CHAPITRE IV
Arrivée à Metz d'Agrippa. — Dédain pour les sciences occultes ; attention accordée aux questions religieuses. — La réforme. — Agrippa conseiller stipendié, et orateur de la cité de Metz. — Discours de réception devant la Seigneurie; autres discours d'Agrippa à Metz. — Conditions d'existence ù. Metz. — Querelles avec l'inquisition et les théologiens. — Affaire de la prétendue sorcière de Woippy. — Dispute sur la question de la monogamie de sainte Anne. — Correspondances avec Gantiuncula; avec le célestin Claude Dieudonné; avec Lefèvre d'Élaples, avec Jean Rogier dit Brennonius, curé de Sainte-Croix. — Témoign;i;jes fournis par les chroniques de Metz sur Agrippa. — Son départ précipité de cette ville. — Invective d'Agrippa contre Metz.
Agrippa, au mois de février 1518, arrivait à Metz précédé dans cette ville par une réputation de grand savoir. Depuis quelque temps, il inclinait formellement vers ce qu'il appelle les lettres sacrées. Il n'avait pas, il est vrai, renoncé absolument aux
sciences occuUes, comme le prouvent les faits ultérieurs, et comme cela ressort en outre de quelques passages de sa correspondance à cette époque; mais il ne s'en occupait plus, depuis longtemps déjà, d'une manière exclusive, et l'on trouve parlbis pour elles, dans ses lettres d'alors, des expressions de blâme et de dédain K II avait certainement perdu la l'oi que jadis il avait pu leur accorder; il n'y voyait plus guère qu'un moyen de frapper dans certains cas les esprits et d'attirer ainsi l'attention. Agrippa commençait de plus à s'intéresser vivement aux querelles religieuses qui prenaient alors une gravité croissante, en Allemagne surtout. L'attention donnée par lui, à partir de ce moment, aux réformateurs, à leurs idées, à leurs actes, et en général à la révolution dont ils sont les principaux acteurs, nous oblige à nous arrêter un instant à ce qui les concerne, pour apprécier le genre d'intérêt que lui inspire cette grande crise sociale et religieuse. Il faut en signaler l'origine et indiquer suc-
1. Ces témoignages de dédaia n'empêchent pas Agrippa de revenir fréquemment par la suite, et jusqu'à lafm de sa vie, à ses premiers errements en ce qui concerne les sciences occultes. On le voit souvent encore faire en leur faveur des recommandations accidentelles dont sa correspondance ultérieure contient plus d'un exemple. On peut citer comme tel une lettre de 1520 dont nous ne connaissons pas, du reste, le destinataire (Ep. II, 63). Nous avons parlé dans le chapitre précédent (p. 233, 246, 248, 249, 271) de son attitude à leur égard pendant son séjour en Italie.
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cinctement les phases caractéristiques parcourues par elle pendant les quinze ou vingt années où il a été donné à Agrippa d'être témoin de son développement.
Les querelles religieuses ne sont qu'un des côtés de la réforme du xvi" siècle, où de graves débats concernant les intérêts civils et politiques ont une part considérable. En effet, outre le courant des doctrines nouvelles, associé à une réaction passionnée contre la domination de l'Église romaine, elle comprend des actes inspirés surtout par l'esprit de révolte des peuples, aussi bien que par l'ambition et l'avidité des princes.
A ne prendre que le côté religieux de cette grande révolution, on en trouve le principe dans une protestation désespérée contre des abus qui étaient devenus intolérables au sein de l'Église. La cour pontiQcale, envahie par la corruption du siècle, vivait des subsides de la catholicité tout entière. Elle faisait jouer pour cet objet les ressorts d'une juridiction envahissante qui embrassait non-seulement le domaine des choses spirituelles, mais encore celui des choses temporelles, et qui, s'étendant même aux questions d'ordre purement civil, faisait dépendre de Rome la décision d'une foule d'affaires de toutes sortes. C'était là, grâce à une savante fiscalité, une source de revenus considérables. Mais plus abondants encore étaient peut-ôti'e, indépendamment des prélèvements opérés, à divers titres, sur les revenus des églises particulières du monde
entier, les produits des grâces accordées à prix d'argent, notamment celui des indulgences dont la vente, habilement réglée, s'appuyait sur un corps de doctrines imposé avec autorité.
La chrétienté était divisée pour cet objet en départements pourvus de collecteurs, et ceux-ci, dans le rôle de prédicateurs dont ils s'acquittaient simultanément, ne négligeaient rien pour i-endre leur action fructueuse. La théorie des indulgences offrait un terrain tout naturel à la critique et aux conflits. C'est sur ce sujet que le débat s'engage. La querelle s'allume au fond de l'Allemagne. Un prêtre régulier de l'ordre des Augustins, professeur de théologie à Wittemberg, est chargé par le vicaire-général de son ordre de s'élever contre les prédications que faisaient les Dominicains pour la distribution des indulgences. Ce prêtre était Martin Luther (ISd 7). Un des motifs secondaires de la commission qu'il venait de recevoir de son supérieur pourrait bien avoir été la jalousie que devait inspirer aux Augustins la préférence accoi'dée sur eux aux Dominicains par Tarchevêque de Mayence et de Magdebourg, qui avait récemment confié à ceux-ci la distribution des indulgences dans les églises de la Saxe. C'étaient les Augustins qui précédemment avaient accompli cette mission. Ils se trouvaient naturellement portés à juger qu'elle était moins bien remplie par leurs successeurs, et disposés à les accuser d'exagérer aux yeux des peuples la doctrine des indulgences, pour rendre plus productive son application.
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Luther s'élève rapidement, dans ces disputes, de la question des indulgences au sacrement lui-même qui en est le principe, au sacrement de la pénitence. Il en examine les diverses parties, la justifacation, l'expiation, la réparation, la satisfaction, l'absolution, et il arrive ainsi de proche en proche à traiter des bonnes œuvres, du culte des saints, du libre arbitre, et de la grâce. Il était difficile que luimême, malgré toute sa science, ne s'égarât pas dans l'immense développement et dans les subtils détails de ces questions délicates. Il est attaqué vivement à ce sujet. Pour se défendre, il se réfugie dans l'interprétation directe de l'Écriture, et bientôt derrière une récusation formelle de l'autorité du souverain pontife, avec la prétention de ne se rendre qu'au jugement de l'Église réunie en concile.
Les censures et les condamnations l'avaient ainsi amené à contester l'autorité du pape, en même temps que, dans ses hardies investigations, il attaquait les sacrements. Il les rejette pour la plupart, et ne veut plus en reconnaître que trois, le baptême, la pénitence, et l'eucharistie. Encore modifie-t-il plus ou moins la doctrine admise par l'Église sur chacun d'eux. Pour ce qui concerne l'eucharistie, il introduit quelques subtilités dans l'appréciation du fait de la transsubstantiation, et recommande expressément l'administration du sacrement aux fidèles sous les deux espèces. Il reste, d'ailleurs, fermement attaché au dogme de la présence réelle, qu'il défend énergiquement jusqu'à la fin. Il ose ensuite recom-
mander certaines modifications dans la liturgie, dans la constitution de la messe principalement, condamnant de plus diverses pratiques, le célibat des prêtres par exemple, l'abstinence de viande, les vœux, les pèlerinages. Luther avait donné le signal; Mélanchthon et Carlostadt se distinguent parmi ses plus ardents disciples; ce dernier, chanoine et archidiacre de Wittemberg ; l'un et l'autre professeurs à l'université de cette ville.
Jusque-là le sacrement essentiel, l'eucharistie, fondement de la religion, était à peu près intact Mais des entreprises téméraires allaient être bientôt dirigées également contre lui. La Saxe avait vu commencer la querelle ; la Suisse devait être le théâtre de la nouvelle phase où elle allait entrer. OEcolampade, curé de Bâle, combat le premier la croyance à la présence réelle qu'entendait conserver Luther, et il prétend n'attacher qu'un sens figuré aux par-oies de Jésus-Christ, dans l'institution du sacrement (1524), Zwingle, curé de Zurich, qui avait commencé, comme Luther, par s'élever contre les indulgences (1319), se range à l'opinion d'OEcolampade sur le sens figuré, suivant lui, du sacrement (1S2S). La dispute sur l'eucharistie se substitue ainsi à la querelle orfginaire sur la pénitence. La digue salutaire de la discipline est en même temps rompue; les novateurs ne connaîtront plus de bornes. Servet déclamera bientôt contre la Trinité (1331-1532). De ces doctrines nouvelles vont sortir les scandaleux excès des anabaptistes (1534-1536),
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contre lesquels LuLher lui-môme devra prendre la plume (lo3o) .
Tels sont, dans leurs traits essentiels, les mouvements de doctrine edectues par la réforme, du vivant d'Agrippa. Certains faits particuliers qui s'y rattachent, ainsi que les changements politiques en résultant, dont il a été également témoin, doivent être remémorés aussi.
Au début de ses prédications contre les indulgences (loi 7), Luther avait publié quatre-vingtquinze propositions formant la matière d'une thèse soutenue par lui à Vittemberg sur ce sujet, et il les avait adressées à l'archevêque de Mayence et à l'évêque de Brandebourg. A leur apparition, Jean Tetzel, religieux dominicain, inquisiteur de la foi et le premier des commissaires pour la publication des indulgences, avait attaqué ces propositions, en publiant cent six propositions contraires, soutenue s dans des thèses nouvelles, à Francfort sur l'Oder (1517), et cinquante autres sur l'autorité du pape. En même temps, comme inquisiteur de la foi, il avait fait brûler publiquement les thèses de Luther. Par représailles, les amis de ce dernier avaient aussi brûlé les siennes.
De nombreux champions se présentent alors dans la lice (1518). Les religieux dominicains Jacques Hochstrat et Sylvestre (Mazolini di Prierio) écrivent avec violence contre Luther. Jean Eckius, professeur de théologie et vice-chancelier de l'université d'Ingolstadt, entre aussi en querelle, mais
avec plus de mesure, contre lui, sur l'essence de la pénitence (1518). C'est dans la réponse que lui lait Luther qu'il donne ses propositions contre la liberté de l'homme, et sur l'absolue nécessité de la grâce.
Ces débats, publiés au moyen de l'imprimerie, nouvelle alors, agitaient vivement les esprits, en Allemagne surtout et en France. Dans ce dernier pays, on se trouvait en même temps sous le coup d'une émotion très favorable à leur effet. -concordat que le roi François P"" et le pape v substituer à la pragmatique, soulevait les ces du parlement et de l'université de Pario, public participait à ces dispositions (loi 8). Les tôte^ s'échauffaient, en outre, sur des questions de critique relevant de la seule curiosité. Mentionnons comme exemple, en raison de l'intérêt qu'Agrippa y a pris, la question des trois Marie discutée alors avec un certain éclat par Lefèvre d'Étaples, et sur laquelle nous aurons bientôt à revenir.
Luther avait, dans le principe, affecté le ton d'une entière soumission à l'égard du pape, déclarant qu'il ne prétendait à autre chose qu'à être entendu et jugé par lui, sur les témoignages de l'Écriture. Mais on ne voulait ni l'entendre ni le juger ; on voulait lui imposer silence: On voulait, non l'admettre à discuter sa doctrine, mais lui permettre seulement de se défendre sur la question de fait exclusivement. Le pape le cite, à cet effet, à comparaître dans les soixante jours devant ses commissaires, et tâche d'obtenir du prieur des Augustins de Wittemberg
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et de l'élecLeur de Saxe, que ce rebelle soit mis entre les mains du légat (1518). Luther se rend volontairement à une conférence avec celui-ci, à Augsbourg; mais il n'y consent à rien, sinon à disputer, et il refuse de se soumettre autrement qu'à une démonstration, et à une décision prononcée sur celle-ci par l'Église, c'est-à-dire par une assemblée de prélats et de docteurs. Le légat allègue l'autorité du pape. Luther conteste cette autorité et en appelle au concile. En 1519, Eckius dispute à Leipsick avecLuLher, Carlostadt et Mélanchthon, sur l'autorité du pape, sur la pénitence et le purgatoire, sur les indulgences, sur le libre arbitre et la grâce. Luther est condamné par les universités de Cologne (1519), de Louvain (1519), de Paris (1521). Il ose dédier au pape son livre de la liberté chrétienne (1520), et il publie un traité de la confession.
L'heure est arrivée où vont éclater les violences. Le 15 juin 1520, Léon X fulmine solennellement contre Luther une bulle par laquelle il le condamne comme hérétique. Le 10 décembre suivant, Luther brûle publiquement la bulle du pape à Wittemberg. La guerre est déclarée. Luther publie en allemand un manifeste contre la cour de Rome, et en même temps son livre de la captivité de Babylone. Un peu plus tard, il fait imprimer sa traduction de la Bible en langue vulgaire (1522), et il ose paraître, pour se défendre, devant la diète de Worms (1523) . La période politique de la révolution qui s'annonce va com-' mencer.
En vain Adrien VI essaiera, en '1S22, la rôi'oraae du clergé, el arrêtera la prédication des indulgences. Léon X a réclamé de Charles-Quint l'exécution de la. sentence portée contre les novateurs, et l'empereur a promulgué l'édit de Worms interdisant toute profession publique du luthéranisme (1521). Luther, poursuivi, trouve un asile secret chez l'électeur de Saxe. Les deux diètes de Nuremberg (1523, 1524) montrent quels progrès ont faits les nouvelles doctrines. Les États d'Allemagne ne craignent pas de formuler d'expresses accusations contre la cour de Rome, Centwn gravamina, ils provoquent la réforme de l'Église et demandent pour cette œuvre un concile libre, assemblé en Germanie, hors de toute influence du souverain pontife. Un concile, c'est ce que voulait par-dessus tout éviter la cour de Rome.
A cette date (1525), le luthéranisme a pour adhérents, en Allemagne, l'Électeur de Saxe, le landgrave de Hesse, le duc de Brunswick, les villes de Strasbourg, de Francfort, de Mayence et de Cologne en partie; et la Suisse acquiesce à la doctrine de Zwingle, qui renchérit encore sur celle de Luther. A la diète de Spire (1526), les luthériens dominent. Ils protestent contre l'édit de Worms ; ils persistent à dem-ander le concile. En 1529, ils s'assemblent à Smalkalde pour aviser à se défendre contre l'empereur qui les menace, et préludent ainsi à la ligue qu'ils for-meront en 1531, dans la même ville, pour se préparer à la guerre. Auparavant ils ont présenté leur confession à la diète d'Augsbourg
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OÙ les zwingliens ont aussi produit la leur (1330)., Devenus parti politique, ils obtiennent l'appui et l'alliance de François I", ennemi de Charles-Quint, et ils réussissent à arracher à l'empereur les États confisqués sur le duc de Wurtemberg (1533-1534;. La rupture éclatante du roi Henri VIII avec le pape ouvre, d'un autre coté, l'Angleterre au protestantisme ('J534).
A ce moment, les affreux désordres provoqués par les anabaptistes de Munster (1534-1536) arrêtent un instant le mouvement; et, parla fameuse transaction de Cadam (29 juillet 1534), le roi des Romains s'engage à faire suspendre toute poursuite contre les protestants dans l'empire. Une sorte d'apaisement momentané marque la fin de la première phase de cette grande histoire. Agrippa, mort en 1535 seulement, en a été témoin.
Nous avons, dans le tableau pi-écédent, devancé la marche des temps, pour montrer dans leur ensemble les actes de la réforme accomplis sous les yeux en quelqua sorte d'Agrippa, pendant la durée de sa vie tout entière. Il faut maintenant revenir au début de ces événements et au lendemain des premières prédications de Luther contre les indulgences, à l'année 1518 qui est celle de l'arrivée à Metz d'Agrippa. Nous allons le voir suivre avec une attention marquée le développement de ces faits et les conséquences qui en découlent.
Les sympathies d'Agrippa étaient évidemment pour les réformateurs. Il honore Luther et Mélan-
chthon; il ne dissimule pas l'estime qu'il fait de leur caractère et l'intérêt que lui inspire leur conduite. Leurs idées, on peut le constater, sont en partie les siennes, et il s'associe, en plus d'un point, àleurs passions. Gomme eux, il ose s'élever contre l'autorité du souverain pontife et s'insurger contre la prépondérance des moines dans l'Église et dans la société. A Metz, en 1S20, il passait pour un partisan décidé et un propagateur de la doctrine de Luther, Cependant, à la pensée des désordres de tout genre que la réforme semble près de déchaîner dans le monde, Agrippa se prononce en plus d'un endroit, il faut le reconnaître, contre ses entraînements et en réprouve les témérités (Ep. II, 34). Il semble, en définitive, avoir tenu prudemment à l'égard du protestantisme une conduite mesurée, analogue à celle que tint aussi au même point de vue Je célèbre Érasme, un des hommes de ce temps qui ont été en commerce de lettres avec lui. Comme Érasme, Agrippa conserve, en ce qui regarde la stricte orthodoxie, une attitude assez correcte quant aux actes; mais, pour ce qui est des opinions, il se permet une grande liberté de pensée, le plus souvent déguisée sous le masque d'une soumission apparente dont il ne marchande pas, quand ïl le faut, les témoignages, mais quelquefois aussi exprimée avec un notable oubli de toute réserve.
Agrippa ne nous laisse, en définitive, aucun doute sur ce qu'il pense au fond touchant les questions religieuses. Il a répandu dans ses divers écrits et
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condensé finalement, dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, les opinions par lesquelles il se rapproche des novateurs du xvi° siècle. Nous avons fait connaître précédemment ce dernier ouvrage. On peut, d'après ce que nous en avons dit, apprécier les tendances de son auteur dans la direction que nous venons de signaler '. Ces tendances, au reste, ne faisaient encore que s'indiquer à l'époque où Agrippa, quittant l'Italie, arrivait à Metz. Pendant son séjour dans cette ville, elles s'accentuent graduellement; elles se manifestent d'une manière générale dans l'attention qu'il accorde aux actes des réformateurs en Allemagne , comme nous l'avons annoncé tout à l'heure ; elles s'indiquent plus particulièrement dans l'intérêt qu'il prend aux travaux de Lefèvre d'Étaples en France ; elles s'accusent complètement dans la hardiesse avec laquelle il soutient alors les conclusions de celui-ci contre les théologiens orthodoxes.
Agrippa sort un peu en cela du rôle de jurisconsulte spécialement propre à l'emploi qu'il était venu prendre à Metz, rôle fort nouveau pour lui du reste, très différent de ceux qu'il avait joués jusque-là, et auquel ne semblaient guère l'avoir préparé ses études antérieures et sa vie passée. Nous avons dit quelque chose de ces études, au commencement de
1. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n" X) divers renseignements sur l'attitude d'Agrippa vis-à-vis du protestantisme.
notre chapitre second. Ce qu'on sait, d'un autre côté, de la vie d'Agrippa ne permet guère d'admettre qu'à partir du moment où, quittant Cologne pour la première fois et arrivant à Paris, simplement pourvu selon toute apparence du grade de maître ès-arts, près de s'élancer à ce moment même dans le tourbillon d'agitations que nous connaissons, il ait jamais eu le temps de faire les études suivies nécessaires pour l'acquisition du grade de docteur en droit que nous lo voyons prendre maintenant. On trouve, en effet, les qualifications de licencié et de docteur en l'un et l'autre droit associées alors, par pure courtoisie vraisemblablement, à son nom, dans quelques documents de l'époque conservés aux archives de Metz. Mais il en est d'autres à côté de ceux-là oîi Agrippa prend simplement le titre de maître, beaucoup mieux d'accord avec ce que nous savons de son passé ^
Il y a tout lieu de penser que les connaissances d'Agrippa en matière de jurisprudence, comme beaucoup d'autres d'ailleurs qu'on ne saurait lui contester absolument, ne provenaient guère que d'études accidentelles, de lectures, d'observations et do réflexions, et qu'elles ne peuvent impliquer la possession d'aucun grade universitaire. Nous démontrerons qu'il en était certainement ainsi pour
1, Il s'agit ici du litre de maître ès-arls; qualité modeste qu'il n'y a aucune raison de refuser à Agrippa, comme nous l'avons montré précédemment, au cliapitre deux (p. 126).
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lui de la médecine au moins. L'association qu'il fait, dès J319, de son prétendu titre de docteur en médecine et de celui do docteur en l'un et l'autre droit (Ep. II, 19), autorise incontestablement le doute sur l'authenticité de celui-ci, puisqu'on est fondé à lui refuser absolument la légitime possession de l'autre '.
L'emploi que venait prendre à Metz Agrippa, au mois de février 1518, était celui de conseiller stipendié et orateur de la Cité ^ Metz, ville libre du Saint- Empire, ancienne capitale de l'Austrasie, puis du vieux royaume de Lorraine, était resté, lors de la dissolution de celui-ci, sous la domination de ses évêques. La ville avait ultérieurement secoué l'autorité des prélats et conquis, vers le xiii« siècle, une sorte d'indépendance, grâce à laquelle, à partir de ce moment, s'était graduellement constitué dans son
1. On trouvera, dans la dernière partie de notre cliapitre cinquième, des observations à ce sujet, et, dans une note de l'appendice (n" VI), quelques textes qui s'y rapportent.
2. Bien que cet emploi soit, comme nous le dirons tout à l'heure, d'un ordre tout à fait secondaire dans le mécanisme des institutions publiques à Metz, Agrippa en parle quelque part comme s'il s'agissait de la fonction la plus élevée dans la hiérarchie gouvernementale de cette ville : « Cum, apud Me- « diomatricos, reipublicœ a consiliis advocatus prajessem. » (Opéra, t. II, p. 220). Cette exagération est d'accord avec l'esprit de jactance qui est habituel chez Agrippa et qui le porte^ en toute rencontre, à exalter son mérite aussi bien qu'à grossir arbitrairement son importance. Nous aurons plus d'une occasion de le constater.
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sein un gouvernement oligarchique, au profit d'un patriciat composé des principaux citoyens Ceuxci étaient, pour cet objet, distribués dans des corps politiques nommés paraiges, où ils prenaient place en vertu do droits héréditaires réglés d'après certains principes. Sauf un petit nombre d'emplois inférieurs attribués au commun populaire, toutes les charges et magistratures dans l'État messin étaient exclusivement dévolues aux membres des paraiges. De plus, à la seule exception des échevinats, offices de judicature, qui étaient à vie et à la nomination du maître-échevin, chef de l'État, ces charges étaient électives et même, pour la plupart, annuelles.
Certaines fonctions cependant exigeaient une assiduité et des connaissances particulières qu'on ne saurait attendre que de praticiens expérimentés. La Cité avait été ainsi obligée de prendre à ses gages, pour le service public, quelques employés spéciaux, notamment des médecins et des jurisconsultes de profession. Ces derniers portaient les titres variés de conseillers stipendiés, d'orateurs, d'avocats, de procureurs, ou celui moins précis de pensionnaires. Leur emploi consistait à servir la république, dans les affaires contentieuses surtout, soit à l'intérieur soit au dehors ; à suivre, dans ce dernier cas, les seigneurs citains chargés des négociations ; à porter
1. Voir, sur ce sujet, ua Lra\^ail iiUiLulô Le patriciat dans la cité de Metz, au toin. XXXI V des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, année 1873.
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la parole dans les débats qui s'ensuivaient, ou bien encore dans les circonstances d'apparat, aux entrées de souverains par exemple, et dans les réceptions de personnages considérables. De là ce titre d'orateur qui leur est donné quelquefois, et qu'Agrippa semble avoir porté le premier ; d'où l'on pourrait inférer, soit dit en passant, que sa situation h Metz avait peut-être dans le principe quelque chose de celle d'un lettré, plutôt que d'un jurisconsulte proprement dit. Les hommes auxquels on confiait l'emploi de conseiller stipendié étaient choisis indifféremment, ou parmi les clercs, ou parmi les laïques. C'étaient souvent des membres du clergé de Metz, des chanoines ou des dignitaires de ses divers chapitres, ou même des prêtres de son clergé paroissial, ayant fait dans les universités des études spéciales, et pourvus le plus souvent des grades de docteur, de licencié, de bachelier en droit, ou pour le moins de celui de maître ès-arts.
La ville de Metz a entretenu quelquefois plusieurs de ces officiers en même temps, deux ou trois, quatre môme dans certains cas. La durée de leurs services était variable. Elle était de six années- généralement, fixée ainsi par les termes mêmes de leur engagegement, et le plus souvent d'ailleurs susceptible d'être prolongée moyennant un ou plusieurs renouvellements. Quelques-uns d'entre eux sont restés aux gages de la Cité pendant une période de vingt années et plus. On connaît par les chroniques, par les comptes et autres pièces des archives de la ville, une ving-
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taine de ceux qui ont été chargés de ces fonctions pendant la durée des xv" et xvic siècles. Il n'y avait, du reste, rien de régulier dans leurs engagements, qui ont bien pu n'être parfois que des commissions spéciales pour des services accidentels. Leur traitement aussi variait beaucoup, et il a naturellement toujours tendu à s'élever. Avant l'arrivée à Metz d'Agrippa, les gages annuels des conseillers stipendiés n'avaient jamais dépassé 72 livres ; on en trouve, jusqu'à ce moment, aux chiffres de 24, 30, 36, 50, 60 et 72 livres. Agrippa, le premier, reçoit un traitement notablement plus considérable. On lui alloue immédiatement 420 livres, qui valaient alors 100 florins d'or ', et après lui ses successeurs voient leurs émoluments monter en moins de vingt années à 123, 180, 200, 240 et jusqu'à 300 livres ; chiffres qui s'élèvent, du reste, en même temps que s'avilit graduellement la valeur de l'argent.
Outre les indications qui précèdent, les documents messins, rapprochés des pièces de la correspondance d'Agrippa, fournissent encore des renseignements qui présentent quelque intérêt sur la durée de son séjour à Metz. On y voit qu'il dut arriver dans cette ville pendant la seconde moitié de février 1S18 et qu'il l'a quittée à pareille époque à peu près, sinon dès la fm de janvier peut-être, de l'an 1520,
1. Cette somme pouvait équivaloir à environ 3,600 francs d'aujourd'liui. On trouvera dans une note de l'appendice (n** XIV) quelques éclaircissements à ce sujet.
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après y être resté environ deux années K Ses lettres montrent d'ailleurs qu'il abrégea le séjour que primitivement il devait y faire; car on l'y voit sollici- •ter, en raison de diverses considérations, avant la fin de la seconde année, la résiliation de l'engagement auquel il avait souscrit envers la Cité pour une plus longue durée évidemment. Le règlement de ses gages aurait été néanmoins opéré, ce semble, tout à son avantage, à partir d'une date quelque peu antérieure à celle de son arrivée et jusqu'à une époque notablement postéineure à son départ. 11 résulte de l'examen des comptes de ce temps, qui se trouvent encore aujourd'hui aux archives de la ville, qu'Agrippa reçut de celle-ci des gages pour plus de deux années, indépendamment des frais de voyage qui lui furent largement payés d'avance à son départ de Savoie, et non remboursés simplement à son arrivée à Metz Quant à l'importance de ces gages alloués par les Messins à Agrippa, il y a lieu de constater, d'après ce que nous en avons dit tout à l'heure, que le chiffre en est relativement assez élevé ; supérieur, en tout cas, à celui des gages attribués jusqu'alors aux hommes qui avaient précédemment rempli à Metz les mêmes fonctions. Cette particularité montre le prix que, dans cette ville, on