‹ Corneille AgrippaChapitre 12 sur 22 · Machiavel, Il -principe, c xxiir · texte numérisé non relu

Machiavel, Il -principe, c xxiir

ne les séparaient pourtant pas complètement, et dont le domaine direct était revendiqué par l'empire. L'État de Venise confinait vers le sud aux terres des marquis deMantoue et des ducs de Ferrare, qui le séparaient des Romagnes, sur lesquelles le Saint-Siège prétendait avoir des droits. Quant au duché de Milan, il touchait, d'un côté, aux terres de l'empire que nous venons de nommer et aux domaines de Venise, et, de l'autre, il s'étendait jusqu'au marquisat de Montferrat, et jusqu'à la principauté de Piémont appartenant aux ducs de Savoie. Au-dessous du Piémont se trouvaient les petits états du marquis de Saluées qui étaient limités vers le sud par les dépendances de Gênes. Dans cette même direction du sud, le duché de Milan comprenait Parme et Plaisance, par 011 il s'étendait jusqu'aux provinces dans lesquelles le pape Alexandre VI cherchait alors à constituer un état indépendant, pour son fils César Borgia, duc de Valentinois.

Ces situations respectives créaient des antagonismes et des compétitions naturelles, dont le jeu décide des faits accomplis alors en Italie. En y arrivant pour arracher le Milanais à Ludovic Sforze, le roi Louis XII avait eu poiir alliés, en 1499, la république de Venise et le pape : Venise, qui convoitait la possession de certaines dépendances du duché de Milan sur la rive gauche de l'Adda, Crémone, Bergame, Brescia; le pape Alexandre VI, à qui le roi promettait de l'aider dans les Romagnes, et de favoriser les entreprises du duc de Valentinois. Louis XII avait

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pu compter, en outre, sur le duc de Savoie, Adèle allié des rois de France jusqu'au jour oîi la politique de François I" le fit plus tard tourner contre lui. En l'année 1499, Ludovic Sforze avait été chassé du Milanais; l'empereur, qui l'avait d'abord accueilli, l'avait abandonné ensuite et avait accordé, en 1505, au roi Louis XII l'investiture du duché de Milan que ce prince avait conquis.

La situation nouvelle produite par ces événements n'avait pas tardé à changer les dispositions des princes et des États les uns à l'égard des autres. Le duc de Valentinois avait vu d'abord se déclarer contre lui les Vénitiens que son ambition et ses entreprises dans leur voisinage ne pouvaient qu'alarmer; et, après la mort d'Alexandre VI, père de cet ambitieux personnage (1503), le concours de la papauté ne devait pas tarder à lui faire défaut, le pape Jules II n'ayant plus les mêmes raisons que son prédécesseur pour tolérer, à plus forte raison pour favoriser un établissement qui pouvait compromettre les intérêts temporels du Saint-Siège. Le duc de Valentinois fut bientôt abattu. Les Vénitiens se trouvèrent alors en opposition avec le pape Jules II et avec le roi Louis XII : le pape revendiquant diverses places occupées par eux en Romagne, Ravenne, Rimini, Faenza, Imola, Forli, Cesène, Cervia ; le roi jaloux de recouvrer les dépendances du duché de Milan qu'il leur avait d'abord abandonnées, Giradadda, Crème, Crémone, Bergame. Brescia. L'empereur, de son côté, indépendamment de quelques griefs à ven-

ger, leur réclamait Roveredo, Vérone, Vicence, Padoue, terres de l'empire, et, comme duc d'Autriche, il redemandait en outre Trévise, Peltre, Concordia, Udine, et Trieste. Une ligue formidable s'était ainsi formée contre Venise, entre le pape, l'empereur et le roi de France. Le roi d'Aragon, souverain de Naples, y avait accédé également, ainsi que les Florentins, le duc de Savoie toujours uni au roi de France, le duc de Ferrare qui affichait des prétentions sur la Polésine, le marquis de Mantoue qui revendiquait Legnago, Peschiera et Salo.

Cette coalition est la fameuse ligue de Cambrai (1508). Les Vénitiens, qu'elle menaçait, avaient réussi 'à en desserrer peu à peu les nœuds et à en retourner l'action contre les Français, dont la puissance devenait, en grandissant, un sujet d'inquiétude pour toutle monde. Le pape, satisfait sur quelques points s'était d'abord rapproché de la sérénissime république (1509), et l'empereur lui-môme s'était à la longue détaché aussi de Louis XII (1511), grâce h certaines promesses qui achevèrent dans ses dispositions un revirement, dont le principe n'était autre que le mécontentement de n'avoir pas tout d'abord obtenu les avantages qu'il se promettait de la ligue de 1508. En 1512, le roi Louis XII n'avait plus d'adhérents en Italie que le duc de Ferrare, et les Bentivoglio de Bologne que retenaient dans son parti les dangers résultant directement pour eux de la politique du pape Jules II; et cette année même, malgré leur victoire de Ravenne, les Français perdaient tout fi fait

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le Milanais. Ils étaient en outre, bientôt après, contraints par de graves désastres d'abandonner l'Italie (1312).

La lutte qui tournait ainsi au détriment de la politique française avait failli causer en même temps un schisme religieux, par suite de l'hostilité qui s'était déclarée, à cette occasion, entre le pape et le roi de France. Le pape Jules II, s'étant dès 1509rapproché, comme l'avons dit, des Vénitiens, au mépris des engagements contractés par lui lorsqu'il était entré l'année précédente dans la ligue de Cambrai, manœuvrait sourdement contre les intérêts du roi Louis XII. La situation s'était rapidement aggravée, et, en 1510, le pape avait fulminé des censures contre le clergé de France, qui soutenait le roi, et contre les troupes qui combattaient pour lui en Italie. Pour répondre à ces coups avec des armes du même genre, Louis XII avait alors poussé à la convocation d'un concile, devant lequel on annonçait la prétention de faire comparaître, pour le juger, le pontife lui-même.

Convoqué à Pise pour le 1" septembre ISJl par un petit nombre de prélats dissidents, le concile avait été ouvert dans cette ville le 1" novembre seulement. Transféré à Milan le 8 décembre suivant, il quittait celte ville, à la fin d'avril 1512, avec les Français dont il servait les intérêts, contraint de se transporter à Lyon au moment oîi ceux-ci abandonnaient l'Italie. Le concile traînait encore après cela en longueur pendant quelques mois, et se terminait, au commencement de l'année suivante, par les actes

successifs de soumission de ses membres vis-à-vis de Léon X, qui venait de succéder à Jules II (1513).

En cette même année, 1S13, les Français reparaissent un instant en Lombardie. L'offensive reprise par eux, non sans quelque succès d'abord, aboutit ensuite à un désastre, la défaite de Novare, (6 juin 1313), qui les oblige de nouveau à repasser les Alpes. L'année 1S14 n'est guère signalée par aucune entreprise de leur part, et se termine par la mort de Louis XII, à qui succède François I". Ce prince, à peine monté sur le trône, passe les Alpes à son tour, comme ses prédécesseurs, et, vainqueur à Marignan (1515), réussit à ressaisir le Milanais sur lequel le traité de Noyon rétablit sa domination (août 1516). Par cet arrangement la paix est restaurée dans le nord de l'Italie; la jouissance du Milanais est assurée au roi de France, et les possessions de Venise en terre ferme sont consolidées; mais l'empereur Maximilien se trouve à peu près exclu de la Péninsule. Cette situation qu'il acceptait devait être, à quelques années de là, répudiée par son petit-fils Gharles-Quint, auquel il était réservé d'établir dans la suite et pour longtemps, en s'appuyant sur les droits des Sforze, la-domination de la maison d'Autriche dans les plaities de la Lombardie. Une reprise nouvelle de guerres acharnées devait conduire à ce résultat, mais auparavant une courte période de tranquillité était accordée, de 1516 à 1521, à ces contrées condamnées à tant d'agitations.

Après le tableau d'ensemble, que nous venons de

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tracer succinctement, des faits accomplis dans le nord de l'Italie au commencement du xvi° siècle, il conviendra de reprendre avec plus de détails l'exposition de quelques épisodes de cette histoire, en suivant le fil des destinées particulières d'Agrippa, pour expliquer comment il s'y trouve accidentellement mêlé, à Vérone d'abord, servant les intérêts de l'empire auprès de Maximilien en dSll ; à Pise ensuite, ou plutôt à Milan, dès le commencement de l'année suivante, servant ceux de la France auprès du cardinal de Sainte-Croix, au sein du concile; à Pavie enfin, où, vivant à quelque temps de là sous la protection des Français, il est atteint successivement par les conséquences de leur retraite précipitée en 131^, puis de leur défaite de Novare en 1513, par celles enfin de leur retour et par le contre-coup de leur victoire de Marignan, en 1515, On verra par l'attitude d'Agrippa dans ces diverses circonstances, ce que peut avoir de vrai son assertion d'avoir servi en soldat l'empereur, pendant les sept années de son séjour en Italie.

Nous venons de dire que, de 1516 à 1521, quelques années de tranquillité séparent les deux phases de guerre qui aboutissent, la première au renversement de la domination française sous Louis Xllj suivi bientôt après de son rétablissement sous François I"; la seconde^ à sa ruine définitive, dans le nord de l'Italie. C'est pendant les comrnencements de cette période de calme que devait se terminer le séjour d'Agrippa dans cette contrée, au début de

l'année 1518. Il y était arrivé sept années environ auparavani, et avait pu assister alors à la dissolution de la ligue de Cambrai, puis h l'effondrement de la puissance de Louis XII dans le Milanais, ainsi qu'à la réunion du concile schismatique de -Pise et à son transport à Milan. Il avait vu ensuite le retour des Français avec François I", en 1315, et la reprise de possession par ce prince d'une partie de la Lombardie. Une regrettable lacune dans sa correspondance, depuis le printemps de 1510 jusqu'à celui de 1512, laisse malheureusement régner une certaine obscurité sur ses actions pendant cette période, et ne permet pas de reconnaître la date exacte de son arrivée en Italie, non plus que les motifs qui le déterminèrent à s'y rendre, ni le rôle qu'il vint y prendre. Les lettres qui se rapportent ensuite au séjour qu'il y a fait, jusqu'au commencement de l'année 1518, sont elles-mêmes peu nombreuses ' et peu explicites. Cependant il est dit quelque part qu'Agrippa resta sept années en Italie, et, comme on sait qu'il a quitté ce pays vers le commencement de 1518, il ressort de là qu'il dut y arriver au commencement de 1511, sinon dès la fin de 1510. Nous -savons d'ailleurs, par un témoignage émané de lui, qu'après avoir abandonné l'Angleterre, où il était au printemps de 1510, et après être revenu

1. Ces lettres, au nombre de quarante-sept seulement, pour les sept années de 1511 à 1518, sont celles du 1. T, Î5 à 60, et du 1.11,1 à 11.

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à Cologne, où il soutint l'été suivant des thèses do théologie, il s'était rendu en Italie pour y servir l'empereur, et qu'il fut appelé ensuite en qualité de théologien au concile de Pise, vers 1512 probablement, par le cardinal de Sainte-Croix. L'insuccès du concile lui fit perdre, suivant ses propres expressions , une brillante occasion de produire sa science. Il ajoute que, s'appliquant alors à utiliser ses travaux passés sur les lettres sacrées, il parut successivement dans les chaires de théologie des universités de Pavie et de Turin '.

Tels sont les principaux traits du séjour d'Agrippa en Italie. Les pièces de sa correspondance fournissent sur cette époque, malgré bien des lacunes, quelques indications qu'il faut rapprocher de ces faits particuliers et aussi des faits de l'histoire générale dont nous avons donné une esquisse. On peut

1. « Ex Britannia autem recedens, apucl Colonienscs meos « coram universo studio toLoqiie tlieologico cœtu, llieologicapla- « cita.., declamavi. Exinde a Maximiliano Cœsare conU-a Ycne- « tos desUnalus, in ipsis caslris, hostiles inter turbas plebem- « que cruentam, a sacris iectionibus non destiti, doncc per « reverendissimum cai'dinalem Sanctœ-Crucis, in Pisanum con- «cilium receptus, nactusque si concilium istud prosperasset « egrcgiam illustrandoruni studiorum nieorum occasioncm, >.< multis scriptis adiiuc pênes me exlantibus, sacris quœstio- « nibus operam dedi. Tandem Papiœ Ticinensi, famoso gymna- « sic, theologicam callicdram in publiais scliolis ascendi. Porro «apud Taurinum gymnasium, tlieologica Icctione in publiais « scholis sacras iitcras publiée intcrpretatus sum. >> {Opcra, t. Il, p. 5CG.)

arriver ainsi à comprendre, jusqu'à un certain point, la situation d' Agrippa dans ce pays, et se l'aire une idée à peu près exacte du genre de vie mené par lui pendant cette période de son existence.

Le premier document oîi se trouve signalée la présence d' Agrippa en Italie, est une lettre sans date, écrite par lui de Trente à son ami Landulphe, pour lui assigner rendez-vous à Vérone. Il allait lui-même dans cette ville pour y porter à l'empereur Maximilien une somme d'argent considérable, aliquot aureorum millia. Cette mission, où il n'est guère permis de voir un acte guerrier proprement dit, est le seul service que mentionne explicitement la correspondance d'Agrippa, comme ayant été rendu par lui à Maximilien pendant toute la durée de son séjour en Italie. Il ne suffît assurément pas, soit dit en passant, pour justifier les prétentions d'Agrippa h la gloire militaire que, dans mainte occasion, il affirme avoir conquise alors en y servant l'empereur. D'un autre côté, ce fait particulier ne fournit aucune lumière sur la question de la date précise de l'arrivée d'Agrippa en Italie, Maximilien ayant été d'une manière continue en possession de Vérone, de 1509 à 1516.

La conquête de Vérone avait été un des premiers avantages retirés par l'empereur de son accession à la ligue de Cambrai. Cette ville et quelques autres places étaient, à cette époque, l'objet de ses revendications contre les Vénitiens. Au mois de juin 1509, les troupes impériales s'étaient assez ra-

pidement emparées de Vérone, de Vicence et de Padoue. Cette dernière ville avait été, il est vrai, presque aussitôt reprise par les Vénitiens; mais les deux autres avaient pu être défendues contre eux, avec l'assistance d'un corps de troupes françaises conduit par La Palisse. L'empereur Maximilien, pendant ce temps-là, était descendu d'Inspruck à Trente, d'oiî il s'était rendu au commencement de septembre devant Padoue. Puis, après une vaine tentative pour reprendre cette ville, il s'était replié sur Vérone, laissant Vicence retomber derrière lui entre les mains de ses ennemis. L'année suivante (lolO),Vicence avait été recouvrée, mais presque aussitôt perdue de nouveau par l'empereur. Vérone, attaquée en même temps, avait pu lui être conservée, grâce à l'arrivée des Français, encore ses alliés à cette heure. Un peu plus tard, la ligue de Cambrai étant dissoute, Maximilien continuait à tenir cette place, en se tournant maintenant contre les Français qui deux fois la lui avaient assurée, et en s'unissant alors à leurs ennemis qui antérieurement la lui disputaient.il réussit ainsi à la garder, et la conserva encore au milieu des événements qui suivirent, jusqu'à ce que les premiers succès de François l" l'eussent forcé, en 1516, d'accéder au traité de Noyon, suivant les termes duquel, au prix de 100,000 écus d'or, il dut livrer cette ville de Vérone au roi qui se chargeait de la remettre aux Vénitiens, ses alliés à ce moment. De 1509 à 1516, Vérone était donc restée sans interruption entre les mains de l'empereurMaximilieni

Il est imposiblc de reconnaître à quel moment précis, dans cette période de près de huit années, Agrippa put être chargé d'apporter à Vérone l'argent que, de Trente, on y faisait passer à l'empereur. Ce qui est certain, c'est que le fait n'est pas antérieur h la fin de l'année 1510, pendant laquelle on voit Agrippa successivement h Dole, à Londres et à Cologne, ni postérieur au printemps de 1312, époque où on le trouve dans la partie occidentale de la Lombardie, dont il ne semble plus s'être écarté beaucoup jusqu'au jour oii il quitte définitivement l'Italie, vers le commencement de 1518. On est ainsi conduit à fixer l'arrivée d'Agrippa dans cette contrée à 13 11, et aux premiers mois de cette année même, pour If'ouver, à la date où il l'abandonne ensuite, le compte des sept années qu'il dit y avoir passées. Au commencement de 1311 appartient, par conséquent aussi, la lettre àLandulphe dont nous avons parlé.

— Salut, fidèle Landulphe, dit Agrippa dans cette lettre. Je viens recevoir à Trente quelques milliers de pièces d'or qu'on me charge de porter à Vérone au camp impérial. Me voilà donc encore une fois en passe d'accomplir de grandes actions, ajoute-t-il avec emphase. Il ne me manque plus qu'une chose, un compagnon fidèle, et je sais que je le trouverai en toi; en toi dont je connais l'attachement, le courage, et les idées si conformes aux miennes. Nous pouvons l'un et l'autre tirer de cette situation des avantages considérables. Voici une grande et favorable occasion. Je ne serai pas assez fou pour me

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confier en cela à un autre qu'à un homme sûr eL bien éprouvé. Je veux te communiquer un projet que j'ai longtemps tenu caché, et qui peut nous procurer à tous deux honneur et profit. L'efîet, tu le verras, ne sera pas au-dessous de mes paroles. Il est juste que je partage cette fortune avec toi. Mais il faut se hâter. Fais donc force de rames, et rends-toi le plus tôt possible à Vérone, chez l'évêque de Trente oîi tu me trouveras (Ep. I, 25).

Les termes peu explicites de cette lettre ne permettent pas de reconnaître en quoi précisément consistaient les projets d'Agrippa. On ne voit pas trop quelle était cette fortune au partage de laquelle il conviait son ami. Etait-ce tout simplement celle que semblait lui promettre le service de l'empereur; ou bien s'agissait-il des résultats chimériques de quelque entreprise mystérieuse, comme il lui était arrivé ' précédemment déjà d'en projeter avec son ancien compagnon d'aventures? De ces deux hypothèses, la première est la plus vraisemblable, d'après le début de la lettre, oii Agrippa se montre tout à l'espoir de se signaler dans la carrière que lui ouvre la confiance du souverain. La suite des faits ne paraît pas, du reste, avoir répondu à ces premières espérances.

Revenons à une observation que nous avons faite incidemment tout-à-l'heure àpropos des services qu'Agrippa dit avoir rendus h l'empereur en Italie. L'unique indication contemporaine que, dans les termes précédents, nous fournisse à cet égard sa correspondance, n'implique en rien, nous favons fait remar-

quer, que les services rendus alors par lui aient eu un caractère militaire. Agrippa est chargé, dit-il, de transporter une importante somme d'argent de Trente au camp impérial, à Vérone. Si l'empereur Maximilien, à cette date, se trouvait là dans un camp, ce ne pouvait être que dans une situation expectative et nullement en action; car Vérone était entre ses mains depuis longtemps et pour longtemps encore à ce moment, ainsi que nous l'avons montré tout à l'heure. Ce n'est d'ailleurs pas dans un camp, où Agrippa ne devait probablement pas s'arrêter, s'il avait à y paraître; c'est au logis del'évêque de Trente, dans la ville même de Vérone, qu'Agrippa donne rendez-vous à Landulphe. Ces particularités le placent expressément en dehors du mouvement des armées. S'il y est entré ensuite, de ne peut avoir été que pour fort peu de temps, au cours de cette année 1511 ; car, dès le commencement de l'année suivante, pendant l'hiver et au printemps de 1512, il est dans le Milanais, bien loin de l'empereur et de ses armées, dont rien ne devait plus le rapprocher ultérieurement, et dans une situation qui n'a rien de militaire, comme nous le verrons. Ce serait donc pendant l'année 1511 seulement et après l'arrivée d' Agrippa à Vérone qu'aurait pu se présenter à lui une occasion d'endosser en Italie le harnais du soldat. Quelques mots qu'on relève plus tard dans un de ses écrits, pourraient induire à penser que l'empereur avait voulu le pousser alors dans cette direction. Mais Agrippa nous apprend en même temps qu'il n'avait

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eu garde de céder à cette impulsion; car, ajoute-t-il, ses travaux littéraires et ses études théologiques ne furent pas même interrompus à cette époque Ce n'eût pas été sans dégoût, il le donne assez à entendre, ni sans effroi peut-être, on le devine, qu'il se fût de nouveau trouvé, comme précédemment en Espagne, au milieu du trouble et des agitations des camps, exposé aux périls de la guerre. Il ne serait pas allé bien loin dans cette voie, on a tout lieu de le croire. Il est plus que douteux qu'il y soit même entré, comme nous venons de le dire. Agrippa est, en tout cas, fort discret sur ce qui le concerne en ces années.

Pour ce qui est de l'appel adressé à Landulphe par Agrippa, au moment de son arrivée en Italie, nous ne savons pas si cet ami des premières années vint retrouver alors son compagnon à Vérone, ainsi qu'il y était invité par lui. Nous voyons seulement par deux autres lettres d'Agrippa, qu'ils se rencontrèrent un peu plus tard à Milan, et que, s'étant séparés ensuite, Landulphe s'était de là rendu à Pavie, où Agrippa s'apprêtait t\ le rejoindre. Ces deux lettres d'Agrippa sont datées de Borgo-Lavezzaro % au mois d'avril 1312. Ce sont les derniers documents où il soit question de Landulphe, danslacorrespondance d'Agrippa.

1. « A Maximiliano Gœsare contra Venetos destinalus in ip- « sis castris, hostiles inter Lurbas plebemque cruenlam, a sa- « cris leclionibus non desLiti. » (Opéra, t. II, p. 596.)

2. Borgo-Lavezzaro, ancien Forum Libuorum ou Libicorum, est un bourg du Milanais, situé sur l'Arbogna, à trois lieues au sud de Novaru.

Il semble, d'après leur teneur, que ce dernier se trouvait alors en situation de prêter secours de quelque manière à son ancien ami, lequel, à ce moment, paraît s'être, malgré ses avis, jeté dans une voie difficile où il s'agit de venir à son aide (Ep. I, 29, 30). Quelques jours plus tard. Agrippa est lui-même à Pavie, comme l'indique une nouvelle lettre écrite par lui de ce lieu, le 30 awU, pindie calendas maii^ 1512 (Ep. I, 31). Il no paraît pas s'y être arrêté bien longtemps. Nous reviendrons sur le séjour qu'il y fit alors. Agrippa s'était vu auparavant appelé par le cardinal de Sainte-Croix à prendre part, comme théologien, aux travaux du concile de Pise. Il faut dire quelque chose de cet épisode singulier, malheureusement fort peu éclairé, de la vie d'Agrippa et voir au moins, à défaut d'autres renseignements plus explicites en ce qui concerne personnellement celui-ci, dans quelles circonstances le fait s'est produit.

Nous avons indiqué précédemment, en deux mots, ce qu'avait été le concile de Pise. Des motifs à la fois politiques et religieux l'avaient provoqué. Les motifs religieux étaient la nécessité de remédier aux désordres de tout genre qui régnaient alors dans l'Église, et l'obligation de réaliser une promesse faite par le pape Jules II, à son élection en 1503, de convoquer pour cet objet un concile général dans le délai de deux années. Le pape s'y était engagé en plein conclave, sous le sceau du serment; et cependant, bien que la limite de deux années eût été dépassée depuis longtemps, il ajournait toujours l'accomplissement de

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cette grande mesure, destinée à mettre fin à tous les abus. C'est que les abus de la cour de Rome ellemême n'étaient pas les moindres parmi ceux qu'il était urgent de réformer. Aux motifs religieux qui n'auraient peut-être pas suffi pour décider la réunion du concile, étaient venues se joindre, disonsnous, des raisons politiques d'y aviser. Celles-ci devaient, en précipitant l'action, lui faire manquer le but qu'on avait originairement en vue.

Le pape Jules II, élu en 1503, était, dès cette époque, mal disposé pour Louis XII qu'il accusait d'avoir traversé son élection pour faire arriver à la papauté un Français, le cardinal d'Amboise. Des considérations politiques avaient pu suspendre l'effet de ces dispositions contraires et permettre au pape de s'unir au roi dans la ligue de Cambrai contre les Vénitiens (1508) ; mais, en dépit de ce rapprochement momentané, la vieille inimitié s'était réveillée, et de part et d'autre, avaient commencé les actes d'une hostilité sourde d'abord, puis bientôt ouverte. Le pape s'élait retourné vers les Vénitiens, et il avait cherché à détacher les Suisses du service du roi de France (1309).

Louis XII accorde alors quelques secours au duc de Ferrare, attaqué par les troupes de Jules II (1510). Celui-ci donne, de son côté, au roi Ferdinand l'investiture pleine et entière du royaume de Naples, sur lequel le roi de France conservait des prétentions. La guerre était imminente. Le roi obtient du clergé de France, assemblé h Orléans, puis à Tours, une

déclaration reconnaissant au souverain le droit de i^ésister au pape en certains cas, môme par les armes. Le pape fulmine, en raison de cette déclaration, des censures contre le clergé de France, et les étend aux troupes qui opéraient pour le roi en Italie. En même temps, du côté des Français, on élève la prétention d'en appeler du pape à un concile général.

Il avait été jadis décidé, à Constance, qu'on ne laisserait pas s'écouler dix années sans convoquer un nouveau concile général, et le pape Jules II avait, comme nous venons de le dire, juré, lors de son élection, de réunir à bref délai ce concile. C'est sur ces résolutions antérieures qu'on se fondait pour demander sa convocation. Pressé par le roi auquel s'était joint l'empereur, le pape se dispose à la résistance ; il prend des mesures de rigueur contre deux cardinaux Français qui étaient à "Rome. L'un d'eux réussit à s'échapper et il est suivi de près par quelques autres prélats contraires au pape. Les fugitifs passent à Gênes et gagnent Milan, d'où, à l'instigation du roi, d'accord en cela avec l'empereur, ils indiquent le concile général à Pise pour le 1"' septembre 1311. On affichait la prétention de réformer l'Église, et l'on ne tendait à rien moins qu'à déposer le pape lui-même. Les meneurs étaient deux cardinaux espagnols, Bernardin Garvajal et François Borgia, et deux cardinaux français, Briçonnet et René de Prie. Le principal d'entre eux était l'Espagnol Garvajal, vieillard de soixante-six ans à peu près, qui avait reçu la

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pourpre, en 1493, des mains du pape Alexandre VI et qu'on nommait le cai^dinal de SainLe-Croix.

Après quelques retards, le concile avait été ouvert à Pise, le l^"" novembre 15H, sous la présidence du cardinal de Sainte-Croix. Le pape avait riposté en excommuniant le cardinal et ses adhérents, après les avoir vainement sommés de comparaître à Rome ; et il avait, de son côté, le 18 juillet 1311, indiqué un concile à Saint-Jean de Latran pour le 1*' avril de l'année suivante. Cependant les excès auxquels on semblait près de se porter et la crainte du schisme éloignent et détachent des Français les Vénitiens,, ainsi que le roi d'Aragon et l'empereur lui-même. Celui-ci se contente d'abord de retenir, par son attitude, les prélats allemands disposés à se rendre à. Pise ; il manifeste ensuite l'intention déjouer le rôle d'arbitre entre le pape et le roi Louis XIL Les Florentins, à leur tour, commencent à regretter la permission qu'ils ont donnée d'abord aux prélats de se réunir à Pise, qui était sous leur dépendance. Quelques difficultés qui se produisent amènent ceux-ci à se transporter à Milan (8 déc. 1511), où les évêques français arrivent en plus grand nombre et où l'on casse la convocation, faite par le pape, d'un concile à Saint-Jean de Latran. On va même jusqu'à lancer un décret de suspension contre le souverain pontife, vainement cité et déclaré contumace (21 avril 1512). C'est h peu près là le dernier acte du concile.

La ruine des afiaires du roi Louis XII dans le Milanais oblige les prélats à se réfugier en France,

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au lendemain de la bataille de Ravennc, et ils se retirent h Lyon ('1512), où les atteint une bulle du pape Jules II. Le cardinal de Sainte-Croix et ses adhérents sont condamnés comme schismatiques ; Louis XII est excommunié ; son royaume est rais en interdit. Le pape reprend même à Lyon les foires franches de cette ville pour les transférer à Genève. Le 3 mai 1512 enlin, il ouvre à Rome le concile de Latran. Sa mort, arrivée le 20 février 1513, décide une solution qui ne pouvait plus guère être différée. Les cardinaux dissidents quittent Lyon, où leur parti était fort affaibli, et viennent à Rome dans l'intention de prendre part au conclave. Ils n'arrivent pas à temps, il est vrai, pour concourir à l'élection du ■pape, et le nouvel élu, Léon X, les fait retenir prisonniers. Un peu plus tard ils font leur soumission (juin 1513). Elle devait être suivie de celle des prélats Français (151-4). Le pape Léon X, pour éviter le schisme, s'était montré disposé h donner quelques satisfactions à Louis XII, ,et celui-ci, pressé par la reine Anne, avait envoyé au concile de Latran ses ambassadeurs (1513). Pendant que ces faits s'accomplissaient, le roi avait perdu, comme nous l'avons dit, le Milanais, et, après treize années environ de prépondérance dans ce pays, les Français, vaincus h leur tour, s'étaient vus rejetés au-delà des Alpes.

Nous venons de dire succinctement ce qu'a été l'assemblée schismatique de Pise. L'Espagnol Carvavajal, cardinal de Sainte-Croix, en était l'âme et le chef. C'est lui qui avait appelé Agrippa à figurer

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comme théologien au concile, oii l'on prétendait réformer l'Église « dans son chef comme dans ses membres », et oii l'on voulait notamment mettre le pape Jules II en accusation. On se demande ce qui avait pu valoir une semblable invitation à maître Agrippa, dont le bagage théologique ne fut jamais, il en exprime lui-même le regret, fort considérable. Précédemment nous l'avons vu, sans trop nous en étonner, professer à Dole la science cabahstique. Un peu plus tard nous le verrons, à Pavie, expliquer la philosophie hermétique. Ce sont là des connaissances singulières pour l'exposition desquelles suffisaient, avec une culture générale et une hai^diesse d'esprit qui ne manquaient ni l'une ni l'autre à Agrippa, quelques lectures spéciales étrangères à la plupart des gens, et grâce auxquelles on pouvait aisément se poser ainsi devant eux en savant distingué. Mais la théologie était une science parfaitement définie, enseignée régulièrement dans les universités, possédée par des hommes qu'on rencontrait partout, et dont un grand nombre pouvaient abriter leur science sous la garantie de grades universitaires d'un caractère authentique. Agrippa poussa-t-il alors la hardiesse jusqu'à se prévaloir d'un titre de docteur en théologie, comme nous le verrons plus tard, fort gratuitement ce semble, afficher ceux de docteur en médecine et en l'un et l'autre droit? Nous n'osons pas l'affirmer, lui-même se taisant sur ce point. Il dut cependant se donner nécessairement comme possédant sur ces matières une instruction qu'ail-

leurs, avec une sincérité qu'il n'y a pas lieu de mettre en suspicion, il se reproche de n'avoir pas poussée très loin. C'est en 1519, longtemps après avoir joué le rôle de théologien au concile de Pise, qu'Agrippa expxnme quelque part ce regret; on peut inférer de là qu'il eût été fondé à tenir alors le même langage, malgré ce qu'il dit ailleurs du succès avec lequel il aurait, en 1510, soutenu devant l'université de Cologne des thèses quodlibétales sur des sujets de théologie. Il y a tout lieu de croire que ces épreuves, suivant lui si brillantes, n'avaient produit, en réalité, que peu de résultats. Plus tard, en 1531, dans ses i-equêles au conseil des Pays-Bas (Ep .VI, 22) et à la reine Mai-ie (Ep. VII, 21), non plus que sur le frontispice de ses livres, à la même époque, il ne joint le titre de docteur en théologie à celui de docteur en lois. Ce sont là des raisons très sérieuses de douter qu'il ait possédé, en 1511, un bien grand fonds de science théologique, et qu'il ait été réellement en mesure de présenter des garanties de quelque valeur à cet égard'.

L'indépendance et la hardiesse d'esprit qui caractérisaient notre héros " étaient probablement les qualités qui, mieux que sa science, l'avaient recommandé à l'attention du trop fameux meneur du

1. Dans une autre circonstance, de date postérieure, Agrippa avoue très explicitement qu'il n'était nullement docteur en théologie. On trouvera quelques éclaircissements sur ce sujet dans une noie de l'appendice (n" V).

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concile schismalique de Pise. Nous ignorons comment les premières relations s'étaient établies entre ces deux hommes. Agrippa n'en dit rien. Il est extrêmement sobre de détails sur cette particularité de son existence, qu'il se contente d'indiquer brièvement et d'une manière tout à fait incidente dans un de ses écrits K II avait pu d'ailleurs entrer parfaitement dans l'esprit d'hostilité qui animait contre le pape Jules II le cardinal de Sainte-Croix et ses adhérents. Nous en avons pour témoignage une lettre de ce temps, dans laquelle Agrippa envoie à un écrivain nommé Candiotus de très amicales félicitations, pour des satires composées par celui-ci contre le pontife (Ep. I, 28), Quant à la manièi^e dont Agrippa put remplir au concile le rôle, quel qu'il soit, qui lui avait été offert dans cette assemblée, il est bon, pour s'en faire quelque idée, de remémorer, avec leur date, les faits qui se rapportent à la convocation et à la tenue de celle-ci.

Le concile de Pise, convoqué pour le 1"' septembre 1311, s'était ouvert le 1" novembre seulement. 11 ne tint dans cette ville que ses trois premières sessions, et la quatrième eut lieu le 4 janvier 1S12 à Milan, oîi le concile avait été transféré dès le commencement du mois de décembre précédent. Il eut encore à Milan quatre autres sessions, jusqu'à ce que, vers le commencement de mai 1512, il dut quitter

1. « Per reverendissimum cardinalcm SancLœ Criicis in Pisa- « num concilium rcccplus. » {Opera^ l. U, p. 596.)

aussi ceUc ville, pour se retirer' précipilammenL à Lyon, quand les Français furent contraints d'abandonner l'Italie.

Rien ne prouve qu'Agrippa ait été présent, enlSH, aux sessions de Pise; mais il pourrait bien avoir assisté h celles qui furent tenues h partir du mois de janvier 1312 à Milan, oii on le voit, précisément pendant l'hiver de cette année. 11 ne dut pas assister cependant à la dernière session, tenue dans cette ville le 21 avril 1312 ; car il était, ce jour-là même, à Borgo-Lavezzaro, près de Novare, d'où il écrit, à cette date, une lettre qui nous est parvenue (Ep. I, 30). On sait de plus qu'il passa le reste de l'année en Italie ; ce qui prouve qu'il ne suivit pas h Lyon, au mois de mai, le concile fugitif. Mais le fait de cette translation ne fut vraisemblablement pas la seule cause qui mit fin au rôle, quel qu'il eût été, d'Agrippa dans cette assemblée, puisqu'il ne resta même pas jusqu'au bout avec elle à Milan, ainsi qu'il vient d'être dit. Après ces explications, il n'est guère permis de voir autre chose qu'une présomptueuse jactance dans ce que déclare quelque part notre homme, qu'il perdit alors une belle occasion de signaler ses connaissances, occasion que lui eût certainement fou-rnie, dit-il, le concile de Pise, si le concile eût réussi

1. « NaclLis... si concilium istud prosperasseL, egregiam illus- « trandorum sLudioruiu incorum occasionom. » {Opéra, t. II, p. 596.)

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A défaut du champ d'action que lui refusait, suivant lui, le concile. Agrippa songe au moyen de tirer autrement parti de ce qu'il appelait ses connaissances théologiques, consignées dans divers écrits sur des sujets qui pouvaient s'y rapporter K C'est alors qu'il se rend à Pavie. Il était dans cette nouvelle résidence le 30 avril 'IS12 (Ep. I, 31); mais il avait quitté Milan depuis près d'un mois déjà, car nous possédons une lettre datée par lui de Borgo-Lavezzaro, dès le S avril (Ep. I, 29), indépendamment de celle du 21 que nous avons citée tout à l'heure. Pour ne rien négliger de ce qui pouvait l'aider à s'emparer de l'attention publique. Agrippa, non content déparier et d'écrire en théologien, juge alors à propos de joindre aux mérites plus ou moins contestables qu'il pi^étendait avoir, à ce titre, le prestige des sciences occultes auxquelles il n'avait jamais cessé de s'adonner. Il savait que pour celles-ci un certain mystère, commandé d'ailleurs à plus d'un point de vue par la prudence, ne pouvait qu'ajouter à leur autorité. La première lettre que, le 30 avril 1S12, nous le voyons écrire de Pavie, accompagne l'envoi d'un livre de cabale qu'il adresse à un ami, avec force recommandations d'absolue discrétion, mais avec de grands éloges aussi pour cette science, la plus sublime dont puisse s'occuper l'esprit d'un mortel ^ (Ep. I, 31).

1. « MulUs scriptis adlmc pênes me exlanlibus, sacris « quœslionibus operam dedi. » (Jbicl.J

2. « Scientiam illani divinani omiii liumaria indagine subli- « miorem. » (Ep. I, 31,)

A Pavie oîi il arrivait ainsi vers la fin d'avril 1512, Agrippa viso à se faire une place dans l'université de cette ville ; mais il n'a pas le temps de mener jusqu'au bout cette entreprise, et, pour des raisons que nous dirons tout à l'heure, son rôle sur ce nouveau théâtre prend fin inopinément, avant même de s'être complètement dessiné. Il s'y était annoncé, comme il l'avait fait jadis à Dole, en frappant les imaginations par l'étalage d'une grande érudition, avec le secours d'une certaine mise en scène. Après y avoir parii un instant, il s'en était éloigné presque aussitôt pour y revenir ensuite, assuré d'y avoir laissé une impression favorable. On peut soupçonner quelque calcul dans cette manière de faire. Le calcul paraît avoir réussi. On en saisit, ce semble, le résultat dans ce que dit de l'effet produit à cette première apparition par Agrippa, une lettre qu'on lui écrit alors d'un lieu voisin, et où il en est question.

— Très savant Agrippa, est-il dit dans cette lettre, je reçois avec grand plaisir des nouvelles de toi et de notre cher Bartholomeus Rosatus. J'ai beaucoup entendu parler de votre commun voyage à Pavie, et de la haute opinion que tu y as laissée de ton mérite aussi bien que de la vivacité de ton esprit. Tout cela m'a été très agréable, car je m'intéresse vivement aux louanges qui s'adressent à toi (Ep. I, 27).

Bartholomeus Rosatus, dont nous lisons le nom dans cette lettre, est un personnage qu'on voit en relation avec Agrippa pendant toute la durée de son séjour en Italie (Ep. I, 26, 27, 33; II, I). Quel-

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ques indications qui le concernent donnent lieu de penser que c'était un de ces admirateurs passionnément dévoués à sa fortune, comme il en a trouvé souvent.

De retour à Pavie, après la courte disparition dont nous avons parlé, Agrippa s'y installait à peine, qu'il est tout à coup obligé de l'abandonner, à la suite d'un événement inattendu dont il faut maintenant rendre compte, et qui se rattache comme épisode à la chute de la domination française dans le Milanais.

On sait qu'après les premiers succès de la ligue de Cambrai (1508-lSlO), en présence de l'effacement du rôle joué alors par l'empereur Maximilien, la prépondérance des Français était devenue considérable dans tout le nord de l'Italie. Le pape s'en était alarmé le premier. Dès 1509 il s'était, comme nous l'avons dit, rapproché des Vénitiens, et, après avoir plus ou moins masqué ses dispositions et sa politique nouvelle pendant quelque temps, il avait fini par conclure, le 5 octobre iMi, avec la république de Venise et le roi d'Aragon, une alliance ouverte contre Louis Xn. On avait d'abord vainement tenté d'y faire entrer l'empereur. Celui-ci continuait à mettre, comme au reste il l'avait toujours fait, une extrême mollesse dans ses décisions. Cependant, au commenment de 1512, il avait consenti à conclure avec Venise une trêve de dix mois. Enfin, après la bataille de Ravenne (avril 1512) et les avantages qui en avaient été la suite pour les nouveaux alliés, Maximilien

s'était décidé à accéder à la ligue, se rendant aux sollicitations du roi d'Aragon, appuyées par la promesse de le remettre, pour prix de son concours, en possession du duché de Bourgogne qu'on devait enlever au roi de France. Au mois de mai 1512, l'empereur permettait à dix-huit mille Suisses, auxiliaires jusquelà des anciens confédérés, de rejoindre les Vénitiens en traversant le Trentin parla vallée de l'Adige, et en même temps il ordonnait à quatre mille Allemands, ses sujets, alors aux gages de la France, de quitter l'armée de La Palisse. Celui-ci avait succédé dans le commandement des troupes françaises à Gaston de Foix, tué à Ravenne ; et, après avoir perdu ses positions de la Romagne, il avait dû se replier assez i\apidement, d'abord sur les places de l'Adda, puis sur celles du Tessin et sur Pavie, pour se retirer finalement en Piémont; pendant que derrière lui Brescia se rendait aux Espagnols, Grema aux Vénitiens, et que Peschiera ouvrait ses portes h l'empereur. A la fin de cette année (1S12), les Français n'occupaient plus dans le nord de l'Italie que quelques points isolés, Legnago, les châteaux de Crémone, de Milan, de Novare, et celui de la Lanterne à Gênes. La ville de Milan voyait enfin rentrer dans ses murs MaximilienSforze, à qui l'empereur avait rendu l'investiture de son duché.

Le mouvement de retraite des Français, au mois de mai 1312, avait produit une concentration de toutes leur forces à Pavie. La Palisse y arrivait avec les troupes qu'il ramenait de la Romagne et qui ve-

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naient d'abandonner la ligne de l'Adda. En même temps Trivulce, laissant seulement dans le château de Milan une petite garnison pourvue de vivres et de munitions, avait quitté cette ville, accompagné des cardinaux et des évêques du concile de Pise, et, suivi des Français et des Italiens qu'il avait sous ses ordres, il venait de se replier aussi sur Pavie, oti La Palisse s'apprêtait à se défendre. Cependant, au moment oii les ennemis approchaient, on se décida à évacuer la place. Un pont fut jeté sur le Tessin et l'armée commença à passer. L'opération n'était pas terminée qu'une avant-garde de Suisses pénétrait dans la ville, où s'engageait un sanglant combat. Pendant ce temps-là, le pont s'était rompu sous le poids de l'artillerie; cinq cents lances françaises, coupées du reste de l'armée et restées du côté de la ville, furent anéanties, les hommes ayant été les uns tués, les autres noyés.

Bayard fut blessé dans cette affaire qui remplit Pavie de tumulte, et y déchaîna les épouvantables désordres d'une ville prise d'assaut '. Agrippa quis'y trouvait alors, n'eut pas le temps de se sauver et tomba entre les mains des Suisses. Il put cependant, avec assez de bonheur, recouvrer bientôt sa liberté et se réfugier à Milan, où il suivit un gentilhomme

1. GetLc affaire, nécessairement postérieure au 11 juin, est antérieure au li, d'après la correspondance d'Agrippa. Elle eut lieu le vendredi 18 de ce mois, comme on le verra dans une note de l'appendice (n" XXIV).

du pays, le seigneur LanceloLtus LunaLis dont il avait gagné l'amitié (Ep. I, 33). Ce qui concerne Agrippa dans cette circonstance nous est révélé par les lettres d'un ami qui était, ce semble, dans le voisinage de Pavie le jour de l'événement, et qui lui écrit de Borgo-Lavezzaro pendant l'été et l'automne de cette année, du 24 juin au 26 octobre 1512 ". Agrippa, comme nous l'avons indiqué, avait dû passer une partie du printemps précédent auprès de cet ami, qui le traite avec la plus grande considération. Les épithètes dont il se sert à son égard ne sont rien moins que celles d'egregius, excellentùsimus, maximus, divinus.

— Oii es-tu, que deviens-tu, écrit le 24 juin à Agrippa cet ami ? Gomment t'es-tu tiré d'affaire au milieu de ces troubles de guerre? Je ressens une véritable peine de ce qui est arrivé à Pavie. Je me console cependant, à la pensée que tu es en sûreté. Pavie, à ce qu'il me semble, ne sera plus habitable; cependant je serais prêt, comme par le passé, à tout sacrifier pour aller demeurer avec toi, si tu n'avais l'amitié du magnifique seigneur Lancelottus qui t'aime par dessus tout(Ep. I, 32).

— J'apprends aujourd'hui par Domitius, écrit un peu plus tard, le 13-juillet, le même correspondant, que tu as été pris par les Suisses ; mais que, rendu

1. Les lettres de l'ami de Borgo-Lavezzaro à Agrippa sont au nombre de six. Elles sont imprimées dans la Correspondance générale, L. I, 32, 33, 34, 35, 36, 60.

sans trop de dommage à la liberté, tu es maintenant avec le magnifique seigneur Lancelottus à Milan, oti tu me mandes, me dit-on, de te rejoindre dès que les Suisses auront disparu. Je te prie donc de me faire savoir à quel parti tu l'arrêtes, soit de retourner à Pavie, soit de te rendre près du marquis de Montferrat. En tout cas, sois certain que je ne manquerai jamais à ce que je te dois (Ep. I, 33).

— J'ai reçu, dit encore le 8 août l'ami de Borgo- Lavezzaro, les lettres par lesquelles tu me donnes de tes nouvelles. J'ai appris aussi ce qui est arrivé à Galbianus. Il n'aurait eu aucun mal s'il fût resté près de moi; car, avec un seul bateau, j'ai sauvé plus de quarante personnes de la fureur des deux armées. Il n'y a rien eu à Borgo-Lavezzaro (Ep. I, 34).

Il est permis de croire que ce Galbianus, qui semble avoir péri dans l'affaire de Pavie, est l'ancien compagnon de ce nom qui était en 1508 en Espagne avec Agrippa. Landulphe qui était également de cette première expédition, se retrouve aussi, comme nous l'avons vu, vers cette époque en Italie. On ne sait quel fut son sort au milieu de ces événements ; mais on doit constater que depuis lors, on ne rencontre plus aucune mention de lui, dans la correspondance d'Agrippa,

Après avoir parlé de Galbianus, l'ami de Borgo- Lavezzaro ajoute qu'il a eu de nombreux entretiens avec le révérend père Antonius; que si Agrippa se fût trouvé là, l'occasion eût été favorable pour conclure quelque chose avec le marquis de Montferrat;

CH.VPITRE TROISIÈME

que cependant il était difficile de rien faire, tant que durerait Je désordre où l'on se trouvait.

— Attends-moi dans quatre jours, dit-il en finissant. Nous nous entendrons alors sur la conduite que nous devrons tenir. On ne peut pas rester à Pavie ; il faudra chercher une autre résidence. Soigne ta santé, cela doit passer avant tout, par le temps qui court. Pais saluer, de ma part, le magnifique seigneur Lancelottus Lunatis et le seigneur Ludovicus Gompegius. Nous nous portons tous bien, mon fils Gamillus qui vit pour toi, ma fille Prudentia et ma femme Penthasilea. Seul, mon frère François est malade; il est aux prises avec la fièvre quarte (Ep. 1, 34).

Il y a encore du même correspondant deux lettres, du S et du 26 octobre 1S12, par lesquelles on voit qu'Agrippa n'était plus alors à Milan. L'ami qui lui écrit y est allé, et il compte se rendre bientôt à Casale, d'où il enverra des chevaux à Agrippa, quand il faudra qu'il y vienne lui-même (Ep. I, 33). Bartholomeus, leur ami commun, y est alors, est-il dit, et. doit en revenir bientôt (Ep. I, 36).

Quelques mots de cette correspondance donnentlieu de penser qu'Agrippa était retourné provisoirement de Milan à Pavie vers le mois d'août 1512, mais qu'on cherchait ailleurs une position pour lui-, et que ccllc-ci pouvait dépendre du marquis de Montferrat. Ce prince était le souverain d'un petit État

l. « Si Papiaî molesliiin fuiîrit, providendum erit de meliori « loco » (Ep. I, 3i).

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constitué autour de la ville de Casale, entre le Piémont, le Milanais et les terres de Gênes. Depuis le commencement duxiv® siècle, le marquisat de Montferrat avait passé par héritage à une branche cadette des Paléologue de Constantinople, laquelle était alors i\ la veille de s'éteindre; Guillaume VII, qui en était le chef et l'avant-dernier représentant mâle, n'ayant eu que des filles avec un flls unique, mort en basâge, et un frère qui n'a pas laissé d'enfants. Guillaume avait, paraît-il, offert auprès de lui à Agrippa une situation dont nous ne connaissons pas exactement le caractère, et que celui-ci avait acceptée. Une lettre du 27 novembre 1312 nous apprend qu'à cette date il avait décidément quitté Pavie et son université, et qu'il était alors installé à Casale, chez le marquis de Montferrat (Ep. I, 37).

A partir de cette époque, et pour plusieurs années, il est difficile de suivre Agrippa dans les détails d'une vie agitée sur laquelle les renseignements sont très incomplets. Les lettres qui appartiennent à cette période de trois ou quatre années (1512-lSlS) sont rares' ; la suite en est interrompue par des lacunes considérables ; la signification en est obscure; on ne voit même pas le plus souvent de qui elles émanent, ni à qui elles sont adressées. L'une de ces lettres est un document d'un caractère unique dans la correspondance, on pourrait dire dans l'existence

1. La Gorrespondanco générale d' Agrippa ne contient que onze lettres datées des années 1513 à 1515 (Ep. I, 38 à 48).

tout entière d' Agrippa. C'est une lettre écrite, en 4 513, au nom du pape Léon X, par le célèbre Bembo, pour remercier Agrippa des preuves de dévouement données par lui au Siège apostolique. On se demande ce qui a pu valoir un pareil témoignage à un hdmme dans lequel il est difficile de reconnaître un ami bien dévoué de la cour de Rome. Fort peu de temps aupa- •ravant il était du côté des ennemis de la papauté, associé à l'action du concile schismatique de Pise. Il s'était cependant prudemment détaché, nous l'avons vu, du concile, avant même sa retraite de Milan sur Lyon à la suite des Français obligés de repasser les monts, en 1512. Quoiqu'il en soit, voici la lettre de Léon X.

— Cher fils, salut et bénédiction apostolique. Par les lettres de notre vénérable frère Ennius, évêque de Véroli, notre nonce, et sur la relation de quelques autres, nous avons été informé de ton dévouement pour le Saint-Siège apostolique, et de ton zèle pour son salut et sa liberté. Cela nous a été très agréable. En conséquence, nous te recommandons grandement à Dieu. Nous louons tes bonnes dispositions et nous t'exhortons à persister dans ces sentiments pour ce Siège et pour nous; toujours prêt, de notre côté, à montrer dans ^occasion que tu as bien mérité de nous, et que nous te portons dans le sein de notre charité paternelle. C'est ce que notre susdit nonce te fera connaître plus amplement. Donné à Rome auprès de Saint-Pierre, sous l'anneau du pêcheur, le 12« jour de juillet 1513, l'an premier de notre

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pontificat. Petrus Bembus suhsignabat (Ep. I, 38).

Cette lettre est peu explicite et ne permet guère de deviner quel acte de dévouement Agrippa pouvait avoir accompli envers le Souverain Pontife. Il semblerait qu'il se fût agi d'un service rendu au nonce apostolique lui-même. A défaut de renseignements plus précis, il est bon de relater au moins dans quelles circonstances le fait avait pu se produire. Au mois de juillet 1313, les Français venaient d'essuyer une nouvelle défaite en Italie. Rentrés depuis le mois d'avril dans le Milanais qu'ils avaient perdu à la fin de l'année précédente, et alliés cette fois aux Vénitiens que les prétentions du pape et de l'empereur avaient rejetés dans leur parti, ils avaient eu d'abord assez facilement raison de Maximilien Sforze, dont tout le monde était mécontent. Mais dix mille Suisses arrivés au secours de celui-ci avaient triomphé à Novare, au commencement de juin, et les Français avaient été forcés de repasser les Alpes, laissant derrière eux les terres dumarquis de Montferrat et du duc de Savoie, leurs alliés, livrées aux dévastations des vainqueurs. Agrippa, fixé depuis la fin de 1512 à Casale, ville principale du Montferrat, était alors présent dans cette contrée. C'est là probablement, et dans ces circonstances, qu'il a pu rendre quelque service au nonce de Léon X, le défendre peut-être contre les Suisses eux-mêmes, bien que ceux-ci eussent été indirectement appelés par le pape, et qu'ils fussent payés de ses deniers. Certains passages de la correspondance d'Agrippa semblent indiquer qu'il put être

alors mêlé à ces vainqueurs, eL témoignent en outre de relations ultérieures, dont l'origine pourrait remonter à cette date, avec un ami du nonce Ennius, évêque de Veroli (Ep. I, 40, 41) ■.

Nous ignorons pour quelles causes Agrippa quitte ensuite la résidence de Casale, où il se trouvait depuis le mois de novembre 1312. Nous ne savons même pas à quel moment précis il s'en éloigne et ce qu'il y a fait auparavant. Dans l'automne de Tannée

1313, nous le retrouvons à Borgo-Lavezzaro où il avait déjà vécu et où il avait des amis. L'un de ceux-ci ' se pose alors en admirateur passionné de son talent, à propos d'un de ses écrits qu'il a sous les yeux (Ep. I, 39). Cependant, dès le mois de mars

1314, Agrippa est encore une fois àMilan et y semble engagé dans une négociation avec les Suisses, pour une affaire personnelle que nous ne connaissons pas (Ep. I, 40). Il s'en éloigne presque aussitôt; on. l'y rappelle, au mois d'août, pour un intérêt pressant qui le concerne.

1. M. Daguet pense que la lettre du pape Léon X à Agrippa fait allusion au concours prêté par celui-ci au nonce, dans ses négociations pour arriver à l'expulsion d'Italie des Français, de concert avec les agents des Suisses, Scliinner, évêque de Sion, et Falck, -avoyer de Fribourg. (A Daguet, Agrippa chez les Suisses, p. 6, 7.)

2. Rien ne prouve que ce correspondant soit l'ami de Borgo- Lavezzaro dont nous avons parlé précédemment. Ce pourrait être, à ce qu'il semble, un religieux, d'après certains termes de sa lettre : « Ex domo nostra S. Marifc, apud Biirgum-Lavizarium » (Ep. T, 39).

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— Il serait insensé, lui dit-on, de ne pas pousser jusqu'au bout une chose aussi assurée ; mais il faut se hâter (Ep. I, 42).

Il est question, à ce moment, d'un voyage à Rome pour lequel Agrippa est invité à faire ses préparatifs, dès que l'affaire en question aura été réglée (Ep, I, 42, 43). Ce voyage de Rome pourrait bien avoir été effectué pendant l'automne '1S14 et l'hiver 1515; car, au mois de septembre 1514, on écrit de Milan et de Pavie à Agrippa, qui, de son côté, date de Brindes une de ses lettres, le 5 février suivant (Ep. I, 44, 45, 46). Le voyage était concerté avec un ami qui lui en parle, au mois d'août 1514, dans une lettre où nous trouvons en même temps une indication fort inattendue de laquelle-il résulterait qu'Agrippa n'était pas étranger à la pratique des beaux-arts, et qu'il dessinait avec une certaine habileté; ce dont on n'a malheureusement que cet unique témoignage. Au moins estil tout à fait concluant '.

— J'apprends, mon cher Agrippa, dit cet ami} que tu as décoré d'un très beau Mercure la muraille de

1. OnpourraiL tout au plus rapprocher de ce renseignement une autre indication, moins significative cependant, empruntée au chapitre lxxx du traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, où Agrippa donne à entendre qu'il pourrait avoir exécuté un livre sur l'histoire de la royauté dans le monde, enrichi de peintures, de blasons peut-être : « Ego hanc rem (regnorum « omnium initia)... ampliore volumine descripsi alibi, ipsam « nobilitatcmsuis coloribus et lineamentis exacte expressi, etc. » {Opéra, t. II, p. 177.)

ma maison, et que tu t'es servi pour cette œuvre du noir de charbon. Prends garde cependant que ce dieu inconstant et trompeur, dangereux même quand on l'irrite, ne te conduise tout philosophant aux charbons ardents. L'art en question vit en effet, tu le sais, de chai-bon, de feu et de fumée ' (Ep. I, 42).

Avec le renseignement très positif et assurément intéressant que nous venons de signaler touchant la pratique du dessin par Agrippa, la lettre contient encore, on le voit, sous une forme énigmatique, certaines allusions à des faits d'un autre genre qu'on ne saui'ait non plus négliger. On y joue sur le mot Mercure, qui désigne à la fois et un dieu et un métal dont le rôle a beaucoup d'importance en alchimie. Ces allusions portent sur cet art considéré comme éminemment philosophique , fécond cependant en mécomptes, et oîi les charbons étaient en grand usage ; mais qui pouvait conduire ses adeptes jusqu'aux coupables machinations punies par le feu. On le rappelle, ce semble, à Agrippa, comme pour l'inviter à la prudence. Il s'était, on le sait, dès longtemps occupé d'alchimie. Il en faisait à Paris probablement, avec ses jeunes amis de l'université; il en faisait à Avignon, il nous le dit, au retour de son ex-

1. « Audio te pulcherrimum Mercurium parieti domus nostras « appinxisse.Hunc quia carbone nigerrimo formasti, cave ne te « carbonibus ignitis inter pliilosophandum seducal. Sois enini « quam sit Deus laicl'ugax, fallax.mutabilis, atque etiam inles- « tus, si quando irascatui' ; atque ars ista maxime eget carboni- « bus atque igni fumo apposilis » (Ep. I, 42).

AGRIPPA EN n'ALlK

pédition en Espagne. Il passait évidemment alors pour en faire encore. Nous avons cité tout à l'heure une lettre de ce temps où il recommande un livre de cabale. Il était loin, comme on le voit, d'avoir renoncé aux sciences et aux arts occultes.

Après être allé jusqu'à Brindes pendant l'hiver de 1515, Agrippa était, paraît-il, revenu à Pavie oû il avait passé le printemps peut-être, et certainement l'été de cette année. Antérieurement déjà, il avait résidé, mais fort peu de temps, nous l'avons vu, dans cette ville, d'oîi la guerre l'avait chassé en 1512. Nous avons cité une lettre de cette époque oîi il était dit qu'il y avait produit alors beaucoup d'effet (Ep. I, 27). Pendant le séjour de 1515, il y prend une attitude plus digne encore d'attention. On l'y voit monter dans une chaire de l'université, où il explique publiquement le prétendu traité d'Hermès Trismégiste qui porte le titre de Pimander. Cette exposition fait l'objet d'une série de leçons ou lectures dont la première est venue jusqu'à nous, et dont nous dirons bientôt quelques mots.

La situation d'Agrippa semble à ce moment près de se fixer, comme à Dole quelques années auparavant, comme dans d'autres circonstances encore ultérieurement, sans que rien de stable ait jamais réussi pour lui. A Pavie, en 1515, il est en possession d'un titre régulier de professeur, car il paille quelque part de ses gages, stipendium ; il a une maison montée, domiis et supellex, des serviteurs attachés à sa personne, sefwi, familia; enfin il s'est marié récemment

et il a déjà un fils '. La guerre vient encore une fois, comme en 1512, bouleverser son existence.

Nous allons voir Agrippa aux prises avec l'adversité, avec des difficultés que complique encore l'obligation, nouvelle pour lui, de pourvoir aux besoins d'une famille. Mais, avant de parler de cette crise douloureuse et des conséquences qu'elle devait entraîner pour Agrippa, nous nous arrêterons un instant pour considérer, à propos de l'attitude prise en ce moment par lui à l'université de Pavie, ce qu'étaient alors ses études et ses travaux ^ Il cultivait toujours les sciences et les arts occultes. Une lettre d'un de ses amis dont nous avons parlé tout à l'heure fait allusion à ses opérations d'alchimie (Ep. I, 42) ; et nous avons rappelé, à cette occasion, une autre lettre, citée précédemment, où il recommandait à un nouvel adepte la cabale, science vraiment sublime, lui disait-il, et capable de remplir de tout bien l'esprit qui s'y applique.

— Mais, disait-il encore à son disciple, toi qui veux t'exercer à cet art tout divin, sache que tu

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