‹ Corneille AgrippaChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE Q U AT 11 1 f ;.M IC · texte numérisé non relu

CHAPITRE Q U AT 11 1 f ;.M IC

quées ou défendues par plusieurs écrivains ecclésiastiques. Celles qui concernaient les trois Magdeleine étaient notamment combattues dans un traité publié à Paris, en 1519, par Jean Fischer évêque de Rochester, l'une des victimes de Henri Vllf, à qui Erasme écrivait d'Anvers, le 2 avril 1S19, que tout le monde lai attribuait la victoire dans le débat. Sur la question des trois Marie, Lefèvre d'Étaples trouva dans Agrippa un champion passionnément épris de ses idées. Il nous reste à montrer comment cekii-ci entra dans la querelle soulevée à cette occasion. Elle venait d'éclater au moment à peu près où, quittant l'Italie, il arrivait à Metz (Ep. II, 25, 30).

Une des considérations qui avaient pu attirer de ce côté l'esprit curieux et frondeur d'Agrippa, c'est évidemment que la thèse de Lefèvre d'Étaples était contraire aux opinions généralement reçues à ce moment. Discutée comme nous venons de-le dire par ce savant homme, la question De una ex tribus Maria, ou de la monogamie de sainte Anne, semblait aux novateurs intéresser la dignité de la sainte Vierge dans son origine immaculée. Les champions de l'Église soutenant que sainte Anne avait eu trois époux successifs et.plusieurs enfants, les docteurs hétérodoxes ne voulaient lui reconnaître qu'un seul époux, et ne lui accordaient qu'un seul enfant miraculeusement conçu, qui était la Vierge, mère de Dieu.

Agrippa très adonné depuis quelques années à l'étude des choses religieuses, adopte donc avec

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chaleur l'opinion de Lefèvre d'Élaples touchant la monogamie de sainte Anne. Il trouve à Metz, oîi il était alors, d'ardents contradicteurs. A la tête de ceux-ci, se place un confrère de l'inquisiteur Savini, le prieur des Dominicains Claude Salini, fort de son titre de docteur en théologie de l'Université de Paris. La dispute s'était engagée dans un entretien d'Agrippa avec un membre de l'aristocratie messine, Nicole Roucel l'échevin ", qui soutenait l'opinion communément admise alors dans l'Église, sur les trois mariages de sainte Anne etles enfants procréés ainsi par elle, les trois Marie. La querelle n'avait pas tardé à s'étendre et à s'envenimer; de nouveaux champions intervenant avaient à leur tour attaqué Agrippa. Celui-ci donne à ce sujet quelques détails intéressants, dans une lettre adressée par lui au Célestin Claude Dieudonné qui partageait ses idées, et qui venait de quitter Metz au moment même oii ces faits s'accomplissaient.

— Je vais t'apprcndre, dit Agrippa dans cette lettre, quels sont ces infâmes calomniateurs qui s'acharnent dans leurs poursuites publiques contre le vertueux et savant Lefèvre d'Étaples, contre ses livres, contre ses opinions et ses invincibles doctrines. C'est d'abord un certain frère franciscain du couvent de l'Observance, Dominique Dauphin, comme on l'appelle d'un nom emprunté à l'enseigne d'un

1. '< Cum nobili viro Nicolao lîoscio mediomaLricorum dccu- « riorie. » (Upera, t. II, p. 588.)

cabaret, homme plein d'insolence, de blasphèmes et d'impertinents discours ; Nicolas Orici, frère mineur de la maison des Cordeliers, et frère Claude Salini, prieur du monastère des Prêcheurs ; celui-ci tout fraîchement décoré à Paris du grade de docteur, et le plus ardent de tous à condamner les propositions et leur auteur. Voilà les acteurs de cette immonde tragédie, ces hommes qui se croient tout permis, et dont l'autorité est telle que nul n'a le courage de les contredire, quand ils ont froncé le sourcil ; tant ils ont de crédit sur celte populace messine, bien digne de croupir honteusement dans l'eiTcur, pour avoir accepté de pareils maîtres. (Ep. II, 25).

Les adversaires d'Agrippa avaient, à ce qu'il paraît, profité d'une courte absence de celui-ci pour donner carrière en public à leur ardeur passionnée,

— Que n'étais-je là, dit en effet Agrippa dans une nouvelle lettre à Claude Dieudonné, je n'eusse pas hésité à leur résister en face. Mais me voilà revenu. J'ai fait ce que je devais et ce que je pouvais. J'ai agi de la main et de la plume ; j'ai écrit les propositions que tu connais par la copie que je t'en ai fait parvenir, et cela pour leur donner occasion d'écrire eux-mêmes et de répondre. Mais les jours, les semaines s'écoulent, et pas un d'eux ne donne signe de vie. Il leur suffit sans doute d'en avoir imposé à la foule, sur laquelle ils ont pris une telle autorité, qu'un ange descendrait en vain du ciel pour les démasquer. Mais les choses n'en resteront pas là. Je vais attendre encore un peu ; et puis j'aviserai à

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d'autres moyens. Je te tiendrai au courant, dit en finissant Agrippa à son correspondant, en quelque lieu que tu sois. (Ep. II, 2S.)

Nous ne connaissons pas toutes les phases du débat. Dans sa querelle avec l'inquisiteur pour la paysanne de Woippy, Agrippa, entraîné par le sentiment de la jusiice, avait eu finalement le dessus. Dans celle-ci, le courage lui manque; il cède et, pris de lassitude et de dégoût, il s'éloigne avant la fin. Mais, après son départ, ses adversaires continuent la lutte et chantent victoire. Il aurait dû s'y attendre, puisque dans cette nouvelle affaire il ne pouvait y avoir, comme dans la première, de jugement définitif consacrant le triomphe d'une des parties, et imposant silence à l'autre. Agrippa, se retirant du combat, avait le pressentiment qu'il en serait probablement ainsi. Il disait en partant au curé de Sainte- Croix, lequel partageait ses opinions, qu'il lui appartenait dereprendre le rôle que lui-même il abandonnait, et de défendre à son tour, pour l'honneur de Lefèvre d'Étaples, la gloire de sainte Anne et de la sainte Vierge (Ep. II, 44.). Arrivant à Cologne, quelques jours après avoir quitté Metz au plus fort de la querelle, Agrippa écrivait pour cet objet à celui-ci, le 19 février 1520.

— Je suis certain, lui disait-il, que le prieur des Prêcheurs, Claude Salini, et Claude Drouinle tabellion, ce singe à la voi.x de castrat, cette espèce d'androgyne étranglé par l'envie et l'on d'orgueil, avec toute sa séquelle, triomphent maintenant en toute

sûreté, entonont des chanls de victoire, et me taillent des croupières, pendant que, j'ai le dos tourné. Contemoi ce qui en est. De mon côté, je vais m'occuper de publier ce que j'ai écrit sur ce sujet, et ce que maître Claude Salini a couché à ce propos sur le papier, pour la plus grande évidence de sa propre ineptie (Bp. Il, 43).

Cette lettre se croisait avec une missive où l'ami d' Agrippa, venant au devant de son désir, lui rendait compte d'une sorte de dispute publique dans laquelle ses adversaires s'étaient, à ce qu'il paraît, empressés après son départ de constater leur victoire.

— Dans nos derniers entretiens, écrivait à Agrippa le curé de Sainte-Croix, tu me prédisais que je te succéderais dans le débat. Jamais tu n'as dit plus vrai; et je me réjouis d'avoir aujourd'hui sous la main un messager fidèle, pour me décharger du fardeau des confidences que j'ai à te faire à ce sujet. Tu sais, mon cher Agrippa, avec quelle impatiente aigreur nos sophistes en théologie, infatués d'eux-mêmes, reçoivent la critique ; et comment au contraire ils acceptent les viles flatteries auxquelles nous avons toujours refusé de nous associer. Aussi nous détestent-ils assez l'un et l'autre. Tu riras en apprenant ce qui s'est passé dans le petit engagement d'hier.

— 11 y avait affluence de paysans, de bonnes femmes et d'enfants, tous, le col tendu, la bouche béante. Un certain Prêcheur, qui présidait la séance, se plante fièrement dans la chaire et, trois heures

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durant, pérore d'une voix traînante en agitant les bras comme un histrion. Cependant l'assistance fatiguée de cette interminable harangue se met à battre des mains, et toute cette belle et savante éloquence se trouve étouffée par l'enthousiasme populaire. Enfin la discussion est ouverte. Maitre Reginaldus, notre archiprêtre, prend la parole. Il attaque la question des trois mariages de sainte Anne ; il n'hésite pas à condamner les secondes noces. Anne, vraie prophétesse, mérite surtout, il le dit lui-même, d'être honorée pour sa pureté. Mais quelle est sa conclusion? Qu'il a été cependant accordé à cette sainte femme d'avoir eu successivement trois maris, pour multiplier une lignée destinée à former l'Église de Dieu. A l'a-rchiprêtre succède maître Reinaud le médecin, lequel jusqu'à un certain point est des nôtres. 11 ne veut pas que la moindre souillure ait jamais atteint celle qui a été sanctifiée parla conception miraculeuse de la vierge Marie. 11 ne veut pas que la sainte demeure où la mère de Dieu a été conçue ait ensuite été souillée par de voluptueux caprices; ou bien, suivant lui, si, après la sainte Vierge, sa mère a dû concevoir encore d'autres enfants, ce n'a pu être que par de nouveaux miracles. La pureté de la sainte Vierge ne peut être mise en doute. Nul soupçon du péché originel ne saurait l'effleurer, quand bien même il eût été donné à sa mère de connaître trois époux, afin de multiplier la race prédestinée.

— Maître Reinaud s'arrête. A mon tour, continue

le curé de Sainte-Croix, je m'élance dans la lice. J'attaque les assertions qui ont été produites; je les déclare téméraires et scandaleuses. Je prouve que ni l'Évangile, ni les apôtres, ni les auteurs ecclésiastiques, ni aucune autorité ne justifient les prétendus mariages de sainte Anne ; que la vierge Marie étant fille de sainte Anne et de Joachim, on ne saurait affirmer que Marie de Cléophas fût fille de la même mère et d'un autre époux du nom de Cléophas. Je démontre, l'Évangile en main, que Marie de Cléophas est ainsi nommée, non à cause de son père, mais à cause de son mari. Mes adversaires, pour tourner la difficulté, prétendent alors qu'il a pu y avoir deux Cléophas et non pas un seulement. « N'as-tu jamais vu, me crient-ils, deux ânes qui s'appelassent Martin ». « Oui sans doute, dis-je à mon tour. J'ai vu au marché deux ânes qui s'appellent Martin, et si je suis l'un, toi tu es l'autre ; mais je n'ai jamais vu dans les Saintes Écritures deux hommes qui s'appelassent Cléophas ». On l'it autour de nous. Je parle alors des histoires d'Eusèbe et d"Hégésippe. « Ce sont des songes creux me crie-t-on ». De mon côté je récuse de même l'autorité de Thomas leur maître, d'Augustin, de Jérôme, de Chrysostome, et des autres. « Saint Augustin est incapable d'erreur, murmux^entles AugustinS ». « Saint Thomas ne s'est jamais trompé, disent les Thomistes ». Alors je me déclare vaincu, et j'affirme que non-seulement sainte Anne a eu trois maris, mais qu'elle en a eu quatre, et que le dernier devail certainement s'appeler Marcolphe. Les

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uns nient, les autres se tachent. J'aurais voulu que tu lusses là. En somme, déluge de paroles, mais de conclusion point.

— Comme je m'en allais , Claude Drouin le tabellion vient à moi rouge de colère pour me provoquer, et se penchant à mon oreille : « Puisses-tu être brûlé, murmure-t-il, hérétique damné ; j'ai encore quelques fagots ; je les donnerais volontiers pour cela. « Il n'y avait pas de témoins du propos et je me contentai de lui répondre: « Garde tes fagots pour toi et pour les frères prêcheurs, à qui cela pourra servir. Leur hérésie n'est pas encore finie chez les Bernois (1). » Il s'éloigne furieux; mais le soir, comme on se promenait sur la place en causant du débat de l'après-midi, il revient sur moi, l'œil en feu, et me traite de fou, d'âne, d'impudent, pour avoir osé calomnier le grand saint Augustin. Comme beaucoup de gens l'avaient entendu cette fois, je l'ai assigné en jugement pour ses injures; et à huitaine il aura à prouver que je suis en effet ce qu'il a dit (Ep. II,M). .

Quelques semaines après, le curé de Sainte-Croix, écrivant de nouveau à Agrippa, lui disait qu'il avait fait condamner pour ses injures Claude Drouin;

1. Allusion à une cause remonlanL à quelques années, et à la suite de laiiuello quatre religieux dominicains avaient été brûles comme hérétiques à Berne, en 1509. On peut consulter sur cette alfaire un livre intitulé : De quahior hwrcsiarohis ordiriis prwdicaloruin, etc., 1509.

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mais que, content de l'avoir emporte sur lui, il l'avait ensuite traité avec ménagements. Cette vivante peinture des scènes agitées que produisaient à Metz les controverses publiques, nous donne le sentiment de ce qu'étaient dans cette ville les passions religieuses. Celles-ci nous aideront à comprendre ce qui a provoqué la trop fameuse invective lancée contre Metz par Agrippa ; elle nous montreront quel en est le sens véritable, quelle en est la valeur. Nous reviendrons au reste, un peu plus loin, sur ce sujet.

A ces faits se borne ce que nous savons de la querelle allumée à Metz par Agrippa, pour l'étrange question de la monogamie de sainte Anne. Nous nous sommes arrêtés un peu longuement peut-être sur ce qui la concerne, parce qu'elle nous a paru fournir le cadre d'un petit tableau où se trouvent peintes, d'une manière piquante, dans quelques-uns de leurs traits caractéristiques, les mœurs de ce temps.

Les deux épisodes de la défense de la vieille paysanne accusée de sorcellerie et delà querelle pour la monogamie de sainte Anne, appartiennent l'un et l'autre, comme nous l'avons dit, à la seconde année du séjour à Metz d'Agrippa. Ils ne remplissent donc pas sa vie tout entière, pendant le temps qu'il y a passé. Les devoirs de sa charge, dont nous ne connaissons que quelques points indiqués pi-'écedemment, devaient être naturellement alors le principal objet de ses occupations. On n'aurait pas cependant une idée complète de son existence à cette époque, si l'on ne savait que ce qui concerne ainsi d'une manière géné-

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raie ses t'oncLions publiques et. en particulier les incidents des deux grandes querelles dont nous avons parlé. Il faut joindre à ce que nous venons de dire à cet égard, quelques indications sur les relations entretenues en même temps par Agrippa, soit avec les gens qui vivaient autour de lui à Metz, soit avec ceux qui de loin étaient en correspondance avec lui. Les lettres échangées alors par Agrippa avec ses amis du dehors, et plus tard avec ceux qu'il avait laissés à Metz, après l'avoir quitté, donnent sur ce sujet des renseignements dignes d'attention. On leur doit ainsi quelques notions précises touchant la vie privée chez les personnes de moyenne condition, au commencement du xvi^ siècle ; genre d'informations assez rare et qui n'est pas sans prix.

C'est la correspondance du curé de Sainte-Croix avec Agrippa qui nous a fourni tout à l'heure sur la querelle pour la monogamie de sainte Anne, les derniers traits du tableau que nous en avons tracé. Nous avons beaucoup d'autres particularités intéressantes à lui emprunter encore ; mais comme elle appartient aux temps surtout qui ont suivi le départ de Metz d'Agrippa, nous nous occuperons d'abord de celles qui datent du séjour fait par lui dans celte ville. Nous parlerons, en premier lieu, des lettres qu'il échange alors avec Claude Chansonneti, Cantiuncula, qui étaitfixé àBâle. Nous abordei^ons ensuite ses relations avec le Célestin Claude Dieudonné, qui comportent également quelques pièces de correspondance pendant le temps même où ces deux Hommes

vivaient l'un près de l'autre, et, à plus forte raison, quand ils furent séparés ; le Célestin n'ayant pas tardé à être ccarlé de Metz par ses supérieurs. Nous dirons ensuite quelque chose de la correspondance d' Agrippa avec Lefèvre d'Étaples, qui se rattache à ses relations avec Claude Dieudonné ; après quoi seulement, nous viendrons à celle entretenue par lui avec le curé de Sainte-Croix qui, de Metz, lorsqu'Agrippa s'est éloigné de cotte ville, continue à lui en donner pendant quelques années encore des nouvelles, dans des termes capables de ressusciter pour nous la physionomie des gens qu'il y voyait, et le souvenir de ce qu'il y a fait lui-même, quand il y était.

La correspondance avec Cantiuncula ^ offre cet intérêt particulier, que c'est une de celles où se manifestent le plus formellement l'attention accordée par Agrippa aux mouvements de la Réforme naissante alors, et la sympathie qui le portait du côté des hommes engagés dans cette grande révolte, en raison de ses propres tendances vers les idées qu'ils professaient. Nous avons déjà précédemment

1. Les lettres échangées entre Agrippa et Cantiuncula sont au nombre de vingt-six (1518-1533). Vingt-cinq sont imprimées dans la Correspondance générale, L II, 12, 13, 14, 15, 16, Î6, 32, 33, 34,37, 40,41, 42, 58; L. III, 16, 17,20, 23. 35, 43, 45,46,52. 64;L.V[1, 35. La vingt-sixième, du 12 des calendes d'août (21 juillet) 1519, ne se trouve pas dans la Correspondance générale, mais a été imprimée dans un volume publié en t53i, qui contient les pièces relatives à la querelle sur la monogamie de sainte Aune.

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nommé CanLiuncula, pour dire qu'à l'époque où Agrippa entrait au service de la cité de Mett, ce personnage y jouissait d'une petite pension qui lui est payée pendant un peu plus de deux ans, de Noël 1316 à Pâques 13-19, et dont on trouve la mention sous le nom de maître Claude Chansonneti, dans les comptes de la ville. Elle y figure avec les gages fournis, du 13 lévrier 1318 au 31 mars 1320, à Agrippa comme conseiller stipendié et orateur, et ceux alloués à maître Henry le docteur, qui y exerçait depuis 1302 et y conserva jusqu'à sa mort, en 1323, des fonctions analogues.

Cantiuncula, juriconsulte distingué, parvenu depuis lors à une certaine réputation, et pendant longtemps chancelier de la régence d'Ensisheim en Alsace pour les princes de la maison d'Autriche, était originaire de Metz. Fils de Didier Chansonneti,' notaire public dans cette ville, il était très jeune encore quand Agrippa y fît sa première apparition, au mois de février 1318. On pourrait croire que les relations entre ces deux hommes ont commencé par une rencontre personnelle effectuée dans cette circonstance. Il n'en n'est rien. Cantiuncula vivait à Bâle où il étudiait à ce moment. C'est là qu'il reçoit la première lettre d'Agrippa, écrite de Metz le 13 juin 1318; et cette missive, aussi bien que celles qui lui succèdent, prouvent qu'à cette date Agrippa ne l'avait pas encore vu. Mais celui-ci était à Metz en relation avec les parents du jeune étudiant, et il l'y vit lui môme un instant au prin- T. I. . 23

temps do 1519. Si Claudius CanLiuncula n'était pas à Metz en 1318 et n'y parut que d'une manière accidentelle en 1319, il semble, à première vue, diflicile d'admettre que ce personnage soit celui-là même qui figure, comme nous l'avons dit, sous le nom de Claude Ghansonneti dans les comptes de la ville, avec la mention d'une pension touchée par lui précisément à cette époque, depuis Noël 1516 jusqu'à Pâques 1519. Il y a là un petit problème dont nous allons fournir l'explication, d'après quelques particularités de la correspondance que nous avons sous les yeux.

La première lettre échangée entre Cantiuncula et Agrippa est, avons nous dit, écrite le 13 juin 1318 par ce dernier, et datée de Metz où il était alors depuis quatre mois à peu près.

— Je ne t'ai jamais vu, dit-il, brave jeune homme, adolescens egregie; et toi-même, tu ne m'as je crois jamais vu non plus; mais ce que j'apprends de ton mérite me porte à t'écrire pour t'offrir mon amitié. Tu aimes, dit-on, l'étude; à quoi t'appliques -tu (Ep. II, 12.)?

Le jeune Claudius répond de Bâle à cette missive. Il le fait dans un style élégant, et avec une aisance qui montrent en lui plus qu'un simple étudiant, et déjà un véritable lettré. L'épitre est naturellement écrite en latin, la seule langue admise alors dans les régions de la science. Après de longs compliments où il est question de la grande réputaion d'Agrippa et de la bonté qu'il a de s'occuper

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ainsi d'un inconnu, le nouveau correspondant ajoute :

— Tu me demandes quels sont mes travaux. J'étudie les lois, sans négliger cependant les belleslettres. Je suis le sillon tracé par l'admirable Budée en France, par Zazius en Allemagne, par Alciat en Italie (Ep. II, 13.).

Dès sa troisième lettre, Agrippa n'hésite plus à saluer son jeune ami du titre de savant, vir doctissùne, (Ep. II, 15). L'année suivante, Cantiuncula écrit de Bâle à Agrippa, le 7 des calendes de mars, c'est-àdire le 23 février 1519 (Ep. II, 16). Nous avons ensuite une lettre d'Agrippa sans autre date que le millésime de 1319 (Ep. II, 26), à laquelle son jeune correspondant répond de Bâle le 23 mai de cette même année (Ep. II, 32}. Ces trois lettres nous apprennent que, entre le 23 février et le 23 mai 1319, Cantiuncula était revenu à Metz, et qu'il s'en était presque aussitôt éloigné précipitamment, sans que rien dans la correspondance nous révèle les motifs de cette étrange conduite.

— Je remets à te dire une autre fois, écrit Agrippa dans la seconde des trois lettres indiquées ci-dessus, quel a été mon étonnement lors de ton subit et fâcheux départ. Puisse du moins la chose réussir à ton gré. Ce que je sais, et tu n'en douteras certainement pas, c'est qu'il est bon que, pour le moment, tu ne sois plus ici. Quant à ce que j'aurais à te communiquer, je n'ose le confier h une lettre susceptible d'être perdue ou détournée. En tout cas,

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tu peux compter que, toi absent, je suis là pour te défendre (Ep. II, 26).

, — Je comprends, répond de Bâle Cantiuncula, le 23 mai suivant, que mon départ inopiné t'ait causé, comme à tout le monde, un étonncment qui cessera quand tu en connaîtras la cause. Je te remercie de tes souhaits pour mon bonheur, et de la promesse que tu me fais de me défendre. Je ne t'en rendrais pas moins à l'occasion. Je ne crains ni le nez ni la langue de personne. Je ne redoute que la calomnie, et je sais qu'elle s'est souvent attaquée à de plus grands que moi. Sur tout cela enfin je ne me refuse pas à un jugement équitable. Tout au contraire, je le demanderais bien plutôt (Ep. II, 32).

— Rien de nouveau, lui écrit Agrippa quelques jours après, le 2 juin 1519; rien de nouveau pour ce qui est de toi et de ton départ. Si quelque mauvais propos vient à mes oreilles, sois certain que je saurai tenir mes promesses (Ep. II, 33).

Il n'y a rien dans tout cela de bien explicite. On peutcependanttirer quelque chose de ces indications si incomplètes. Cantiuncula devait avoir alors une vingtaine d'années ; si, comme le rapportent les biographes, il était né à la fin du xv" siècle. Il étudiait à Bâle, et Agrippa arrivant à Metz en '1S18, avait entendu parler de lui avec éloge. Il avait pu se trouver alors en rapport avec les parents de ce jeune homme, dans lequel il ne tarde pas à. reconnaître, d'après sa correspondance, un lettre véritable, un savant. En efl'ct, dès l'année 1519, Cantiuncula

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occupait à Bâle une chaire de droit expressément créée pour lui. Or c'est en mars ou avril de cette année même qu'il reparaît un instant à Metz, d'oîi il s'éloigne presqu'aussilôt d'une manière tout à fait inopinée, et à l'insu même de ses amis. Il y semble décidé par une affaire où ceux-ci lui souhaitent ensuite de réussir au gré de ses désirs ; et à ce moment même, à Pâques '1519, nous voyons disparaître des comptes de la ville de Metz la mention de la pension annuelle de 24 livres qui s'y trouve inscrite au nom de Claude Chansonneti, à côté de celle de maître Henry le docteur, depuis 1S16, et à la suite de celle d'Agrippa depuis 1518.

On peut rapprocher de ces faits ce qu'on sait d'ailleurs, que Cantiuncula vint à Bâle en 1517 pour y étudier; que par un ordre émané des magistrats de Metz, le 28 février 1519 ^ son père fut sommé de le faire revenir; ce qui semble indiquer que l'étudiant se trouvait lié par quelque obligation envers la Cité. On sera dès lors tout naturellement conduit à admettre que ce jeune homme de grande espérance recevait de sa ville natale la modeste pension que nous connaissons, pour l'aider dans ses étu-

1. Le souvenir de cet acte des magistrats messins nous a été conservé par Paul Ferry en ses Observations séculaires, sous la date du 28 février 1518 (more metensi) , correspondant au 28 février 1519 (n. s.) parce que, à Metz, l'année ne commençait et le millésime ne changeait qu'à l'Annonciation, le 25 mars. Voir ce qui est dit à ce sujet dans une note de l'Appendice (no XII).

des 1; que cette faveur avait pu provoquer des jalousies et quelques manœuvres qui auraient eu pour résultat le rappel du jeune légiste, de qui on réclamait peut être des services qu'il était jusqu'à un certain point possible de regarder comme payés d'avance ; qu'à peine arrivé à Metz, Cantiuncula avait probablement regretté l'interruption de ses études, et qu'il avait couru les reprendre à Bâle oii on le rappelait, et où d'ailleurs on ne négligea rien pour le retenir. C'est ainsi qu'était créée pour lui à ce moment, dans cette ville, une chaire de professeur, et que dans l'année même, il y était élevé malgré sa jeunesse à la dignité de recteur de l'université (18 octobre 1519). La conséquence de cette situation nouvelle, ou plutôt de la désobéissance qui l'avait précédée, devait être, on ne saurait s'en étonner, la suppression de la pension que Cantiuncula recevait de la ville de Metz, ainsi que les récriminations de quelques-uns, avec les méchants propos de certains autres; ce qui s'accorde parfaitement avec les faits que nous venons de rappeler, et avec le ton des lettres que nous avons sous les yeux.

Cantiuncula, il faut le reconnaître, avait bien quelques torts, mais hon une faute bien grave à se reprocher. On ne lui en garda vraisemblablement pas longtemps rancune à Metz; car nous voyons par la

1. Cette pension de 24 livres pouvait équivaloir à 7 ou 800 francs de nos jours, comme on le voit par les explications contenues dans la note XIV" de l'Appendice.

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suite de sa correspondance, qu'un an plus tard, en juin et juillet, peut-être même dès le mois de mai 1320, il revenait y voir ses parents (Ep. II, 33, 58) ; qu'il renouvelait cette visite au mois d'août 1323 (Ep. III, 43) ; et bien plus, qu'à la fin de cette dernière année, il quittait momentanément Bâle avec l'intention d'entrer, à Metz, au service de sa ville natale (Ep. III, 32). Il ne semble pas néanmoins que cette démarche ait eu de suite ; car on ne trouve à cette époque aucune mention de Cantiuncula dans les comptes des gages et pensions payés par la ville de Metz à ses officiers.

Il y a lieu de considérer, on le voit, le jurisconsulte Claudius Cantiuncula, qui figure dans la correspondance d'Agrippa depuis l'an 1318, comme étant le même personnage que Claude Chansonneti, dont le nom est couché sur leS' états de dépense de la ville de Metz, de 1316 à 1519, pour la modeste pension de 21 livres par an i. Claude était fîls de Didier Chansonneti, originaire du diocèse de Toul, notaire public, comme on disait alors, des autorités apostolique et impériale et des cours de Metz, à la fin du xv° siècle et au commencement du xvi^. La signature du notaire Didier Chansonneti se voit sur un certain nombre d'actes de cette époque, conservés encore aujourd'hui dans les archives de Metz et de

1. Ce petit problême historique est discuté en détail, et la solution en est justifiée dans un travail que contiennent les Mémoires de l'Académie de Metz, 1867-1868.

la province. Celle signature avec la désinence en i fréq^uemmenl usilée chez les clercs à celle époque, représente le nom de Chansonnellc, qui élail en réalité celui de la famille, et que représente aussi, conformément aux usages du temps parmi les lettrés, la forme latine Cantiuncula.

La correspondance d'Agrippa et de Cantiuncula, très active pendant les années 'JS18 et 1519 que le premier a passées à Metz, contient encore quelques pièces appartenant à 1322, 1523, 1524, avec une dernière lettre séparée des autres par uii assez long intervalle, et qui est de 1533. Nous avons montré, dans les extraits que nous venons d'en donner, Agrippa ouvrant lui-même celte correspondance quatre mois après son arrivée à Metz, pour offrir son amitié à un jeune homme qu'il n'avait jamais vu, mais dont on lui avait vanté le mérite déjà reconnu. Ce motif, tout à fait désintéressé, n'était pas le seul qu'Agrippa eût d'éci-ire à ce nouveau correspondant. Dès sa seconde lettre, il réclamait de lui un service qui pourrait bien avoir été la cause déterminante de sa première démarche.

Cantiuncula était en Suisse, et Agrippa le priait de faire des recherchés pour le mettre sur la trace d'un jeune Lucernois, Christophe Schilling, qui avait été son disciple en Italie, et qui avait, lui disait-on, entre les mains des cahiers perdus antérieurement par le maître, lors du pillage de Milan par les Suisses enl5l5, après leur défaite de Marignan. Agrippa regrettait beaucoup celte perte. Il s'agissait d'un

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commentaire sur l'Épître de saint Paul aux Romains, étude commencée en Angleterre; de notes relatives au traité de la philosophie occulte; et de quelques autres fragments (Ep. Il, 14). 11 est assez souvent question de la recherche de ces documents dans les lettres échangées entre Agrippa et Cantiuncula, pendant les années 1518 et 1319. Agrippa est remis sur les traces de Christophe Schilling qui n'était plus en Suisse mais en Allemagne, à Tubingen, comme nous l'apprend une lettre de Cantiuncula, lequel fait parvenir à l'élève les réclamations' de son ancien maître (Ep. II, 16). Celui-ci retrouve lui-même ultérieurement Christophe Schilling en Suisse '. En 1523, il lui écrit de Pribourg trois lettres par lesquelles il dit qu'il considère comme étant chez lui en bonnes mains son. commentaii'e encore incomplet sur saint Paul, et les autres ouvrages qui peuvent se trouver en sa possession, l'engageant en même temps à les conserver (Ep. III, 40, 41, 42).

Le commentaire inachevé d' Agrippa sur TÉpître de saint Paul aux Romains, que Christophe Schilling avait encore entre les mains en 1523, pourrait bien avoir été finalement perdu pour son auteur,

1. Christophe Schilling, sans avoir conquis un grand renom, paraît cependant avoir pris rang parmi les lettrés de son temps. C'est de lui qu'il serait question, suivant M. A. Daguet, dans une lettre d'Érasme, qui avait trouvé son nom cité par Reuchlin dans un de ses écrits (A. Daguet, Agrippa chez les Suisses, p. 16).

comme il l'est pour nous. Il ne figure pas dans l'édition des œuvres d'Agrippa, qui ne semble pas, après tout, avoir mis beaucoup d'insistance à le recouvrer. Outre les réclamations qui concernent cet objet, Agrippa ne tarde pas, en 1519, à solliciter les bons offices de son jeune correspondant de Bâle, pour des motifs qui, à nos yeux au moins, présentent beaucoup plus d'intérêt.

Bâle, où fonctionnaient alors les presses fameuses de Proben, était un foyer d'activité intellectuelle • très important. Tout ce qui se disait et s'écrivait, en Allemagne surtout, y trouvait des moyens de publicité, avec un retentissement assuré; et l'Allemagne était à ce moment agitée par les premières querelles du Luthéranisme, auxquelles Agrippa était très attentif. C'est à son jeune ami Gantiuncula qu'il s'adresse pour être tenu au courant des nouvelles, et pour avoir les factums imprimés et les livres qui se publiaient sur les brûlantes questions soulevées alors. Il aborde pour la première fois ce sujet, après son entrevue avec Gantiuncula lors de la courte apparition que celui-ci avait faite à Metz, au printemps de l'année 1519, et après les entretiens oîi tous deux avaient pu se rencontrer dans une certaine communauté d'idées, sur ce qui se passait alors dans le monde.

— Outre le petit volume de jurisprudence que je t'ai demandé, dit Agrippa, envoie-moi, je te prie, les ouvrages de Martin Luther, et ce que tu pourras trouver encore avec cela de vraiment théologique.

AGRIPPA A. METZ

Tu sais combien je suis iViand de pareilles choses (Ep.II, 26).

— J'ai parcouru la ville deBâle tout entière, répond presqu aussitôt Cantiuncula, le 23 mailS19,sans réussir à mettre lamainsurles écrits de Luther. Tout est vendu. On m'assure qu'on vient de les réimprimer à Strasbourg. Je t'envoie, du reste, le Compendium de la vraie théologie, publié par Erasme, lequel ne peut manquer de te plaire, et les conclusions prononcées cette année par Luther et Eckius. J'y joins certaines pièces sur l'empereur ', nugas de imperatore (Ep. II, 32).

— Je te remercie mille fois de ton envoi, réplique de Metz Agrippa, dans une lettre datée du 2 juinlSIQ. Tout ce que tu m'as fait parvenir me convient parfaitement. S'il paraît quelque chose de nouveau de Luther et d'Eckius, ne néglige pas de me l'adresser (Ep. II. 33).

1. A cette date du 23 mai 1519, il s'agit de l'empereur Maximilien I", mort le 12 janvier précédent. Charles-Quint ne fut élu empereur que le 28 juin suivant. La lettre de Ganliuncula étant du 23 mai, decimo kalendas junias, de cette année ; c'est au premier de ces deux princes que se rapporte ce qui y est dit de ^ l'empereur. Cette attribution ne nécessiterait aucune justification, si le mot nugœ était employé ici, comme cela est fort possible, par Cantiuncula, non pas dans le sens général de plaisanteries et de futilités, mais dans une acception particulière où il s'appliquait aux lamentations des pleureuses gagées, dans les funérailles. 11 désignerait alors, dans la lettre de Cantiuncula, des compositions sur la mort et les funérailles du prince en question.

— Il n'y a rien de nouveau de Luther, écrit le 29 août Cantiuncula; si quelque chose paraît, je te l'envoie aussitôt (Ep. II, 34).

Agrippa renouvelle bientôt ses pressantes instances, pour obtenir tout ce qui peut se publier touchant les questions religieuses agitées en Allemagne (Ep. II, 37); et au mois d'octobre suivant il reçoit, mais en communication seulement, par l'entremise du père de Cantiuncula qui était allé, à ce qu'il paraît, voir son fils à Bâle, la dissertation de Luther sur le pouvoir du pape.

— C'est une rareté, lui écrit son jeune correspondant, et on ne la trouve pas partout (Ep. II, 41).

Un peu plus tard, et de Genève oii il s'était rendu après avoir en quittant Metz passé quelques mois à Cologne, Agrippa écrit, toujours pour le même objet, le 20 septembre 1522 à Cantiuncula :

— J'ai appris qu'on a publié à Bâle certain ouvrage de frère Jacques Hochstrat contre Luther, et, en même temps, un autre écrit du même genre imprimé sous le nom du roi d'Angleterre. Pais-lesmoi envoyer, je t'en prie. Si Luther a daigné répondre quelque chose, il me le faut aussi à tout prix. Je voudrais enfîn^savoir comment tourne cette affaire de Luther en Allemagne. Je te recommande le porteur de la présente lettre. C'est un Dominicain écossais, fort appliqué à la théologie, très curieux de grec, d'hébreu et de chaldéen. Accorde-lui ta protection, et fais en sorte qu'il puisse reconnaître ainsi ce qu'est notre commune amitié (Ep. III, 23).

AGRIPPA A METZ

De Fribourg, Agrippa adrossuiL, un peu plus Lard encore, le 5 janvier 1524, à son ami, une recommandation analogue pour un homme qui partageait ses tendances vers les nouveautés, Thomas de Gyrfalck, religieux augustin du couvent de cette ville. A ce moment, et à la veille du jour où Genève, déjà fort ébranlée, allait se déclarer ouvertement pour la réforme (1535), Fribourg était, au milieu des cantons suisses agités par les dissensions religieuses, un des boulevards du catholicisme.

— Celui que je t'adresse aujourd'hui, disait Arippa à son ami alors à Metz, Thomas de Gyrfalck, est un homme vraiment évangélique, qui n'a pas besoin qu'on le loue avec des recherches de langage. Recommande-le à tes amis de Bâle (Ep. III, 52).

Ces citations ont de l'importance à plus d'un point de vue. Elles montrent les préoccupations religieuses éveillées par l'entreprise de Luther ; elles sont, pour ce qui regarde en particulier Agrippa, un indice intéressant de l'état de son esprit et de ses idées, dans ces circonstances. Sa correspondance ■ avec Cantiuncula, languissante dans les dernières années, avait été ralentie encore par la perte de quelques lettres qui, de part et d'autre, avaient été expédiées sans parvenir à leur adresse (Ep. II, 43, 45,46). Elle s'arrête alors, et nous ne trouvons plus h y ajouter ultérieurement qu'une lettre tardive de l'année 1533, écrite à la fin de sa vie par Agrippa, pour dédier h son ancien ami le traité composé quinze ans auparavant, à Metz, sur la ques-

lion de la monogamie de sainte Anne (Ep. VU, 35) '.

Entre les deux dernières lettres de cette correspondance, celle de Cantiuncula du 10 novembre, crastino Martini, 1524 (Ep. III, 64), et celle d'Agrippa de \ 533 (Ep. VIT, 35), se place une visite faite à Lyon, en 1525, à celui-ci par le premier, lequel descend alors jusqu'à Avignon, comme nous l'apprend une autre lettre d'un de leurs amis communs, qu'il a quitté dans cette ville (Ep. III, 73). Là se borne ce que nous savons des relations d'Agrippa avec Cantiuncula ^.

Nous ne pouvons abandonner la correspondance d'Agrippa et de Cantiuncula, sans dire encore que c'est dans une des lettres qui lui appartiennent que se ti-ouve la fameuse invective d'Agrippa contre la ville de Metz. On était au 2 juin -1519, au lendemain du

1. Ce n'est pourtant pas avec cette dédicace à Cantiuncula, mais avec une autre au médecin Jean de Pontigny ou de Niedbruclc, que l'ouvrage fut imprimé en 1534 {Opéra, t. II, p. 583). Voii', sur ce personnage, une note de l'appendice (no XVI).

2. Nous aurons à revenir ultérieurement sur une lettre du il novembre 1524, dans lacfuelle Cantiuncula parle à son ami des dispositions où serait alors le célèbre typographe Froben d'imprimer son factam contre le Dominicain de Metz, sur la question de la monogamie de sainte Anne, et même la totalité de ses œuvres (Ep. III, G4). Cantiuncula avait déjà dit à Agrippa quelque chose à ce sujet, dans une lettre du 12 des calendes d'août, 21 juillet, 1519, que contient un volume imprimé en 1534, où sont réunies les pièces relatives à cette question de la monogamie de sainte Anne. On trouvera ces indications dans une note de l'Appendice (n" XXVIII)j

AGRIPPA A METZ

départ du Célestin Claude Dieudonné, enlevé comme nous le dirons bientôt à l'amitié d'Agrippa, en querelle alors avec certains hommes que la liberté de son esprit scandalisait. Agrippa avait osé tenir tête, on se le rappelle, à l'inquisiteur Nicole Savini, des mains duquel il avait réussi à tirer une pauvre femme que celui-ci voulait brûler comme sorcière. Il était, de plus, en pleine dispute avec Claude Salini, prieur de la maison des Prêcheurs, et avec quelques autres encore qui l'attaquaient sur cette fameuse et indiscrète question de la monogamie de sainte Anne, pour laquelle il s'était passionné. On avait excité contre lui la populace, en le dénonçant comme un hérétique méritant le bûcher; et c'était alors une menace très sérieuse ". Cantiuncula son ami, en butte à certaines jalousies, venait de quitter précipitamment Metz pour retourner à Bâle, où l'on jouissait d'une indépendance qui attirait dans cette ville les lettrés amis des libres études.

— 0 toi, le plus estimable de mes amis, écrit Agrippa à son jeune correspondant, que ne puis-je encore cultiver, dans ta société, mon esprit et mon goût. Ton absence m'afflige ; mais je m'en réjouirai pour toi, si elle doit te profiter. Hélas! je ne sais quel clou me tient ici attaché, et fixé de telle sorte que je ne vois comment je pourrai ni rester ni m'en

1. Gclte acousalion n'élail d'ailleurs pas dénuée de tout fondemenl; ce qui devait naturellement porter Agrippa à en tenir d'autant plus compte. On trouvera, sur ce sujet, quelques explications dans une note de l'Appendice (n" X).

CHAlMTaii QUATRIÈME

aller. Jamais je ne fus en un lieu que je quittasse plus volontiers que cette ville de Metz, soit dit sans t'offenscr, marâtre aux bonnes lettres et à toute vertu '.

Nous pouvons apprécier d'après les circonstances oîi elle a été prononcée, l'invective d' Agrippa contre la ville de Metz. Agrippa se trouvait, dans ce lieu, sous une impression de gêne et de souffrance. Blessé par le conti'aste que Metz lui offrait, sous le rapport de la liberté et du mouvement des esprits, avec les villes d'Italie qu'il venait de quitter, et avec celle de Bâle oii il voyait son ami Gantiuncula jouir de ces biens ; importuné par les obligations nouvelles pour lui d'une charge publique, et par le joug d'une vie réglée que jusqu'alors il n'avait jamais connu ; tourmenté par les poursuites des théologiens ; fatigué par l'hostilité des moines; menacé par une populace fanatisée ; retenu en même temps dans cette situation troublée par une chaîne dont le poids était pour lui intolérable et qu'il ne savait comment briser, il écrit à un ami que des contrariétés, des difficultés analogues à certains égards ont atteint également, et qui a réussi à s'y soustraire. Il donne alors carrière à son irritation, et il exhale sans ménagement sa plainte. EsC-il étonnant qu'il y mette de l'exagération? Metz est pour lui la marâtre des

1. « -Nunquam alicubi locorum fui, unde abirem libentius, « f[uain ab liac omnium bonarum litorarum virtuLumque noce verca, pace tua dixerim, civilate molensi. /> (Ep. Il, 33).

AGRIPPA A METZ 361

bonnes lettres et de toute vertu ; c'est-à-dire l'ennemie des libres controverses et de la vertueuse hardiesse de ceux qui s'y adonnent ' .

Sans tarder beaucoup, Agrippa devait parvenir à rompre des liens qui lui étaient devenus insupportables. Linvective et la lettre qui la contient sont du 2 juin 1S19; quelques mois après, le 25 janvier 1520, Agrippa écrit à son cher Cantiuncula :

— Enfin je puis te l'annoncer ; ce congé longtemps, si longtemps désiré, demandé tu le sais à mes seigneurs de Metz depuis plusieurs jours, il vient de m'être enfin accordé. Je l'ai obtenu ce matin même. D'ici à bien peu je serai parti et en route pour Cologne. Quant à ce que j'y ferai, et quoi que j'y fasse, je t'en informerai le plus tôt que je le pourrai (Ep. II, 42).

Cette dernière lettre est, avons-nous dit, du 25 janvier 1520. Avant le 12 février suivant, dès la fin de janvier peut-être, Agrippa, ayant quitté Metz, est en route pour Cologne, d'oii il date une première lettre le 19 de ce mois de février.

Agrippa, comme on a pu le voir, avait trouvé à Metz, dans les moines, ses ennemis les plus ardents. Un des nombreux couvents de cette ville lui avait cependant offert un accueil bienveillant. Ce couvent était celui des Célestins, oii il devait rencontrer dans la personne du frère Claude Dieudonné, que nous avons nommé tout à l'heure, un disciple ou plutôt un admirateur enthousiaste, que ses supérieurs ne

1. On Iroiivei'a ù l'Appendice (n" XVj une noie sur ce sujet.

tardèrent pas du reste à soustraire à son influence et à éloigner de lui. C'est peut-être là pour Agrippa une des contrariétés les plus vives qu'il ait eu h éprouver à Metz, et l'une des causes assurément de la haine vouée par lui aux moines; sentiment exalté dont l'expression se retrouve partout dans ses écrits.

Les relations d'Agrippa avec le Célestin Claude Dieudonné ont pour témoignage quelques lettres échangées entre eux à deux reprises différentes, à Metz d'abord, en \M8 et 1319, puis en Jo2i à Annecy, nouveau séjour du Célestin, et à Genève où Agrippa vécut alors pendant quelque temps ^ Ces relations sont caractérisées par certaines particularités qui présentent quelque intérêt et qui donnent de la vie à ce petit épisode de l'histoire d'Agrippa.

Les premières lettres échangées entre Agrippa et le Célestin Claude Dieudonné ne portent pas de date. On peut admettre qu'elles sont, ainsi que les premières relations entre ces deux hommes, antérieures à la fin de 1S18. Cependant au moment où ces relations s'établirent. Agrippa se trouvait probablement déjà depuis quelque temps à Metz, où il était arrivé dans le courant de février de cette année.

1. Les leltres échangées entre Agrippa el Claude Dieudonné sont au nomijre de sept pendant la première période de leurs relations, à Metz (1518-1519), et au nombre de cinq pendant la seconde, en Suisse (1521), imprimées dans la Correspondance générale L, 11,20, 21, 22,23,24, 25,29; L. 111,7, 9, 10, 11, 13.

AGRIPPA A METZ

La situation de conseiller stipendié de la Cité, acceptée par Agrippa, le classait à Metz dans une condition moyenne, au-dessous des rangs de l'aristocratie fort réduite en nombre à cette époque, et vraisemblablement, pour cette raison même, d'autant plus fîère de ses privilèges et de sa supériorité sociale. Agrippa, d'un autre côté, avec son esprit cultivé, avec l'habitude qu'il avait prise dans ses voyages et pendant son séjour en Italie de fréquenter surtout des hommes distingués à divers titres, n'aurait pu trouver plaisir dans la société des artisans vulgaires qui formaient à Metz la classe inférieure. Quant aux gens appartenant à une catégorie intermédiaire dont les relations pouvaient lui convenir, ils étaient rares. C'étaient de riches marchands, quelques artisans habiles, et certains individus ayant passé plus ou moins par les études, médecins, notaires, avocats du palais; c'étaient surtout les membres du clergé tant séculier que régulier, dont il était particulièrement porté à se rapprocher ; en raison de la tendance bien accusée dès lors de son esprit vers l'étude des questions religieuses, ce qu'il appelait les lettres sacrées; en raison surtout de ses dispositions croissantes à se mêler aux disputes que ces questions commençaient à susciter vers cette époque. Les prêtres et les religieux étaient partout les champions de ces querelles. Ceux de Metz y étaienL engagés comme les autres ; mais ils furent finalement préservés pour la plupart de leurs excès et vraisemblablement, dès le principe, écartés autant qnn possible

CHAPlTaE QUATRIÈME

de la lice par la surveillance de leurs supérieurs, sous la vigoureuse impulsion des suppôts de l'inquisition. Cette situation est mise en lumière par l'histoire même d'Agrippa. La présence à Metz d'un personnage de son caractère était un véritable danger, aux conséquences possibles duquel devaient aviser ceux à qui incombait la responsabilité de la police religieuse. On peut croire qu'ils ne tardèrent pas à le reconnaître. La preuve en est dans l'ardeur qu'ils mirent bientôt à combattre sur tous les terrains le nouveau venu. On s'en aperçoit à la manière dont ils le circonviennent, aux embarras qu'ils lui suscitent, aux ennuis de tout genre dont ils l'abreuvent ; contrariétés à la longue insupportables, qui finissent par forcer l'intrus à lâcher pied et à faire retraite, mais qui auparavant lui ari'achent l'imprécation que nous connaissons.

Dans le clergé de Metz qu'on réussit à défendre contre la dangereuse influence d'Agrippa, celui-ci put cependant nouer quelques relations d'étude et d'amitié. Nous parlerons tout à-l'heure de celles qui le rapprochèrent du curé de Sainte-Croix et qui se

. prolongèrent même après qu'il eût quitté la Cité. Nous avons à expliquer maintenant celles qui l'atta-

. obèrent au Célestin Claude Dieudonné. Elle donnent une idée de l'efTet qu'Agrippa savait produire sur q.uelques-uns de ceux qui l'approchaient, grâce au prestige de science qui accompagnait son nom, grâce encore au charme attrayant de son esprit curieux et hardi.

AGRIPPA A METZ

Agrippa, nous ne savons à quelle occasion, avait été accueilli dans le couvent des Célestins de Metz 1. Il y était bien reçu; il y soupait et y dînait quelquel'ois. Sa conversation animée, pleine de nouveautés étranges, indifférente à quelques-uns, plaisait à d'autres singulièrement. Dans le nombre de ces derniers, se trouvait un religieux nommé Claude Dieudonné qu'avait complètement séduit Agrippa, Celui-ci lui avait donné d'abord, à ce qu'il semble, des conseils pour sa santé. Il lui avait ensuite prêté des livres et communiqué ses propres cahiers. Il le visitait et recevait aussi ses visites. Leurs conversations étaient de véritables conférences ; et quand ils ne pouvaient pas se voir ils s'écrivaient.

I . La maison des Célestins de Metz avait été fondée dans la seconde moitié du xiV siècle. Elle était située dans l'emplacement occupé de nos jours par l'arsenal du génie et par la gendarmerie, pour l'agrandissement de laquelle l'église, transformée antérieurement en un ateMer dépendant de l'arsenal, a été définitivement détruite dans ces dernières années. La maison des Célestins fut supprimée en 1774, et ses biens furent alors vendus, entre autres une bibliothèque comprenant, outre des livres imprimés, une collection de manuscrits. La plupart de ceux-ci, avec la marque de cette maison, nous sont parvenus. Il n'est pas sans intérêt de signaler le caractère de ces manuscrits, presque tous du xv^ siècle, contenant surtout des traités sur des sujets religieux et des matières ecclésiastiques, avec quelques ouvrages anciens de Grammaire et de Rhétorique. On voit par là que les études, étaient en honneur chez les Célestins de Metz. (Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements . Tom. V. Introduction p. 8G et p.' 122).

— Très savant docteur, doctor doctissime, dit le religieux dans une lettre qui nous a été conservée, ta présence chez nous et ta parole élégante ont fait sur moi la plus profonde impression. Depuis que je t'ai entendu, je n'ai plus de repos. Toi qu'on dit non moins habile aux soins du corps qu'à ceux de l'âme, ne pourrais-tu soulager le mien dont les souffrances sont une cause de trouble, même pour mon esprit. Les visions m'obsèdent, et je perds parfois la mémoire. Assigne-moi une heure à laquelle tu sois libre de me recevoir et de m'entendre (Ep. II, 20).

— Hier pendant le repas, écrit-il une autre fois, tu nous a charmés par ce que tu disais si éloquemment des anges et de l'homme avant sa chute. Bien différent en cela de quelques-uns de nos frères, moins attentifs à tes paroles qu'aux vulgaires jouissances de la table, je viens humblement réclamer de ta charité quelques éclaircissements nouveaux (Bp. II, 21).

— Les éclairs de ton esprit ont dissipé les tristesses qui obsèdent le mien, ajoute-t-il un peu plus tard. Daigne compléter ce que tu as ainsi commencé. Depuis que tu m'as lu ton ouvrage, je ne pense plus qu'à une chose, c'est à en faire la copie. Je veux transcrire aussi ton dialogue ; j'y trouve des choses excellentes que j'ai vainement demandées jusqu'ici aux plus savants. Que ne puis-je profiter de tes sages doctrines en disciple assidu! Mais loin delà, je suis condamné à vivre seul dans la retraite ; je ne puis que pleurer. Puisque je ne peux pas-jouir de

AGRIPPA A METZ

ta présence comme je le souhaiterais, consens au moins à me réjouir souvent par tes lettres (Ep.II,22).

On avait ce semble, jugé à propos de mettre obstacle à l'échange des visites entre Agrippa et le frère Claude Dieudonné. Bien plus, on résolut bientôt d'éloigner celui-ci, pour le mettre sans doute à l'abri de tout péril.

— Vénérable père, venerande pater, lui écrit un jour Agrippa, je ne savais comment expliquer la cessation de tes visites. Certain de n'avoir pu en rien t'offenser, je ne comprenais pas que les occupations du couvent ne te laissassent aucun moment de liberté pour les études que nous consacrions en commun aux lettres sacrées. Mais j'apprends que dans la maison des Célestins, il se mêle aux anges des démons perfides, calomniateurs de leurs frères, qui médisent de notre commerce, jugeant des mœurs des autres par les leurs. Dédaigne ces tristes manœuvres, tu sauras les supporter; car l'apôtre l'a dit : celui qui veut vivre en Jésus-Christ sera persécuté. Adieu ; viens me voir avant ton départ (Ep. II, 23).

Le Célestin partait pour Paris, où il était envoyé sous prétexte de quelque commission sans doute; car il comptait revenir. Il n'en fut rien cependant. Il ne semble pas qu'il ait revu son couvent de Metz. Au moins n'y reparut-il pas tant qu'Agrippa fut dans cette ville. Ces deux hommes devaient se retrouver encore, mais dans un autre lieu, comme

nous le dirons plus loin. Le religieux célestin avait été chargé par son ami de Melz de voir à Paris Lefèvre d'Étaples et de lui remettre de sa part une lettre. C'est peut-être là ce qui le fit éloigner encore de Paris comme il l'avait été de Metz. Voici ce que, en partant de celle dernière ville, Claude Dieudonné écrivait à Agrippa qu'on l'avait, à ce qu'il paraît, empêché de revoir.

— Très savant docteur, je ne puis trop admirer ta bienveillance pour moi qui ne suis rien. Je te renvoie les ouvrages d'Erasme et de Lefèvre d'Étaples que lu m'as prêtés. Comme toi je les aime et je veux les suivre. Je n'ai pu qu'avec grand peine faire à la dérobée la copie de ton écrit ; car on me surcharge de besogne, et on ne me laisse aucun loisir. Je n'aurais d'ailleurs osé confier ce soin à personne; car nos frères sont tous grossièrement acharnés contre les bonnes lettres, et n'en veulent pas moins à toi et à moi-même qu'à maître Jacques Lefèvre donl ils détestent les admirateurs, et dont ils condamnent le livre sans l'avoir ni lu ni vu. J'ai même à essuyer parfois leurs injures. Aussi ai-je cru devoir leur cacher le cahier qui contient tes conclusions. Notre père prieur seul et ce jeune homme studieux que j'ai conduit dernièrement chez toi, l'ont vu et te félicitent de ton œuvre (Ep. II, 24).

L'écrit d'Agrippa, dont il est ici question, est un de ceux qu'il a composés pour défendre son opinion, laquelle était aussi celle de Lefèvre d'Étaples, sur

AGRIPPA A METZ 369

la question de la monogamie de sainte Anne et de la naissance de la "Vierge '.

Claude Dieudonné ne fit, comme nous l'avons dit, qu'un assez court séjour à Paris, où le voisinage de Lefèvre d'Étaples put sembler non moins dangereux pour lui que ne l'avait été à Metz celui d'Agrippa. Nous avons cité px^écédemment la lettre oîi celui-ci* lui raconte le commencement de sa querelle avec les moines de Metz sur la question de la monogamie de sainte Anne (Ep. II, 25). Nous possédons ensuite un billet très bref du frère célestin adressé de Paris le 21 mai 1519 à son Agrippa, pour l'informer qu'il a vu le vénérable et docte maître Jacques Lefèvre et pour le prier de lui transmettre à l'avenir ce qu'il voudra bien lui communiquer, par l'intermédiaire du jeune frère Philippe Clérici ; celui sans doute que, dans une lettre précédente, il signalait à Agrippa comme un des rares admirateurs qu'il eût encore dans le couvent des Célestins de Metz (Ep. II, 29). Après cela, toute relation semble pour le moment rompue entre le frère Claude Dieudonné et Agrippa. Ils devaient d'ailleurs se revoir un peu plus tard, pendant le séjour que ce dernier a fait à Genève. Nous aurons donc occasion de parler encore du- Célestin de Metz. Nous verrons que les tendances hardies manifestées par lui dès le début de ses relations avec Agrippa devaient se prononcer de plus

1. Les écrits d'Agrippa sur ce sujet, sonL les Proposiliones et la ûefensio proposilionum dont il est parlé un peu plus loin.

en plus, et l'entraîner finalement jusqu'au camp des révoltés, parmi les pasteurs mêmes de la réforme en Suisse.

Tel est le petit épisode des relations du Gélestin Claude Dieudonné avec Agrippa, pendant que celui-ci était à Metz. Il met dans son jour, avec un de ses traits caractéristiques, l'attitude prise dans cotte ville par ce dei'nier; il permet de reconnaître et d'apprécier une des causes des contrariétés et des ennuis qu'il y a rencontrés, un des motifs qu'il a pu avoir de la maudire avant la fin même d'un.- séjour volontairement abrégé par lui. Il montre aussi que les docteurs orthodoxes avaient bien quelque raison, à leur point de vue, de redouter l'influence d'Aginppa et de la combattre i. Ce que nous aurons à dire ultérieurement de Claude Dieudonné, comme nous venons de l'annoncer, justifiera plus complètement encore cette appréciation.

Les relations d'Agrippa avec Claude Dieudonné nous amènent tout naturellement à parler de celles qu'il a entretenues avec Lefèvre d'Étaples ; relations

1. A l'appui de ces considérations, nous trouvons dans la correspondance uUérieure^ du frère Claude Dieudonné avec Agrippa, un renseignement qui complète ce que nous savons de leurs relations pendant leur séjour commun à Metz. Le Gélestin dit à Agrippa, dans une lettre datée d'Annecy, le 2 oclobre 1521 : « Non te praDterit arbitrer, qualiter apud Me- « tenses mihinon nuUa Lutiierana communicare dignatussis « eaque mira laude extulisse. »(Ep. III, 10.). Voir, à ce sujet line note de l'Appendice (n" X).

AGRIPPA A METZ

dont le l'rère céloslin a éLé un des intermédiaires, et qui ont pour expression une correspondance composée de quelques lettres C'est par une missive dont le Gélestin était porteur, que cette correspondance commence (Ep. II, 27). Le religieux était en même temps chargé de présenter à Lefèvre d'Étaples les propositions extraites par Agrippa du livre de celui-ci : De tribus et una (Ep. II, 30). Agrippa mettait ainsi le célèbre docteur au courant de la polémique soutenue par lui à Metz, en faveur des opinions exposées dans son ouvrage (Ep. II, 27).

Lefèvre d'Étaples répond le 20 mai 1519 à cette communication. Il engage son fougueux partenaire à supporter plus patiemment qu'il ne le fait, des contradictions qui tomberont un jour, dit-il, toutes seules, devant l'éclatante vérité. Il lui adresse en même temps de nouveaux faclums sur la question controversée, et lui demande en retour les écrits qu'il pourra être dans le cas de publier de son côté (Ep. II, 28). Agrippa informe alors Jacques Lefèvre du développement ultérieur de la querelle. Il lui dit que le prieur des Dominicains, frère Claude Salini, a fait enfin paraître contre lui des conclusions auxquelles lui-même il a répondu. Il a composé, ajoute-t-il,. pour cet objet, un travail étendu dont il lui annonce l'envoi (Ep. II, 30, 35).

1. La correspondance entre Agrippa et Lefèvre d'Étaples (1519) comprend six lettres imprimées dans la Correspondance générale, L. II, 27, 28, 30, 31, 35, 36.

Lefôvre d'Élaples écrit à Agrippa, touchant cette bruyante affaire, qu'il aimerait bien mieux voir ces discussions renfermées dans le cercle des savants, que livrées aux disputes publiques. Cependant, si Agrippa ne peut pas éviter celles-ci, il l'engage à n'y entrer qu'avec un sentiment de dévotion pour la sainte Vierge et pour sainte Anne sa mère, plutôt que pour l'honneur de leur humble défenseur. Au reste, s'il juge à propos de publier quelque chose à cette occasion, que ce soit d'un style pur et élégant; car les choses écrites ainsi obtiennent seules aujourd'hui, dit-il, l'attention et la faveur (Ep. II, 31).

Lefèvre d'Étaples renouvelle à Agrippa dans une dernière lettre du 14 novembre 1519, la recommandation de ne rien publier qui ne soit irréprochable pour la forme. Car il y a, par le temps qui court, des censeurs impitoyables qui déprécient tout ce qui n'est pas pur et sans défaut. « Ne manque donc pas, ajoute-t-il, si, comme je l'espère, tu as des amis complaisants et habiles, surtout en Allemagne, de leur demander la révision de tout ce que tu auras écrit » (Ep. II, 36). Ces détails relatifs au soin de la forme, même dans des écrits de polémique, méritent d'être relevés comme un trait caractéristique de cette époque de renaissance dans la culture des lettres. C'est un des points qui nous frappe dans cette correspondance de Lefèvre d'Étaples. On ne doit pas moins remarquer l'esprit de modération et de sincère piété qui s'y manifeste en même temps.

AGRIPPA A METZ

La correspondance de Lel'èvre d'Étaples, à laquelle nous a conduits celle du CélesLin Claude Dieudonné, se rattache comme celle-ci en partie, à l'épisode de la querelle soutenue à Metz par Agrippa sur la question de la monogamie de sainte Anne, que nous avons expliquée antérieurement. Outre les deux correspondances dont il vient d'être question et quelques fragments de celle du curé de Sainte-Croix dont nous parlerons tout à l'heure, les principaux documents qui se rapportent à cette querelle sont les écrits dont nous avons signalé tout à l'heure la mention dans les pièces de la correspondance, et qui nous ont été conservés parmi les œuvres d'Agrippa : les Propositiones abbreviatse extraites du livre de Let'èvre d'Étaples, Z>e ;n'iz<s eif una 1; et la Defensio propositionum 2, composée pour répondre aux attaques dirigées contre les Propositiones par le prieur des Dominicains de Metz, Claude Salini. Nous ne nous arrêterons pas à ces deux ouvrages, ne voulant pas nous étendre davantage sur la question elle-même dont ils traitent, et qu'il nous suffit d'avoir exposée comme nous l'avons fait un peu plus haut.

1. Propositiones abbrevialcc et articulalse juxta disceptationem Jaœbi Fabri Stapulensis, in libro De tribus et una. {Opéra, t ir, p. 588-593).

2. Defensio propositionum contra queinda)n Dominicaslrum illarum impugnatonm, qui sanclissiniavi deiparx Virginis matrem Annam conatur ostendere polygamam. {Opéra, t. II, p. 594-663).

CHAPiTUE QUATRIÈME

Nous avons annoncé précédemment que nous terminerions ce que nous avions à dire des amis d'A grippa à Metz, par quelques détails empruntés à la correspondance de celui auquel il semble s'être le plus étroitement attaché, Jehan Rogier ou Rougier, dit Brennonius, curé de Sainte-Croix. Nous avons déjà demandé à cette correspondance la lettre par laquelle Brennonius informait Agrippa de la manière dont lui-même avait dû prendre rôle, après son départ de Metz, dans la dispute publique provoquée par le prieur des Dominicains, sur la question de la monogamie de sainte Anne. Cette lettre, datée du 12 février 1520 (Ep. III, 44), se croisait avec un billet d'Agrippa écrit le 19 du même mois au curé de Sainte-Croix, peu de temps après son arrivée à Cologne (Ep. III, 43). Ces missives initiales échangées entre les deux amis, furent suivies d'un grand nombre d'autres. Il faut nous arrêter maintenant à cette correspondance. Quoiqu'elle se rapporte, comme nous l'avons dit, à des temps postérieurs au séjour à Metz d'Agrippa, elle nous fournit cependant des indications touchant la vie menée par lui dans cette ville, en nous procurant des informations qu'on chercherait vainement ailleurs sur les hommes qui s'y étaient trouvés habituellement en relation avec lui. Nous conserverons au curé de Sainte-Croix, dans ce que nous allons dire, le surnom de Brennonius, par lequel il est toujours désigné dans les lettres d'Agrippa, sans que nous en connaissions ni l'origine, ni la

signiGcalion '. Nous l'adoptons cependant comme venant d'Agrippa lui-môme, de prélerence aux noms de Jean Rogier, Rougier, ou Rougière sous lesquels on voit par les chroniques messines que le personnage était- plus généralement connu à Metz.

La correspondance entre Agrippa et Brennonius comprend vingt-cinq lettres, treize d'Agrippa et douze de Brennonius, dont les dates sont comprises entre le 12 février 1520 et le 23 juillet, lendemain de sainte Magdeleine, 1526 ^ Deux lacunes assez considérables dans la série de ces lettres, l'une de 1521 à 1524, l'autre de '1524 à 1526, paraissent provenir de la perte de quelques-unes des missives échangées par les deux amis. Nous rappellerons à cette occasion une observation faite précédemment, justifiée ainsi une fois de plus, et à l'appui de laquelle la correspondance générale fournit de nombreux témoignages, touchant les difficultés que rencontrait alors un commerce épistolaire. On n'avait ordinairement d'autre ressource pour l'entretenir que celle d'intermédiaires accidentels, souvent peu sûrs ou au moins inexacts. Il est à chaque instant question,

1. Voir au sujet de ce surnom et des relations de celui qu'il désigne avec Agrippa, rjuelques observations dans une note de l'Appendice (n" XVI).

2. Les vingt-cinq lettres échangées entre Agrippa et Jean Rogier, dit Brennonius (1520-1526), sont imiirimées dans la Correspondance générale, L. 11, 43, 44, 45, 46, 47, 49. 50, 51, 52, 53, 54, 55, 5G, 57, 59, Cl; L, III, 5, 6, 8, 60, Gl, 62; L. IV, 20, 26, 27.

dans ceLle correspondance, de mécomptes occasionnés par la perte ou le détournement des lettres, de la rareté des messagers fidèles, et de l'obligation d'attendre qu'ils se présentent. Le petit épisode de Paulus Plammingus, dont nous aurons à parler un peu plus loin, et qui se rattache au séjour ultérieur d'Agrippa à Lyon, peut donner une idée de ces difficultés.

Les lettres de Brennonius mettent naturellement en relief la figure surtout de cet ami par excellence de notre Agrippa. On y voit qu'il partageait le penchant de celui-ci pour les singularités hétérodoxes de la philosophie hermétique. A cet ordre d'idées appartient ce qui concerne un traité de la nature de l'âme, dont le curé de Sainte-Croix nomme l'auteur, Marcus Damascenus, et qu'il avait découvert dans un vieux manuscrit. Il est fréquemment question du précieux ouvrage dans les lettres échangées entre Brennonius, qui en promet la transcription, et Agrippa qui la sollicite avec instance. Nous reviendrons sur cette découverte et sur ce qui s'y rapporte, au commencement du chapitre suivant, où nous parlons du séjour fait à Cologne par Agrippa en quittant Metz ; parce que le fameux traité est alors un des principaux objets de la correspondance des deux amis, pendant les premiers mois de leur séparation. Il nous suffit, pour le moment, de mentionner cette particularité comme fournissant un des traits de la physionomie du curé de Sainte-Croix, d'après ses lettres. Le personnage apparaît dans celles-ci, doue

AGRIPPA A METZ

comme Agrippa d'un esprit hardi et indépendant ; comme lui exécrant les moines ; comme lui soupçonné d'hérésie et y inclinant plus peut-être qu'il ne le pense lui-môme. Cependant il se montre, au moins en paroles, disposé à se soumettre à l'autorité; et se déclare formellement opposé au schisme qu'il réprouve.

— Voilà, dit-il, dans une de ses lettres, les sophistes vaincus et je m'en i^éjouis ; ce n'est pas chose facile que de s'attaquer au souverain pontife. Qui le néglige ou lui résiste est toujours en grand péril de tomber dans l'hérésie (Ep. II, 55).

Eu égard à la date des événements, on ne saurait voir dans ce jugement porté dès le 17 juin 1520, date de la lettre qui le contient, une allusion à la bulle fulminée contre Luther, deux jours auparavant, le 15 du même mois, par le pape Léon X. Brennonius entend probablement parler de quelqu'autre fait moins considérable du même genre, parmi ceux qui ont précédé celui-là, dans l'histoire de l'hérésie. Il exprime en tout cas, ici, une opinion tout à fait contraire aux actes de révolte des novateurs.

Agrippa, malgré son caractère non moins indépendant, émet un avis inspiré par le même esprit, dans une lettre écrite de Cologne à Brennonius presqu'au même moment, sous la date du 16 juin de cette année.

— Hutten, dit-il, était dernièrement ici avec certains autres adhérents de la faction luthérienne, qui combattent maintenant de la plume contre les

CHAPITUK QUATlllfCME

légats du pape et s'attaquent même au ponlife. Ils osent inviter les princes de la Germanie à s'affranchir de la domination de Rome, au risque de faire naître de grandes séditions, si Dieu n'y pourvoit (Ep. II, 54).

En dépit de leur langage, les deux amis n'en poursuivaient pas moins, de part et d'autre, de leurs vives attaques la milice sacrée enrôlée au service de la cause orthodoxe. Ils continuaient à harceler les moines qu'ils avaient tous deux également pris en haine.

— Je t'envoie, disait Agrippa à Brennonius, quelques vers contre cette peste de porteurs de capuchons, que je voudrais voir brûler tous (Ep. II, 57).

Brennonius de son côté n'était pas mieux disposé à leur égard. Il se trouvait à ce moment même en guerre avec les religieux des couvents de Metz. Nous connaissons sa dispute avec le prieur des frères prêcheurs, continuation du débat soutenu contre celui-ci par Agrippa. Brennonius ne se borne pas à suivre en cela les traces de son ami. Comme lui, il entre en lutte aussi avec l'inquisition. Il tient Agrippa au courant des hauts faits de son ancien adversaire, l'inquisiteur Nicole Savini. Il lui raconte longuement, dans une de ses lettres, les poursuites dirigées par cet infatigable pourvoyeur du bûcher, contre une vieille paysanne qu'on ne put pas arracher de ses mains, commô avait su le faire Agrippa de celle de Woippy, et qu'il réussit à faire brûler; puis, à la suite de cet exploit, de nouvelles entrepri-

AGRIPPA A METZ

ses du même genre contre d'autres pauvres femmes, que le curé de Sainte-Croix indigné put heureusement cette fois sauver du feu (Ep. II, 59).

Dans une autre circonstance, oh le curé Brennonius a certainement encore raison contre les moines, il a affaire aux Cordeliers dont le couvent était voisin de son église, et qui prétendaient le supplanter dans la confession de ses propres paroissiens. Ces religieux prêchaient publiquement qu'ils avaient en pareille matière plus d'autorité que les curés, institués par leur évêque seulement; tandis qu'eux tenaient directement leurs pouvoirs du pape lui-même. Brennonius, curé de Sainte-Croix, en avait appelé au vicaire épiscopal, et devant lui avait réussi à l'emporter. Il fait avec grands détails, à son nmi Agrippa, le récit de cette cause très intéressante pour lui (Ep. II, 49).

Il serait bon de rapprocher des indications précédentes d'autres renseignements qui montrent dans Brennonius, à la tête de sa paroisse, le prêtre appliqué avec simplicité à ses fonctions religieuses. Nous nous contenterons de signaler ici à ce titre les faits qui se rapportent à un événement relaté plus loin, la mort arrivée à Metz de la première femme d'Agrippa, inhumée dans l'église même de Sainte-Croix qui avait pour curé Brennonius, chargé par son ami des services d'obsèques et d'anniversaire de cette épouse tendrement aimée.

11 est curieux après cela de voir Brennonius livré on môme temps h di! tout autres préoccupations.

Nous le montrerons tout à l'heure attentif aux chimériques investigations d'un alchimiste; le voici maintenant tout aux merveilles opérées par un empirique.

— Il nous est arrivé, écrit un jour à Agrippa le curé de Sainte-Croix, un pauvre diable qui guérit comme par miracle, avec une eau de sa façon, le morbus gallicus. Peu importe que le mal soit ancien ou qu'il soit récent. On court chez lui en foule; et on guérit en effet. Aussi l'argent pleut-il- dans son escarcelle. Je le vois souvent, et j'ai tenté par mille ruses de pénétrer le secret de sa recette. Mais il est sur ses gai^des. Il fait venir ses drogues du dehors, et ne laisse sa fameuse eau entre les mains de personne (Ep. III, 5).

Citons également, d'après la même correspondance, un trait encore qui, à un autre point de vue, peut avoir de l'intérêt pour nous. On voit s'y manifester le désir qu'a eu, longtemps avant de le réaliser, Agrippa, de faire imprimer ses ouvrages.

— Une bonne dame qui vient de mourir ici, lui écrit de Metz en 15^4. son ami Brennonius, m'a laissé par testament une presse et tout l'attirail d'une imprimerie. Je.pourrai y e.\ercer mes forces dans mes moments de loisir (Ep. III, 61).

— Je me réjouis fort de l'héritage que tu viens de faire, lui répond aussitôt Agrippa. Que ncpuis-je t'envoyer mes ouvrages; tu les imprimerais. Mais il me faudrait pour cela te les faire transcrire ; il me faudrait un copiste; et je n'en ai pas. Je lâche-

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rai cependant d'y aviser, pour ce qui regarde surtout mon Apologie contre ce Dominicain, mon calomniateur (Ep. III, 62).

Il s'agissait du contradicteur d'Agrippa dans la querelle sur la monogamie de sainte Anne, et du factum que lui-même avait composé sur cette question. Agrippa s'était vu traiter d'hérétique ; c'est contre cette allégation qu'il regimbe.

Un des mérites de la correspondance de Brennonius, avons-nous dit tout à l'heure, est de nous faire connaître les hommes qui s'étaient trouvés en rapport avec Agrippa quand il vivait à Metz. Il y est en effet souvent question, indépendamment de ce qui concerne le correspondant lui-même, des amis laissés par Agrippa dans cette ville, de quelques-uns entre autres avec des détails parfois assez piquants.

Nous avons déjà nommé les amis d'Agrippa, Nicole Dex et Nicole de Heu ', l'un et l'autre membres des paraiges, c'est-à-dire de l'aristocratie messine,

1. On ne saurait dire s'il s'agit ici du vieux Nicole de Heu, né en 1461, mort en 1535, ou de son fils le « damoisiaul Nicollas » réputé savant, que le chroniqueur Philippe de Vigneulles mentionne avec maître Jehan Rougier, le curé de Sainte-Croix, celui qu'Agrippa nomme familièrement Brennonius, parmi les grands clercs qui, en 1522, donnèrent la lecture et l'explication d'une inscription romaine trouvée dans les fondations d'une vieille église, aux portes de Metz. « Le scientificque josne escuier NicoUas de Heu », ajoute le chroniqueur, recueillit ce monument et le fit incruster dans le mur de sa cour. (Ph. de YigneuUes, dans Huguenin, Les chroniques de la ville de Metz, p. 788.)

eL dont il est souvcnL question dans les chroniques du temps ; le notaire Baccarat, moins connu que les précédents ; puis Thilman, Mérian ou Marian, André et Jacques Charbonnier, et Michaud, dont nous ne savons presque rien que les noms ; Claude Chansonneti, Cantiuncula, que nous connaissons, et son père Didier Chansonneti le notaire; Châtelain avec qui Agrippa est engagé à Metz dans une affaire difficile sur la nature de laquelle il ne s'explique pas, mais qui paraît avoir été heureusement résolue '; le médecin Renaud qui avait pris part à la dispute publique sur la monogamie de sainte Anne ; et enfin trois personnages dont la figure se dessine pour nous d'une manière aussi nette à peu près que celle de Cantiuncula lui-même, le médecin Laurent Frison, Thirion l'horloger, et Jacques le libraire ; desquels nous savons que le premier s'occupait d'astrologie, que le second faisait de l'alchimie, et que le troisième enfin, s'étant laissé gagner aux doctrines religieuses nouvelles, y fut assez compromis pour avoir été vers 1S25 condamné à perdre les oreilles et ensuite banni de Metz.

Laurent Frison ou de Prise, Laurentiits Ftisius, était médecin. Il s'intitule naturœ pJn/sîcus, dans un thème astrologique parvenu en manuscrit jusqu'à nous ^

1 . Agrippa en parle dans une lettre à Brennonius : « Gom- « mendo libi negotium nieum apud Castellanum peragendum, « utcfue me ex hoc labyrinlho expedienduin cures. » (Ep. II, 45).

2. Ce manuscrit est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque do l'Arsenal à Paris, mss. n° 5028.

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dressé pour un membre de la famille de ce Nicole de Heu dont nous venons de parler, et daté par son auteur de l'an 1528, in liac civitate metemi ex philosophico tugurwlo nostro. Précédemment, il avait défendu contre Luther les principes de l'astrologie, dans un livre publié en 1520 à Strasbourg '; et il donnait deux ans après dans cette ville une édition de Ptolémée ^ En 1529 enfin, il concourait avec Jean de Pontigny ou de Niedbruck, un des amis également d'Agrippa, à la publication d'un écrit médical, composé à la demande de l'évêque de Strasbourg, sur une maladie régnant alors et la même année, il faisait imprimer à Metz un petit livre intitulé, Sidéral divinement ou pronostique astrologique pour Van 1529 On voit par ces indications quel homme c'était que Laurent Prison, le physicien. Nous ne saurions dire s'il avait été de ceux que fréquentait le plus à Metz Agrippa, dont on connaît la véritable opinion sur l'astrologie. Il paraît cepen-

1. Courte apologie de l'astrologie contre les juges ignorants, Strasbourg, 1520. (Sprengel, Histoire de la médecine, t. III, p. 234.)

2. Cette publication est citée par Humbold, Cosmos, t. II, p. 582, note 17.

3. Sucloris Anglici exitialis pesliferique morbi ratio, prxservatio et cura, Joanne Nidepontano et Ldureiitio Frisio inclytcB civitalis Melen. medicis auctoribus, praicipili calamo conscripta. Argentorat. Anno Cliristi mdxxix. (P. Maréchal, Maladies endémiques, etc., à Metz. 1850, p. 139.)

\. Un exemplaire de cette rare publication fait partie delà bibliothèque de M'. G. Ghartener, à Metz.

dant s'être trouvé ultérieurement en correspondance avec lui (Ep. IV, 28, 58) ; mais il ne nous reste aucune des lettres échangées entre eux, et dans celles qu'Agrippa écrit à d'autres, il ne parle de lui qu'une seule l'ois, pour demander qu'on le salue de sa part, et qu'on lui présente ses excuses de ne pas lui écrire autant qu'il le voudrait (Ep. IV, 58).

Agrippa nomme un peu plus souvent Jacques le libraire ; il paraît lui être sympathique; il ne semble pas cependant s'indigner beaucoup du traitement cruel qui lui avait été infligé ; car il en parle assez légèrement, à la fin d'une lettre à Brennonius où, après avoir rappelé les noms de quelques autres amis, il ajoute :

— Salue aussi de ma part les oreilles de Jacques le libraire puisque c'est, comme je l'apprends, tout ce qui subsiste encore de lui à Metz; le reste en étant banni ; et cela pour Luther et sa doctrine. Cependant, fidèle à une ancienne habitude, encore bien qu'il soit essorillé, je ne veux pas l'oublier (Ep.IV, 20).

Quant à Thirion l'horloger, Tyrius horologiarius, il faut indubitablement reconnaître en lui Thirion « lo serrier, maître du gros reloge, » qui figure sur les comptes de la ville de Metz, depuis l'année 1503, pour les modestes ga'ges de 100 sols ou cinq livres par an i. La qualification de « serrier », c'est-à-dire serrurier, paraît un peu vulgaire pour un horloger;

1. Cinq livres équivalaient alors à Melz à environ 150 francs d'aujourd'hui. Voir la nolo XIV de l'Appendice.

AGRIPPA A METZ

elle prouve au moins que maîU'-e Thirion à qui on la donne, appartenait originairement à un métier au-dessus duquel il s'était élevé par son talent; ce qui témoigne assurément en sa faveur. C'était en effet un esprit curieux et investigateur. On comprend qu'à l'arrivée d'Agrippa il se soit porté avec empressement au devant du docte étranger qui se présentait à Metz précédé d'une réputation de science universelle. Tyrius, comme il est appelé dans la correspondance d'Agrippa, s'occupait sans doute de mécanique, c'était son métier; il s'occupait aussi beaucoup d'alchimie et un peu de pharmacie, c'était son goût dominant. Il associait d'ailleurs à ces travaux des habitudes de vie peu relevées, celles d'un artisan auquel avait dû manquer l'éducation. Quelques détails que nous possédons à son égard, accusent avec vérité une figure originale qu'il peut être curieux d'observer.

— Tyrius est tout absorbé par ses opérations dans l'art des transmutations, écrit au mois de mai 1520 Brennonius, qui ne semble pas prendre fort au sérieux le caractère ni les travaux du personnage. Il a trouvé, ajoute le correspondant d'Agrippa, un secret, grâce auquel on rendrait à la Vénus impudique l'apparence des vertus de la chaste Diane, au point de tromper Vulcain luimême. Il lui reste maintenant à triompher des feux éteints du vieux Saturne. Qu'il obtienne ce résultat; il est sûr d'être riche à tout jamais. Il passe les jours et les nuits à chercher, et il invoque

à grands cris ton secours. Mais voilà bien une autre folie, aliam dementiam! Nous sommes sur la piste d'un sortilège pour couper les ailes à Mercure. On nous avait signalé une herbe mystérieuse que nous devions reconnaître à certains indices. Nous nous mettons tous ensemble à la recherche de cette rareté. Nous voilà donc courant par monts et par vaux, arrachant avec passion, examinant avec ardeur tout ce qui nous semble inconnu. Tyrius, qui s'est un peu écarté des autres, trouve la plante désirée. La voilà, la voilà, s'écrie-t-il. Nous accourons. On recueille avec le plus profond respect ce brin d'herbe objet de tant de soins ; on se félicite d'un si grand bonheur; et au retour, on tombe dans un petit vallon tout tapissé du rare végétal. On en fait une ample récolte qu'on rapporte au jardin de l'heureux Tyrius; puis, comme il se fait tard, on termine la journée par un gai repas qui nous attendait chez lui, et on célèbre jusqu'au milieu de la nuit et au delà, cette insigne bonne fortune. Je t'en conterai les suites une autre fois (Ep. TI, SI).

Agrippa, de Cologne oîi il est alors, riposte sur le même ton. La merveilleuse transformation que Tyrius sait opérer ne lui cause qu'une seule inquiétude. Comment faire pour en conserver les effets ?

— Tyrius, en maître fèvre qui sait si bien fabriquer chaînes et serrures saura, dit-il, mieux que moi qui en ignore, retenir ce fugitif objet de son industrie. Je consigne néanmoins dans un billet ci-

inclus quelques indicuLions sur ce que, à mon sens, il y aurait à l'airo pour y parvenir. Envoie-moi promptement quelques détails sur cette prodigieuse métamorphose. Tu sais combien je suis curieux de tout cela. Apprends-moi aussi qu'elles ont été les suites de votre fameuse expédition à la découverte de l'herbe mystérieuse, récoltée avec tant de bonheur (Ep. II, 52).

— Parle-moi donc, reprend-il, un peu plus tard, des expériences de Tyrius, des métamorphoses qu'il opère, et de l'herbe merveilleuse qu'il a découverte (Ep. II, -54).

— La fameuse herbe n'a rien donné, répond Brennonius. Pour ce qui est des expériences de Tyrius, je t'en adresse la description plus fastidieuse, à mon avis, qu'utile à quoi que ce soit (Ep II, S5).

Telle paraît être également l'opinion finale d'Agrippa, qui se contente d'accuser réception de- ce rare secret si bien fait, comme il le dit, pour abuser tous les dieux, sauf pourtant le vieillard armé de la faux, sufûsamment défendu contre les illusions (Ep. II, 36).

L'infatigable chercheur ne se rebutait cependant pas. Quatre années plus tard (1S24), Brennonius écrivant à Agrippa, lui parlait encore du « serrier, horloger » et de ses expériences.

- Notre Tyrius, disait-il, te salue. Il ne se relâche pas de ses travaux accoutumés (Ep. II, 62).

Deux ans après (1526) il est rappelé de nouveau dans la correspondance des deux amis.

— Tyrius a fait une découverte, dit Brennonius, il a réussi à fabriquer Vaqua dulcis, laquelle dissout tous les métaux à la chaleur du soleil. Voici sa recette ; mais on doit obtenir, je crois, les mêmes résultats en employant toute espèce de matière animale ou végétale en putréfaction (Ep. IV, 27).

Voilà bien le train de vie d'un véritable alchimiste ; d'une crédulité que rien ne rebute ; marchant avec persévérance vers des résultats incertains ; et capable de trouver parfois, grâce au hasard, quelque utile secret. Des hommes relativement éclairés, comme Agrippa et Brennonius, se moquaient un peu d'un Tyrius tâtonnant en aveugle dans toutes les directions ; mais ils étaient attentifs à ce qu'il faisait, prêts à applaudir à ses découvertes, quand parfois il y avait lieu de le faire. C'est ainsi qu'il fallait prendre l'alchimie au moyen âge et à cette époque encore.

Brennonius et Agrippa souriaient de la naïve crédulité de l'horloger Thirion. Non moins curieux et aussi aveugles que lui sur certains points, ils payaient également de leur côté leur tribut à l'ignorance et aux préjugés du temps où ils vivaient. Les documents que nous consultons en fournissent plus d'une preuve. La correspondance des deux amis nous donne entre autres un spécimen de leurs propres faiblesses, dans l'importance qu'ils attachent l'un et l'autre à certain prodige notamment, où ils croient voir un présage. L'enfant d'un neveu de Brennonius paraissait quelquefois, lui disait-on, tout

AGRIPPA A METZ

en feu ainsi que le sein de sa mère, quand elle l'allaitait.

— Je ne sais ce que cela présage, écrivait le curé de Sainte-Croix (Ep. II, 49).

— Cela ne peut signifier à mon sens, répondait sérieusement Agrippa, que règne et domination, ou disposition à quelque dignité de premier- ordre. Semblable chose a eu lieu pour Ascagne, fils d'Enée, pour Servius Tullius, pour L. Martius et pour Moyse(Ep. II, 50).

Brennonius et Agrippa, on le voit, avaient aussi leur dose de vaine crédulité. Ils riaient cependant de celle do l'horloger Thirion. Celui-ci prêtait d'ailleurs le flanc au ridicule par plus d'un côté.

— Notre ami Tyrius est toujours lancé dans les plus hautes spéculations quand il n'est pas ivre, écrit Brennonius (Ep. IV, 26).

Sa femme était laide, et, suivant ses amis, il lui prétextait quelquefois sa servante, quand il était gris surtout.

— Voici une nouvelle qui va t'intéresser et t'amuser, tout h la fois, dit un jour Brennonius à Agrippa. Notre Tyrius, depuis si longtemps dédaigneux de sa femme qu'il regardait à peine, le voilà pour elle aux petits soins et aux caresses. Elle lui promet un fils, et il l'adore (Ep. II, 51).

Ce fils désiré vint en efi'et, prédit par ses amis et plus beau que Joseph ; mais la servante en avait un aussi en môme temps. De là, guerre dans le mé nage (Ep. II, 55).

— C'est Abraham entre Agar et Sara, dit le cur6 de Sainte-Croix (Ep. II, 55).

Tout cela aussi bien que ce qui précède est raconté en latin, avec une crudité d'expressions qu'autorisaient les mœurs du temps et que sauve en partie la langue. On ne pourrait pas reproduire en français les mêmes tableaux, pour les lecteurs d'aujourd'hui. Ces traits du portrait de Thirion le serrurier, horloger et alchimiste., empruntés à la correspondance d'Agrippa et de Brennonius, reconstituent et font revivre pour nous un personnage original de moyenne condition, appartenant à une époque lointaine, dont on connaît mieux l'histoire dans ce qui concerne les faits d'ordre politique et d'intérêt général, que dans ce qui touche aux intérêts privés et à la vie populaire. Les documents que nous consultons ici renferment plus d'un enseignement de ce genre.

La correspondance de Brennonius avec Agrippa contient encore sur les événements du temps des indications qui, à divers points de vue, mériteraient de ne pas rester inaperçues. Les plus insignifiantes en apparence, dans ce genre, sont souvent d'un grand secours pour la solution des problèmes historiques, en fournissant des dates et des points de repère utiles à leur discussion. Quelquefois aussi ce sont des traits de mœurs qui donnent de la couleur à un récit.

— La Cité a reçu des lettres de défi, écrit de Metz Brennonius, le 12 avril 1520. L'abbayo do

AGRIPPA A METZ

Sainte-Glossinde est en révolution ; l'abbcsse est morte, on se dispute sa succession ; l'afl'aire ira probablement à Rome. Le père de Canliuncula n'a reçu de Bâle aucune lettre pour toi. De ce qui regarde les princes et les rois, nous n'entendons rien dire dans ce moment (Ep. II, 49).

— Nous attendons l'empereur qui doit' s'arrêter ici avec une suite nombreuse, répond de Cologne Agrippa, au commencement de septembre de la même année (Ep. II, 61).

L'année suivante, au milieu de l'été, le 19 juillet 1521, Brennonius écrit à son tour.

— Luther, dit-il, s'est nous apprend-on réfugié en Bohême, où il est plus en sûreté. Huttcn et Mélanchthon le remplacent. Robert de La Mark, ajoute-t-il, qui est revenu aux Français, a témérairement voulu enlever Virton à la majesté impériale; mais il a échoué; et comme il continuait ses machinations dans le Luxembourg, l'empereur a envoyé le comte de Nassau et le comte Félix qui, à la tête d'une troupe de Bourguignons, sont tombés sur ses petites places. Longuion, Nuscancourt (Mesaincourt?), Le Saulcy et Florange, aux environs de Thionville, ont été détruits de fond en comble. Mais maintenant La Mark les attend retranché dans ses grandes forteresses de Sedan, d'Immasion (Jamaix?) et de Bouillon, oh il ne les craint guère.

— Curieux comme je le suis de toutes les choses nouvelles, dit encore Brennonius, j'ai voulu voir le siège de Florange. J'y ai passé trois jours. J'ai vu

le camp des Allemands et j'ai assisté aux attaques, buvant fort, egrcgie potans, passant la nuit à la belle étoile au milieu de cette soldatesque, et n'éprouvant d'ailleurs ni crainte, ni embarras, ni le moindre ennui. J'ai vu tomber les murailles du bourg; quant au château, il s'est rendu. Le sieur de Jamaix, fils de Robert dé La Mark, qui y commandait avait cherché à s'évader. Mais arrêté par les soldats qui faisaient le guet, il a dû, pour avoir la vie sauve, se livrer à merci, et le comte de Nassau l'a envoyé à l'empereur. Voilà où en sont les choses (Ep. III, 8).

Quelques traits de ce dernier tableau s'ajoutent à ceux que nous avons précédemment dégagés de la correspondance de Brennonius et complètent le portrait du personnage. Nous pouvons maintenant essayer d'en arrêter les contours, sans risquer de fausser l'effet d'une figure dont nous connaissons les lignes principales. Nous en savons assez pour nous faire une idée de ce que pouvait être un homme que l'on voit remplissant avec zèle, à la tête d'une paroisse, ses devoirs de pasteur, et en même temps se posant comme l'adversaire des moines ; combattant l'inquisition, et se portant le champion de certaines opinions hétérodoxes ; condamnant les novateurs, et frisant lui-même l'hérésie ; adonné aux spéculations risquées de la philosophie hermétique; prêtant une attention crédule à certains prodiges ; attiré par les succès d'un empirique; s'associant aux recherches d'un alchimiste vulgaire, pour être témoin de ses expériences ; se mêlant à de gros-

AGUIPPA a METZ

siers soudards pour voir de près la guerre; curieux de toutes choses, ne se laissant rebuter par aucune tentative ni par aucun spectacle. Nous ne dirons pas que c'était un esprit fort. C'était un esprit hardi ; c'était un téméraire. On peut comprendre ma^intenant à quel point un pareil homme devait se trouver en sympathie et en communauté d'idées avec un Agrippa.

Nous ne terminerons pas ce chapitre consacré au séjour à Metz d'Agrippa, sans produire un témoignage piquant de l'impression que sa présence avait faite dans cette ville, et du souvenir qu'il y avait laissé. Ce témoignage est d'un Messin contemporain, Philippe de Vigneulles, qui l'a consigné dans ses chroniques : « Environ celluy temps, dit-il sous la « date de 1521, ung nommé maisLre Martin Luther, « allemant, docteur et héréticque, religieulx de l'or- « dre des frères Augustins, fist et composa plusieurs « grandes et merveilleuses escriptures, imprimées « et publiées par la crestienté, touchant certains « articles de nostre foid et des saincts sacrements, a et aussy des gouverneurs et suppotz de saincte « Église ; dont plusieurs grans clers et docteurs « l'ensuivoient, et aultres non. Entre lesquelx, de « ceux qui l'ensuivoient, estoit ung josne Collongne, « merveilleusement grant clerc et petit de corps, « nommé maistre Agrippa,- qui de son temps avoit « hanté le monde, et parloit tout langaige, et avoit «c estudié en toutte science; et avoit esté celluy « maistre Agrippa, en l'an v" etxix, aux gaiges de

CHAPITOE QUATRIÈME

« la cité de Metz; et avoit une femme native de « Pavye en Lombardie, là plus mignone et la plus <<. diversement acoustrée qui jamais fut veue en ce « païs. Et hantoit celluy maistre Agrippa et frète quentoit fort maistre Jehan, curé de Sainte Croix, « qui estoit ung grant clerc; et vouloit-on dire qu'il « tenoit aulcunement de son opinion. Pourlesquelles « choses les frères Prédicateurs de la devant dicte « Cité firent disputations, et donnairent plusieurs « arguments tout en publicque et au milieu de leur « église, y cuidfint avoir le dit maistre Agrippa. « Mais il print congié de la Cité, et s'en alloit pour « le meisme jour que icelles disputations se fai- <■< soient '. »

Philippe de Vigneulles, mort vers 1S27, vivait à Metz à l'époque où y vint Agrippa. Il l'avait vu certainement ; c'est donc un portrait d'après nature qu'il nous en donne ici. Son témoignage, si bien d'accord dans ses traits essentiels avec les particularités diverses et avec les faits que nous avons précédemment indiqués d'après d'autres documents, est empreint d'un caractère évident de vérité. La dispute publique racontée à son ami absent par le curé de Sainte-Croix, cette tumultueuse assemblée pù avait été agitée, si non traitée, la question de la monogamie de sainte Anne et de la naissance de la sainte Vierge, est rappelée ici par une peinture très

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