‹ Corneille Agrippa (volume 2)Chapitre 8 sur 46 · Voir, à ce sujet, une noie de l'appeudice (n° XXV · texte numérisé non relu

Voir, à ce sujet, une noie de l'appeudice (n° XXV

2. Une preuve, du resLe, qu'Agrippa enlendail alors faire remonter à une époque antérieure l'acquisition par lui de la chevalerie, c'est qu'en toute circonstance, comme nous le mon- U-erons, il a prétendu en rapporter l'origine à ses services militaires; et que ceux qu'il a pu rendre, quelle qu'en soil la valeur, sont nécessairement antérieurs aux propositions faites do la part du duc de Bourbon et non agréées par Agrippa, qui. depuis ce moment, nous en sommes certains, n'a jamais ni porté les armes ni môme paru dans les camps.

condilion de chevalier antérieurement possédée par lui. On peut, dès lors, se demander comment l'oflice de médecin de la reine aurait condamné Agrippa à renoncer, ne fiit-ce que momentanément, au titre de chevalier; et l'on ne voit pas pourquoi ce sacrifice lui aurait été commandé précisément alors ; car sa situation à Lyon, comme médecin de la reine, ne différait pas notablement de celle qu'il occupait auparavant et depuis 1523, comme médecin stipendié de la Cité, à Fribourg où rien ne montre d'ailleurs qu'il ait effectivement vécu en chevalier ni qu'il en ait porté le titre.

Il y a lieu de remarquer, il est vrai, qu'au moment où Agrippa quittait Fribourg, il avait, déjà depuis sept mois environ, déposé son office de médecin stipendié de la Cité. Il venait donc de passer ce temps dans une situation spéciale où il était affranchi de toute obligation. On pourrait alléguer à la rigueur, que c'est pendant cette période d'indépendance qu'Agrippa aurait joui de la condition plus relevée qu'il rapprochait de celle de médecin de la reine, appréciée dans sa lettre de 1326, comme entraînant pour lui une sorte d'amoindrissement et de déchéance morale. Mais, admît-on cette explication, resterait encore, nous le montrerons, l'impossibilité de reconnaître, soit à ce moment soit antérieurement dans la vie d'Agrippa, les services militaires auxquels il rapportait, il le dit formellement, sa prétendue chevalerie.

Il y ;i évidemment, on le reconnaîtra, dans la pro*

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position énoncée par Agi-ippa touchant la chevalerie dorée qu'il s'attribuait, la première ibis qu'il en est ainsi question, quelque chose qui n'est pas net. Nous ne pouvions pas nous dispenser de le faire remarquer. Nous nous demanderons, ù celte occasion, ce que c'est que cette dignité de chevalier doré revendiquée ainsi par lui, et sur quels titres il a pu se fonder pour se l'arroger dans cette circonstance, et dans d'autres encore où on le voit afficher cette prétention.

A en croire certains historiens, le titre de chevalier doré, 7mles ou eques aui^atus, appartiendrait tout particulièrement à un ordre qu'ils placent avant tous les autres, à l'ordre des chevaliers constantiniens de Saint-Georges K Cet ordre créé, diseçt-ils, par l'empereur Constantin, restauré ensuite a la fin du xii^ siècle par l'empereur Isaac l'Ange, aurait été, après la prise de Constantinople, continué par les Comnène de Trébizonde, suivant les uns, ou, suivant les autres, par les Ange de Macédoine et d'Albanie, princes de Thessalie et comtes de Drivasto. D'un au-tre côté, certaines branches des Comnène ont eu, à diverses époques, on le sait, depuis la fin du xiie siècle, des alliances avec les

1. Bernurdo Giuslianiiini, Historié clironologiche delL' origine degl-ordinimililari, e di lullc le religioni camllcrcsclic. infmo ad hora inslitule nel mondo, elc. Venezia, 1672. - Helyot,, Histoire des ordres monastiques religiciu el milUaires. Paris, 17tl-1719.

marquis de MonLferrat. Le marquis Guillaume, que nous avons vu accueillir et protéger Agrippa en 1S12 et en 1515, était le fils d'une princesse issue par les femmes de cette famille, et avait eu pour tuteur un Constantin Comnène, parent de sa mère, lequel portait les titres de prince de Macédoine et de duc d'Achaïe. On serait tenté, d'après cela, de chercher un rapport entre ces faits et la chevalerie dorée d' Agrippa; et de supposer qu'il aurait pu être admis dans l'ordre constantinien des Comnène, pendant qu'il était en faveur auprès du marquis de Montferrat, en 1512 ou en 1515. Ce serait là une illusion.

Le fameux ordre constantinien, en dépit de certaines opinions contraires, n'existait pas encore, on a tout lieu de le croire, à cette époque. Du Gange a fait justice des titres apocryphes sur lesquels.- se fondait sa prétendue antiquité. L'ordre constantinien des chevaliers dorés paraît ne pas remonter plus haut que le milieu du xVi'' siècle. Il aurait été imaginé alors par des princes grecs réfugiés en Italie, et se donnant pour les descendants des vieilles familles des Ange et des Comnène de Constanlinople. Il ne peut en avoir été question en 1512 ni en 1515. Il faut donc chercher ailleurs l'explication de cette chevalerie dorée dont se targuait Agrippa, et dont il prétendait avoir sacrifié l'honorable condition, quand il était entré comme médecin au service de la reine, mère du roi, en 1524.

Chevalier doré, miles auratus, est une expression usitée anciennement pour désigner indistinctement

tous les chevaliers, à cause des dispositions en vertu desquelles de très bonne heure les ornements d'or à l'épée et au harnais notamment, et surtout les éperons dorés leur étaient exclusivement réservés. Suivant Sainte-Palaye, Philelphe qui écrivait en Italie au xv» siècle, se vanterait quelque part d'avoir le premier appliqué cette qualification de miles aiiratus aux chevaliers, en raison de ce vieux privilège i. H résulte de ces observations, qu'en se donnant pour chevalier doré, Agrippa ne faisait pas autre chose que se dire tout simplement chevalier. S'il adopte cette formule brillante, de préférence à celle plus répandue de son temps et plus simple de chevalier, miles, sans addition d'aucune épithèLe, c'est vraisemblablement à cause de son éclat et de son retentissement, bien faits pour satisfaire sa

l Gonlre cette prétention de Philelphe, on peut faire valoir cependant cette considération, que longtemps avant lui on connaissait la qualilication de imles aurahis. Nous nous bornerons à citer, pour le prouver, une pièce de 1239 relative à la fondation d'un hôpital -à Biberach, en Souabe, par deux frères Haldric et Holmwig de EschendorfF, qui y sont qualiQés milites aurait (Lunig, Mclis archiv. Pars, spec. Gont. IV, p. 183). Philelphe aurait pu, tout au plus, généraliser l'usage de ce titre au'il n'a nullement inventé, comme on le voit. Au xvi' siècle, on le retrouve dans un édit de Charles-Quint pour la reformation de VEmv\ve, Reformaliopolilia:imp., enlo48 (Goldast. Constit. impérial., t. 1, p. 547). Au chapitre xi de cet édit. i est question d'interdictions d'un caractère somptuaire, et il est ajouté : «milites vero, seu équités aurati, ab his eximuntur, ^ quibus catenas aureas... publiée gestare liceat. »

vanité et servir son envie de produire de l'efPet. Il va même un jour, à ce qu'il semble, jusqu'à jouer sur ce mot, doré, auratus, pour attirer sur lui l'illustration de l'ordre insigne de la Toison d'or. Tels pourraient être, en effet, le sens et la portée de certaines expressions qu'on relève dans une lettre écrite à son ami Ghapuys, à l'occasion des difficultés qu'il rencontre quelques années plus tard, pendant son séjour en Brabant; et à propos de la protection qu'il reçoit alors du légat du Saint-Siège. Bien que couvert, dit-il dans cette lettre, par l'illustre enseigne de la brebis égorgée, c'est-à-dire par le prestige de la Toison d'or, il serait fatalement devenu, sans ce Mécène, la proie des loups dévorants i.

Agrippa n'était pas un personnage à porterie collier de la Toison d'or. On a peine à croire qu'il ait pu se flatter d'en imposer à la crédulité par ce hardi rapprochement entre le titre de cet ordre éminent et la qualification de chevalier doré, eques ou miles auratus, qu'il prenait quelquefois. Si c'était là cependan;t ce qu'il voulait 2, il aurait finalement

1. « Dominus legatus cardinal Campegius... unicus meus « Mœcenas... sine quo ego, sub islo inanimi pecore, Aureo vel- « 1ère dicere volui , rapacissimorum luporum prjeda facLus «■ fuissem » (Ep. VI, 20).

2. Nous faisons cette réserve, parce que, à la rigueur, en parlant do la protection de la Toison d'or, Agrippa aurait pu entendre celle qui, suivant lui, devait s'étendre sur un officier, comme il l'était alors, du souverain, l'empereur Gliarlcs-Quint, qui se trouvait à titre héréditaire le chef de cet ordre iUus-

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réussi dans sa tentative, et l'on a pu y être trompé. Il est dit quelque part, en effet, qu'il était chevalier de la Toison d'or i.

Ce serait à la chevalerie pure et simple que se rapporterait en définitive, on le voit, ce titre de che- Ji^er doré affiché par Agrippa. Homme d étude e d'érudition, il aurait pu être fait chevaher, suivant quelques-uns, pour sa science, comme l'ét-ent Par exemple, dès le xm^ siècle, beaucoup de lettiés t de jurisconsultes, chevaliers de lettres ou de lois

lequm, milites justïti^. C'est là l'opmion de Pau Jove EUe st réfuL avec raison par Bayle, qui s appuie p ur cela sur les déclarations mêmes d'Agrippa Luel dit formellement qu'il a conquis le grade de chevalier dans les combats, humano sangmne sacratus ,niles (Ep. V, 19). Chevalier doré, dit-il, non pas grâce à d'imporlunes sollicitations, -n p as pour prix d'un pèlerinage d'outre-mer, m par le bénéfice de quelque largesse impudemment sollicitée un lLnLentderoi;maispardi.itd^^^^^^^^^^ par ma valeur dans les combats (Ep. VU, ^1)-

ITeuMnattontion, pour bônélicier de l-^-P"-",. auteur de V i-.i» hintri-anhiaue consacre a Aguppa Qduf i^x/

C'est aux honneurs de la chevalerie militaire ellemôme, il n'y a pas à en clouter, que prétendait Agrippa i. C'est donc d'après sa conduite comme soldat qu'il convient d'apprécier les droits qu'il pouvait avoir à en être investi. Nous avons déjà signalé l'affectation qu'il met en toute occasion à se donner pour un homme de guerre. Ses lettres abondent en traits relatifs à cette prétention. Nous ne connaissons que la moindre partie de ce qu'il racontait de sa fameuse expédition en Espagne, en 1308; à en juger par ce que contiennent les réponses qu'on faisait à certaines lettres écrites par lui sur ce sujet, mais que nous n'avons pas 3. Plus tard, en 1518 et 1319, après son séjour en Italie, on était resté quelque temps dans son pays sans nouvelles de sa personne, et le bruit s'y était répandu qu'il avait péri glorieusement dans les combats. Il n'en était rien. Bientôt on peut lui écrire qu'on a appris avec bonheur qu'il avait échappé à tous les dangers (Ep. II, 18). Il répond, de son côté, de manière à ne pas amoindrir l'idée qu'on s'est faite ainsi des périls imaginaires oii l'on a pu croire qu'il avait succombé.

— Par ordre de César, dit-il, et pour remplir mon

1. « Armalœ mililiœ eques auralus », esL-il diL au frontispice dos livres d'Agrippa, comme on le voit dans une noie de notre appendice (n» XXXIV).

2. Voir ce qui est dit précédemment, à ce propos, t. I, p. 150.

office de soldat, ex officio meo miles \ j'ai dû suivre les armées. J'ai assisté bravement à nombre de combats. La mort marchait devant moi. Je la suivais en ministre de ses arrêts, la main droite dans le sang, la gauche étendue sur le butin de guerre, saturé de proie, foulant sous mes pieds les cadavres. Mais, grâce à Dieu, resté sauf au milieu des épées levées et des pièges de toutes sortes, je suis encore vivant, heureux de rentrer bientôt dans ma chère ville de Cologne (Ep. II, 19).

Quelques années plus tard, en 1526, il se rend d'un ton plus modéré, mais non moins significatif, ce témoignage que, tour à tour appliqué au service militaire et à l'étude, il s'est, en mainte occasion,

1 On ne saurait traduire ici miles par chevalier, et prétendi'e ainsi trouver dans cette lettre qui remonte à l'année loiS (1519 n s.) une première indication des prétentions d Agrippa à la chevalerie. Quoiqu'il applique habituellement à cette dignité la qualification iVeques ou miles auratus, Agrippa la dési-ne, il est vrai, quelquefois aussi par le simple mot de miles, « humano sanguine sacratus miles » (Ep. V, 19). Mais l'expression miles, qui a souvent ce sens particulier, a plus ordinairement et doit notamment avoir, croyons-nous, dans la lettre citée ici, le sens plus général d'homme de guerre ou de soldat Ne serait-ce pas, d'un autre côté, cette double signification du mot miles qui. en donnant à son emploi une certaine ambiguïté, aurait induit Agrippa, dont on connaît l'esprit de iactance, à passer de ses prétentions au titre d'iiomme de tuerre ou de soldat, exprimé par le mot pris dans son sens ordinaire, à celles que finalement il a affichées pour la chevalerie elle-même, à laquelle le même mot s applique également?

acquitté avec succès d'emplois publics dans la paix comme dans la guerre (Ep. IV, 52). A mesure qu'il avançait en âge, le rôle de guerrier qu'il voulait avoir autrefois joué, grandissait dans son imagination. Parlant, en 1531, des insignes de la chevalerie dont il se prétend honoré, il rappelle les commandements dans lesquels, sous les généraux de plusieurs souverains, il aurait accompli ses exploits (Ep, VI, 22). Vers le même temps, il précise les souvenirs de sa jeunesse, et mentionne, après son rôle de conseiller privé, les services de guerre rendus par lui à l'empereur pendant sept années, en Italie; la chevalerie dorée glorieusement conquise dans les combats ; les exploits guerriers mêlés aux études, dans les pays les plus "divers, en Espagne comme en Italie, en Angleterre et en France (Ep. VII, 21) 1.

Après tant de déclarations réitérées qui ont pu faire illusion à quelques-uns, on devrait considérer Agrippa comme étant un véritable homme de guerre, s'il ne fournissaitlui-même plus d'un témoignage qu'il n'en est rien. L'évidente exagération avec laquelle il parle ordinairement de sa vie militaire est un premier indice du peu de sincérité de ses assertions à ce sujet. Outre cela, nous savons positivement par

1. Il nous a semblé inléressaat de réunir dans une note de l'appendice (n» III) ces textes originaux joints ù quelques autres, pour présenter ainsi, dans un tableau d'ensemble, tout ce que dit Agrippa touchant son prétendu titre de chevalier.

ses propres récits, qu'en Espagne notamment, pour remonter aux premiers actes de cette prétendue carrière de soldat, l'attitude d'Agrippa n'est pas celle d'un guerrier bien décidé. Il y joue à contrecœur un rôle qui semble lui être plus qu'importun ; et à la première occasion qui s'offre d'y échapper, il 'l'abandonne avec précipitation. C'est par une fuite et presque par une désertion, que se termme cette première expédition du futur chevalier doré K

Il est ensuite, comme nous le voyons par son histoire, quelque temps sans paraître dans un camp. Et trois ou quatre ans plus tard, quand il se rend en Italie, où il passe en efPet sept années, la vie qu'il y mène n'est, quoiqu'il en dise, rien moins que celle d'un soldat. 11 y arrive d'abord pour y exercer auprès de l'empereur un emploi d'ordre civil, celui de secrétaire, on le tient de lui-même. Une tarde pas ensuite à quitter les quartiers impériaux, qui sont sur l'Adige ; après quoi on ne le perd plus guère de vue, àPavie, à Milan, à Casale, à Turin; parlant dans les chaires d'enseignement, écrivant des traités sur des sujets de' philosophie ou de morale religieuse ; accidentellement investi du rôle de théologien dans un concile; faisant presque amende honorable des exploits militaires dont il se vante en même temps ; remerciant Dieu de lui avoir pardonné les iniquités commises au milieu des com-

1. Nous avons exposé ces faits dans notre chapitre II, t. I, pp. 133 à 149-

bals, OÙ, dit-il, tout vainqueur est un meurtrier et oîi c'est être mort qu'être vaincu A la même époque, à la prise de Pavie par les Français, au sac de Milan par les Suisses, Agrippa cherche son salut dans la fuite. Il est mêlé aux groupes effarés des bourgeois qu'on poursuit et qu'on pille, et ne pense guère à prendre alors le rôle du soldat, ni à repousser par la force l'agression de l'ennemi.

Tels sont, nous l'avons vu, les actes d' Agrippa, telle est son attitude pendant les sept années qu'il passe en Italie, jusqu'à ce que, en 1518, il parte pour Metz, 011 il prend l'emploi fort peu guerrier de conseiller et d'orateur de la cité; puis pour Genève, où il sollicite celui de médecin du duc de Savoie ; pour Fribourg ensuite , où il exerce les fonctions de médecin public; et enfin pour Lyon. C'est là que, prenant l'office de médecin de la reine, il se plaint de déchoir et de renoncer ainsi au titre éminent de chevalier doré; sans qu'on puisse véritablement comprendre pourquoi il y renoncerait à ce moment, s'il en avait joui précédemment, car il ne fait rien alors qu'il n'ait fait auparavant déjà; sans qu'on voie non plus d'où kii serait venue cette dignité.

Il est permis de se demander si Agrippa a jamais possédé réellement la noble qualité de chevalier. Gomment l'aurait-il, en effet, jamais conquise? Dans

1. « Sod gralia Dei abimdavil super iniquitales meas... « hostiles inter turbas... inter quas nomo viclor nisi homicida, « nemo viclus nisi inortuus... » (Ep. H, 19}.

son passé, tel que nous le connaissons, il ne semble avoir que fort légèrement effleuré la profession des armes dontelle serait, suivanLlui, la récompense. Dans la suite de son histoire, nous ne l'y verrons pas plus attaché. A quelque temps de là, il déclinera même positivement une proposition du duc de Bourbon qui lui offre un emploi militaire dans son armée ; et, à cette occasion, il déclarera qu'il ne veut faire de butin que dans les livres, et ne guerroyer que la plume à la main i. Or, à cette époque. Agrippa n'a que quarante ans à peine. Ce n'est pas encore l'âge de la retraite pour un véritable soldat.

Il est difficile de se faire, d'après tout cela, une grande idée des mérites militaires de notre héros, et de justifier par eux le titre de chevalier que nous le voyons réclamer dans quelques circonstances. Mais comment s'expliquer, dès lors, qu'il ait pu le prendre impunément? C'est que, à cette époque, la chevalerie était déjà déchue de ce qu'elle avait été dans d'autres temps, et que dans son régime s'étaient introduits bien des abus favorables à toutes sortes d'usurpations.

La chevalerie est une institution qui dérive du droit de porter les armes, privilège originaire des hommes libres ; et de l'obligation du service militaire naturellement associée à ce droit, obligation

1. « De oblata mihi ab excellenlia tua prBsfeclura infinilas « graLias ago. Siquidem mihi jam pax est in caslris, bellum Cl alque prœda in libris est » (Ep. V, 4).

qui liait l'homme armé au souverain. Ces deux principes : le droit des hommes libres de porter des armes, et l'obligation qui en découlait du service militaire envers le souverain, avaient engendré diverses conséquences. Du premier, du droit des hommes libres soumis, au reste, de bonne heure à des restrictions considérables, procédait l'extension, en fait, de l'usage des armes à tous les hommes de condition relevée, et le caractère héréditaire dans une certaine mesure de ce privilège, plutôt individuel originairement. Du principe de l'obligation envers le souverain, venait le droit de celui-ci de concéder cet usage des armes ; ce qui fit de la création des chevaliers un droit régalien proprement dit.

A côté de ces développements des deux principes générateurs de l'institution, subsistaient certains traits dans lesquels se continuaient les plus anciens errements de celle-ci : la délivrance des armes, sorte d'investiture que le nouveau chevalier ne pouvait recevoir que d'un ancien chevalier, et à laquelle se rattachaient des pratiques très variées suivant les temps et suivant les lieux; la jouissance exclusive de l'armure complète, celle de certains ornements, celle surtout du cheval de combat, qui a donné à l'institution les dénominations modernes de chevalier et de chevalerie. Si l'on joint à ces particularités essentielles quelques additions ultérieures se rapportant aux principes accessoires do l'association et du patronage, et d'oti ressortent, à partir notamment du xiie siècle, la constitution des fraternités,

des confédérations, et celle des ordres militaires religieux et civils, ainsi que des ordres purement honorifiques, on aura en raccourci, dans son ensemble, un tableau de la chevalerie avec tout ce qui s'y rattache. A quel point de son développement était parvenue cette institution au temps d' Agrippa, vers le commencement du xvi^ siècle? C'est ce que nous allons indiquer brièvement.

La chevalerie, malgré le caractère individuel de ses distinctions, était depuis longtemps, au xvi^ siècle, le privilège et comme un des attributs de la noblesse de naissance, non sans de nombreuses exceptions cependant, lesquelles résultaient soit de grâces spéciales, soit d'usurpations abusives. La collation de ces grâces et, d'une manière plus générale, l'institution môme des nouveaux chevaliers n'étaient plus exclusivement le fait du souverain, dont les droits régaliens sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, avaient passé graduellement dans diverses mains, tant par l'effet de concessions formelles que par suite d'empiétements. Les droits du souverain étaient ainsi exercés par des seigneurs de toute condition, par des prélats, par des Cités.

On voit de combien de sources, les irrégularités et les excès pouvaient découler. La chevalerie était comme librement ouverte à tous. Il n'y avait guère que les ordres militaires, soit civils, soit religieux, qui fussent à peu près fermés, tout en étant euxmêmes l'occasion de bien des abus à plusieurs points de vue, en ce qui touche notamment le re-

crutement de ces corps privilégiés. Pour ce qui est des usages, les cérémonies relatives à l'investiture ou à l'armement des nouveaux chevaliers par les anciens étaient toujours admises en principe et généralement observées ; mais elles s'étaient infiniment diversifiées et n'étaient pas toujours accomplies très rigoureusement. Les signes honorifiques, celui des éperons dorés principalement, subsistaient également.

Quant à l'obligation du service militaire, incombant aux chevaliers, elle s'était fort relâchée pour diverses causes, parmi lesquelles il faut mentionner, en première ligne, la coutume introduite dès le xiii^ siècle d'admettre aux honneurs de la chevalerie des hommes étrangers au métier des armes, des savants et des légistes surtout, chevaliers de lecture et chevaliers de lois, milites litterati, milites légales. Cette pratique avait, en outre, contribué à diminuer le prestige de l'institution, dont l'éclat ne subsistait plus guère que dans quelques ordres particuliers ; résultat auquel avaient concouru également la prodigalité avec laquelle avait été multiphé, depuis le xiv" siècle, a.u xv" surtout, le nombre des chevaliers, et la fréquente concession de la chevalerie à des gens de petite et même de basse extraction.

Ce dernier abus, très développé au xvi'^ siècle, datait de loin. Dès le xn°, on avait vu des rustres et des jongleurs armés chevaliers '. A la môme époque,

1. Sainte Palaye, Mémoires sur l'anciciino chemlerie, t. II, p. 79.

suivant Otto de Frisingen, l'historien de l'empereur Frédéric P'', on admettait parfois aux honneurs de la chevalerie des hommes de classe inférieure et appartenant même h la condition des artisans et des simples ouvriers Au xiv« siècle, lors de l'entrée à Sienne de l'empereur Charles IV, en 1355, les bourgeois de cette ville, raconte Mat.ViUani, se présentant tumultueusement pour être faits par lui chevahers, ce prince avait délégué au patriarche ses pouvoirs à cet effet ; et beaucoup, qui n'y auraient jamais pense sans cela, dit l'historien, profitant de l'occasion et se portant à la rencontre du prélat, se soulevaient les uns les autres pour arriver jusqu'à sa mam. Touches par lui à la joue, ils se retiraient de la presse en faisant place à d'autres; ils étaient chevaliers ^ A en croire Franco Sacchetti, écrivain florentin de la fin du même siècle, la chevalerie était tombée à ce point,

1 c< laferioris condiUonis javenes eLiam mechanicarum

« artium opifices... ad miliUaî cingulum vel dignilatum gradus « assumere non dedignantur » (Otto Frising., Gesta Fndenci,

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