qu'avait pu d'ailleurs motiver en outre, à ce moment déjà, quelqu'une des dimcullés qui le décidèrent ensuite à se fixer définitivement près de lui. Il avait en effet quitté Malines inopinément, sans même en prévenir ses amis. Le père Aurelio, interrogé sur son compte, déclarait ne pas savoir où il était. On apprenait bientôt qu'il s'était rendu à Cologne. Il s'y trouvait au mois de mars ']o32. Il retourne ensuite un instant en Brabant, puis il abandonne complètement ce pays, vers la fin de l'été de cette année. On le trouve au mois de septembre à Francfort-surle-Mein. et, au mois de novembre suivant à Bonn, installé commodément dit-il, dans une grande maison qui devait être, pour un petit nombre d'années (1532-1333), sa demeure fixe. C'est la dernière qu'on lui connaisse (Ep. VII, 14, 13, 16, 18). A cette année si agitée de 1332 appartient, pour la
du 10 janvier 1531, où un correspondant d' Agrippa lui annonce qu'il en a montré au prélat les cinq premiers cahiers et qu il a reçu de lui l'assurance de son estime pour l'auteur (Ep. VI, 14)-
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GRENOBLE 34o
plus grande partie, la correspondance d'Agrippa avec Dom Luca, le secrétaire, eL Dom Bernardus, le majordome du cardinal Campegi Nous avons parlé précédemment déjà de ces deux hommes. Les lettres échangées entre eux et Agrippa pendant l'année 1532, nous font connaître l'itinéraire suivi par le légat, lors de son départ du Brabant. Elles nous fournissent aussi quelques indications sur la vie menée à cette époque par Agrippa, et sur les circonstances dans lesquelles il quitte alors Malines pour aller se fixer à Bonn, sous la protection de l'archevêque de Cologne. Nous savons quel rôle ont joué dans ces faits les embarras causés par les retards et la suspension définitive du paiement de ses gages, et par les poursuites de ses créanciers; nous avons parlé précédemment de ces incidents ; nous n'y reviendrons pas.
Pour présenter dans son ensemble tout ce qui regarde la correspondance de Dom Luca et de Dom Bernardus avec Agrippa, il faut remonter jusqu'au milieu de l'année précédente. On possède une lettre du 21 août 1531 qui émane très vraisemblablement de D om Bernardus et qui est écrite de la cour même
1. La correspondance avec Dom Luca Bonfius, secrétaire du cardinal Campegi, légal du Saint-Siège, comprend quatre lettres imprimées dans la Correspondance générale L. ^^I, 30, et L. VII, 3, 8, 14. — La correspondance avec Dom Bernardus Paltrinus ou de Paltrineriis, majordome du cardinal, comprend cinq lettres imprimées dans la Correspondance générale , L. VI, 24, et L. VII, 2, 7, 15, 22.
du légat au pauvre Agrippa, sous les verrous à ce moment, pour lui faire connaître les démarches du prélat en vue d'obtenir son élargissement (Ep. VI, 2-4). Une autre lettre de la même année pourrait, ce nous semble, venir de Dom Luca. Elle a pour objet d'avertir Agrippa des menées de ses ennemis les théologiens de Louvain, et de ce qui se trame contre son livre de l'incertitude et de la vanité des sciences. Les marques de sympathie et le secours que trouve bientôt après Agrippa chez le cardinal légat, à l'occasion de ces persécutions, nous paraissent indiquer l'origine de cette lettre, dont l'auteur ne se fait pas autrement connaître (Ep.VI, 30). Les lettres que s'écrivent ensuite Agrippa et Dom Luca témoignent de l'estime où ils se tenaient l'un l'autre. Celles échangées avec Dom Bernardus sont tout particulièrement intéressantes. Elles montrent qu'indépendamment de ces sentiments de sympathie réciproque, il y avait, de plus, entre Agrippa et lui, communauté de goûts et d'études. Ces observations viennent à l'appui de ce que nous avons dit de l'origine probable des relations d'Agrippa et du cardinal légat, par' l'intermédiaire de ces deux hommes attachés à la personne du prélat.
Après les deux lettres de 1531, les pièces delà correspondance entretenue par les olTiciers ou serviteurs du légat avec Agrippa sont de l'an 1S32. Les premières sont deux lettres de celui-ci datées de Bruxelles le G février 1532, et adressées en même temps à Dom Bernardus et à Dom Luca, qui venaient
de quitter les Pays-Bas à la suite du cardinal Campegi, se rendant à Ratisbonne où se tenait la diète, pour passer delà en Italie. Agrippa, dans ces lettres, parle surtout de ses embarras d'argent et des difficultés que font les trésoriers de lui payer les faibles sommes qui lui ont été promises (Ep. VII, 2, 3j. Ces questions se reproduisent sous toutes les formes dans cette correspondance intime. Nous avons déjà cité précédemment quelques traits qui s'y rapportent. Ces préoccupations, quelque vives qu'elles soient, ne dominent pourtant pas alors d'une manière exclusive l'esprit d'Agrippa. Elles ne lui font pas perdre de vue ses livres et ses études. Il n'est guère question, il est vrai, de ce dernier sujet dans les lettres qu'il écrit à Dora Luca. Miiis sur ce point il y avait, nous l'avons dit, entente parfaite entre lui et Dom Bernardus, et la correspondance témoigne de leurs dispositions communes à cet égard.
— Je compte sur toi, dit à ce dernier Agrippa, pour me procurer les œuvres de Galatinus, aussi bien que tout autre livre que tu pourrais rencontrer, contenant quelque rare doctrine. Notre ami commun Augustino Fornari qui te porte cette lettre te racontera en détail ce qui me concerne. Il doit me renvoyer de Gênes un livre que je lui ai prêté autrefois. Je te prie d'y veiller, et de me trouver aussi la Cabale de Samuel. Quant à l'ancien alphabet hébraïque promis par Dom Potrus, ce Hollandais que la nature parfois prodigue a grati-
lié d'une taille gigantesque , dès que tu l'auras, transmets-le-moi également. Recommande-moi toujours au x'évérendissime légat, il a mon éternelle reconnaissance, au révérend évêque de Peltre. à Dom Luca, et à tous les autres que je ne saurais nommer ici (Ep. VII, 2).
Dom Luca et Dom Bernardus répondent séparément le même jour de Ratisbonne, le 8 des calendes d'avril, 23 mars 1332. La lettre du premier est fort courte; elle contient surtout pour Agrippa des conseils de prudence et de modération à observer dans la situation difficile et irritante où il se trouve.
— Comporte-toi en vrai philosophe, lui dit Dom Luca, et crois à des jours meilleurs. Compte d'ailleurs sur mon amitié; je me mets tout entier à ta disposition. Je puis, si tu le veux, écrire à un de mes amis qui a quelque crédit auprès du souverain pontife. Par lui nous pourrons obtenir ce que tu désires. Tu as tracé, à la fin de ta dernière lettre, des chiffres que je n'ai pas pu comprendre. Tu prétends m'en avoir donné la clef à Bruxelles; il faut me la renvoyer pour que je puisse aussi m'en servir, si j'avais à te transmettre quelque chose de secret. Le révérendissime légat et toute sa maison te saluent (Ep. VII, 8).
La lettre de Dom Bernardus est plus longue que celle de Dom Luca. Elle contient des avis analogues à ceux que celle-ci renferme déjà; elle traite, en outre, de tout autres sujets. Dom Bernardus a eu fréquom-
ment occasion, dit-il, de parler d'Agrippa avec des hommes considérables qui, tout en rendant justice à son érudition et à son génie, blâment la licence et le tour satirique de son esprit, et y voient la source véritable de ses malheurs, au lieu de les attribuer, comme le font quelques-uns et lui-même aussi, à sa mauvaise fortune. Il le conjure donc de se modérer et de ne pas laisser dominer sa raison par les entraînements de la passion. Il a vu à Ingolstadt Apianus le mathématicien et d'autres savants qui ont pour lui la plus grande considération.
— Je t'enverrai, dit encore Uom Bernardus, les livres que tu demandes, quand je les trouverai. Mais il n'y a rien de semblable à espérer ici. Dès qu'il paraîtra quelque chose qui soit digne de toi, je t'en ferai part. Quant à ce gigantesque Typhon — c'est du Hollandais qu'il s'agit — je ne sais où il se cache. Je n'ai pu le découvrir ni à Mayence ni nulle part ailleurs; et je me vois ainsi frustré du fameux alphabet mosaïque antérieur à Esdras. Je tâcherai de mettre la main sur la Cabale de Samuel qu'alors tu n'attendras pas longtemps, et j'aurai l'œil aussi sur le livre que Dom Augustino doit te renvoyer de Gênes. Puissent ses promesses à cet égard être suivies d'cfTet.
— Je ne perds pas de vue mon système m^fstique. J'y travaille jour et nuit. Je lis et je relis l'ancien et le nouveau Testament ainsi que les historiens sacrés. Je trouve tout là dedans. Tout concorde avec mon système, il semble que ce soit comme
l'œuvre de Dieu; c'est vraiment merveilleux. Je ne sors pas des chroniques et des commentaires historiques, et je redresse toute cette chronologie, suivant des règles qui me semblent bien moins venir de moi que du Créateur lui-même. En effet, quoique les anciens disent là-dessus de bonnes choses, ils divaguent véritablement en beaucoup de points. Ma symphonie consiste en quatre voix, dont l'harmonie se prolonge jusqu'à la fin du monde. Tout se traduit en nombres, poids et mesures, avec l'adjonction de la quatrième voix pour se résumer dans le Gloria in excelsis Deo. Et tout cela sera d'accord avec la parole d'Esdras : « Pèse-moi le feu, mesure-moi le « souffle du vent, ou bien rappelle le temps qui a « passé. » Mais ne vas-tu pas me prendre pour un fou d'oser te raconter de pareilles choses (Ep. VII, 7)?
Dom Bernardus, en accusant sa folie, disait plus vrai, ce semble, qu'il ne le pensait lui-même. Cet étrange morceau tout en allusions et en badinage est pour nous à peu près inintelligible ; mais il en dit assez pour montrer que D. Bernardus qui s'occupait de cabale, avait, selon toute apparence, entrepris de soumettre l'histoire à quelque théorie fondée sur les données imaginaires de cette prétendue science, et se proposait peut-être de justifier par ces combinaisons quelque système de divination comportant l'art de prédire l'avenir d'après le passé. 11 se serait tout au moins appliqué, paraît-il, à retrouver dans l'ancien Testament une
concordance prophétique avec les l'aiLs ultérieurs
Voili"! ce qu'était la science pour beaucoup d'esprits sérieux de ce tenaps. C'est pour en donner une idée que nous avons jugé à propos de faire connaître, au moins en extrait, le passage que nous venons d'emprunter à la lettre de Dom Bernardus, Celui-ci donnait encore dans cette lettre de grands éloges au traité d'Agrippa sur la philosophie occulte, qu'il regrettait de ne pouvoir consulter qu'en manuscrit, le livre premier étant seul publié alors ; et il lui proposait de faire' imprimer l'ouvrage tout entier à Nuremberg où il devait aller bientôt (Ep. VII, 7).
— Salue mille fois pour moi, ajoutait-il en finissant, Dom Ludovicus Lucena de qui je voudrais bien obtenir quelque chose touchant la signification des lettres hébraïques, s'il a encore en réserve quelques notions secrètes sur ce sujet. Je pourrai peut-être lui prouver un jour que ce n'est pas dans les pierres ni dans les épines qu'il aura jeté sa semence.
1. Celte supposition semble justifiée par ce que D. Bernardus dit encore de ses travaux dans une lettre ullérieure (Ep. VII, 22). Ces idées sur le sens figuré de l'ancien Testament, pour rattacher la loi nouvelle à l'ancienne, le christianisme au judaïsme, appartiennent du reste essentiellement à la doctrine des premiers siècles de l'Eglise; doctrine absolument orthodoxe, dont rexjjression plastique a notamment fourni des motifs à la décoration des sarcophages chrétiens des iv» et v« siècles, el a été renouvelée avec tant d'art de nos jours par H. Flandrin dans ses belles pointures de Saint-Germaindes-Prés.
Dis-lui que je n ai pas encore vu l'iiommc quil m'avait annoncé. Puisse-L-il venir encore! Notre Marins part demain pour l'Italie. S'il paraît quelque chose de nouveau là oîi tu es, ne néglige pas de m'en informer. J'élais aujourd'hui dans un lieu où j'ai cru comprendre, d'après le langage de tes amis, qu'il se brasse quelque chose pour toi. Plût à Dieu qu'il te vînt de là un souffle de la fortune (Ep. VII, 7)!
Aux deux lettres écrites de Ratisbonne le 25 mars par Dom Luca et par Dom Bernardus, Agrippa répond de Bonn, le 13 novembre seulement (Ep. VII, 14, 15). Dans l'intervalle il a pris deux grands partis, l'un de publier son apologie contre les attaques des théologiens de Louvain, à propos du traité de l'incertitude et de la vanilé des sciences, l'autre d'abandonner le Brabant pour se réfugier chez l'Électeur de Cologne.
Sur le premier point, l'impression du factura, il dit qu'ayant depuis plus dix mois déjà remis sa défense au sénat de Malines et n'entendant plus parler de rien, il a jugé à propos, ne consultant plus que son honneur outragé, de publier le mémoire que Dom Luca connaît bien pour l'avoir vu composer, lu et entendu; et que, enhardi par la justice de sa cause, il a osé mettre par une dédicace le travail sous la sauvegarde du révérendissime cardinal légat, son protecteur et son maître; qu'enfin le tout s'imprime à Bâle, et qu'il en enverra des exemplaires dès qu'ils seront prêts (Ep. VII, 14). A propos
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de l'explicalion donnée ainsi par Agrippa touchant sa tardive détermination de publier son apologie, après être resté dix mois sans plus entendre parler de cette affaire, nous ferons cette observation, qu'il confirme par là ce que nous avons dit précédemment de l'esprit essentiellement agressif dans lequel il a composé cet ouvrage, en vue de renouveler et d'accentuer ses attaques plutôt que' pour se défendre.
Sur le second point, touchant son changement de résidence, Agrippa dissimule ou du moins passe sous silence la principale raison qu'il a eue d'y procéder, la nécessité de fuir les poursuites de ses créanciers, et il se borne à dire que, trompé par les trésoriers de César, voyant qu'il n'avait à attendre d'eux que fraudes et mensonges, réduit à la gêne et à bout de ressources, il s'est décidé à s'éloigner avec toute sa famille, après avoir fait partir sa bibliothèque, son bien le plus précieux, désespérant, si un Dieu ne s'en mêle, d'échapper sain et sauf à ce dernier assaut de la fortune. Il ajoute que le fameux traité de la philosophie occulte çst sous presse, et qu'il ne tardera pas à paraître (Ep. VII, 15).
Dom Bernardus riposte à la lettre d'Agrippa le o des calendes de janvier, 28 décembre 1532. Il est alors à Bologne, toujours à la suite du cardinal Campegi, toujours occupé de ses travaux cabalistiques.
— Rien, dit-il à son correspondant, ne peut m'ôtre plus agréable que tes lettres, non-seulement en raison de notre mutuelle amitié, mais encore à cause
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do nos communes cLudes. Je l'ai envoyé FalphabeL hélDraïque attribué à Esdras. A Venise, .je me suis occupé du livre de Petrus Galatinus ; je l'ava.s remis pour toi à un mien parent attaché à la cour de 1 Lmpereur à Ratisbonne. Mais .fai entendu dire depuis lors que ce pauvre garçon était mort; et, pour satisfaire à ton impatience, je fenvoie l'ouvrage par Joannes Scorman qui nous a quittés ces jours-ci. lu sauras aussi que j'ai vu à Padoue le père Franciscus Georgius Venetus, qui a écrit le livre De harmo- „m mundi. Je l'ai trouvé sur le point de s'embarquer pour Venise, et pressé par les manmers. Je n'ai pu l'entretenir qu'un quart d'heure, tandis qu il m'eût fallu beaucoup de temps pour lui exposer mes mvstérieux secrets. J'ai pu à peine lui dire quelques mots de toi et de nos études. 11 est au reste charmé de ton esprit, et U m'a promis de taire 1res volontiers pour moi tout ce qu'il pourrait. Il m attend à Venise où il possède, m'a-t-il assure es livres hébreux que nous avons tant cherches. U les met à ma disposition. Je compte les lire, mais noa les copier; ce qui serait trop long et trop ditficile. Il s'engage, du reste, à nous donner tous les secours possibles pour nos travaux. On m'avait promis la ca baie de Samuel ; mais Franciscus Georgius me dit. qu'elle ne nous servirait pas à grand'chose. Jo vais tâcher maintenant de mettre la main sur les livres laissés par le révérendissime ^gidius , si savant dans les lettres hébraïques, lequel est mort le mois d.ernier. Ce sont des ouvrages très imporlanls pour
AGRIPPA A nONN, A LYON ET A GRENOBLE .355
nous. On dit qu'ils doivent piisscr au révérendissime Dom Brundusinus, grand ami des lettres, sur lequel il nous est tout à l'ait permis de compter. Je me réjouis de voir bientôt ta philosophie occulte avec les corrections et additions que tu y as faites. Le jour oii je la posséderai, je pourrai me dire véritablement heureux (Ep. VII, 22).
Voilà un tableau en raccourci de la vie des hommes voués alors à l'étude, quel qu'en soit l'objet, dans un temps oîi, séparés les uns des autres par de grandes distances, ils communiquaient difficilement entre eux et devaient souvent se déplacer malgré bien des obstacles, au risque parfois de périls réels, pour se rencontrer, se consulter, et pour obtenir aussi la connaissance- de livres encore très rares qu'il était quelquefois difficile de se procurer. Dom Bernardus ne termine pas sa lettre sans parler encore de son fameux travail.
— Selon moi, écrit-il, tout est dit ou figuré dans les prophètes, notamment pour le déluge, la division des langues, et beaucoup d'autres choses, depuis la création du monde jusqu'à l'incarnation, la nativité et la passion. Viennent ensuite la résurrection dont le prophète Jonas est le signe complet, puis l'ascension et la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, dont je ne puis rien dire, tant que je n'aurai pas les livres qui me manquent encore. J'ai hâte d'en finir, et, si les dieux me sont favorables, ce sera bientôt, je l'espère. Je compare mon ouvrage à ce miroir que tu m'as montre, où Timage fait connaî-
tre la chose vivante d'après la chose morte Moi, le me contente de trouver les choses cachées dans 'les paroles ; mais il me faudrait ton langage pour exposer dignement ce grand objet (Ep. VII, 22). , La correspondance de Dom Bernardus avec Agrippa pendant l'année 1532 montre que celui-ci, lu milieu des embarras de son existence si troublée à cette époque, n'avait pas cessé de s'occuper detudes cabalistiques. Les recherches qu il lait faire par son ami pour lui procurer le vieil alphabet hébraïque, le livre de Samuel et divers ouvrages hébreux, nous en donnent la preuve. Dom Bernardus également était entré assez avant dans ces spéculations, et Augustino Fornari, leur ami commun s n , occupait aussi. C'était un -livre cabale ^ 1 d ■lui-même dans une de ses lettres (Ep VU, 10), q^i avait emporté à Gênes, après l'avoir emprunte a son ami Igrippa, et que ce dernier réclamait avec ant cnnsta'nces dans les pièces de correspon ance que nous avons analysées. Agrippa n'hésitait pas
arts i-naoiques par Agrippa. Un ne trouve p r diibuia^H 1 correspondance. 11 est
a Mulile populaire. Ainsi s'explique la lôgende s.nguh vrallachée à son nom et do>.t nous avons cité quelques
premier (t. I, V-D- ^^o^''' '''''
alors à marquer son estime pour les ouvrages écrits sur cet art mystérieux par les Pic de la Mirandole, par les Reuchlin, par d'autres encore; et quelque part il s'indigne contre les ignorants qui prennent pour du judaïsme la sainte cabale, sacro-sancta Cabala, comme il l'appelle. Agrippa désigne évidemment ainsi, non pas l'antique cabale des Juifs, mais la cabale moderne, laquelle consistait dans une application des vieux procédés hébraïques à la symbolique chrétienne; science bâtarde, née au moyen âge, dont Reuchlin avait donné un des principaux spécimens dans son ouvrage De verbo mirifico, expliqué et commenté autrefois à Dole par Agrippa lui-même.
Ainsi, à cette époque si voisine de sa fin, Agrippa s'occupait encore de cabale. On voit par certains traits de sa correspondance qu'il n'avait pas abandonné non plus les autres sciences dont l'ensemble constitue la magie, ce qu'il appelle Magia naturalis, ou Occulta philosophia. Il s'occupait d'astronomie ou plutôt d'astrologie, de géomantie, d'alchimie surtout, quelquefois même, à ce qu'il semble, d'expériences de physiologie (Ep. V, S9, 82, 83; VI, S, il, 17, 32, 37; VII, 42). Tout cela était recouvert par Agrippa du grand nom de philosophie. C'était, suivant lui, la philosophie absolue ou plutôt la magie, à laquelle il prétendait enlever le mauvais renom qu'on lui avait l'ait, de ne s'appliquer qu'aux artifices trompeurs et à la pratique des maléfices (Ep.VII, 26, 27).
Malgré ces réserves, qu'était-ce pour Agrippa
CHAPITUE HUITIÈME
lui-même que la magie, avec son cortège de vaines spéculations? Nous connaissons sa véritable pensée sur cet objet. Après la composition du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, et au lendemain même de l'impression de cet ouvrage qui contient la condamnation de ces théories et de leur mise en pratique, comment l'auteur d'un pareil écrit pouvait-il, nous ne dirons pas faire encore de l'alchimie, celle-ci confinant aux arts pharmaceutiques plus recommandables, mais s'occuper sérieusement de cabale, d'astrologie et de géomantic? Nous l'avons déjà dit et il nous le dit lui-même dans la préface de sa philosophie occulte qu'il publie alors également, tout cela est pour Agrippa exercice et jeu d'esprit. C'est peut-être bien plutôt ce qu'on appellerait aujourd'hui œuvre de charlatanisme. .
Cette dernière appréciation n'échappait pas, même de son temps, à quelques bons esprits. Un homme à qui Agrippa avait adressé son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, louait, en lui répondant, cet ouvrage fait pour discréditer, disait-il, tant de prétendues sciences, tissus d'erreurs et de mensonges, auxquelles cependant il faudrait, ajoutait-il, reconnaître que des hommes d'une grande autorité ont pu ajouter foi, si l'on s'en rapportait à leurs écrits, et si l'on ne devait plutôt penser qu'ils n'ont agi ainsi que par ostentation ou par esprit de lucre, nisi id ostentatione aut lucri gratia fecerint, c'est-à-dire pour conquérir un certain prestige et en tirer profit (Ep. VI, 9). Agrippa semble être, à
ce double point de vue, tout h l'ait dans ce cas. Ce jugement sévèie ne paraît pas cependant avoir été généralement, en ce qui le concerne, celui de ses contemporains.
La réputation de savoir d'Agrippa était universelle (Ep. III, 77, 78; V, 13; YI, 33; VII, 42). Nous avons vu dans les lettres de Dom Bernardus les témoignages que celui-ci recueillait à cet égard en Allemagne et jusqu'en Italie (Ep. VII, 7, 22). La Correspondance générale qui est entre nos mains contient, en outre, de nombreuses preuves de l'admiration et de l'estime qui, au loin, étaient accordées à cet homme singulier. On lui adressait les gens qui voyageaient pour s'instruire (Ep. VI, 2, 31, 36); les savants venaient le visiter. (Ep. VI, 2, 32).
— Altéré de science nouvelle, écrivait l'un d'eux, j'ai résolu de passer, pour la chercher, des Gaules dans la Germanie, et de m'abreuver aux sources dont disposent Érasme et Agrippa (Ep. VI, 32),
C'est au milieu de cette attention générale qu'Agrippa se disposait à publier, après son traité de l'incertitude et la vanité des sciences, celui de la philosophie occulte, dont le véritable titre serait plutôt, suivant lui, traité de la magie. Cette publication devait être encore pour son auteur la source de bien des tribulations.
L'impression du traité de la philosophie occulte, commencée antérieurement, mais complétée seulement alors, parait avoir été la grande occupation d'Agrippa pendant les premiers temps de son séjour à
Bonn en 1532 et 1S33. On s'explique difficilement qu'il ait pu se décider à publier si tardivement cet étrange ouvrage, tout plein de doctrines démenties par luimême en mainte circonstance, réfutées et en quelque sorte anéanties par le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences qu'il venait de faire paraître. Depuis le mois de septembre 1530, en effet, ce dernier ouvrage était imprimé et dans toutes les mains. Agrippa y signalait comme des rêveries et de purs mensonges la magie, la philosophie occulte, avec les sciences et les arts qui en dépendent. C'est à ce moment pourtant qu'il livre également au public un ouvrage de sa jeunesse exclusivement consacré à les recommander. Etrange contradiction dont la singularité ne pouvait échapper à son propre jugement, et sur laquelle il faut le voir s'expliquer dans la préface que, dès 1531, il a mise en tête de cette nouvelle publication.
— Le titre du livre De occulta philosophia sive de magia est, dit Agrippa dans cette préface, de nature à exciter la curiosité des lecteurs. Quelques-uns, prenant ces mots en mauvaise part, crieront au scandale, remontreront qu'il s'agit d'enseignements défendus, de véritables semences d'hérésie , et me traiteront de magicien. Mais ce titre n'a rien d'outrageant, car il ne signifie pas autre chose que sage; il équivaut à ceux de prêtre et de prophète. Quant aux lecteurs bienveillants, je leur dirai : imitez, en parcourant ce livre, le discernement des abeilles parmi les fleurs. Vous y trouverez ainsi plaisir et
profit. Si quelque chose vous en déplaît, laissez-le. J'écris pour informer et non pas pour convaincre. Si vous êtes choqué par quelques hardiesses, pardonnez-les à la jeunesse de l'auteur qui a commencé cet ouvrage dans ses premières années, et qui a amplement rétracté ses erreurs, en réfutant d'avance la plus grande partie du présent ouvrage dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
— Mais, me dira-t-on, ce livre de ta jeunesse, si tli en rétractes aujourd'hui que tu es vieux les doctrines, pourquoi le publies-tu? A cela je réponds qu'à l'époque où pour la première fois j'écrivais ce livre, comptant bien le corriger et l'améliorer un jour, je l'avais communiqué au savant Tritheim, abbé de Wurtzbourg, en sollicitant ses avis. L'ouvrage encore incomplet a couru depuis lors de main en main, et a fait le tour de l'Italie, de la France, de la Germanie. J'ai su qu'on voulait l'imprimer ainsi; c'est ce qui m'a décidé à y pourvoir moi-même, croyant qu'il y aurait moins d'inconvénients à le donner après l'avoir corrigé, qu'à le laisser sortir imparfait des mains des autres. Et puis, il m'a semblé que ce n'était pas un crime de vouloir conserver ainsi le fruit des travaux de ma jeunesse. J'y ai introduit quelques modifications; mais je n'ai pas voulu en le corrigeant refaire l'ouvrage tout entier (Ep. VI, 12).
-Agrippa s'était appliqué, dit-il, à perfectionner l'œuvre de sa jeunesse. Le livre que nous connaissons n'est donc plus celui qu'il avaitcomposé avant 1310 et qu'il
soumclLailàccLle époque au jugement du savant Tritheim(Ep. I, 23,24). Plusieurs passages delà Correspondance montrent à quel point ce premier ouvrage avait dû être modifié depuis lors. En 1324, Agrippa disait à un ami de Strasbourg qu'il avait ajouté déjà de nombreux chapitres à son livre (Ep. IIL 5(3). En 1327, il écrivait au père Aurelio d'Aquapendente que les deux premiers livres étaient encore très incomplets et que le troisième se réduisait à un simple épitomé (Ep. V, 14). Nous venons de voir qu'en 1331, au moment de publier son traité, il annonçait dans la préface qu'il venait d'y faire encore des changements (Ep. VI, 12). Au mois de novembre 1332 enfin, après un temps d'arrêt, le manuscrit complet de l'ouvrage étant entre les mains de l'imprimeur, Agrippa écrivait à D. Bernardus que le livre allait paraître augmenté et corrigé, liber mster de occulta philosop/na auctus, correctus, castigaïus, sub prxlo est (Ep. VII, 13). En publiant le traité de la philosophie occulte, Agrippa ne cédait pas seulement, on le voit, au sentiment de tendresse de l'auteur pour l'œuvre de sa jeunesse, il entendait donner un ouvrage sérieusement digne de l'attention du public, et en tirer tout le profit possible, d'après le degré de curiosité qu'il était de nature à exciter et suivant l'intérêt qu'on pourrait y prendre.
L'impression de la philosophie occulie paraît avoir commencé, nous l'avons déjà dit, vers la fin de 1530; entreprise alors, à Anvers notamment, dans les ateliers de Jean Scryver, Joannes Grapheus,
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immcdiatemont après l'achèvement du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. La première édition de celui-ci, dont l'exécution venait d'être terminée, porte, en effet, à sa dernière page la. date du mois de septembre 1S30 : Joan. Grapheus excudebat an no a Clirisio na£oMD\xx, mense septembri. Antuerpiœ. La copie de la philosophie occulte avait été vraisemblablement mise aussitôt entre les mains • des compositeurs; car cinq cahiers en étaient déjà terminés, dès le 10 janvier 'lo31. A cette date, un ami d'Agrippa lui écrivait de Cologne qu'il avait présenté ces cinq cahiers à l'archevêque en lui annonçant le prochain achèvement de l'ouvrage, qui lui était dédié (Ep. VI, 14). La dédicace écrite à Matines par Agrippa est également datée de ce mois de janvier 1331 (Ep. VI, 13). En tête du livre était reproduit, comme il l'avait été déjà en tête du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, le privilège impérial du 12 janvier 1529 (1530 n. s.), lequel s'appliquait à ce second ouvrage comme au premier.
Les lettres impériales et la dédicace acceptée par l'archevêque de Cologne semblaient devoir assurer à l'œuvre d'Agrippa une protection suffisante pour que la publication s'en effectuât sans encombre. Il n'en fut rien, cependant. Après le livre I", dont l'impression était terminée au mois de février 1331, le travail s'arrête sans que nous en sachions la raison. A ce livre premier, en effet, së bornent l'édition donnée alors à .Envers par Jean
Scryver, J. Grapheus, et une autre publiée en même temps à Paris chez Ciaristian Wéchel, sub scuto Basilïensi, m vico Jacobœo. Il était dit sur le titre du livre que la suite de l'ouvrage paraîtrait dès que les occupations de l'auteur le permettraient Cette indication ne semble marquer comme cause de suspension du travail d'impression, que les convenances de l'écrivain. Elle écarte l'idée d'un empêchement de la nature de ceux que la publication devait rencontrer ultérieurement. Il serait néanmoins difficile d'affirmer qu'il ne s'en fût pas déjà produit quelqu'un de cette sorte à ce moment,.
Au commencement de l'année 1531, la publication de la philosophie occulte ne consistait encore, on le voit, qu'en une double édition du livre I" seulement, donnée simultanément à Anvers et à Paris =. Elle avait été bien accueillie par les savants et par les hommes d'étude, suivant le témoignage
1 « Duo aulem reliqui aibri) quorum index buic appressus « est dabunlur ubi primum ila palienlur auloris occupauo-
« nés. » , , .
0 Ces deux éditions du livre I- de la philosophie occulte sont mentionnées par le libraire Godefr. Hetorpius, de Cologne, dans une lettre écrite par lui à Agrippa le 3 février 1 do a propos de rédilion que lui-môme voulait donner alors de l'ouvrage. 11 dit dans cette lettre : « Ego, ostenso originah « privilégie imperatoris, una cum philosophia Parisus excussa « recepi ad me originale impériale privilegium. rehcta apud « eos copia Antwerpia. excussa. » (Ep. VII. 3Î.) Nous donnons dans une note de lappendice (n" XXX) quelques renseignements sur les premières éditions de la philosophie occulte.
qu'Agrippa en reçoit de Chapuys, dans une lettre datée de Londres le 26 juin suivant, que nous avons citée précédemment (Ep. VI, 19). Près de deux années devaient cependant s'écouler avant que cette publication fût reprise. Faut-il en chercher la cause dans les embarras de plus d'un genre qui à ce moment assaillent Agrippa, les embarras d'argent surtout et les poursuites de ses créanciers, qui le décident alors à quitter le Brabant pour se retirer auprès de l'archevêque de Cologne? Dans une dédicace spéciale mise en tête du livre II de son traité, il donne pour raison de ce retard la mort de la princesse Marguerite arrivée le i"' décembre 1530, et les poursuites dirigées contre lui vers cette époque, à la suite de la publication récemment faite du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Au mois de décembre 1331, un des admirateurs d'Agrippa lui écrit de Bruges pour l'encourager à reprendre cette impression.
— La philosophie occulte, lui dit-on, fera dans les siècles futurs la gloire de ton nom, si tu te décides à la publier, ce à quoi on ne saurait trop t'exhorler (Ep. VI, 37).
Au mois de février suivant, Agrippa semble attendre de l'archevêque de Cologne un concours efficace pour faciliter l'exécution du travail.
— Je comptais, lui dit-il, aller h Cologne et offrir à ta Grandeur les deux derniers livres de la philosophie occulte dont tu as accepté la dédicace, ignorant encore s'il te serait agréable qu'ils fussent pu-
;)66 CHAPITRE HUlTlf-.ME
bliés. Au premier avis que Lu en donnerais, l'œuvre serait bientôt accomplie; s'il ne te convient pas que cela se fasse, que ces deux livres, complément de mon ouvrage, retombent dans l'oubli, et qu'ils périssent, lateant perpeiuo et vel pereant (Ep. VII, 4).
Au mois de mars 1332, l'impression n'avait pas recommencé. Un ami d'Agrippa, Dom Bernardus, majordome du cardinal légat Campegi, exprime, dans une lettre dont nous avons déjà parlé, le regret de ne pouvoir lire encore ce grand ouvrage que dans des copies manuscrites.
— Dis-moi, njoute-L-il dans celte lettre, si tu consentirais à ce qu'il fût pourvu déilnitivement à l'impression de ce livre; sous la condition, bien entendu, que le profit L'en fût réserve. Près de me rendre à Nuremberg, je n'hésiterais pas à entreprendre cette publication h mes frais, si tu voulais me le permettre (Ep. VII, 7).
Le n juillet suivant, le riche Fornari, écrivant de Ratisbonne à Agrippa, touche également le même sujet.
— Si tu termines J'édition de la philosophie occulte, lui dit-il, réserves-en deux exemplaires pour moi(Ep. VII, 10).
Enfin, au mois de novembre 1532, celle opération tant différée est reprise
1. Un trouvera dans une noie de l'appendice (n» XXX) dos indicalions qui peuvent présenter quelqu'inlérêt sur les phases successives de cctlo publicaliou.
AGRIPPA A BONN, A LYON ET A GnENOBLE 367
— La philosophie occulte est sous presse h Cologne, pour paraître vers Noël. Tu en recevras bientôt quelques exemplaires, dit Agrippa dans une lettre adressée de Bonn à Dom Luca, le secrétaire du cardinal Campegi (Ep VII, 14).
En même temps il annonce également la nouvelle à Dom Bernardus, le majordome du cardinal.
— L'ouvrage, lui dit-il, a été revu, corrigé, augmenté; quelques cahiers sont déjà tirés, tout sera terminé vers les fêtes de Noël (Ep. VII, 15).
Il semblait qu'on touchât au terme attendu depuis longtemps. De sa résidence de Bonn, Agrippa pressait l'exécution qui se poursuivait à Cologne. Un premier retard avait fait dépasser la date de Noël quand, le ["janvier Io33, l'auteur reçoit du libraire Hetorpius, qui faisait les frais de la publication, l'avis que tout est arrêté.
— L'inquisiteur ' a déféré au Sénat de Cologne, est-il dit, le traité de la philosophie occulte, comme suspect d'hérésie, concluant à ce qu'il fût défendu d'en poursuivre la publication. L'imprimeur Soter a dû, sur l'ordre du Sénat, livrer à l'inquisiteur ce qui était déjà tiré, pour être examiné de plus près, avant qu'on décidcât si le livre pouvait paraître.
— Tu sais, disait encore Hetorpius à Agrippa, ce que sont à ton égard les dispositions des moines, celles des Frères prêcheurs en particulier. Il serait donc
I. ;< Conrmlus Colynus ordinis prcedicalorum » (Ep. VIF, '21). iiitrcmDiiL nommé ■< Conradus do Ulma » (Kp. VII, W).
Utile que nous pussions nous entendre, puisqu'il s'agit à la fois et de ton honneur et de mon argent. Le Sénat n'ayant pas encore prononcé l'interdiction, et Soter continuant, accélérant même l'exécution, il faudrait aviser. Envoie-moi d'abord le diplôme original du privilège donné par l'Empereur; et, si lu m'écris, fais-le promplement; car je suis sur le point de partir pour le Brabant, sans qu'il me soit possible de différer plus longtemps mon voyage. De Cologne, 1" janvier dS33 (Ep. VIT, 24).
Huit jours après, une lettre de l'imprimeur Soter apprenait à Agrippa qu'outre le Sénat, l'Officialité venait d'être mise en mouvement, et qu'elle lui avait fait signifier défense de poursuivre l'impressibn, tant que l'examen du livre n'aurait pas été fait par elle ; et ce, sous peine des plus graves censures.
— Je ne sais que faire maintenant, ajoutait Soter. Hetorpius est parti pour le Brabant, il y a quatre jours. J'ai consulté des gens qui me conseillent de m'en rapporter à ta prudence. Tu pourras facilement sans doute obtenir de la chancellerie du prince la levée de ces défenses. En attendant, j'ai dû m'arrêler
(Ep. VII, 2S).
Agrippa se retrouvait en présence de ses anciens ennemis. Ceux-ci entrant les premiers dans la carrière et commençant la lutte, il s'y élance, de son côté, avec impétuosité. Quelques jours lui suffisent pour rédiger un violent factum sous la forme d'une lettre aux magistrats de la cité; et trois épîtres sont en
AGRIPPA A 130NN, A LYON ET A GRENOBLE 3f>9
même temps adressées coup sur coup par lui à l'archevêque (Ep. VII, 26, 27, 28, 30), sans grand succès d'abord, à ce qu'il semble; car on le voit encore quatre mois après envoyer au prélat une nouvelle supplique pour le même objet; celle-ci est datée de Bonn le 6 mai 1533 (Ep. VII, 34) . La lettre aux magistrats est un morceau digne d'attention à plus d'un titre.
— Illustres sénateurs , dit Agrippa dans cette pièce, j'apprends que le révérend père Conrad d'Ulm, de l'ordre des prêcheurs, inquisiteur de la foi, vous demande d'interdire comme dangereux et infecté d'hérésie mon livre de la philosophie occulte ou de la magie, actuellement sous presse dans votre ville. Cet ouvrage qu'ont récemment examiné des savants et des prélats commis par l'Empereur à cet effet, a reçu leur approbation ainsi que celle du conseil privé, et, sous la garantie des privilèges impériaux, il a pu être imprimé et vendu publiquement à Anvers, puis à Paris '. C'est après cela qu'un misérable moine infatué de son titre d'inquisiteur ose s'attaquer au sceptre de César, comme le vil insecte au corps de l'aigle, et, prétendant aujourd'hui soumettre mon œuvre à sa censure, s'adresse à vous pour cela, à vous dont l'office est de défendre les actes
1. Ces publications d'Anvers eL de Paris ne comprenaient, comme nous l'avons dit précédemment, que le livre premier seulement de l'ouvrage. Données en février 1531, elles dataient alors de près de deux années déjà.
T. il.
de la majesté impériale et d'assurer aux citoyens la protee'tion qui en découle. Cependant vous avez forcé l'imprimeur de ce livre, Joannes Soterus, de livrer à ce moine les cahiers déjà tirés. J'en appelle au sentiment de tout honnête homme. Convient-il que, précédemment jugé parles censeurs et le conseil de César et armé du privilège émane de son autorité, je subisse maintenant l'examen d'une troupe d'ignorants, accusateurs et juges tout à la fois ' ? Ce serait Minerve traduite devant des pourceaux.
Ne vous laissez pas surprendre par une fausse interprétation de ce mot de magie qui n'est effrayant que pour -le vulgaire, et sur lequel ces sycophantes hypocrites bâtissent leur accusation de blasphème et d'hérésie. Mon livre ne contient que des choses qui n'ont rien à démêler avec la foi chretienne ni avec les Saintes-Écritares ; et ce n est, vous le savez, qu'en se mettant en opposition avec elles qu'on s'expose à pécher. S'il doit en être autrement,
1 Nous avoas apprécié précédemment déjà (ci-dessus, p. 282) ce te prétenUoa d-Agrippa de faire considérer comme une approbation de censeurs soa privilège pour unpr>me:, qui est autro chose. Ce privilège ne coatcuaU aucune appro a^ tion de rouvrage. Il n'avait pas d'autre objet d as urei a raateur exclusivement le droit de le pubUer. de «OPP à toute contrefaçon pendant si. aus. Le vis. donn au Uvre par le prévôt de Cassel et par un conseiller maUre de requè es L l'hôtel de l'Empereur, comme il y est dit, n allait pas a autre chose qu'à établir l'identité de l'œtwro en quesUon.
condamnez tout ce qui n'est pas la foi et l'Evangile; condamnez Aristote, Averroès, que ces gens ont toujours à la main dans leurs écoles ; condamnez leur Thomas et leur Albert; condamnez tous leurs docteurs inféodés aux préceptes de la philosophie païenne. Ce qui offense la délicatesse de mes contradicteurs, ce sont les noms suspects de magie et de cabale. C'en est assez pour que ces ânes ignorants condamnent ce qu'ils ne connaissent pas. C'est ainsi qu'admis un jour dans la maison de Joannes Rinck, un des illustres magistrats de cette cité, et y trouvant la polygraphie de Tritheim, le savant 'abbé de Spanheim, ils se sont mis à crier au scandale et à l'hérésie ; preuve évidente de leur crasse ignorance et de leur méchanceté.
— Maintenant que votre université est meublée de pareilles bûches, qu'on s'étonne de voir les arts et les sciences exilés de notre Cologne, et les étudiants autrefois nombreux dispersés aujourd'hui, au grand dommage de la cité, dont la gloire va s'effaçant de jour en jour. Il est bon qu'on vous le dise et qu'on vous signale cette conspiration des théologiens en général et particulièrement de ces dominicains, pour chasser de votre ville et de l'Allemagne tout entière la science sacrée et les bonnes lettres. Faut-il vous rappeler la guerre de dix ans dans laquelle ils se sont consumés contre Capnio (Reuchlin) ; leurs attaques heureusement infructueuses contre Érasme, cette lumière de la chrétienté; enfin, l'indigne persécution dirigée contre
l'Illustre et docte Hermann, comte de Newenar, et aussi contre le savant docteur Pierre de Ravenne, le célèbre jurisconsulte, qu'Us ont expulsé de votre université, de même que Joannes ^sticampanus, cet homme de mœurs et de doctrine irréprochables qui expliquait savamment les ouvrages de Phne, et qu'ils ont fait non-seulement descendre de sa chaire, mais quitter la ville elle-même. Vraiment, à voir ces pourceaux s'acharner contre moi, je serais fonde a me regarder comme un savant docteur.
- Et que savent-ils faire, ces maîtres impudents? Lorsque récemment s'est levé Martin Luther, le formidable adversaire de tous ces théosophistes, devant lequel hésitaient et la célèbre école de Pans et le consistoire romain lui-même, on les a vus, eux, formuler à la hâte quelques articles sans raisonnement et sans preuves, et prononcer hardiment une sentence d'hérésie. Quel effet ont-ils produit ainsi? Ils ont soulevé la risée et le mépris, auxque s n'ont pas échappé non plus nos magistrats; et i s ont assuré les progrès de ce mal luthérien qu i s prétendaient arrêter. Ils abandonnèrent a ors le combat; à l'exception d'un seul cependant, Jacques Hochstrat, ce frère prêcheur qu'on appelait alors le maître des hérétiques et qui méritait bien un tel titre; car, dans ses écrits contre Luther l'hérétique,
1 A<^rippa joue ici sur l'expr. ssion Magister hœrelicorum qui esl le lilre môme sous lequel il était alors d'usage de désigner les inquisiteurs de la foi.
il s'est montré lui-même hérétique des plus dangereux, comme il est facile de le prouver. C'est ce que je ferai dans un livre que j'intitule des crimes et des hérésies des Frères prêcheurs, oii je veux les montrer glissant le poison jusque dans les sacrements, contrefaisant les miracles, assassinant les princes et les rois, livrant les villes, séduisant les peuples et défendant l'erreur ■. Quant au successeur de ce Hochstrat, maître Conrad, notre inquisiteur actuel, il a, dit-on, si bien déclamé contre Luther, à Ulm, sa ville natale, qu'il a rendu tout à fait luthériennes cette illustre cité et la contrée entière. Ne ferait-il pas mieux vraiment d'aller mendier des œufs et du fromage pour sa communauté, que de soulever des querelles en calomniant les honnêles gens, et en osant mettre la main sur l'autorité de César?
— Grâce à ces drôles, nebulones, votre peuple est réputé dans toute l'Allemange pour sa grossièreté. Il me souvient encore des animaux immondes qui présidaient à leurs écoles, lorsque, dans ma jeunesse, je les fréquentais. Je veux vous en rafraîchir la mémoire, en vous rappelant seulement ce recteur Bommelchen qui, malgré son grand âge, fournissait par ses discours et par ses mœurs ignobles les plus
I. Agrippa semble selrc borné à rinleiilion, peiU-élre môme a la menace de composer ce livre dont on ne sait pas autre chose que ce qu'il en dit ainsi. Nous avons déjà parlé de cet ouvrage, t. 1, p. 32.
pernicieux exemples à la jeunesse; mieux encore, maître Cornélius de Breda, curé de Sainl-Martinle-Petit, qui ne rougissait pas de prendre le rôle de bouffon à la table de nos bourgeois, et dont les honteux excès durent être sévèrement réprimés par le landgrave Hermann, alors archevêque de Cologne. C'était pourtant là, entre tant d'autres, le principal champion de toute œuvre théologique. Si des maîtres nous passons aux élèves, que dire, par exemple, de ce Joannes Raym reçu par eux maître ès-arts, et, à ce titre, ordonné prêtre, puis investi d'un canonicat en l'église des Apôtres ; lequel n'a jamais su dire que sa première messe et ne pouvait pas même lire ses heures canoniales ; si bien que ses confrères durent l'envoyer à l'école des petits enfants?
Agrippa continuait sur le même ton cette véhémente diatribe, dans laquelle il exhortait ses concitoyens à rejeter de leur université, pour rendre à celle-ci son lustre, des théologiens qui ne pouvaient que la ruiner et la déshonorer. On voit que, selon sa coutume, il avait renversé les rôles, et que, accusé lui-même, il avait pris et poursuivait avec violence celui d'accusateur.
— Encore une fois, disait-il en (inissant, mon livre, je vous l'affirme, ne contient rien qui touche à la théologie chrétienne, et qui puisse fournir matière à une accusation d'hérésie. Mais vous verrez bientôt paraître à Bâle un autre ouvrage tout à fait théologique, écrit par ordre de César et avec les
encouragements du légat apostolique i. Contre celui-là vos théosophistes peuvent préparer leur bras, s'ils en ont la force ; mais qu'ils laissent ce qui ne les regarde pas, et ce qu'ils ne sauraient comprendre. Quant à vous, illustres sénateurs, purgez votre université de cette tourbe de sophistes. Remettez en honneur les bonnes lettres. Prospérez de toute manière, défendez l'autorité et les privilèges de César, et pardonnez enfin à la hardiesse de ce discours tout à l'honneur de la vérité (Ep. VII, 26).
Tel est le factum adressé, au mois de janvier 1533, par Agrippa aux magistrats de Cologne, en réponse au.\ attaques des théologiens de sa ville natale. Les lettres écrites en même temps par lui à l'archevêque sont des plus pressantes. Il compte sur les lumières et sur la justice du prélat. Il ne comprend pas, et il revient sur cet argument plus spécieux que vrai, déjà proposé dans l'épître aux magistrats, il ne comprend pas qu'un ouvrage muni des privilèges de César et de l'approbation, dit-il, de ses censeurs, qu'un ouvrage déjà imprimé et vendu publiquement à Anvers et à Paris, puisse donner
1. Allusion ù la publication de l'Apologie d'Agrippa sur les propositions formulées par la faculté de théologie de Louvain contre le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Nous avons parlé précédemment (ci-dessus, p. 312) de ce factum et de l'impression qu'Agrippa en a fait faire avec une dédicace à son protecteur, le cardinal Campegi, légat du Saint- Siège. Nous fournissons encore à ce sujet quelques explications dans une note de l'appendice (n" XXXI).
376 CHAPlTllt: HUITIÈME
lieu h un nouvel examen eL à des difficultés d'aucune sorte. Cependant les procureurs fiscaux de l'archevêque et ses officiaux, abusant de son caractère et de son nom, dit toujours Agrippa, en arrêtent l'impression sous prétexte d'hérésie; tandis que l'ouvrage n'a rien de commun avec les choses de la religion. Que, du reste, on laisse paraître le livre, et l'auteur se fait fort de répondre péremptoirement à des sophistes bouffis d'orgueil qui ont. la cervelle dans leur ventre et l'esprit dans leur assiette (Ep. VIT, 27, 28).
Répondre et disputer, c'était là surtout ce que souhaitait Agrippa; mais c'était ce que ne voulaient probablement pas ses adversaires. L'archevêque de Cologne écrivait, sur les requêtes d'Agrippa, qu'on eût à faire droit à ses réclamations, et qu^on articulât les plaintes qui pouvaient être produites contre lui^. Les jours, les semaines s'écoulaient et rien n'aboutissait (Ep. VU, 27, 28, 30).
— On me traîne en longueur, disait Agrippa, et cela sans autre motif que le parti pris de nuire à mes intérêts. On veut me faire manquer les prochames foires de Francfort, et la vente qui pourrait s'y faire de mon livre. Que mes calomniateurs viennent donc m'attaquer en face ; qu'ils produisent leurs doctri-
1 Nous ne possédons pas les lettres de Tarchevèque. mais leur réalité et leur teneur dans ses données essentielles ressortent de ce qui est dit dans celles d'Agrippa (Ep. VII. 28, 30).
AGIUPPA A UONN, A LYON ET A GRENOBLE 377
nés contre les miennes; je suis prêt à entrer en lice avec eux (Ep. VII, 30).
Au mois de février lo33, Agrippa n'a rien obtenu ; les choses sont encore dans le môme état.
— Surtout, écrit alors Agrippa au libraire Hetorpius, ne te fie à personne ; ne te laisse enlever sous aucun prétexte la copie de mon livre. Dis plutôt que tu me l'as rendue. Car je n'ai que celle-là; et je pourrais perdre ainsi le fruit de mes longs et difficiles travaux. Si je l'avais ici, j'en ferais faire facilement, en quelques jours, par trois ou quatre écrivains, une transcription que je pourrais livrer aux divagations de ces théologiens; mais il n'en est pas ainsi. Prends soin-aussi de mon privilège, et ne le laisse pas entre leurs mains. Car, fût-il périmé, il serait cependant toujours bon pour justifier que le livre a été approuvé K Enfin, si tous ces délais devaient nous faire manquer la foire de Francfort, je serais d'avis qu'on vînt achever l'impression ici à Bonn, où j'ai une grande maison dans laquelle la chose pourrait très bien se faire (Ep. VII, 31).
I. n Deinde vide ne privilegium in manibus illorum perda- '< tur. Quod, licetjam expirasse videbitur, tamen quoad libri '< approbalionem nunquam expirât » (Ep. VU, 31). C'est pour l'avenir que parle ainsi Agrippa. Le privilège, daté du 12 janvier 1529 (1530 n. s.) pour six ans. était loin d'être expiré, le 2 février 1533. date de cette lettre. Quanta en tirer la preuve que le livre avait reçu une approbation explicite délivrée par des censeurs, c'était là une prétention assez vaine d'Agrippa que nous avons eu précédemment occasion d'aprécier (ci-dessus, p. 282).
— Tu peux être tranquille, répond Hetorpius, j'ai montré le privilège original de l'Empereur avec le livre publié à Paris; mais je l'ai retiré ensuite et je n'ai laissé à ces gens que l'exemplaire imprimé à Anvers. Je n'ai rien pu apprendre de ceux qui sont dans les conseils de l'archevêque. Obtiens seulement de ce prince la levée des défenses signifiées à Soterus, et nous marchons à la barbe des théologiens eux-mêmes (Ep. VIT, 32].
L'archevêque, tout en écoutant avec bienveillance les réclamations d'Agrippa, se refusait, paraît-il, à cet acte décisif qui aurait mis fin à toutes les difficultés. Ces délais avaient donné aux magistrats de Cologne le temps de répondre sur les observations qui leur étaient faites et de produire leurs objections. Elles ne nous sont point parvenues et nous ne les connaissons que par ce qu'en dit Agrippa, dans une dernière lettre écrite par lui , le 6 mai 1333, au prince Electeur.
— Tu as vu, lui dit-il, illustre prince, quelles sont les objections des magistrats de Cologne. Tu as vu que, malgré tous leurs efforts pour rendre suspecte ma philosophie occulte, ils ne réfutent rien. Ils s'appliquent à torturer le sens de quelques passages de l'Écriture, et confondent des sujets parfaitement distincts. Ils se bornent enfin à ibrmuler, touchant des choses qu'ils ne connaissent pas, de simples présomptions, fondées sur ce qu'ils ont lu dans le premier livre de l'ouvrage, le seul qu'ils aient entre les mains; ouvrage assurément irréprochable, car
les théologiens si scrupuleux de Paris l'ont examiné et en ont permis l'impression ainsi que la vente dans leur université. Ajouterai-je que précédemment l'inquisiteur de Cologne lui-même en a autorisé, bien plus, en a recommandé la publication à un libraire de cette ville, Petrus Quentel, qui voulait, à un certain moment, en donner une édition -. Pourquoi défendre un livre composé d'après des auteurs plus anciens qu'on laisse sans difficulté entre les mains de tout le monde? Encore une fois, illustre prélat, je suis prêt à répondre devant toi à toute objection que voudront me faire mes contradicteurs, et je me soumets avec empressement à ton jugement; mais, je t'en supplie de nouveau, toi, Prince Electeur du Saint-Empiz^e et gardien de ses droits, conserve-moi les bénéfices du privilège que m'a donné César, et fais que j'en puisse jouir sans retard. Bonn, 6 mai 1333 (Ep. VII, 34).
Agrippa était pressant. Ce qu'il poursuivait, on le voit, c'était d'abord le profit qu'il devait tirer de la vente de son livre. La foire de Francfort, dont le terme approchait, l'avait d'abord préoccupé beaucoup. Ce terme lui échappant, il se reportait à celui de la Pentecôte, époque à laquelle, écrivait-il à un ami, tout serait terminé (Ep. VII, 39;. Ces observations confirment ce que nous avons dit précédemment des motifs que le portaient vraisemblablement alors à
1. On u-ouvcra dans une noie de l'appondice (n" XXX) quel- '[ues renseignements à ce sujel.
publier un ouvrage dont il était loin d'approuver sans réserve le contenu. On peut croire, en second lieu, qu'il cherchait en outre une occasion de querelle, propre à fournir un aliment à sa passion de dispute, et à augmenter parle même moyen le retentissement qu'il était de son intérêt de donner à ses écrits, pour les vendre plus avantageusement. La tournure qu'il avait su donner à sa supplique aux magistrats, et ses instances près de l'archevêque pour un débat public confirment pleinement cette présomption.
Nous ne savons pas s'il arriva, sur ce dernier point, à ce qu'il désirait. Il y a lieu de penser que, sur la question principale au moins, il obtint enfin satisfaction, c'est-à-dire qu'on lui octroya la levée de l'interdiction dont était frappée la publication de son livre. La chose dépendait de l'archevêque, et la faveur toute particulière qu'après cet incident nous le voyons accorder presque immédiatement à Agrippa, permet de douter qu'il ait alors persisté à refuser ce qui lui était demandé avec tant d'instance par l'auteur. Les faits viennent en partie à l'appui de nos suppositions à cet égard. Le livre existe avec la date de cette année, il est entre nos mains. La philosophie occulte parut donc en son entier dans le courant de 1333. C'était la première édition complète qui en fût donnée. Nous avons dit quelles difficultés avait rencontrées son impression; nous n'avons pas pu expliquer comment ces difficultés furent résolues. Peut-être ne le furent-elles qu'en partie, dans des termes tels que
la publication aurait conservé quelque chose d'un caractère clandestin. C'est ce dont semble témoigner cette particularité que l'édition donnée alors ne porte, avec la date de juillet 1533, ni nom de lieu, ni nom d'imprimeur. Malgré cette lacune, les renseignements que nous avons empruntés sur cette publication à ]a correspondance d'Agrippa et à ses autres écrits ne permettent pas de douter que ce ne soit celle qui est due au libraire Hetorpius et à l'imprimeur Jean Soter, de Cologne
Cette première édition complète de la philosophie occulte est un beau volume in-folio, dont il existe deux tirages qui diffèrent l'un de l'autre par quelques points de détail, mais qui se terminent également par la date : Anno mdxxxiii 7nense julio. L'un d'eux est accompagné d'un portrait d'Agrippa représenté en buste et de profil, qui paraît être le prototype, généralement assez mal reproduit du reste, de ceux qui ont été ultérieurement joints à un certain nombre des éditions de ses livres ^
Les résistances de l'inquisiteur et des magisti'ats de Cologne trouveraient, au besoin, leur explication
1. Voir à ce sujet ce qui est dit dans une note de l'appendice (no XXX).
2. Nous donnons, dans une note de l'appendice fn» XXXIII), quelques explications sur ces portraits, sur celui-ci notamment qui a été exécuté en 1533 du vivant d'Agrippa, dans un lieu où il résidait alors. C'est d'après cette image, digne à ce qu'il semble de toute confiance, que nous avons exécuté celle qui figure en lôte de notre livre.
dans la situation où se trouvait alors celle ville, touchant les nouvelles doctrines religieuses. Depuis plusieurs années les opinions des novateurs cherchaient à s'y faire jour et y avaient provoqué déjà des actes sévères de répression. Les passions étaient allumées et l'attention des catholiques était mise en éveil. En 1525, une sédition avait à ce sujet tenu pendant quatorze jours le peuple en armes, et n'avait été réprimée qu'avec beaucoup de peine. Ayant son point de départ dans la chaleur des disputes religieuses, l'agitation avait pris en même temps un caractère social et politique, à l'exemple de ce qui s'était passé à Francl'ort et à Mayence, où les séditieux prétendaient abolir les privilèges du clergé et choisir eux-mêmes les ministres de la parole de Dieu aussi bien que les magistrats. A Cologne, les artisans s'étaient soulevés; l'Archevêque Électeur avait réussi à les calmer en faisant le sacrifice de certains droits du clergé qui ne furent ultérieurement rétablis qu'au bout de six ans, et le Sénat avait fait mettre à mort trois des principaux meneurs. Les luthériens avaient depuis lors été contenus dans la ville et on avait pu les empêcher d'y prêcher publiquement. En 1S26, on y avait aussi arrêté la publication d'une traduction anglaise de la Bible que les partisans de Luther avaient tenté d'y faire imprimer. Les catholiques de Cologne ne pouvaient qu'à force de vigilance déjouer les entreprises des fauteurs de l'hérésie. En 1529, deux savants hommes, Pierre Flosteld et Adolphe Clare-
bach, avaient été saisis dans la ville pour avoir professé publiquement quelques erreurs; et, après un long procès, ils avaient été brûlés.
On comprend quelle autorité devait avoir dans de pareilles circonstances la voix de l'inquisiteur, venant déclarer que les livres d'Agrippa étaient suspects d'hérésie. C'est cependant pour se défendre contre celte redoutable allégation que le téméraire n'avait pas craint d'écrire l'audacieux factum adressé alors par lui aux magistrats de la cité. Nous avons analysé cette pièce ; nous avons montré par des extraits ce qu'était la diatribe dans laquelle Agrippa, sous le coup d'une accusation d'hérésie, osait signaler les efforts impuissants des docteurs catholiques contre Luther, suivant lui triomphant. Ce n'était pas là une œuvre de défense, mais bien un acte de défi. Agrippa ne pouvait s'être abusé sur son véritable caractère ; mais il n'avait pas pu résister à l'envie de frapper ceux qui l'avaient frappé lui-même. Il devait mille fois se perdre dans une pareille situation; et il ne fallait rien moins que la protection du tout puissant Archevêque Électeur pour le tirer de ce péril, en lui faisant en même temps surmonter les difficultés contre lesquelles il luttait pour la publication de son livre. Cette protection pourrait sembler inexplicable de la part d'un prince de l'Église, si l'on ne savait que le prélat embrassa plus tard ouvertement luimême le luthéranisme; ce qui permet de penser qu'à cette époque déjà il était secrètement porté
384 CHAPITRE HUITlf:ME
vers les nouveautés, et favorable ou tout au moins indifférent à leurs progrès.
Hermann de Wiede, archevêque électeur de Cologne, était en 1533 un homme d'environ soixante ans, de mœurs irréprochables, ceux qui lui sont le plus contraire le reconnaissent, mais, disent-ils, peu savant, et capable de se laisser circonvenir et abuser. Il offrait d'autant plus de prise aux novateurs dé son temps qu'il s'était toujours montré partisan d'une discipline rigoureuse, trop oubliée alors au sein de l'Eglise, et réclamée en première ligne par ceux qui prétendaient la réformer. Ces dispositions devaient se manifester dans ses actes et dans une série de faits significatifs dont le développement est postérieur à ceux qui nous occupent en ce moment. Mais leur connaissance peut aider à comprendre ces derniers. Cette considération nous engage à en fournir de suite l'indication, nous le ferons d'une manière succincte.
D'accord avec les vues du prélat touchant la discipline, un concile provincial réuni par lui à Cologne promulguait, en 1S36, d'importants règlements sur les devoirs des évêques et des autres ministres de la religion, sur le choix consciencieux des Sujets destinés à remplir ces fonctions, sur la distribution des bénéfices, et sur la répression de certains abus touchant ces matières. Séduit vraisemblablement par l'austère morale des réformateurs, l'archevêque de Cologne finit par installer, en 1S42, Bucer dans la ville de Bonn appartenant à son électoral, et l'année
suivante il appelait à lui Mélanchthon, Pistorius et quelques autres, dont la doctrine lui semblait conforme à la parole de Dieu. 11 était suivi dans cette voie par quelques-uns des membres de son clergé; mais en même temps il s'en trouvait d'autres, dans le chapitre et dans l'université notamment, qui lui résistaient avec ardeur. Ces derniers en appelèrent au pape et à l'empereur des mesures témérairemment adoptées par l'archevêque. Le pape et l'empereur, en 1543, citèrent, chacun de leur côté, le prélat devant eux; et le souverain pontife, après l'avoir privé de sa dignité et frappé d'excommunication, transporta son droit d'administration spirituelle à son coadjuteur Adolphe de Schawembourg, mandant à l'empereur de faire exécuter cette sentence. Comme le vieil archevêque avait des partisans, surtout dans la noblesse et dans la bourgeoisie des villes dépendant de son électorat, il pouvait sortir de cette situation de graves désordres, si le sage prélat n'eût consenti alors, 23 janvier d347, à se démettre de son archevêché. Il put ainsi se retirer en paix dans son comté de Wiede, où il mourut quelque temps après, en 1552, chargé d'années, et sans avoir rien sacrifié de ses opinions.
Tel est le prince qui, en 1533, plus ou moins longtemps avant les faits que nous venons de signaler, défendait Agrippa contre l'hostilité soulevée par ses écrits au sein du clergé, de l'université et de la bourgeoisie de Cologne. Le vieil archevêque
devait, nous venons de le dire, afficher un peu plus tard ses tendances vers la réforme. Agrippa, quant à lui, ne cessa jamais de protester contre l'apparence de celles qui l'entraînaient réellement aussi dans cette direction. Avec plus de sincérité il eût avoué cette inclination, car elle est incontestable. Son propre langage suffirait pour l'en convaincre. Nous avons cité précédemment plus d'un passage de ses écrits qui en témoignent.
En beaucoup de points, on peut le croire, Agrippa était chrétien et catholique. Mais il voulait traiter librement une foule de questions qui se rattachaient à la religion, et refusait de se soumettre, en ce qui les concernait, aux décisions de ceux à qui il appartenait de prononcer sur elles. C'était là ce qu'il appelait, la libre culture des bonnes lettres, et la vertu elle-même. En même temps, frappé des abus de tout genre qui altéraient la discipline, il était sans respect pour le clergé et détestait en outre comme des ennemis personnels les moines et les théologiens, ses adversaires passionnés dans plus d'une circonstance. Sur tout cela, il se rencontrait avec Luther et ses disciples. Il y avait néanmoins chez Agrippa un fonds de religion traditionnelle dont son histoire fournit de nombreuses preuves. C'est ainsi qu'on le voit manifester de véritables sentiments de piété en quelques occasions, à la mort, par exemple, de sa première femme en et surtout après celle de la seconde en 1S29. Ses pensées et ses actes, dans ces deux circonstances, sont d'un
chrétien fervent et convaincu. Il demande pour celles qu'il a perdues des prières; il fonde pour elles des anniversaires (Ep. IV, 20, 27) ; il veille à l'exécution ultérieure de ses volontés à cet égard ; et tout cela, il le fait avec simplicité, et de l'air d'un homme animé d'une foi sincère. Sa seconde femme avait fait le vœu d'un pèlerinage. Il pourvoit avec sollicitude à y satisfaire. Une autre fois, en 1533, dans une de ses querelles, il se porte chaleureusement le défenseur du dogme fondamental de la présence réelle (Ep. VII, 26) et, dans une de ses lettres à Érasme, en 1531, il proteste de sa complète union de sentiments avec l'Église catholique (Ep. VI, 36).
Agrippa se rendait-il bien compte de la signiflcation absolue et de la portée nécessaire de cette dernière assertion; et doit-on croire qu'il fût d'une parfaite bonne foi en l'énonçant? On pourrait jusqu'à un certain point douter qu'il en fût ainsi; et il y aurait peut-être à faire, en même temps, quelques réserves sur la sincérité de son langage, dans plusieurs circonstances, touchant la religion, lorsque, connaissant ses véritables sentiments, on le voit, en 1520 par exemple, parler avec une apparente indignation de l'audace de la faction luthérienne et de tous les désordres qu'elle va entraîner, si Dieu n'y pourvoit (Ep. II, 54); lorsque, en lo30, dans l'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche, il la loue d'avoir écarté l'hérésie des provinces qu'elle gouvernait {Opéra, II, pp. 1116,1119); lorsque, en 1532 enfin, dans
388 CHAPITUE HUITIÈME
une lettre au cardinal Campegi, son protecteur, il exprime le souhait de voir l'Église purgée de 1 impiété des hérétiques (Ep. VII, 12). ^
Comment accorder ce langage avec 1 mteret évident que, dans mainte occasion, nous voyons Agrippa manifester pour les réformateurs? Nous avons constaté avec quelle curiosité, dans sa correspondance avec Cantiuncula, de 1518 a \b6à, i demande à être tenu au courant de leurs actes et des faits qui les concernent (Ep. H, 26, 33, 3/; III 23) Nous avons vu aussi avec quelle symp-a^hique attention, dans une lettre de 1525 \ il suit de loin la querelle où Luther, qui avait d abord combattu Eckius, le champion de l'orthodoxie se retourne au profit, ce semble, de celle-ci contre Carlostadt, et se constitue le défenseur du- dogme essentiel qui est le fondement de l'Eucharistie (Ep. 111, 71). Quoi quMl fasse, le réformateur a son plein as-
l.On ignore à qui était adressée de Lyon celle lettre d-Agrippa (Ep. IH, 71), laquelle est P^^'-^/^^f J;;;?,pondance, sous la date probablement inexac e du 2 ma Igrippa ;tant à Genève en cette année. Elle semble eUe la rjonse à une autre lettre écrite de Vie en l^o--- ' is n mai 1525 (Ep. III. 69), dont on ne — pas non ^^^^^ rauteur. Quoiqu'il en soit du millésime qui doit restei attache à la lettre du 27 mai, Agrippa ayant pu se trouver accidentellement à Lyon ce jour là, il y aurait peut être heu de rapporter plutôt à sa correspondance avec Ganliuncula cette missive, où il est question de leur ami commun Brennomus. curé de Sainte-Croix à Metz, et de livres, sujets habituels de leurs entretiens.
sentiment. Nous avons signalé les témoignages d'admiration que, dans plus d'un endroit, Agrippa formule en sa faveur; en faveur de Luther incontestablement hérétique, dit-il, puisqu'il est condamné, mais hérétique invaincu, ajoute-t-il aussitôt, puisque sur le terrain de la discussion il n'a pas cessé de combattre, suivant lui, avec avantage. A Metz, en 1319, Agrippa se faisait le propagateur des écrits du novateur (Ep. II, 10, 30, 52). Il s'y posait comme un des partisans avoués du fauteur de l'hérésie ; ce qui faisait de lui un personnage recommandable pour quelques-uns, suspect aux yeux du plus grand nombre (Ep. II, 48; III, 15, 16, 34). Il avait laissé dans cette ville, disent les chroniques messines, la réputation d'un disciple de Luther, et le curé de Sainte-Croix, son ami, y était l'objet des mômes accusations (Ep. III, 8).
Nous venons de mentionner la fameuse thèse de l'hérétique invaincu, déposée en germe par Agrippa dans le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, développée avec insistance dans son A polofjm, rappelée dans son épître au sénat de Cologne (Ep. VII, 26), et dans une lettre encore adressée à Mélanchthon, oii il charge ce dernier de saluer de sa part le grand hérétique invaincu, serviteur de Dieu dans l'hérésie ■. Il faut bien reconnaître après
1. « Salutabis mihi inviclum illum liasroticum Marlinum « Lutherum, qui, utin aclibus ait Paulas. servit Doo secundum « soclam quam h.Tresim vocant » (Ep. VU, 13).
cela que l'inquisiteur, les officiaux, et les magistrats de Cologne, redoutant le luthéranisme, avaient des raisons parfaitement fondées de mettre Agrippa et ses écrits en suspicion. 11 serait assurément beaucoup plus difficile de justifier la protection que lui accordait, dans cette circonstance, le vieil Archevêque-Électeur, auprès de qui nous le voyons presque aussitôt sur le pied de la plus grande faveur.
Bayle croit qu'Agrippa aussi bien qu'Érasme, après avoir montré des sympathies évidentes pour Luther et Mélanchthon, se tinrent ensuite à l'écart et refusèrent de s'associer ouvertement à la réforme, parce qu'elle ne réalisait pas tous leurs désirs. Nous croyons bien plutôt que c'est par prudence qu'ils usèrent de réserve en ce qui la concerne. Pour ce qui regarde Agrippa, on ne saurait douter qu'il n'en fût ainsi. Il ne craignait ni les querelles, ni les luttes par la plume et par la parole ; il les aimait au contraire ; il les recherchait, bien loin de les fuir; il s'y montrait ardent jusqu'à la violence; mais il n'avait pas la fermeté de caractère qui défie la p.ersécution. Dans sa conduite comme dans ses discours, il ne reculait pas, pour y échapper, devant certaines contradictions qui lui permettaient de jouer à la fois, sans aller jusqu'à compromettre sa sécurité, un double personnage, tantôt s'attaquant avec témérité aux doctrines et aux pratiques recommandées par la religion, tantôt affirmant son grand attachement pour elle. Il était, du reste, en cela d'accord avec les tendances pri-
mitives de la réforme elle-même, qu'inspirait à son début un respect incontestable pour les dogmes essentiels, joint à une grande hardiesse de discussion sur les questions secondaires, sur celles de discipline principalement, avec le mépris de l'autorité et la haine contre le clergé qui en était l'organe et le champion '.
Les faits que nous avons mentionnés précédemment se rapportent à la première partie de l'an J533. La publication de la philosophie occulte est du mois de juillet de cette année. Quelques semaines auparavant, Agrippa se trouvait avec l'archevêque de Cologne aux eaux de Bertrich Thermse Vertrigiœ ' (Ep. VII, 43 à 48). Le vieux prélat aimait les lettrés et les appelait volontiers près de lui. Agrippa s'était fait, au mois d'avril précédent, l'intermédiaire de ses instances auprès d'Érasme qu'il invitait alors de sa
1. 0a trouvera sur Agrippa et le protestantisme quelques explications encore, dans une note de l'appendice (n» X).
2. C'est comme hypothèse, et sous toutes réserves, que nous proposons de voir dans les Thermal Verlrigiw les eaux de Bertrich près Gochem, à quelques kilomètres de cette localité, en remontant une petite vallée qui s'ouvre sur la rive gauche de la Moselle, entre Trêves et Coblence. Suivant M. H. Morley, dont nous avons mentionné plusieurs fois déjà l'ouvrage sur Agrippa, The life of Agrippa, etc. Londres, 1856, les ThernicB Verlrigix seraient les eaux de Wieshaden; ce qui ne paraît guère acceptable. Nous mentionnons encore ailleurs (Appendice n» XI) d'autres ideiililications géographiques de M. H. Morley qui ne semblent pas non plus très justifiées.
392 CHAPITR13 HUITIÈME
part à venir le visiter "à Bonn ou à Cologne (Ep. VII, 38] Maintenant il prend de nouveau la plume pour adresser le même appel à des V—^^^^^l éminents, à quelques hommes d'un esprit cultive que l'archevêque voudrait voir à ce moment autour
'^'Agrippa, qui regrette ses livres et les charmes de l'étude, au milieu des délices de cette vie de loisirs e . de dissipation, Agrippa s'associe avec empressement aux désirs de son noble patron. 11 est d'abord question d'un médecin en crédit, Sigismundus Admiratus, nui avait assisté autrefois dans une maladie le comte Jean de Wiede, frère du prince Electeur (Ep. Vil, U 45). On mande ensuite trois personnages qui semblent, de même que le docteur, h^^^^er a viUe de Coblence, Joannes Dryander, également do teur en médecine, ^grotorum salvator; Antonius Adelbe tus homme d'affaires, auquel est appliquée la désignation de causanm Ucitator, c'est un avocat ou un procureur; et Cornélius Favius qualifié me/ .coî««s pharmaconm pinsitor (Ep. VU, 46], dans lequel il faut reconnaître tout simplement un maître apothicaire. Agrippa les salue amicalement de la part de 1 archevêque, et les invite de sa part à venir près de lui, non pour aucun office sérieux, non medicatum, non pharmacafum, non causidicatiim, mais pour les plaisirs de la conversation, de la table, du jeu et du bain, sed confabulatim, sed potim, sed lusum et lava-
Notre médecin, leur dit-il, est le cuisinier;
pour officines scientifiques nous avons la cuisine ou le garde-manger, et la table est notre tribunal. Laissez vos graves occupations. Ici l'on ne pense qu'à boire, à jouer et à se divertir. Cependant ne venez pas les mains vides. Apportez-nous ce que vous pourrez de science aimable et charmante. Voilà ce que le prince vous demande; et, de notre côté, nous ne vous renverrons chez vous que bien régalés et, si cela vous convient, bien lavés. Venez donc, venez au plus vite (Ep. VII, 46).
Cette lettre est du 20 juin. Le surlendemain, les amis de Coblence s'excusent de ne pouvoir se rendre aux désirs de l'illustre prélat qui, suivant les traditions de l'antiquité où un héros daignait s'approcher du tonneau de Diogène et entretenir Aristippe lavant ses légumes, condescend à rechercher amicalement la conversation de bien humbles savants.
— Noble exemple, disent-ils, dans ce siècle corrompu où l'on voit l'infamie remplacer l'honneur, les lettres céder à l'or, le vice primer la vertu, et les princes ne vouloir pour amis que les flatteurs qui les encensent (Ep. VII, 47, 48).
Les lettres des savants de Coblence sont les dernières de la correspondance imprimée d'Agrippa. La disparition de ces intéressants documents laisse régner, à partir de ce moment, une grande obscurité sur le reste de l'existence du personnage. Sa vie est, d'ailleurs, maintenant bien près de son terme.
Avant d'arriver à cette extrême limite de nos informations, disons encore quelques mots des occupations d' Agrippa pendant les dernières années qu'il passe à Bonn, sous la protection et avec la faveur de l'archevêque de Cologne. Il fait imprimer alors (1S33), en même temps que sa Philosophie occulte, et vraisemblablement pour en tirer également profit, une seconde édition de ses Commentaires sur VArs brevis de Raimond Lulle, publiés une première fois en 1531 ; son mémoire contre les accusations des théologiens de Louvain, Apoîogia, avec une dédicace au cardinal Campegi ; sa Plainte adressée à Chapuys sur le même objet, Querela. Ces deux derniers écrits sont réunis dans un volume qui porte la date de 1S33, sans nom de lieu, mais qu'on a quelque raison de croire imprimé à Cologne. L'année suivante, 1534, Agrippa publie ce qu'il avait écrit jadis à Metz en 1519 contre le prieur des dominicains Claude Salini, touchant la monogamie de sainte Anne. 11 y joint une dédicace à Jean Bruno de Pontigny ou de Niedbruck, médecin du duc de Lorraine et deja cité de Metz Cependant on trouve dans la Correspondance générale, sous la date de l'année précédente, 1533, une lettre par la-
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n" XVI) quelques renseignements sur ce personnage, et des observations sur l'analogie de son nom latinisé, Brunonius, avec le surnom Brennonius d'un autre ami d'Agrippa. Jehan Rougier, curé de Sainte-Croix de Metz, dont il a été souvent question précédemment, dans nos chapitres lY et V principalement.
AGrtlP'PA A nONN, A LYON ET A GRENOBLE 395
quelle Agrippa dédiait déjà cette œuvre à son vieil ami de Metz, Cantiuncula (Ep. VII, 35). D'autres ouvrages qu'il ne fait pas connaître semblent encore indiqués par Agrippa comme étant alors entre les mains des imprimeurs (Ep. VU, 39). Il s'agit probablement des épigrammes en vers, et des discours encore inédits publiés l'année suivante à Cologne, avec une nouvelle édition du Couronnement de Charles-Quint, peut-être encore du mémoire au Sénat de Cologne imprimé aussi en 1535, mais à Strasbourg.
Tout à ses travaux d'éditeur. Agrippa s'occupe non seulement de ses propres ouvrages, mais encore de ceux des autres. Nous avons de lui, sous la date de l'année 1533, une préface pour les opuscules publiés à Nuremberg, de Godoschalcus Moncordius, religieux cistercien dont il cultivait alors l'amitié.
— On trouve dans ces écrits, dit Agrippa au lecteur, d'excellentes instructions sur la vérité évangélique : ouvrages vraiment profitables à la république chrétienne, et d'autant plus dignes d'éloges qu'ils sont plus vivement blâmés par ces théologastres de Cologne, que blesse tout ce qui est bon; pour qui toute œuvre de piété est hérésie; qui s'arrogent le droit de censurer et de condamner, sans daigner justifier leurs accusations par des textes ou par des raisonnements ; et qui, ne sachant faire autre chose que jalouser et attaquer les travaux des autres, n'ont jamais rien dit ni rien écrit pour l'utilité
de la l'amille chrétienne, dans cette tempête de schisme et d'hérésie (Ep. VII, 37).
La manière dont il est parlé par Agrippa des ouvrages de Godoschalcus Moncordius, son ami, nous renseigne suffisamment sur leur caractère. C'étaient, sans aucun doute, comme ses propres écrits, des compositions imprégnées de l'esprit de nouveauté, et dont l'auteur était vraisemblablement incriminé ainsi qu'Agrippa lui-môme par les docteurs orthodoxes. Ce sont, il y a lieu de le croire, des pièces du débat que, de sa retraite de Bonn, celui-ci soutenait en 1533 contre les théologiens de Cologne.
A la même époque se rapportent certains renseignements que donne sur Agrippa Jean Wier, alors attaché comme disciple à sa personne. Jean Wier, né en ISIS, était, en 1533, encore adolescent; il devait s'illustrer dans la suite par de grands voyages, par la pratique de la médecine à la cour de Guillaume, duc de Clèves, et surtout par sa hardiesse à s'élever contre les odieux procès de sorcellerie, si fréquents au xvi" siècle. Digne héritier de' la sagesse et de l'humanité que montre Agrippa sur ces questions, Wier a écrit à ce sujet des ouvrages où il démontre l'inanité de ces rêveries. C'est dans son traité sur les prestiges. De prxstigiis dœmonum, au livre II où il traite des prétendues merveilles attribuées aux magiciens, de magïs infamibus, que Wier parle de son maître Agrippa. 11 commence par laver sa mémoire do l'imputation d'avoir écrit certain li-
vre sur Jes cérémonies magiques, ajoulé après sa mort à son traité de" la pliiJosophie occulte. Nous avons dit quelques mots précédemment de ce prétendu livre IV, soudé au traité d'Agrippa Tort, injustement et au grand préjudice de l'auteur, suivant 'Wier. Il ne diffère pourtant pas beaucoup, ce nous semble, des trois premiers livres qui sont l'œuvre incontestable du docte personnage, et ne nous paraît guère mériter les sentiments d'horreur que Wier manifeste à son égard, tout en déclarant que c'est un tissu de mensonges dénué de toute valeur. Jean Wier s'élève à cette occasion contre les calomnies accueillies par la crédulité populaire à la charge de son ancien maître, olim hospes et prœceptor, comme il le qualifie. Nous avons déjà dit comment il explique l'étrange croyance, accréditée par certains écrivains, qu'Agrippa était accompagné par un démon familier caché sous la figure d'un chien qui ne le quittait pas. Agrippa aimait beaucoup les chiens et en a possédé un grand nombre ^ ; nous avons vu qu'à Anvers, en 1529, sa maison en était pour ainsi dire remplie. A Bonn, il en avait encore. Il en possédait un, entre autres, qu'il appelait du nom français de Monsieur, dit Wier, et qu'il aimait au point de le souffrir à sa table et jusque sous la
^ 1. Un (les chiens d'Agrippa, nommé Filiolus, a ou les honneurs d'une ôpitaphe et de plusieurs pièces de vers composées par Hilarius Bertulphus Ledias, ami d'Agrippa, et conservées parmi les œuvres de ce dernier. {Opéra, t. II, pp. 1148-1150.)
398 CHAPiThE tiumfcME
couverture de son lit. Son chien préféré ne le quittait guère, et, pendant les travaux du maître et de l'élève, il restait couché entre eux deux. Cela se passait, dit encore Wier, à l'époque où Agrippa répudia en 1535, à Bonn, sa troisième femme.
Wier nous peint Agrippa menant une vie studieuse ; enseveli au milieu des papiers et des livres, intersupellectilem chartaceam; retiré dans un cabinet de travail, in musœo sive hypocausto, où il restait enfermé quelquefois une semaine entière, et suivant de là, grâce à des correspondances étendues, ce qui se passait dans les pays les plus éloignés. Le vulgaire attribuait ces informations au chien favori dans lequel il voulait voir un démon. Elles étaient dues tout simplement, dit Wier, aux savants hommes de qui Agrippa recevait presque journellement des lettres. Nous trouvons, en effet, dans la Correspondance d'Agrippa, de nombreuses missives contenant des indications de ce genre, sur les événements
contemporains.
- C'est alors, dit ailleurs Jean Wier, qu ayant mis la main sur la^stéganographie de Tritheim, je lus à la dérobée ce livre tout rempli de figures étranges, où sont donnés les noms des démons, et qu'après l'avoir lu je le copiai à l'insu de mon mai-
Voilà ce que, dans son livre, Jean Wier nous ap^ prend de l'existence d'Agrippa pendant son séjour à Bonn. C'est dans le môme écrit que celui -ci est dit. comme nous l'avons rapporté tout a
l'heure, avoir en 4533 répudié dans cette ville une femme qu'il avait épousée peu de temps auparavant à Malines. Cette brève indication est tout ce que nous savons de ce troisième mariage d'Agrippa. Quoique nous n'ayons, en ce qui concerne le fait, que des renseignements très insuffisants, on ne saurait le révoquer en doute; car il nous est révélé par un homme digne de foi qui ne pouvait être que bien informé à cet égard, puisqu'il vivait alors dans la maison d'Agrippa dont il était le disciple, et dont il est resté l'ami. Nous voyons par ce témoignage que, pendant une partie au moins de JS35, l'année même de sa mort, Agrippa était encore à Bonn,
C'est à cette date de 153S qu'appartiennent les dernières publications qui aient été faites des écrits d'Agrippa, de son vivant. Les ouvrages imprimés alors sont, comme nous l'avons dit, le mémoire en forme d'épître adressé, en 1633, au sénat de Cologne contre l'inquisiteur Conrad d'Ulm qui faisait alors opposition à la publication de la philosophie occulte, et un recueil de discours, Orationes decem, mentionnés dans le privilège impérial du 12 janvier 1529 (1530, n. s.). Ces discours, avec des épigrammes en vers qui étaient comme eux encore inédites, sont joints à une seconde édition de l'histoire du couronnement de Charles-Quint donnée pour la première fois à Anvers en 1530. Les Discours, les Épigrammes et l'Histoire du couronnement forment un volume qui, sous la date de 1535^
/lOO CHAPITRE HUITIKMH:
porte la signature de Jean Soter, l'imprimeur de la philosophie occulte, avec la marque de Cologne. Quant à l'épître au sénat de cette ville, c'est h Strasbourg, chez Pierre Schoeffer, qu'elle a été publiée. Il ne s'était probablement trouvé à Cologne aucun imprimeur assez osé pour y consacrer ses presses.
En 1533, suivant Wier à qui nous devons ces derniers renseignements sur son maître, Agrippa se rend à Lyon où le roi François 1" le fait saisir et jeter en prison pour avoir écrit contre la reinemère, est-il dit. Mais, grâce à l'intervention et aux prières de ses amis, il est bientôt remis en liberté. C'est dans ces termes trop succincts que nous sommes informés du retour d' Agrippa en France à cette époque. Nous ne savons pas quels motifs avaient pu l'y ramener. Nous ignorons même s'il voulait, oui ou non, en s'y transportant de nouveau, abandonner tout à fait alors la résidence de Bonn adoptée par lui depuis deux ou trois ans à peine. Ce que nous savons, c'est qu'il ne devait plus revoir ces lieux où s'étaient accomplis les derniers actes de polémique de 'sa vie agitée. Quelles raisons avait-il eues de les quitter? Était ce un dernier eftet de cette impatience naturelle qui lavait toujours empêché de se fixer nulle part? Était-ce le résultat de quelque persécution, de quelque difficulté nouvelle; ou bien, comme on l'a dit aussi, la nécessite de suivre de près à Lyon l'exécution d'une édition complote de ses œuvres qui, à ce qu'on prétend, y
aurait été, ce qui est au reste plus que douteux, donnée vers cotte époque ■ ?
Quoiqu'il en soit, Agrippa s'était, en 1S3S, transporté de Bonn à Lyon. Cette démarche n'avait pas été heureuse pour lui. Arrivé à Lyon, il s'était vu, ainsi que nous l'avons rapporté tout à l'heure d'après Wier, jeter en prison par ordre du roi ; traitement rigoureux motivé, est-il dit, par la hardiesse avec laquelle il aurait écrit antérieurement contre la reine-mère. Du reste, cette princesse, morte le 22 septembre 1531, depuis longtemps par conséquent, ne saurait être accusée d'avoir pris part à la vengeance exercée en son nom contre Agrippa en 1535. Nous ignorons de quelle nature étaient les écrits reprochés alors à celui-ci. Certains passages un peu vifs de ses anciennes lettres, que nous avons citées précédemment, seraient-ils la cause unique des rigueurs exercées alors contre lui? On pourrait peut-être, pour les expliquer, rappeler bien plutôt les imprudentes allégations introduites par l'écrivain contre l'honneur de la maison royale de France, dans sa diatribe sur la noblesse, au chapitre lxxx de son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. Nous avons donné, à la fin de notre chapitre v«, un extrait de cette audacieuse digres-
1- On a des raisons sérieuses de douter qu'une édition générale des œuvres d'Agrippa ait été exécutée de son vivant. On trouvera <,uelques explications, à ce sujet, dans une note de 1 appendice (n« XXXIIj.
sion >. L'ouvrage qui la contient avait été publié quatre ans auparavant déjà, mais postérieurement à la sortie d' Agrippa des États du roi ou il osait maintenant reparaître. Il ne serait pas étonnant qu'on eût saisi ainsi la première occasion qui se présentait de lui demander compte de ses injurieuses assertions. On se départit heureusement sans trop tarder de ces rigueurs, grâce aux supplications des amis, dit-on, qu'il avait encore en
1 Agrippa rappelait dans ce passage, que nous avons signalé ci-dessus, page 81, une opinion singulière sur la pretendne origine plébéienne de Hugues Gapet, fils d un boucher y est-il dit. Cette opinion était ancienne et pouvait avou-, croiton. pour point de départ quelque légende populaire.^ On en trouve les premiers témoignages écrits dans le poème du Purgatoire de Dante, qui avait pu la recueillir en ^^ran^/ ^^J^ d'un voyage qu'il y a fait vers la fin du xm» siècle-, et dans un roman français en vers, Hugues Gapet. compose au commencement du "xive. M. le marquis de la Grange, qui a publie en 1864 le roman de Hugues Capet dans la collection intitulée Les anciens poètes de la France, donne ces indicaUons^ dans la préface qui précède cette publication, où il signale également la mention du fait par Agrippa. Il pense que Cornei e Agrippa, qui avait hanté Fltalie. avait pu emprunter cette notion au poème de Dante, jugeant avec -ison qu U n es guère possible de lui supposer la connaissance d un poemt Lncais du xivo siècle dont il n'existait alors que de rares copias manuscrites. L'hypothèse de M. le marquis de la Uiange es! fort admissible; mais il en est une autre, qui ne sera pas non plus sans valeur; c'est qu'Agrippa eût recueilli la notion singulière en question, dans un livre allemand dont on avait déjà deux éditions avant l'époque où il se rendit en Italie, ce qui montre combien l'ouvrage était déjà rtpandu
France. II put ainsi sortir de prison; mais il ne revint ni à Bonn, ni à Cologne.
La fin d'Agrippa était proche. Elle aurait été misérable, si Ton en croyait certains témoignages qui le font mourir soit dans une auberge, soit dans un hôpital, à Lyon, ou à Grenoble. Mais à ces indications se mêlent des particularités d'un caractère tout légendaire que nous avons déjà relatées et qui sont peu faites pour leur donner crédit. C'est là que sur son grabat Agrippa aurait eu, suivant ces récits, pour unique et persévérante compagnie un chien noir qui ne le quittait pas, et sous la forme
alors^ Ce livre est un roman populaire publié sous le litre de Hug Schapler, en 1500 et en 1508, cliez Hans Grùninoer imprimeur à Strasbourg. Le roman populaire avait pour ori^nè une traduction allemande du vieux poëme français, due à une princesse de Lorraine-Vaudémont. épouse d'un comte de Nassau-Sarrebruck. laquelle avait exécuté ce travail entre 1437 et 56 La date de 1437 est celle d'un premier ouvrage Lother et Maller écrit par elle et rappelé dans le second; 1456 est l'année de sa mort. Il faut dire cependant que l'hypothèse admise par M. le marquis de la Grange a pour elle cette considération que la proposition énoncée par Agrippa, touchant Hugue Capet, . ignobilis atque e lanione progenilus » rapprochée du vers ou Dante fait dire à ce prince « Figliuol fui d'un beccajo di Hangi ,.,se rapporte mieux à colle dernière version qu'à celle fourme par le poème français du x.v« siècle et reproduite dans le roman al emand publié au xv... suivant laquelle Hugues uipet serait fils, non pas précisément d'un boucher, mais de la fll 0 d un nche boucher de Paris et d'un chevalier, sire de oaugency Agnppa pouvait, d'ailleurs, connaître et le roman nllemand de Hug Schapler et le poème de Dante.
duquel se serait caché, assurait-on, un démon familier guellant l'àme du magicien pour s'en empa- ,„, à l'instanl de sa mort. Ce chien, ajoulaU-on, chassé violemment par Agrippa au moment suprême, serait allé, furieux, se noyer dans la m.ere voisine. Cette légende est réfutée par Guy Allard „„, écrivait au siècle suivant, et qu, n,e en même temps qu'Agrippa so.t mort, ains. que plus.eurs le prétendent, à l'hôpital. „„„i;r des
Suivant Guy Allard, collectionneur attentil des traditions et des notions historiques de concernant Grenoble et le Uauphme Agnppa Im ut dans cette ville, non pas a ^^^^^^^ ^ maison de Saint-Antoine de la rue de 1» Pet.^r • comme quelques-uns l'ont prétendu ^^-^• ^^ au logis même de M. François de Vachon, près dent au parlement du Dauphiné, qui l'avaU recue.lh chë lui, et par les sens de qui U fut mhume hono-
lement dans l'égUse des frères P^^^ constance d'où il est permis de conclure 9" A? mourut en' catholique. Guy Allard lieu précis où avait été déposé son corps a une place qui, depuis la destruction de l'éghse des Dominicains par les protestants, en .86., étatt. d,t-.l,
, . ie/,t^x.i mnrL en 1716, conseiller du roi,
ioiirs seulement, en Ibbi, pai
la bibliolhèciue de la ville de Grenoble.
marquée par une pierre, au côté gauche de la porte du couvent, dans la cour du collège des frères Prêcheurs.
Chorier, compatriote et contemporain de Guy Allard, est d'accord avec les déclarations de celui-ci, dans ce qu'il rapporte de la mort d'Agripa à Gre- ' noble, et de son inhumation dans l'église des frères Prêcheurs de cette ville. Mais, suivant lui, la maison où mourut Agrippa était celle qu'avait possédée et où était mort, en 14S7, le jurisconsulte Guy Pape. Elle était, ajoute-t-il encore, située dans la rue des Clercs, et appartenait à cette époque à M. Perrand, conseiller au parlement du Dauphiné. Quant à l'église des frères Prêcheurs, où Agrippa fut enterré, construite au commencement du xv« siècle sur l'emplacement d'une autre plus ancienne, elle contenait, dit Chorier, des sépultures qui furent violées à l'épo.^ que de sa destruction pendant les guerres de religion au xvi« siècle, malgré le respect que devraient toujours inspirer les tombeaux. « Celui du célèbre « Corneille Agrippa était, dit encore le même écri- « vain, un de ceux qui en méritoient le plus. Son « épitaphe s'y lisoit sur une table de métail qui a " longtemps roulé dans les chambres des religieux- « l'illustre M. de Boissieu l'ayant même vûe '.
l. Les renseignements fournis par Chorier sur la mo.l cL la sépulture d'Agrippa sont consignés dans la vie du jurisconsulte Guy Pape, placée, par lui on tète de l'ouvrage qu'il a publie sous le titre de : La jurisprudence du célèbre conseiller et jurisconsulte Guy Pape, etc Lyon 1602. Chorier avocat
Ces particularités circonstanciées ne laissent subsister, croyons-nous, aucune incertitude sur la manière dont finit Agrippa. Elles s'accordent, au reste, avec un témoignage d'une véritable autorité en ce qui le concerne; celui de son disciple Jean Wier, •qui, après avoir parlé de l'emprisonnement d'Agrippa à Lyon en 1535 et de son élargissement, grâce aux démarches de quelques amis, ajoute avec son laconisme habituel : « Quelques mois plus « tard, à Grenoble en Dauphiné, Agrippa s'endor- « mait dans le Seigneur. A cette époque, j'étais à « Paris »
Agrippa, né en 1486, était alors âgé de quaranteneuf ans. Ainsi se terminait pour lui une vie troublée par mille agitations, dans laquelle il avait connu les fortunes les plus contraires ; le bonheur de l'inte-
au parlement de Grenoble, vivait, comme Guy Allard, au xvne siècle. Il était quelque peu son aîné cependant, étant ne en 1609; et il mourut en 1G92. .
1 Nous ne possédons pas la date précise de la mort d Agrippa. Suivant quelques-uns. le fait aurait eu lieu en 1534 -, suivant d au- , re. en 1 535, ou même en 1538 d'après la légende qui accompagne un ancien portrait gravé du personnage (Appendice n» XXXIII). Entre ces trois dates, nous adoptons celle de 1535 qui a pour elle le témoignage de Jean'Wier, disciple et ami dAgnppa, mieux informé qu'aucun autre assurément sur ce point. Jean Wier ne donne pas, il est vrai, la date môme de la mort de son maître; mais, après avoir parlé de son emprisonnement a Lvon en 1535, il ajoute qu'il mourut quelques mois plus lard; ce qui ne peut s'étendre jusqu'en 1538 et ne saurait non plus remonter à 153'i.
rieur et les troubles domestiques, les faveurs des grands et leurs persécutions; la prospérité à certains moments, dans d'autres, les difficultés de l'existence et jusqu'aux étreintes du besoin. Celles-ci ont souvent éprouvé Agrippa en différents temps, notamment, à ce qu'il semble, dans la dernière partie et à l'extrême limite de son existence. Gela devrait suffire, comme le font observer quelques apologistes, pour prouver sur certains points qui jadis avaient de l'importance, mais qui en auraient beaucoup moins aujourd'hui, l'innocence d'un homme injustement accusé d'avoir vécu dans le commerce des démons; d'avoir à son gré usé de leur puissance; d'avoir enfin, grâce à ses connaissances dans les sciences occultes et à l'aide de coupables pratiques, fabriqué à volonté de l'or et disposé de la fortune.
On voudrait naturellement savoir ce qui a pu survivre à Agrippa de la nombreuse famille dont il était entouré pendant sa vie. De sa troisième femme répudiée à Bonn après une très courte union, ce semble, nous ne savons presque rien. Il n'y a pas lieu de penser qu'il en ait eu aucun enfant. Mais la première lui avait donné un fils qui aurait pu avoir environ vingt ans à la mort de son père, s'il vivait encore à ce moment, et de la seconde il avait eu, indépendamment d'une fille morte en bas âge, cinq autres fils dont l'aîné n'aurait eu que treize ans à peu près en 1535. Agrippa, on le voit, avait eu six fils. Le dernier étant né à Anvers, en 1529 seulement, il
aurait dû en amener cinq dans cette ville quand il s'y transporta en 1328. 11 n'en avait cependant auprès de lui que quatre h ce moment (Ep. V, 43). On est ainsi conduit à penser qu'il en avait peut-être déjà perdu un à cette date, soit le fils de sa première femme, soit le premier ou le quatrième de ceux de la seconde, le premier Haymon né à Genève en 1522, le quatrième dont nous ne connaissons pas le nom, né à Lyon en 1527. Quant au deuxième et au troisième fils de cette seconde femme, nés l'un et l'autre à Lyon également, Henri en 1524 et Jean en 1523, ce sont précisément les seuls enfants d' Agrippa que nous sachions avec certitude lui avoir survécu, et c'est en Dauphiné, non loin du lieu où leur père est mort, que nous trouvons ultérieurenent leur trace; ce qui induirait à penser, soit dit en passant, que le retour en France d' Agrippa, en 1533, avait pu être tout autre chose qu'un simple voyage, et aurait eu plutôt le caractère dun de ces changements complets de résidence dont on trouve maint exemple dans sa vie accidentée.
Guy AUard a recueilli et nous a transmis ce renseignement, que Henri, fils d' Agrippa, aurait vécu à Saint- Antoine de Viennois où, dit-il, la famille de Fassion lui avait succédé. Chorier a connu aussi et il mentionne, comme Guy Allard, la résidence a Saint-Antoine du fils d'Agrippa. H se trompe seulement, quand il ajoute qu'Agrippa s'était lui-même fixé dans cette ville; qu'il s'y était marié, et qu il y avait eu de son mariage ce fils héritier de son
nom et de ses biens. Nous sommes parfaitement en mesure de rectifier ce que contiennent d'inexact ces indications. Il suffit pour cela de rappeler que, d'après des témoignages dignes de foi, d'après celui de Jean Wier, disciple dévoué d'Agrippa notamment, la même année, 1535, avait vu son départ de Bonn, son emprisonnement à Lyon, et, ce semble, sa morf à Grenoble. Chorier s'est nécessairement trompé en disant qu'Agrippa s'était alors fixé à Saint-Antoine de Viennois ; qu'il s'y était marié et y avait eu son fils Henri sur la naissance duquel nous avons, dans des termes authentiques, des renseignements tout différents, dont nous dirons tout à l'heure quelques mots. Chorier mérite plus de confiance quard il ajoute, à propos de ce fils d'Agrippa : « Il fut moins sçavant et moins considéré « que son père. En effet, ses concitoyens prétendiez rent l'assujettir aux charges dont les nobles sont « exempts; ce qui fit naître entre eux une contesta- « tion qui fut portée et traittée au parlement. J'ay « des écritures faites pour lui dans ce procès. »
Ces derniers renseignements sont confirmés, au moins en partie, par la teneur d'un document venu jusqu'à nous, qui paraît se rapporter au procès môme dont parle Chorier. Il s'agit d'une enquête ayant pour objet d'établir la filiation d'Henri et de Jean, tous deux fils d'Agrippa. Cette enquête est faite par devant M« Benoît Dutroncy, notaire royal à Lyon, Je S octobre 1560. Il y est dit que Henri Corneille Agrippa, tant pour lui que pour son
frère Jehan Corneille Agrippa, a fait procéder, par la voie de la commune renommée à la constatation de leur filiation légitime, en recueillant à cet effet les témoignages de personnes qui avaient connu à Lyon ses père et mère, à l'époque de sa naissance et de celle de son frère '. Henri prend, dans ce document, la qualité de « fils naturel et légitime de « feu noble homme, maître Henri Corneille Agrippa, « en son vivant docteur ez droictz, natif de la ville « de Coloxgne en Allemagne, et habitant Lyon. »
Nous n'avons aucun renseignement sur la suite et la conclusion de cette affaire. L'enquête qui nous est parvenue établit purement et simplement la filiation d'Henri et de Jean, tous deux fils d'Agrippa; elle ne fournit, d'ailleurs, aucune preuve du prétendu état de noblesse de leur père. Nous savons à quoi nous en tenir sur le fond de cette question pour ce qui regarde Agrippa lui-même; mais on ne peut pas inférer de là que ses enfants n'aient pas réussi à faire prévaloir à cet égard une opinion qui aurait été après tout d'accord avec les titres fastueux pris publiquement par leur père au frontispice de ses ouvrages, et rappelés peut-être dans l'épitaphe gravée sur une plaque de métal qui décorait, dit Chorier, sa tombe, à l'église des frères Prêcheurs de Grenoble. Cette tombe détruite en 1562 seulement, suivant Guy Allard, était encore en place en 1S60,
1. 0* trouvera un exlrail de ce documenl dans une noie l'appendice (n» VIII).
à l'époque du procès. Il est permis de croire qu'elle ne contredisait pas, si elle ne suffisait pas pour les justifier, les prétentions qui avaient donné naissance à ce débat judiciaire. Nous possédons, au reste, un document favorable à l'opinion que les fils d'Agrippa auraient obtenu gain de cause dans le procès de 1S60, relatif à leur qualité. C'est une quittance fournie ultérieurement, sous la date de 1S72, pour le compte et en vertu d'une procuration de l'aîné des deux frères, Henri, lequel y est nommé et qualifié .« Noble Henry Corneil Agrippa de Saintce Anthoine de Viennois ' ».
Les particularités du procès de 1560 nous autorisent à penser que, des sept enfants d'Agrippa, il n'existait plus à cette dernière date, vingt-cinq ans après sa mort, que ses deux fils Henri et Jean seulement. Postérieurement à l'incident qui nous révèle ainsi leur existence à cette époque, nous trouvons encore, en 1572, ainsi qu'il vient d'être dit, une mention de Henri, sans qu'il soit alors question de Jean; puis nous n'entendons plus parler ni de l'un de ni l'autre. Leur souvenir s'efface; nous ignorons s'ils ont laissé eux-mêmes des enfants. En ce ce qui concerne l'aîné des deux au moins, il y a lieu
1. Cette quittance concerne les arrérages d'une rcato constituée sur la ville de Paris. L'original sur parchemin en est conservé au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale à Paris, dans la collection dite : Pièces originales, vol. 208, n" 4665.
412 CHAPITRE HUITliÎME
(le rappeler à ce propos le passage de Guy Allard, que nous citions tout à l'heure, dans lequel il est dit que Henri aurait vécu à Saint- Antoine de Viennois, où, est-il ajouté, la famille de Fassion lui avait succédé. Cette indication n'est pas sans quelque ambiguïté. Elle pourrait s'entendre du fait, par exemple, que les Fassion auraient succédé à Henri dans la possession, à un titre quelconque, de la demeure occupée par lui à Saint-Antoine de Viennois. Mais elle peut aussi, et nous inclinons vers cette interprétation, exprimer l'idée d'une substitution résultant notamment de ce que Henri n'aurait laissé d'autre héritier qu'une fille entrée par mariage dans la famille de Fassion. Cette famille, encore existante aujourd'hui ', se trouverait, en effet, avoir succédé ainsi à Henri, comme le dit Guy Allard, et représenterait par conséquent la descendance féminine d' Agrippa ou plutôt de cet Henri, son troisième fils. Quant au quatrième, Jean, frère cadet de celui-ci, nous ne savons absolument rien de lui depuis l'enquête de 1560, et nous ne pouvons dire si par lui au moins la descendance masculine d' Agrippa s'est, oui ou non, prolongée encore. On n'a aucune raison de penser, en tout cas, qu'elle ait subsisté bien longtemps, ni surtout qu'elle ait duré jusqu'à nos jours.
Parvenus au terme de cette étude, nous pouvons nous demander, en connaissance de cause, ce qu'é-
1. Renseignement fourni par M. de Rivoire La Balie, U-ès au courant de l'iaistoire des familles du Dauphiné.
tait Agrippa et porter un jugement final sur ce qu'il a fait et sur ce qu'il a laissé. L'homme dont nous venons de suivre l'étrange destinée et que nous avons vu finir obscurément après des alternatives de prospérité et de misère; cet homme avide de notoriété et porté d'instinct vers les singularités et . les nouveautés, incapable de se fixer et volontiers hors des voies régulières, entraîné souvent par les folles espérances et incessamment ramené de ses illusions par la force des choses à l'implacable réalité, en lutte perpétuelle avec les embarras de l'existence, réduit et amoindri par le besoin ; cet homme avait Je tempérament et il a eu la vie d'un aventurier. Il n'était cependant pas dénué de valeur. 11 était, au contraire, pourvu richement de dons naturels et ne manquait pas de quelques uns des mérites qu'on acquiert par le travail et la réflexion.
Certaines qualités essentielles ne font pas défaut chez Agrippa. Il a un fonds de bonté, des sentiments généreux qui se manifestent en plus d'une occasion, et, dans son œuvre même de charlatanisme, des accès de loyauté. C'est ainsi qu'on le voit pardonner avec indulgence les friponneries du Plammingus ; retenir sur la pente des spéculations abusives, où il l'a fait involontairement glisser, le père Lavinius; résister tant qu'il peut avec une évidente sincérité aux exigences de la reine Louise, dans ses fantaisies astrologiques ; se mettre généreusement, dans d'autres circonstances, au service dos malheureux, quand par exemple il prend à Metz
la défense de la vieille paysanne que l'inquisiteur voulait conduire au bûcher. Il est bon ami et bon maître, plein de tendresse pour les siens, chef de famille attentif et consciencieux. Le dévouement de ses amis, l'affection de ses serviteurs et de ses disciples dont on a mainte preuve, comme la chaleureuse apologie que fait de lui après sa mort son . élève Jean Wier, sont autant de témoignages qui déposent en sa faveur. Ses mœurs- étaient pures. Ni l'histoire, ni même la légende ne relèvent aucun fait contraire à l'opinion favorable que font concevoir de lui, à cet égard, et ce qu'on sait de ses actes et ce qu'on lit dans ses écrits. Sa conduite dans le mariage, les opinions énoncées par lui sur ce grave sujet ne sont pas moins dignes d'estime. Agrippa est religieux. Il donne de sa piété des preuves irrécusables, notamment à l'occasion de la mort de sa première femme et de celle de la seconde. Mais ce trait particulier de sa physionomie reçoit quelques ombres de la haine passionnée qu'il manifeste pour les prêtres, pour les moines surtout, et de la hardiesse de ses opinions indépendantes, en fait de religion. Cette hardiesse, qui va parfois jusqu'à la licence, est d'ailleurs chez lui toute dans l'esprit; elle n'est nullement dans le caractère; elle se montre moins dans ses actes que dans son langage, avec lequel sa conduite est souvent sur ce point en contradiction.
On relève ainsi chez Agrippa d'incontestables qualités du cœur et de l'esprit. Il y joint malheureusement de graves défauts et des tendances funestes. Il
est vindicatif, porté à la lutte, aux procédés agressifs, aux propos mordants, aux invectives, oii il ne connaîtni bornes ni mesure. Frondeur et rebelle à toute discipline, il a l'humeur satirique: source pour lui de bien des disgrâces, et de presque tous ses malheurs. Il est inconstant, mobile, inconsidéré, paradoxal et livré à la contradiction. On le voit souvent dirigé par des considérations d'intérêt, quoique proclamant bien haut en toute occasion son désintéressement; dominé par une certaine pusillanimité, tout en vantant sa résolution et son courage. Il se montre avide des faveurs des grands et empressé à les servir, malgré ses protestations d'amour de l'indépendance, malgré ses révoltes contre toute subordination, fût-ce même celle qui est due à la règle. Contrastes frappants qui naissent d'un désaccord fondamental entre son esprit et son caractère : esprit ouvert, plein de vivacité et d'activité; caractère faible, inconsistant, déréglé.
On voit, par ce qui vient d'être dit, ce qu'était Agrippa. Quant à ce qu'il a fait, c'est à sa conduite et à ses écrits qu'il faut le demander. De sa conduite procède une vie mal ordonnée, troublée par des malheurs dont il est presque toujours le principal auteur. A cette existence il manque surtout la direction que peut seule donner une moralité sans défaillance. Ambitieux de jouer un rôle et de se faire une place au milieu des hommes de son temps, Agrippa pour y parvenir s'engage successivement dans des voies diverses. Il ne sait entrer
dans aucune par des moyens réguliers, ni les suivre avec persévérance. Le charlatanisme lui fournit ses moyens d'action. Dans ses premières années, il est l'âme d'associations secrètes et tire profit de l'influence qu'il y exerce. Il vise ensuite à la considération publique; mais, au lieu de la commander par l'autorité surtout d'un mérite sérieux, il la poursuit par des artifices, quelquefois même par l'imposture.
Issu d'une famille de condition moyenne, Agrippa se donne pour noble; égaré un instant dans les camps, fourvoyé accidentellement dans la vie de soldat' pour laquelle il n'est pas fait et dont il se hâte de fuir les périls et les fatigues, il se pose plus tard en homme de guerre, et se pare des honneurs de la chevalerie militaire. Pourvu du titre modeste de maître ès-arts après de simples études d'humanités, il se fait passer successivement pour théologien et pour docteur non seulement en droit civil et en droit canon, mais encore en médecine; trompant l'opinion grâce à quelques notions acquises par des travaux accidentels et peu suivis.^
Incomplètement muni des connaissances d'un ordre sérieux, dans le champ desquelles il se serait vu nécessairement exposé à trouver des critiques, des émules et des maîtres, il se tourne d'un autre côté, et cherche ailleurs une supériorité moins exposée à être contestée. Il a recours au prestige que l'ignorance de son temps accorde à la pratique des arts et des sciences occulteS, dont il se déclare un
adepte. Séduit peût-être lui-même dans ses années de jeunesse par ces connaissances étranges, il les cultive plus tard sans sincérité et sans y croire. Pour s'emparer des esprits en les abusani, il fait de la cabale, de l'astrologie, de la philosophie hermétique, de l'alchimie. Dans le cadre assez mal déterminé qu'elles lui offrent, il se meut avec hardiesse et en impose à la crédulité. C'est sur les apparences trompeuses de ce bizarre appareil scientifique, fort en crédit de son temps, qu'il fonde sa réputation de savoir; c'est à cette source qu'il emprunte le sujet de ses leçons, de ses lectures publiques à Dole, à Pavie, à Turin. Appuyé sur des opinions hasardées, sur des doctrines hétérodoxes qui se dérobent à la discipline de la science régulière, il s'applique à exciter la curiosité. Il pose avec témérité des thèses singulières; il étonne et amuse par de décevantes spéculations. Il exerce ainsi sur ceux qui l'approchent un incontestable attrait, et sa renommée s'étend au loin. On vient le visiter, on lui envoie des disciples, on lui demande des avis. Il entretient habilement par tous les moyens le prestige d'une réputation dressée avec art.
Parlant surtout aux imaginations. Agrippa est un homme apprécié non sans passion par chacun, à son point de vue particulier, jugé d'après les impressions les plus diverses. Pour beaucoup, c'est un sorcier : le duc de Vendôme ne veut voir en lui qu'un devin ; la reine Louise de Savoie le considère surtout comme un habile astrologue. Pour d'autres,
c'est un savant: Tritheim, Érasme lui-même procla-, ment son grand savoir. Il a jusqu'à la fin, et au milieu de ses plus graves écarts, des admirateurs passionnés et des partisans enthousiastes. Le clergé lui en fournit qui sortent de ses rangs les plus élevés ; dans le nombre on compte des évêques, des cardinaux, et jusqu'à un légat même du Saint-Siège, le cardinal Campegi.
Dans l'appréciation des faits qui caractérisent la conduite d' Agrippa, on ne saurait négliger la part prise par lui aux débats religieux de son temps. L'indépendance et la hardiesse naturelles de son esprit le portent du côté des réformateurs, en même temps que le manque de résolution et le défaut de fermeté de son caractère lui inspirent des protestations d'entière soumission à l'orthodoxie et à la règle. Les rigueurs exercées contre les dissidents le retiennent et lui font garder une certaine réserve quant aux actes. En même temps, il déclare, en toute occasion, sa ferme volonté de ne pas se séparer de l'Église. On ne saurait méconnaître cependant I mfluence positive exercée par lui dans le sens du protestantisme militant. Cette action très décidée se manifeste notamment dans ses relations à Metz avec le religieux célestin Claude Dieudonné.
Nous venons de dire ce qu'on doit penser des actes d' Agrippa. Pour ce qui est de ses écrits, nous renverrons, sans nous y arrêter ici, aux appréciations que précédemment déjà nous avons eu occasion d'en faire. Par le fond aussi bien que par la
l'orme, ils témoignent des qualités comme des défauts de son esprit et de son caractère. La plupart étalent un appareil d'érudition qui pourrait bien n'être le plus souvent que le résultat de simples compilations. Mais on y trouve aussi des traits nombreux d'observation, d'invention, et surtout de passion, qui appartiennent proprement au génie de leur auteur. Presque tous les ouvrages d'Agrippa nous sont parvenus et ont été reproduits par de fréquentes publications du vivant même de l'écrivain, ou après lui, pendant le cours du xvie siècle, du xviie, du xvme, et jusque dans le nôtre.
Parmi ces œuvres, dont nous nous sommes appliqué à faire connaître les principales, celles qui ont par-dessus toutes les autres l'empreinte de l'originalité sont les compositions satiriques. A leur tête 11 faut placer, pour l'importance de ses développements, le Traité de l'incertitude et de la vanité des sciences (1326). Nous signalerons ensuite les deux facturas contre le franciscain Gatilinet (1510), et contre les médecins d'Anvers (1530); l'ApologiJ et la Plainte contre les théologiens de Louvain (1532) ; la Requête contre l'inquisiteur et les docteurs de l'université de Cologne (1533), et quelquesunes des pièces de la Correspondance ayant le même caractère, particulièrement importantes par eur étendue et par leur destination première. On trouve encore des passages animés de l'esprit satirique dans les deux traités de la prééminence du sexe iemmin (1509) et du sacrement du mariage (1526).
D'auLres écrits, le Dialogue sur l'homme (1516), le traité de la Connaissance de Dieu (1316), celui du Péché originel (av. 1319), le Discours contre la théologie païenne (av. 1326) et surtout les pièces de la polémique pour la monogamie de sainte Anne (lolJ) sont imprégnés d'un esprit indéniable de libre examen, sur des questions réservées jusque-là aux docteurs orthodoxes exclusivement.
L'histoire du couronnement de Charles -Qumt (1530) et l'oraison funèbre de la princesse Marguerite d'Autriche (1330) ne sont guère que des amplifications de rhétorique, plutôt que des pages d'histoire proprement dite. C'est dans certaines lettres et dans quelques chapitres du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, qu'on trouve la preuve des connaissances historiques d'Agrippa, de ses études et de ses travaux dans cette direction.
De toutes les œuvres d'Agrippa, celles qui ont certainement le plus attiré l'attention de ses contemporains, celles qui ont le plus contribué à faire naître et à soutenir, longtemps encore après sa mort, sa réputation, sont .celles qui appartiennent au domaine des sciences secrètes, la Philosophie occulte et la Géomantie. Ces écrits sont pour nous de curieux répertoires des opinions accréditées au temps où vivait leur auteur, sur les sujets particuhers qu'il y a traités. Ces vaines spéculations n ont en elles-mêmes aucune portée scientifique assurément, mais le tableau que nous en trace Agrippa peut être utilement consulté comme un témoignage
de l'état des esprits dans ]e siècle auquel il appartient, et de ce qui constituait, h cette époque, le domaine des arts et des sciences occultes. Ces étranges conceptions méritent, on le voit, d'être étudiées à titre au moins de documents historiques. Mais, pour leur conserver à ce point de vue toute leur valeur, il ne faut pas les séparer du cadre qui en accompagne naturellement l'exposition, c'est-à-dire de la vie elle-même de celui à qui nous en devons la connaissance, avec le complément d'informations qui ressort à cet égard de ses autres écrits.
Les ouvrages d'Agrippa, avec son histoire pour vivant commentaire, fournissent ainsi des renseignements intéressants sur ce qu'étaient, au commencement du xvie siècle, les sciences et les arts occultes dont nous avons succinctement indiqué dans notre introduction le passé, en disant quel avait été leur rôle dès l'antiquité et au moyen âge Nous avons montré alors les rapports éloignés qui les rattachent à l'art hermétique des anciens. Nous en avons signalé les subdivisions et les parties essentielles : l'astrologie, l'alchimie, la cabale, la démonologie, constituant dans leur ensemble ce qu'on appelait la magie. On peut, afin d'en faciliter l'examen etl'appréciation, soumettre, comme nous avons essayé de le faire, h une sorte de classification ces branches diverses des sciences et des arts occultes. En réalité, elles se dérobent à cette discipline et se présentent confusément, se rapprochant en certains points, se séparant plus souvent par dos traits pro-
près à chacune d'elles. Ces corps de doctrine n'ont, au fond, de commun qu'un point de départ lointain que l'on discerne à peine, dans les plus anciens systèmes de la philosophie antique, avec certams contacts où ils se rencontrent accidentellement h divers moments, et une sorte de parenté sous le coup de la condamnation générale qui les enveloppe tous. Cette condamnation dont ils sont frappés à toutes les époques est formulée au nom d'une double orthodoxie d'ordre scientifique aussi bien que religieux .
Les rigueurs graduellement ralenties de la persécution doivent cependant cesser un jour, vaincues par l'esprit de tolérance; mais, à la date ou nous nous arrêtons, l'heure n'est pas encore venue de cet abandon des anciens errements. C'est dans cet état de confusion que, soumis encore àla contrainte, mais à la veille d'en être sur certains points au moins affranchis, se présentent les sciences et les arts occultes, au commencement du xvi« siècle.
1. Le point de vue spécialement religieux de la epiobat.on à laquel e sont voués de-tous temps les sciences et les aU ocu tes mérite une attention particulière. C'est amsi que l'ancien polythéisme grec et romain en condamne les pratiques comme Levant des cultes étrangers, orientaux surtout, don erahissement a commencé sa ruine. C'est encore ainsi que e christianisme devenu prépondérant les combat a son ton. c^^e un des vestiges du paganisme, dont il poursuit 1 a- Ztlssement. Ces considérations sont ^^^veloppées^ et mivées sur un imposant appareil de preuves pai M. AUica Maun . dans son ouvrage intitulé La maoie et l'a.trolog^e.
De l'art hermétique des anciens, il reste alors une métaphysique tout imprégnée de panthéisme, avec des théories mystiques empruntées à un spiritualisme grossier, et des superstitions, des préjugés de toute sorte fondés sur les principes vagues découlant de ces doctrines incertaines. Le nom de magie couvre l'indigeste assemblage où se rencontrent et se meuvent les sciences occultes et les arts secrets rapprochés ainsi. On y reconnaît l'alchimie, vouée à la recherche de la pierre philosophale et de la panacée ou remède universel, la pierre philosophale pour faire de l'or, la panacée pour vaincre la maladie sous toutes ses formes, la mort ellemême peut-être ; l'astrologie confinant aux arts divinatoires, associés eux-mêmes à la démonologie qui est l'essence de la sorcellerie proprement dite; la cabale fournissant dans ses formules arbitraires un cadre à la procédure mystérieuse des conjurations et des évocations, et, dans les aberrations de sa bizarre exégèse, un instrument complaisant tout à fait propre aux déductions d'une philosophie mystique affranchie des règles de l'orthodoxie, la philosophie hermétique, inspiratrice de ce corps de doctrines singulières.
L'alchimie, l'astrologie, la sorcellerie, la cabale, la philosophie hermétique, tout cela se trouve dans le traité de la Philosophie occulte d'Agrippa, dans ce grand ouvrage qu'il prétendait être le code de la magie elle-même ; tout cela se trouve aussi dans sa vie accidentée, dans les actes qu'il accomplit, dans
les faits procédant de diverses causes qui s'y mêlent. Nous ne reviendrons pas sur l'analyse que nous avons donnée de la Philosophie occulte'. Quant à la vie d'Agrippa, nous en rappellerons ici quelques traits qui intéressent particulièrement les sujets traités dans cet ouvrage.
Pour ce qui regarde l'alchimie, nous signalerons les travaux secrets de la jeunesse d'Agrippa, d'abord à Paris, pendant sa présence à l'université de cette ville; puis en Espagne peut-être, où il semble cependant voué à d'autres soins ; plus certamement à Avignon, il le déclare lui-même, quand, au retour de son expédition au delà des Pyrénées, il arrive dépourvu de ressources dans cette ville. Il faut rappeler encore des opérations analogues en Italie, comme certains indices nous le révèlent; à Lyon également; à Anvers enfin, dans des laboratoires où ses disciples se livrent, sous sa direction, à des expériences ayant pour principal objet les • préparations pharmaceutiques. Mentionnons aussi comme se rattachant aux pratiques de l'alchimie, ces associations d'initiés unis pour l'accomphssement du grand œuvre, ces serments redoutables prêtés par l'adolescent, dont le souvenir paralyse plus tard les dispositions où se montre un jour Agrippa de révéler les secrets de cette industrie de sa jeunesse. Citons encore, à côté de ses propres spéculations, celles de l'horloger Thirion à Metz,