A. I)agu.;l, Agrippa chez les Suisses, p
paration des médicamenls. Tout ce que nous savons d' Agrippa dénoie chez lui, avec la curiosité de savoir, avec l'ardeur à acquérir des connaissances de toute sorte, la vanité puérile de paraître en avoir au-delà môme de ce qu'il en possédait réellement. Il avait tenté toutes les voies d'étude, et savait un peu de tout ce qu'on savait de son temps. D'un autre côté, il faut se rappeler que promenant sa vie sur des théâtres toujours nouveaux; à peine entrevu au passage par des hommes qui, ne l'apercevant qu'un instant, ne le connaissaient que dans ses dehors et sous les aspects qu'il jugeait à propos de leur montrer; abordant sans hésitation ni scrupule tous les sujets de discussion, ceux surtout qui, nouveaux et peu connus, excitaient particulièrement la curiosité et défiaient la critique, il avait réussi à conquérir partout la réputation d'un savant homme.
La hardiesse naturelle grâce à laquelle Agrippa savait tout oser; un certain bonheur qu'il avait de tout faire accepter; la mobilité de caractère, enfin, qui le portait à passer incessamment d'une situation à une autre, d'une enti-eprise commencée à une entreprise nouvelle ; voilà ce qui explique vraisemblablement le changement de condition que nous le voyons tenter à ce moment, en prenant inopinément le parti de se livrer à l'exercice de la médecine ; quoiqu'il n'ait, à ce qu'il semble, jamais étudié spécialement jusque-là cet art difficile. Nous noterons en passant le fait, comme un témoignage remarquable de la souplesse et do la fécondité de son
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esprit, en même temps que de la témérité qui est un des traits de son caractère, et comme une preuve aussi du peu de fixité de ses idées.
Après avoir, au début de sa carrière, visé spécialement à l'alchimie et à ses secrètes pratiques ; après avoir été successivement, sans parler de ses essais de vie militaire, professeur de cabale à Dole, de science hermétique et de philosophie à Pavie ; théologien avec les prélats du concile de Pise ; jurisconsulte, homme de gouvernement et en même temps critique et polémiste à Metz, dans le sens des idées religieuses nouvelles. Agrippa se pose maintenant en médecin ; et, s'il ne réussit pas d'abord à se faire accepter à Genève dans ce rôle improvisé, il saura bientôt le tenir avec une attitude qui en imposera, dans une ville voisine, à Pribourg, puis à Lyon, et à Anvers enfin, pendant un certain temps; jusqu'à ce qu'on le voie abandonner tout d'un coup cette direction et en prendre une autre encore, pour devenir, de médecin, historiographe en titre de l'empereur Charles-Quint. C'est là le dernier emploi défini qu'il semble avoir exercé.
Nous venons de dire comment peut s'expliquer la résolution prise inopinément à Genève par Agrippa de se livrer à l'exercice de la médecine, et ce qu'il faut penser des connaissances spéciales,.^plus ou moins réelles, qui auraient pu justifier chez lui cette attitude nouvelle et fort inattendue. Bien qu'il s'attribue, en quelques circonstances, le tilre de docteur en médecine. Agrippa ne prouve nulle part, ni
direcLemcnt, ni indirecLemenL, qu'il ait eu véritablement le droit de le prendre, et l'on ne voit, dans son passé, aucune place à donner aux études qui lui eussent été nécessaires pour le conquérir. Un épisode de sa vie, sur lequel nous aurons à nous arrêter quand l'heure en sera venue, l'interruption subite de l'exercice par lui de cette profession de médecin en 1529 à Anvers, fournit au contraire, comme nous le montrerons, un indice très grave de l'inanité de ses prétentions sur ce point. Ajoutons à cette observation un trait qui complète, croyons-nous, la démonstration à cet égard ; c'est que peu de temps après l'épisode de 1529, auquel nous venons de faire allusion par avance. Agrippa, faisant pour la première fois imprimer ses ouvrages, n'ose pas joindre sur le frontispice de ses livres le titre de docteur en médecine à celui de docteur ès lois, auquel il l'a souvent associé dans d'autres circonstances ^
De l'ensemble de ces observations résulte, croyonsnous, une preuve suffisante qu'Agrippa n'était pas réellement médecin, et qu'il n'a exercé cet art que grâce à une de ces hardiesses dont son histoire fournit plus d'un exemple, notamment quand on le voit se donner pour théologien en Italie, et pour jurisconsulte à Metz avec le titre de licencié, peut-être même df docteur en droit. De ces deux rôles d'em-
1 Nous cilons dans une noie de rappendice (n" VI), plusieurs passages des ècrils dWi-rippu où il a consigné celle double asserlion.
priint il n'a joué le premier que pendant quelques semaines, il est vrai, mais il a conservé le second pendant près de deux ans. Quant à celui de médecin, il en prolonge l'exercice pendant une durée de six ou sept années. On s'explique difficilement qu'il ait pu le faire, sans posséder quelque droit positif à cet égard. Disons de suite qu'il lui a élé permis pour cela de suppléer à l'absence de titres scientifiques, au moyen des privilèges résultant de commissions spéciales octroyées par les autorités publiques. Un semblable régime ne ressortait pas, on le comprend, d'une législation précise sur cette matière. Il était simplement autorisé par des usages conformes aux institutions alors en vigueur
A Pribourg, en 1523, Agrippa, pour la première fois, exerce publiquement la médecine, grâce à une commission de ce genre concédée par les auLoritcs urbaines; il est médecin stipendié de la Cité. A Lyon, un peu plus tard, il sera, en 1524, dans des conditions analogues, médecin du roi, medicus regius; autorisé dans l'un et l'autre cas par son titre, et protégé ainsi contre toute recherche. Il est, dans ces deux circonstances, couvert par un privilège. C'est une situation de ce genre qu'il avait recherchée à Genève en lo21 et 1522, auprès du duc de Savoie, et que plus tard à Anvers, il ambitionnera en 1529, dès 1528 peut-être, auprès de la princesse Marguerite.
1. On trouvera quchjuos oxplicalioris à cesujuL dails UuonoLo 'ic rajjpendicc (ri" VII).
Faute clc l'avoir obtenue dans cette dernière circonstance, il se trouvera désarmé en présence des attaques des médecins du pays, ligués contre les empiétements d'un intrus. Telle est, on le verra, l'explication
du changement inopiné de situation par lequel fimt, en ■lo29,^a carrière médicale d'Agrippa. Ce dénouement fournit, comme nous l'avons dit, une preuve sérieuse du peu de Ibndement de ses prétentions à l'exercice légitime de la médecine. ■
En réalité, Agrippa n'était pas médecin. S'il en a joué pendant un certain temps le rôle, c'est, répétons-le, grâce au privilège de commissions obtenues, comme nous l'avons dit tout à l'heure, des pouvoirs publics. Chapuys échoue une première fois, on 1522, dans la tentative de lui procurer une semblable commission de la part du duc de Savoie. On a quelque raison de penser que c'est lui qui obtient ensuite de la ville de Pribourgcet avantage pour son ami. A défaut d'avoir été institué médecin patente du duc de Savoie, Agrippa devient médecin stipendie de la Cité, à Fribourg, où l'offlcial de Genève avait pu se faire des amis'et jouissait probablement d un certain crédit; ayant eu, à plusieurs reprises, occasion d'y venir en 1517 et en 1518, pour des négociations politiques dont nous avons dit précédemment quelques mots. C'est ainsi qu'Agrippa quittait Genève après un séjour de dix-huit à vingt mois et arrivait à Fribourg vers la (in de 1522 ou au commencement de 1523. Il ne devait guère y rester qu'une année. Nous le verrons abandonner
•cette ville à son tour, au mois de février lo2-i.
Fribourg qui, après des guerres fréquentes avec les Suisses, s'était finalement rapproché d'eux au xv^ siècle, avait été d'abord l'allié des huit cantons unis contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne. Cette ville était entrée enfin, en même temps que Soleure, dans la confédération helvétique en 1481. (Sa population et ses gouvernants surtout étaient et devaient rester fermement attachés au catholicisme. A l'époque où nous sommes (1323), le protestantisme n'avait pas encore fait explosion dans la Suisse de langue française. Il ne devait y éclater que quelques années plus tard (1533), et Genève était destiné à y devenir alors son principal boulevard. Il n'en était pas de même de la Suisse allemande. A Zurich, Zwingle faisait adopter en cette année même (1323) ses opinions; et, àBâle, OEcolampade embrassait publiquement le luthéranisme; il le dépassait même bientôt, en se déclarant contre le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie (1324).
Agrippa se trouvait en 1323 à Fribourg, comme précédemment à Metz, dans une ville absolument catholique. Les idées nouvelles y étaient impitoyablement condamnées; défense y avait été faite, l'année précédente, de lire les livres luthériens. Cette situation imposait à Agrippa, dont nous connaissons les tendances, une réserve qui ne devait pas tarder ù lui peser. En attendant, cette réserve lui servait de bouclier et rien n'indique qu'il ait donné
lieu alors à aucun soupçon, ni qu'il ait été à Fn-, bourg l'objet d'aucune recherche pour ses opinions. Il y exerçait oFflciellement les fonctions de physicien ou médecin de la ville, avec un traitement assez considérable pour le temps, et divers avantages qui montrent quel cas on y faisait de son mérite h
Le prestige d'une certaine notoriété, les recommandations de ses amis, celles d'Eustache Chapuys notamment, avaient sans doute suffi pour produire ce mouvement de confiance. On aurait dû plutôt se demander, comme nous l'avons fait tout à l'heure, d'où venaient à Agrippa les connaissances spéciales nécessaires à la grave profession dans laquelle il allait débuter. Sa vie si agitée, qu'on ne connaissait pas beaucoup alors, mais que nous connaissons mieux aujourd'hui, n'avait guère pu lui permettre, ce semble, que des études accidentelles à Paris et dans les universités d'Italie. Agrippa empruntait vraisemblablement, comme nous l'avons dit, toute sa science de médecin au fonds, assez étendu d'ailleurs, de ses connaissances générales, plus particulièrement peutêtre aux recettes de l'alchimie, voire aux secrètes pratiques de la cabale et de l'astrologie, de celle-ci
1 Agrippa recevait de la ville de Fribourg 127 livres par an "ua muid de froment et un char de vin de Lavaux ; et il avait la'iouissance d'une habitation spacieuse qui lui était concédée .iuilement. Ces indications ont été relevées sur les comptes de trésorerie du temps, aux archives cantonales de Fribourg par M. A. Daguet, et consignées dans son ouvrage inUtulé Agrippa chez les Suisses, p. 66.
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surtout qu'on associait alors communément à l'exercico de la médecine; le tout accompagné d'une grande hardiesse d'attitude et de langage. Cette hardiesse, en ce qui concerne les doctrines, est un des traits du caractère d'Agrippa. Quant à la sincérité des convictions que recouvraient ces dehors, elle ne serait pas grande, si l'on s'en rapportait à ce qu'ailleurs le personnage lui-même dit de la médecine et de ceux qui la pratiquent. Il est piquant de voir comment il s'explique, à cet égard, dans le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, comme nous l'avons montré i, et dans certain factum relatif à sa querelle avec les médecins d'Anvers, dont il sera question un peu plus loin (Ep. VI, 7).
Tout en se posant comme un disciple convaincu d'Hippocrate, Agrippa ne croyait peut-être pas plus au fond à la médecine, qu'il ne croyait aux sciences occultes dont il. ne répudiait pas encore les doctrines, quoique déjà en réalité il les condamnât. Pour ce qui est de ces vaines spéculations, les témoignages de son dédain abondent. Cependant on le voit, dans certaines circonstances, se conformer aux préjugés qui régnaient de son temps, et ne rien négliger pour donner ù penser par son langage et par son attitude qu'il s'adonnnit très sérieusement à ces mystérieuses pratiques. A l'époque de son séjour à Pribourg, où elles étaient en crédit auprès de certains hommes qu'il devait méntiger, il échange ù ce sujet