AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, EN ESPAGNE, EN BOURGOGNE
Origine d'Agrippa ; sa famille ; son nom, — Ses premières éludes à Cologne; sa présence à l'Université de Paris; ses amis. — Voyage en Espagne; correspondances avec Galbianus, avec Landulplie, avec l'évêqûe de Cyrène. — Séjours à Avignon, à Lyon, à Autun, à Châlons-sur-Saône, à Dole. — Composition du traité de la prééminence du sexe féminin, pour la princesse Marguerite d'Autriche, gouvernante de la province de Bourgogne. — Leçons sur le traité de Reuchlin De verbo mirifico; attaques du franciscain Catilinet; factum d'Agrippa en réponse à ces attaques. — Relations avec Tritheim; composition du traité de la philosophie occulte. — Voyage en Angleterre; commentaires sur les Épîtres de saint Paul. — Retour à Cologne ; thèses théologiques. — Départ pour l'Italie.
Nous avons indiqué à grands traiLs, dans le chapitre précédent, quelle a été l'existence d'Agrippa, Nous avons fait connaître les légendes populaires qui le concernent; et les travaux biographiques pu^
bliés sur son compte. Nous avons tracé une esquisse de sa vie ; et, pour donner une idée de l'esprit et du caractère de l'homme, nous avons présenté le tableau de ses œuvres et celui de sa correspondance, avec une analyse de ses deux principaux écrits, la philosophie occulte, qui appartient à sa jeunesse, et le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, qui est le fruit de son âge mûr. Il est temps maintenant d'entrer dans la connaissance plus complète du personnage, en étudiant, à l'aide des renseignements empruntés à ces sources diverses, l'histoire détaillée de sa vie.
Deux questions se présentent d'abord, sur lesquelles nous n'avons malheureusement que des informations insuffisantes. Quelle est l'origine, quelle a été, d.-ms sa première jeunesse, la vie d'Agrippa? On ne sait rien de l'enfance, et presque rien de la première jeunesse d'Agrippa ; et l'on est très imparfaitement renseigné sur son origine, c'est-à-dire sur ses parents et sur sa famille \ dont on ne connaît guère que ie nom.
Henri Corneille Agrippa, — nous lui conserverons ces noms de forme française, consacrés chez nous par l'usage, — était ni à Cologne en 1486. Sa famille était de condition moyenne, à ce qu'il semble, etpor-
1. Cette famille était peu nombreuse, à ce qu'il semble. Il n'est parlé dans la correspondance d'Agrippa que de son père, de sa mère et d'une sœur seulement. 11 n'y est jamais question d'aucun autre parent.
tait, on a de sérieuses raisons de le croire, le nom de Cornélis. Il est plus que douteux que le surnom aristocratique de Nettesheim lui appartînt, comme on l'a prétendu, quoique Agrippa le prenne quelquefois '. Ce surnom, dont il ne se pare du reste que tardivement et sans qu'on sache en vertu de quel droit, n'a pas été relevé par ses enfants ; il ne figure pas dans certains actes publics dressés pour eux en France, postérieurement à la mort de leur père, et dont l'un est destiné à établir leur filiation \ Dans cette circonstance notamment, ils se contentent de joindre à leur prénom individuel, Henri pour l'un, Jean pour l'autre, les deux noms de Corneille et d'Agrippa : le premier représentant le nom francisé de la famille ; le second étant un surnom tout personnel de leur père, recommandé par la notoriété qu'il devait à ce dernier, et conservé par eux pour cette raison. Ce surnom venait, cela ne peut faire l'objet d'aucun doute, du nom antique de la ville de Cologne, Colonia Agrippina, d'où Agrippa tirait son origine, et celui-ci l'avait adopté de bonne heure, pour se distinguer vraisemblablement ainsi, au milieu des condisciples de diverses nationalités avec lesquels il avait, dans sa première jeunesse, vécu à l'université de Paris. Ses amis de ce temps étaient en eff'et, comme nous
1. NcLtesheim est le nom d'un village situé, à peu de distance au nord de Cologne, aujourd'hui dans le cercle de Neuss appartenant à la province prussienne de Diisseldorf.
2. On trouvera quelques renseignements sur ce fait dans deux notes de l'appendice (n"» I et VIII).
l'apprend sa correspondance, les uns Italiens, les autres Espagnols, d'autres encore de différentes provinces de la France ou de la Germanie ; et c'est par ce surnom d'Agrippa qu'eux-mêmes le désignaient ordinairement.
De retour à Cologne, en 1507, après avoir quitté ces amis. Agrippa y reçoit de l'un d'entre eux, Landulphe resté à Paris, deux lettres : ce sont celles qui ouvrent la correspondance générale qui a été imprimée. Dans la première, Landulphe le salue du surnom Agrippa (Ep. I, 1) ; dans la seconde, il l'appelle Henrice Corneli (Ep. I, 3). Dans d'autres lettres, qui sont de l'année 1309, Landulphe n'emploie plus que le surnom, et dit iimlài Agrippa unice (Ep. I, 9), tantôt suavissime Agrippa (Ep. I, 11)
Ajoutons que, un peu plus lard, dans une lettre écrite par un compatriote d'Agrippa qui connaissait très bien et lui et sa famille, par l'évêque de Gyrène, administrateur spirituel de l'archevêché de Gologne, celui-ci l'appelle Henrice Corneli (Ep. II, 18), comme l'a fait Landulphe au début de sa correspondance avec lui.
Ces indications, rapprochées de celles que nous devons aux actes authentiques passés ultérieurement par les fils d'Agrippa, montrent que le nom
1. Ces quatre lettres, de 1507 et de 1509, sont les seules qu'on ait de Landulphe à Agrippa. Ce sont aussi les plus anciennes qui nous soient parvenues de toutes celles adressées à ce-^ lui-ci. On no saurait méconnaître l'importance de3 indications qu'elles fournissent sur la question de son nom.
de Corneille, porté par eux, et celui de Cornélius, pris par lui, doivent représenter sous des formes française et latine le nom véritable de la famille. Quant à la forme germanique originaire de ce nom, nous croyons l'avoir retrouvée dans certains documents en langue vulgaire contemporains d'Agrippa, qui confirment les renseignements précédents, et oii il est nommé Maître Hanry Cornélis dit Agrippe, Hanrij Cornélis Agrippa. Ces documents, rédigés en français, sous diverses dates comprises entre 1S17 et 1520, Sont des comptes de finance de la cité de Metz, du temps oîi Agrippa était aux gages de cette ville. Ce sont des pièces authentiques conservées encore aujourd'hui aux archives de Metz, et sur lesquelles nous aurons à revenir un peu plus loin '.
Un titre également contemporain, écrit aussi en français, nomme Agrippa Henry Cornille Agrippa. Ce titre est le privilège expédié, le 12 janvier 1529 (1530 n. s.) à la chancellerie de Matines, et donné, au nom de l'empereur Charles-Quint, à l'écrivain pour la publication de ses ouvrages. Malgré le caractère authentique de cette pièce, la forme Cornille qu'elle contient nous semble avoir moins d'autorité que celle de Cornélis, parce que, avec une tournure éminemment française, elle pourrait bien n'avoir été introduite dans le privilège rédigé lui-même en français, que comme une traduction du latiû Corne-
I. Nous donnons dans une noie de l'appondice fn" XIII), des extraits de ces documents.
GHAPITUE DEUXIÈME
lius, et qu'elle convient beaucoup moins que la forme Cornélis au nom d'une famille d'origine germanique, comme l'était celle d'Agrippa.
On peut inférer de ces diverses considérations que Cornélis était le nom de famille d'Agrippa dans sa forme originaire. Quant au surnom de Nettesheim, il ne saurait, nous le répétons, avoir ce caractère. Il ne figure jamais dans la correspondance d'Agrippa; et celui-ci ne le prend, sans le justifier d'ailleurs en rien, que vers la fin de sa vie, sur le frontispice imprimé de ses ouvrages, oîi il l'associe, pour éblouir évidemment ses lecteurs, aux fastueuses qualifications de chevalier doré et de docteur en l'un et l'autre droit, dont l'authenticité soulève également, comme on le verra plus loin, de sérieuses objections
Agrippa dit quelque part que son père et ses ancêtres avaient servi l'empereur avec éclat (Ep. VII, 21); mais il n'indique pas de quelle manièi-e, ni dans quels emplois; et comme, de son côté, il se montre, en d'autres occasions, très porté à exagérer ses propres services envers le souverain, il est permis de n'accepter qu'avec i-éserve ce qu'il dit des services analogues de son père et de ses prédécesseurs.
Il y a tout lieu de croire que l'enfance et la pre-
1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° I) la mention de quelques faits relatifs à la question du véritable nom d'Agrippa, et, dans d'autres notes (n°' II, III, VI), des renseignements concernant ses prétentions à la noblesse de naissance, à la chevalorie et au doctorat.
mièro jeunesse d'Agrippa s'étaient passées auprès de ses parents, où son esprit avait reçu une première culture. Il est permis néanmoins de douter de la valeur de cette éducation en quelque sorte paternelle ; car ce serait alors et au sein de sa famille, il nous l'apprend lui-même, qu'il aurait reçu les premières notions de l'astrologie et qu'il aurait été ainsi lancé dans ses vaines spéculations ". Il paraît d'ailleurs avoir étudié aussi, pendant ses jeunes années, aux écoles publiques de Cologne, dont il parle du reste d'une manière peu favorable, en donnant plus tard quelques détails sur le caractère des maîtres qui alors y enseignaient. Deux d'entre eux notamment sont rappelés par lui au cours d'une diatribe écrite à Bonn, vers la fin de sa vie, et datée du II janvier 1533, contre l'université de sa ville natale, qui s'était associée aux suppôts de l'Inquisition pour attaquer son livre de la philosophie occulte. Ces deux hommes sont le recteur Bommelchen et le théologien Cornélius de Breda, qu'il ne mentionne que pour faire une critique plus que sévère de leurs mœurs et de leur capacité (Ep. VII, 26). C'est pourtant sous ces maîtres décriés par lui qu'il aurait acquis alors la partie la plus sérieuse et le fondement même de son instruction dans les arts,, comme on disait de son temps : les arts correspondant à peu près, dans cette acception, à ce qu'on appelle de
1. « Ego quoque hanc artem (astrologiam) a parcnlibus puer » imbibi. » (Opéra, l. II. p. 56.)
nos jours les humanités, avec l'addition toutefois de quelques pairies de la philosophie et des sciences H dit formellement, dans un de ses écrits, qu'il était arrivé jusqu'au grade de la maîtrise; et, en rapportant ce fait à propos des capacités qu'il prétend avoir en logique, il donne suffisamment à entendre qu'il s'agit de la maîtrise ès-arts. Je ne suis pas tout à fait inexpert, dit-il, dans le raisonnement ; ayant jadis étudié cet art, au prix de beaucoup de temps, à l'école des sophistes de Cologne, où, h la sueur de mon front, j'étais parvenu au degré de la maîtrise ^
Agrippa aurait été, on le voit, reçu maître ès-arts à l'université de Cologne. Il possédait par conséquent déjà ce premier grade, quand il quittait sa ville natale au sortir de la première jeunesse. Il n'y a aucune raison de suspecter la sincérité de ses déclarations sur ce point; car elles ne vont pas plus loin qu'à établir qu'il avait, à ce moment, poussé jusqu'à leur terme ordinaire ses études d'humanités ; et l'on a d'autant plus de motifs de l'admettre, que son instruction sur les matières qui y correspondent est in^
1. Dans Ihiniversitê de Paris, la faculté des arts comprenait sept arts libéraux : la grammaire, la logique, la rhétorique, formant ce qu'on appelait le irmuîîi ; l'arithmétique, l'astronomie, la géométrie, la musique, composant le quadrivium.
2. « Neque tamen me latet constituendae bonaa consequentise « ratio, qui in eo artilicio quondam apud Colonienses sophistas, « non modico temporis dispendio, ad lauream usque, magisle- « riumque desudavi. » {Opéra, t. Il, p. 628.)
contestable ; tandis qu'il y a grandement lieu de douter que, depuis lors, il aitjamais suivi nulle part un cours d'études régulier. Ce premier fonds d'instruction suffît d'ailleurs pour expliquer chez un homme d'un esprit aussi curieux et aussi ouvert, la variété de connaissances et d'aptitudes dont on le voit donner la preuve, dans les phases si variées de son existence.
C'est, ainsi préparé et en possession du grade de maître ès-arts, qu'Agrippa, aux approches vraisemblablement de sa vingtième année, arrive à Paris pour y entendre les leçons qui se donnaient dans la célèbre université de cette ville. Nous ne savons pas quelle fut la durée du séjour qu'il y fit alors. Il est douteux, selon toute apparence, qu'elle ait été suffisante pour lui permettre d'y acquérir les grades supérieurs de docteur en l'un et l'autre droit, aussi bien qu'en médecine, auxquels on le voit prétendre assez longtemps après '. Il faudrait pourtant que cela fût, si ses prétentions sur ce point étaient fondées ; car il ne possédait certainement pas ces grades en arrivant en France, n'ayant jusque-là étudié que dans sa ville natale, où il ne prétend pas avoir obtenu d'autre distinction universitaire que celle de la maîtrise ès-arts ; et, d'un autre côté, à partir du séjour d'assez courte durée ce semble qu'il fait à
1. « ... Prater multimodam etiam abstrusariim rerum cogni- « tionem, peritiam et cyclicam eruditionem, ulriusque juris et « medicinarum doctor evasi... » (Ep. Vil, 21.)
Paris à cette époque, nous ne le perdons plus guère de vue, dans une existence très agitée qui ne laisse pas beaucoup de place pour les études que réclamerait ce triple doctorat. Mais, disons-le tout de suite, on a, comme nous le montrerons plus loin, des raisons sérieuses de douter qu'Agrippa ait jamais été régulièrement en possession de ces titres scientifiques, dont il se pare quelquefois, vers la fin de sa vie surtout; et l'on peut lui contester le droit de les prendre ', quoique, dans certaines circonstances, il fasse preuve, en réalité, de quelques unes des con-naissances qu'ils impliquent \
C'est, en tout cas, pendant cette première période de sa vie qu'Agrippa dut acquérir, cela est beaucoup plus certain, le savoir assez étendu sur des sujets très différents, qui le met en état de composer, à peu de temps de là, son traité de la philosophie occulte. En eff'et, après être revenu de Paris à Cologne, en 1507, il donne toute l'année 1S08 et, pour une bonne part, celle de 1509 h ses voyages en Espagne, en Italie
1. On trouvera, sur ce sujet, quelques éclaircissemeats dans une note de l'appendice (n° VI).
2. Dans le procès, par exemple, de la vieille paysanne poursuivie à Metz comme sorcière, en 1519, Agrippa montre des connaissances positives en droit et en procédure. D'nn autre côté, il a exercé ultérieurement à Fribourg, à Lyon et à Anvers la médecine, non sans quelque succès, à ce qu'il semble. Nous dirons plus loin comment il lui a été possible de le faire sans posséder cependant aucun grade scientifique dont il pùt s'autoriser pour cet objet. On trouvera quelques renseignements à ce sujet dans une note de l'appendice (n° VII).
et dans le midi de la France, ainsi qu'aux intrigues et aux démarches qui accompagnent sa tentative d'installation en Bourgogne ; et le traité de la philosophie occùlte était écrit en grande partie et déjà susceptible d'exciter l'admiration du savant Tritheim, dès ISIO (Ep. I, 24). Or, quoiqu'on pense des idées émises dans cet ouvrage et des notions qui s'y trouvent rassemblées, il faut y reconnaître un appareil de connaissances qui prouvent au moins des lectures et une certaine étude ' ; l'œuvre ne fût-elle avant tout, comme il y a lieu d'ailleurs de le penser, qu'une simple compilation. Ajoutons qu'à la même époque. Agrippa, pour ses débuts dans la vie scientifique, avait déjà paru, non sans éclat à ce qu'il semble, dans une chaire publique de l'université de Dole, en 1509.
La première jeunesse d'Agrippa avait été studieuse et correctement employée, on peut le croire, dans le pays même de sa naissance ; mais, après cela, son séjour à l'université de Paris n'avait plus été consacré, ce semble, qu'à des travaux probablement peu réguliers, accomplis de manière à satisfaire sa simple curiosité dans diverses directions. 11 avait, en même temps, noué dans cette ville des relations d'amitié avec un certain nombre de jeunes hommes appartenant à différentes nations, comme nous l'avons indiqué tout à l'heure; car l'université de Paris était
1 . Nous avons réuni, dans une noie de notre appendice (n" IV), quelques indications sur les éludes d'Agrippa touchant les sciences cl les arts occultes.
le lieu de rendez-vous de la jeunesse de toiis les pays. Parmi ces amis des premières années, se trouve un Italien, Landulphe, qui échauffe l'imagination d' Agrippa en lui parlant de son pays, et tourne les idées de l'enfant de Cologne vers les voyages et la vie d'aventures. Les jeunes étudiants étaient d'ailleurs tout remplis de cette impatience juvénile de tenter l'inconnu, dont le désir de voyager est l'accompagnement naturel. Ils prétendaient arriver à la fortune, par des aventures propres à mettre en relief les mérites qu'ils n'hésitaient pas à se reconnaître. Ces beaux projets, et les vifs témoignages de leur amitié réciproque forment le sujet des premières lettres échangées, en 1507, entre l'Italien Landulphe, resté à Paris, et Agrippa, de retour pour un instant à Cologne, auprès de ses parents.
— Je ne peux ^ écrit le premier, te transmettre aucune nouvelle préférable au témoignage que nos affaires marchent à souhait, et que nous sommes en possession du résultat tant désiré dont la poursuite a cimenté à Paris notre mutuelle amitié. Quoique séparés pour un temps par la distance des lieux, nos esprits sont unis par des liens indissolubles. Fasse
t. Dans le cours de ce travail, nous nous sommes appliqué, disons-le une fois pour toutes, non pas à traduire littéralement, mais à rendre par une libre interprétation les textes que nous citons. Lorsqu'une expression, un trait particulier ou un passage nous semblent présenter quelque intérêt ou bien avoir une importance qui le commande, nous les donnons dans leur forme originale.
AGllTPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC.
le souverain maître du monde que je puisse enfin te visiter dans ta Germanie, comme nous en formions le pi'ojot; car, tu le sais, je ne vis pas sans crainte et à l'abri de tout danger, dans le pays où je me trouve aujourd'hui. En attendant, fais en sorte de nous revenir le plus tôt que tu le pourras (Ep. I, 1).
Il y a quelque chose de mystérieux dans cette lettre de Landulphe datée de Paris, ex academia Parisiaca, le o des calendes d'avril (28 mars) 1S07. Deux mois après, de Cologne et dans des termes non moins ambigus, Agrippa, le 23 mai, invite son ami à rompre sans délai avec un personnage qui n'est pas nommé, auquel il s'était, à ce qu^il semble, imprudemment attaché. Ces jeunes gens paraissent, à ce moment déjà, engagés dans les voies de l'intrigue.
— J'attends ici, dit en terminant Agrippa, le mandement d'un Jupiter tout puissant, de qui j'espère aussi obtenir quelque chose de grandement utile pour toi. Après cela, je reviens en France, oti nous nous reverrons. Salue, de ma part, Dom Germanus, Ganeus et Carolus Focardus, Dom de Molinflor, Janotus Bascus et Dom de Gharona fEp. I, 2).
— Sur ce que tu me conseilles, réplique de Paris Landulphe, je ne déciderai rien avant ton retour. Alors nous pourrons réaliser notre ancien projet de visiter l'Espagne, et de gagner ensuite ma chère Italie. Dom de Molinflor te salue. Janotus, parti depuis quelques mois, n'est pas encore de retour (Ep. I, 3.)
En suivant la pente naturelle où le faisaient glisser
des études commencées dès sa première jeunesse, comme il le dit, et chez ses parents eux mêmes, sur l'astrologie, Agrippa était entré de plus en plus dans le domaine des sciences occultes. Il se trouvait alors lancé dans les spéculations mystérieuses de l'alchimie, dont l'objet principal était, on le sait, l'accomplissement du grand œuvre, la découverte de la pierre philosophale au moyen de laquelle on croyait pouvoir faire de l'or. Des travaux exécutés à cet effet semblent avoir été, à cette époque, un des liens qui unissaient Agrippa et ses amis de l'université de Paris. Ces jeunes gens avaient formé entre eux une association secrète, sodalitii sacramento (Ep. T, 8), à l'imitation de ce qui se pratiquait, depuis les temps anciens, pour la culture de l'art hermétique. Nous avons dit, dans notre introduction, comment se rattachaient l'un à l'autre l'art hermétique, la cabale et la magie, confondus finalement dans ce qu'on appelle d'une manière générale les sciences et les arts occultes. Leur étude a beaucoup occupé, à différents points de vue, Agrippa pendant toute sa vie. Elle s'était emparée de son esprit dès ses jeunes années.
Landulphe partageait ses goûts et ses travaux dans cette direction. C'est à leurs résultats et à divers incidents qui s'y rattachent, que semblent faire allusion certains traits peu explicites des lettres échangées entre eux en 1507, dont il vient d'être question. Les projets de voyage que nous y voyons en outre mentionnés, ne tardent pas à être mis à exécution par les deux amis; et, au printemps suivant, nous les
trouvons sur cette terre d'Espagne qu'ils avaient rêvée si séduisante; mais où, dès les premiers pas, ils trébuchent et se heurtent à des difficultés inattendues.
En 1508, en effet, Agrippa etLandulphe, entraînés à ce qu'il semble par leurs camarades espagnols de l'université, sont de l'autre côté des Pyrénées. Séparés accidentellement, ils s'adressent réciproquement, pendant ce voyage, des lettres conçues dans des termes obscurs dont l'interprétation présente quelque difficulté. On a cru généralement, d'après la teneur ambiguë de ces documents, qu'Agrippa était allé en Espagne pour y travailler au grand œuvre, et qu'il s'y était attiré par ces pratiques ténébreuses quelque rigoureux traitement, auquel se rapporteraient les plaintes qu'il exhale dans ses confidences à son ami. L'examen des textes ne confirme pas cette opinion. Il faut rapprocher des lettres adressées alors à Landulphe, celles qu'Agrippa écrit quelque peu aupai-avant à un autre camarade, à Galbianus. Celles-ci sont un peu plus explicites que les autres. Elles donnent l'idée de quelque entreprise hasardeuse, comme serait une sorte d'expédition militaire. Agrippa semble avoir, en tout cas, cherché ultérieurement à déguiser, dans sa correspondance, certaines particularités au moins de cette expédition ; et l'on a de sérieuses raisons de douter de sa parfaite sincérité, dans ce qu'il en dit après coup pour exposer, comme nous le verrons, les dernières phases et l'issue finale de cette singulière aventure.
Nous possédons quatre lettres écrites par Agrippa pendant son séjour en Espagne. Les deux premières sont adressées à Galbianus, qui semble un des promoteurs de l'entreprise ; les deux autres sont à la destination de son ami Landulphe, qui l'accompagnait d'abord, mais que les hasards de l'entreprise et le développement des faits avaient à la fin séparé de lui, ainsi que nous venons de le dire. Les deux lettres à Galbianus se rapportent aux débuts de l'expédition'.
— Tu vois, mon cher Galbianus, lui dit Agrippa, combien il est dangereux de se vanter inconsidérément devant ces grands seigneurs, qui s'empressent de rapporter à leur maître ce qu'ils entendent, et s'arrangent pour gagner leurs bonnes grâces à nos dépens. Prenant au pied de la lettre tout ce que nous disons, ils nous mettent en demeure d'exécuter les merveilles annoncées par nos discours, et nous pressent ensuite, de manière à nous faire comprendre qu'ils sauront obtenir par la violence ce qu'ils n'auront pu gagner par leurs prières. Nos affaires, je l'avoue, se présentent d'une manière assez favorable ; mais il faut voir la suite. On nous fait de belles promesses ; déjà cependant pointent
1. La correspondance d' Agrippa et de Galbianus ne comprend que les deux lettres écrites pendant le séjour en Espagne (1508) et imprimées dans la Correspondance générale. L. I, 4 et 5. — La correspondance avec Landulphe a plus d'étendue; elle comprend treize lettres (1507-1512) imprimées dans la Correspondance générale. L, I, 1, 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 25, 29, 30.
les menaces, et les périls ne sont pas loin. Ne t'ai-je pas dit, dès le commencement, que tu nous poussais dans un labyrinthe d'oîi nous ne pourrions plus sortir ? Tu n'en as pas moins persisté à promettre monts et merveilles. Dom de Gharona, de son côté, a encore insisté et renchéri sur tout ce que tu avançais, et il a donné de nous au roi une telle opinion, que personne ne saurait aujourd'hui lui faire abandonner le projet qu'il a conçu. Me voilà maintenant obligéj^non sans dangers pour moi, de justifier vos promesses, avec cette alternative, que si jei^ecule ou si j'échoue, tout est perdu pour nous, et la disgrâce, la persécution même seront toute notre récompense ; que si je réussis, au contraire, le prix qui nous attend sera probablement d'être réservés à de nouveaux périls et d'être conduits par nos talents mêmes à notre propre perte, attirant ainsi sur nos têtes le mal que nous aurons prépai-é pour d'autres ; sans compter que nous pouvons nous trouver en présence de moyens d'action égaux ou supérieurs aux nôtres, et à tout le moins inattendus pour nous. Si je te parle ainsi, ce n^est pas que j'hésite. Je veux seulement te montrer que je suis prêt à exposer ma vie. Mais j'espère bien plutôt, si le destin ou quelque mauvais génie ne s'y opposent pas, que par cet acte éclatant nous allons gagner une gloire immortelle. Je n'ai pour cela besoin d'autre secours que le tien. Avec toi, compagnon fidèle et souvent éprouvé, je marche au péril plein de confiance ; et je vois déjà dans ma main le rameau d'or. Avec toi^
je puis tout ; avec toi, qui m'as invité à cette grande entreprise. Viens donc ici. Viens pour que nous nous concertions sur les moyens d'exécution (Ep. I, 4).
Celte première lettre à Galbianus est datée du mois d'avril 1508, d'une résidence royale ;\ ce qu'il semble, ex Grangix palatio. Elle dénote chez Agrippa beaucoup moins de résolution qu'il n'en affecte en apparence. La seconde lettre le montre absolument découragé. Il a fait un pas de plus, et maintenant il désespère. Il écrit cette fois d'une place forte, ex Arce vetere, où il semble avoir été envoyé pour quelque expédition militaire. On est toujours en 1308.
— Quelle constellation incertaine, quel destin ambigu, quel génie équivoque ont pu me conduire où je suis? C'est toi, Galbianus, et Janotus qui m'avez lancé dans ces hasards. Puissiez-vous maintenant être capables de m'en tirer; ou plutôt, puissé-je ne pas y être entré ! La fortune ne m'a élevé que pour me précipiter de plus haut; et ce fantôme de dignité dont on m'a revêtu ne fait qu'aggraver ma misère. N'avais-je pas prévu que le jour où nous croirions recouvrer notre liberté, ces vains titres dont nous étions décorés seraient considérés comme étant la rançon de notre indépendance, et que, pour prix des honneurs acceptés par nous, on nous pousserait à de nouveaux périls qui auront la mort pour unique récompense? N'est-ce pas assez d'une épreuve? Qu'est-il besoin de tenter de nouveau la fortune? Janotus, pour plaire au roi, n'hésite pas, je le vois, à nous immoler, plutôt que de sacrifier pour notre
salut une parcelle de son ambition. Quant à Dom de Gharona, son nom, qui rappelle un fleuve de l'enfer, me semble du pJus mauvais augure. Nous voilà donc, pour obéir au caprice d'un souverain irrité, exposés à braver la colère et ]e ressentiment d'un peuple tout entier, sans pouvoir même compter sur la bienveillance de la cour. As-tu oublié, mon cher Galbianus, comment on y insinuait traîtreusement au roi que, s'il nous laissait partir, il verrait se retourner contre lui les pratiques dont nous disposions ; et que, bien plus, il essuierait lui-même les défaites qui menaçaient alors ses ennemis. Non, recourir ainsi, en étouffant le cri de la conscience, à ces arts cruels, plus coupables vraiment que glorieux, et s'exposer, pour l'unique satisfaction d'un prince en fureur, à la juste haine de tous, c'est de l'impiété et de la démence. Ce n'est pas là ce dont nous étions convenus au palais de Grangix. Souviens-toi de ce qui a été dit alors. Il faut sortir d'ici, maintenant que rien n'est encore compromis sans retour; sinon je disparais et vous vous arrangerez sans moi, comme vous le pourrez. Mon Stephanus que je t'envoie te dira le reste (Ep. I, S).
Il n'est question, ce semble, dans tout cela ni de magie, ni d'alchimie. Il s'agirait bien plutôt, à ce qu'on peut croire, de quelque pratique de pyrotechnie ou de génie militaire qu'Agrippa se serait engagé à mettre en œuvre pour le service du roi. Après avoir accepté un rôle qui flattait sa vanité, il se voit lié par d'étroites obligations et contraint de payer
de sa personne, en s'exposant à des dangers dont la perspective inquiétante semble dominer, h ses yeux, tout le reste. Agrippa se trouve évidemment en situation de faire, dans une eertaine mesure, l'apprentissage de la guerre. A la première épreuve, il sent défaillir son courage, et montre combien il est peu propre à la carrière des armes, dans laquelle il a cependant toujours eu la prétention, très peu fondée, d'avoir joué un rôle brillant.
. La dernière des deux lettres que nous venons de citer montre qu'Agrippa, quand il l'écrit, est déjà entré en action, mais qu'il n'est encore qu'aux débuts de l'entreprise. Elle est datée d'un lieu nommé Arx vêtus, dont nous ne connaissons pas l'emplacement. Elle est suivie de deux autres lettres, écrites bientôt après et dans l'année même, de Vallis rotuncla, où Agrippa semble avoir été conduit par la marche des faits. Celles-ci sont adressées à son ami Landulphe qui partage sa triste situation et que des circonstances fortuites ont momentanément éloigné de lui. Il l'excite à secouer le joug odieux qui pèse sur tous deux.
— Mon cher Landulphe, lui dil-il, n'ai-je pas assez longtemps gémi- dans cet antre de Vallis rotunda, oîi je me vois confiné comme une bête fauve? Ne t'endors pas, je t'en prie, sur nos communs intérêts. C'est contre mon sentiment, tu dois te le rappeler, que nous avons sacrifié notre indépendance pour nous attacher à la fortune d'autrui, et que nous nous sommes laissé conduire par Charona, pour tom-
ber dans la périlleuse situation où nous nous trouvons. Ne perds donc pas de temps ; brise nos chaînes et rends-nous à la liberté (Ep. I, 6).
— 11 faut au plus tôt quitter cette existence inalfaisante, reprend Agrippa dans la seconde lettre, avant que la contrée qui déjà nous déteste ne nous engloutisse sans retour; car nous ne sommes entourés que d'ennemis. J'avais bien prévu tout cela. Que n'as-tu voulu m'écouter? Mieux vaudrait, pour nous, être aujourd'hui ballottés sur l'océan, qu'enchaînés, comme nous le sommes, par ce fantôme trompeur de fortune. Hâte-toi donc d'accomplir ce dont nous sommes convenus. Sortis de ce péril, nous triompherons facilement de tous les dangers ; si non, nous sommes perdus. Ne vois-tu pas qu'on se joue et de toi et de moi (Ep. I, 7)?
Toutes ces indications semblent se rapporter à des faits de guerre. Une expédition militaire n'entrait vraisemblablement pas dans les visées premières des jeunes aventuriers, lesquels n'étaient probablement partis qu'avec l'idée vague de chercher fortune. Ils avaient cru, un instant, la trouver dans le métier de soldat. Il y a lieu de croire, suivant certaines apparences, que cette direction particulière avait été donnée à leur entreprise par Galbianus, Janotus et Charona, leurs amis de l'université qui, en Espagne, paraissent être chez eux. D'après les renseignements fournis par la correspondance, les jeunes gens auraient été conduits ainsi à la cour du roi d'Aragon, qu'ils auraient trouve aux prises.
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avec un soulèvement de paysans, à ce qu'il semble, dans le nord de la Catalogne '. Les étrangers venaient chercher des aventures, et on leur aurait proposé celle d'une expédition contre les rebelles. Agrippa, présenté comme un savant ingénieur, en possession de connaissances spéciales et de certains secrets, aurait, paraît-il, accepté la mission de réduire une forteresse oîi étaient cantonnés les révoltés. Peut-être avait-il alors commencé déjà les études qu'il a consacrées aux machines de guerre, sur lesquelles il a, dans la suite, écrit un traité. Lancé dans cette aventure, il aurait contribué par son industrie à faire tomber les défenses d'une petite citadelle, Ai'x niyra. Cependant ce succès, loin de l'encourager, n'aurait fait qu'exciter son impatient désir de recouvrer sa liberté perdue. Il n'aurait plus pensé, dès lors, qu'à rompre la chaîne insupportable qui le retenait ; d'accord sur ce point avec Landulphe, attaché comme lui à un petit corps de soldats posté
■ 1. Il s'agit ici de Ferdinand le Catholique, époux d'Isabelle de Castille et aïeul de Charles-Quint. Ferdinand était de son chef roi d'Aragon, depuis la mort de son père, Jean II, en 1479. Quant à la couronne de Castille, depuis la mort d'Isabelle, en 1504, les titulaires en avaient été successivement, au droit de sa fille Jeanne la Folle, l'archiduc Philippe le Beau d'abord, époux de cette princesse, puis, en 1506, à la mort de Philippe, le prince Charles, son fils, qui devait être un jour Charles-Quint. Le prince Charles, né en 1500, était alors un enfant en bas-âge; et son aïeul maternel, le roi Ferdinand, avait pris, en son nom, la régence de la Castille. Quant à la •Catalogne, c'était une dépendance de la couronne d'Aragon.
dans le lieu qu'il nomme Vallis rotunda. Il s'agissait, pour les deux amis, de fuir en trompant la surveillance de leurs compagnons d'armes. Landulphe ayant le premier r(^-ussi à s'échapper, Agrippa n'y serait parvenu qu'avec plus de peine, et malgré mille difficultés dont il rend compte ultérieurement à son ami , lorsque, après une séparation de plusieurs mois, rentré lui-même en France, il apprend que celui-ci est à Lyon et qu'il pourra bientôt le revoir.
On voudrait croire au récit romanesque, fourni par Agrippa lui-même, de cet épisode de sa vie. Malheureusement il plane des doutes sérieux sur la réalité d'une partie au moins des faits rapportés par lui. Quoiqu'il en soit, voici le tableau qu'il en a tracé dans une lettre écrite d'Avignon, où, après bien des vicissitudes, libre désormais, il est enfin parvenu. Cette lettre, datée du 24 janvier 1509, est adressée à Landulphe qui est alors à Lyon, comme nous venons de le dii'e.
— Je n'ai pas besoin de te rappeler, lui dit-il, comment après la réduction d'Arx nigra, enlevée grâce à nos artifices, on nous envoya tenir garnison avec Janotus à Vallis i^ofunda, enveloppés par une population perfide qui nous menaçait des plus grands dangers. Tu n'a pas oublié comment, d'après ce qui avait été convenu entre nous pour notre salut commun, tu partis pour Peniacum, d'où tu revins à Girone en annonçant que tu te rendais à Barcelone. A cette nouvelle, Janotus partit aussi pour cette dernière ville. C'était le 5 des ides de juin (9 juin
1508], et l'on pensait qu'il reviendrait pour la Saint- Jean-BaptisLe (24 juin), ayant invité à venir dîner ce jour-là le prieur de Saint-Georges, le prêtre Franciscus, son parent, et quelques autres. Je n'ai jamais su si Janotus t'avait rejoint h Barcelone, ni ce que vous aviez pu y faire ensemble.
— La Saint-Jean approchant, on attendait son retour, quand un soir se présente devant nos murs l'économe de l'abbaye. Il fait signe; on abaisse le pont; il entre dans le château ; et, nous ayant réunis, moi, Perottus et les deux parents de Janotus, il nous annonce que la fureur des paysans est déchaînée partout; que Janotus, surpris à son retour, a été emmené dans la montagne ; que deux de ses gens ont été tués, et que le reste est prisonnier avec lui; qu'il faut enfin nous tenir sur nos gardes. La peur s'empare de nous, et moi-même qui naguère dirigeais hardiment le jeù de si puissantes machines, moi qui venais de faire de si grandes choses, je ne sais plus que penser. Nous prions l'économe de venir à notre secours. Suivant lui, il faut, ou se frayer un passage par la force, ou se fortifier dans le château et s'y défendre au moins quelques jours, jusqu'à ce que les paysans qui sont sans chef se soient débandés, ou bien aient été réduits parles troupes du roi. Se frayer un passage au milieu des révoltés en armes était impossible ; les attendre sur la brèche était s'exposer à une mort certaine ; défendre contre eux le château à peine fortifié était impraticable.
— A trois mille pas de nous se trouvait une vieille
tour, je ne sais si Lu te la rappelles, enfoncée dans une vallée dominée de tous côtés, et non loin d'Arcona. Là les montagnes abruptes forment un vaste bassin où se réunissent, au milieu de rochers inaccessibles, les eaux de la contrée. C'est dans ce défilé qu'est située la tour, plantée sur une éminence entre les roches ardues et les marais. Sauf en hiver, quand vient la gelée, elle est complètement inaccessible, sinon par une étroite chaussée resserrée entre les eaux, qui rendent le lieu inexpugnable pendant la saison d'été. Cette tour était habitée par un homme de l'abbaye, préposé à la garde de la pêche. L'économe nous engage à l'occuper et à nous y fortifier. L'avis nous semble bon ; nous nous décidons aussitôt à le suivre. Sans plus tarder, nous rassemblons nos bagages ; les chevaux sont chargés de vivres, de munitions et de ce que nous avons de plus précieux; et, munis de nos armes, pourvus de la poudre nécessaire, nous partons avec nos serviteurs, sous la conduite de l'économe. Profitant des ombr-es de la nuit, nous descendons par des sentiers détournés, et nous atteignons la tour. Là, ayant déchargé nos chevaux, nous les confions à l'économe qui consent à s'en charger et réussit heureusement à les sauver.
— Le lendemain était précisément ce jour de la Saint-Jean qu'on devait fêter. Dès l'aurore, le château de Janotus que nous venions d'abandonner est assailli par les paysans ; ses murs en ruine sont escaladés, ses portes enfoncées à coups de hache ; tout est
envahi et dévasté. Les révoltés cherchaient les hom« mes de Janotus et ne trouvaient que des femmes et quelques enfants réveillés en sursaut, lesquels, ne sachant rien de notre fuite, ne pouvaient rien leur dire. Mais, avant tout, ils en voulaient h l'Allemand. C'est moi qu'ils désignaient ainsi, moi qui, par mes conseils et par les moyens que j'ai su mettre en oeuvre, ai réussi à enlever le château inexpugnable d'Arx mg7'a, où leurs gens ont été impitoyablement massacrés et leur indépendance à jamais anéantie. Cependant les montagnards descendent en foule dans la vallée ; le pays en est rempli, on n'entend de tous côtés que cris de mort poussés contre nous. Notre retraite ne tarde pas à être connue. On nous enveloppe. Mais heureusement, couverte par les eaux et par les rochers, notre position était de toutes parts inabordable, et nous avions fermé l'unique passage de la chaussée par une barricade. Derrière elle nous nous tenions avec nos armes, dont le bruit seul suffisait pour épouvanter ces paysans qui ne connaissent que l'arc et l'arbalète. Ils s'acharnent pourtant à notre perte, certains de nous réduire au moins par la faim. Le péril était grand. Nous nous voyions complètement cernés et sans espérance d'aucun secours.
— Au milieu de ce peuple soulevé, il y avait encore des gens qui, moins exaltés peut-être que les autres, se disaient toujours prêts à rendre au roi l'obéissance accoutumée. En s'appuyant sur eux, l'abbé, hautement vénéré dans tout le pays, convoque à
Arcona une assemblée générale, où il remontre à ces hommes égarés la témérité de leurs projets et l'inanité de leurs efforts. Il leur dit que, s'ils n'ont pas renoncé à toute soumission envers le roi, ils doivent rendre Janotus ; il leur parle aussi de nous. Mais c'est en vain. Ils n'en veulent pas au roi, disent-ils, maisà Janotus et à ses gens dont les vexations etl'intolérable tyrannie les ont poussés à bout, en leur ravissant les libertés héréditaires dont ils jouissaient, sous la protection du roi. Ils rappellent, avec d'effroyables menaces de vengeance, comment leur château à.'Arx m'gra leur a été enlevé par Janotus qui, suivant eux, n'est qu'un traître, et par moi qui ai, grâce âmes exécrables pratiques, fait tomber leur inexpugnable forteresse. C'est nous qui avons décidé le roi à cette odieuse entreprise et qui avons excité en lui une colère que leurs défaites et leur sang n'ont pas encore satisfaite. Maintenant, ils ne se laisseront pas enlever par de trompeuses paroles les avantages qu'il viennent de conquérir ; ils ne souffriront pas qu'on les remette en servitude. Ils ne refusent pas de reconnaître la souveraineté du roi; mais ils prétendent le faire aux mêmes conditions que leurs ancêtres. Pour ce qui est de Janotus et de nous, ils ne veulent rien entendre. Ils aiment mieux tenir leur ennemi que rester exposés à ses vengeances. Ils auraient, disent-ils, s'ils nous lâchaient, plus à craindre de nos ressentiments que de ceux du roi lui-même. Les parents des gens qui ont été exterminés à la prise d'A?'x ne^m encouragent, tant
qu'ils peuvent, cette fureur populaire. Les choses en restent là. De notre côté, nous avions plus à craindre de la famine que d'une attaque de vive force.
— Perottus, pensant que le parti de la retraite est le seul à prendre, se met à examiner les lieux. Dans ses reconnaissances, il trouve un sentier abandonné au milieu des rochers, et parvient ainsi au sommet de la montagne, de l'autre côté de laquelle il découvre un lac ; c'est le lac noir, Lacus niger, lequel s'étend, sur une longueur de quatre mille pas, jusque dans le voisinage de l'abbaye, dont les murs sont baignés par le ruisseau qui s'en échappe. Perottus descend, malgré mille difficultés, au bord du lac et revient le soir avec ces informations. Nous décidons qu'il faut fuir par cette voie, en prévenant l'abbé d'envoyer sur la rive dii lac un bateau pour nous prendre ; et nous lui faisons parvenir cet avis au moyen d'un stratagème de mon invention. Le paysan de la tour avait un fils dont je barbouille la face et les mains avec le suc de certaines plantes. Déguisé alors en mendiant, portant un bâton creux qui contient nos lettres, ayant à la main une cliquette de lépreux, il traverse les bandes d'insurgés qui nous pressaient, gagne l'abbaye et en revient le lendemain sain et sauf, avec la réponse à notre missive.
— Nous passons la nuit à faire nos préparatifs, et, au petit jour, après avoir tiré, comme nousle faisions habituellement à cette heure-là, quelques coups de fusil, nous sortons en silence, conduits par Perottus. Nous gravissons la montagne et, parvenus non sans
peine au sommet, nous nous arrêtons un peu, pendant que Perottus va fixer à un rocher un voile blanc, signal convenu. Nous nous mettons alors à déjeuner avecles provisions dont nous étions munis, Jusqu'à ce que, vers la quatrième heure, nous voyons s'avancer sur le lac deux barques de pêcheurs aux mâts desquelles étaient hissés deux bonnets rouges ; c'était la marque de reconnaissance annoncée par l'abbé. A cette vue, nous déchargeons nos armes en signe de joie, et pour indiquer que nous arrivons. Nous sommes bientôt sur le rivage ; nous montons dans les barques ; et, le soir même, nous sommes rendus à l'abbaye. C'était la veille des ides d'août (12 août).
— Voilà l'histoire de notre évasion. Aux yeux des paysans qui nous cernaient, ce fut comme une espèce de miracle. Ébranlés par la crainte que leur inspiraient nos merveilleux artifices, redoutant que le roi n'envoyât de nouveaux soldats qui mettraient à feu et à sang leur vallée, ils commencent à se débander. Mais les chefs de la révolte, ceux qui avaient pillé les biens de Janotus et qui le retenaient prisonnier, ne pouvaient croire qu'il y eût pour eux de salut autrement que dans sa perte. Je ne sais comment la chose s'est terminée. Quant à moi, j'étais heureusement sain et sauf. L'abbé me pressait de retourner à la cour, m'assurant que je ne pouvais manquer de rétablir mes affaires auprès du roi, dont j'avais, une fois déjà, reçu des preuves d'estime avec des marques de sa munificence. Mais je savais bien que, rentré en grâce, je n'avais autre
chose à attendre que quelque commission périlleuse et de nouveaux dangers. Je restai ainsi plusieurs jours à l'abbaye, incertain sur le parti que je devais prendre. Ce qui me préoccupait surtout, c'était ton absence, car je ne savais ce que tu étais devenu.
— C'est alors, continue Agrippa, que je rencontrai le vieil Antonius Xanthus, qui est encore aujourd'hui avec moi. Il remonta mon courage ; et je conçus la pensée de voir des pays et des peuples nouveaux. Il me conseillait cependant d'agir avec prudence et m'engageait à visiter les côtes de l'Espagne, puis à gagner l'Italie, en tâchant d'avoir de tes nouvelles. Il me promettait aussi de ne pas m'abandonner; et en cela il a tenu, pour ma grande consolation, tous ses engagements. C'est avec lui, et toujours accompagné de mon iidèle Stephanus, que, le 7 des calendes de septembre (26 août), je quittai l'abbaye pour me rendre à Barcelone. Après avoir passé trois jours dans cette ville, sans avoir pu y rien apprendre de ce que tu étais devenu, nous gagnâmes la grande cité de Valence ; mais là nous ne fûmes pas plus heureux, en nous informant de toi près de Comparatus Saracenus, philosophe et astrologue, jadis un des disciples de Zacutus. Nous vendîmes alors nos chevaux; et, au bout de quelques jours, nous nous embarquâmes pour les Baléares, la Sardaigne et Naples. N'ayant pas trouvé dans cette ville tout ce que nous y espérions, nous résolûmes de revenir en France ; et, après avoir touché le port de Livourne en Toscane, nous suivîmes les côtes de la Ligurie;
puis, débarquant en Provence, nous arrivâmes enfin dans la cité fameuse où nous sommes aujourd'hui (Ep. I, 10).
Cette lettre était, avons-nous dit, datée d'Avignon le 9 des calendes de février (24 janvier) 1S09 -.Agrippa la terminait en exprimant à son ami le désir de le voir bientôt, pour lui faire connaître certains projets qu'il était maintenant impatient de lui communiquer.
Agrippa venait de faire en Espagne, si l'on s'en rapporte à son témoignage, d'ailleurs fort suspect sur les points de détail au moins, un succinct apprentissage de la vie militaire. Celle-ci lui était apparue sous un jour peu favorable ; et il semble, de son côté, avoir montré pour elle peu d'aptitude. Rien ne prouve qu'il y soit beaucoup revenu depuis lors, quoiqu'il mette, en plus d'une occasion, une certaine complaisance h se donner pour un homme de guerre. C'est ce qu'il avait fait notamment, on n'en saurait douter, à son retour d'Espagne,vis-à-vis de ses parents et de ses amis de Cologne. Nous n'avons plus les lettres écrites par lui à cette occasion, mais nous possédons deux réponses qu'elles avaient provoquées. On voit par ce qui est dit dans celles-ci, qu'Agrippa ne s'était pas fait faute de vanter les hauts faits accomplis par lui ; et qu'il avait dû dans ses récits exagérer considérablement la vérité, à prendre
1. Cette lettre, entièrement consacrée au récit de l'expédition d'Agrippa en Espagne, soulève bien des objections. On trouvera dans une note de l'appendice (n« XI), quelques observations à ce sujet.
même comme tel ce qu'il dit lui-même dans la lettrequenous avons citée. Au cours de cette épître, en effet, il ne dissimule pas, comme on l'a vu, ses appréhensions et son mauvais vouloir, dans une situation qu'il ne subit que contraint et forcé ; non plus que l'empressement avec lequel, après une courte épreuve, il se hâte de se soustraire aux périls de l'entreprise, sans grand souci des engagements et des obligations qui pouvaient lui faire un devoir de les braver. Il est loin de nous apparaître, d'après ce témoignage fourni par lui-même, comme un héros . C'est là pourtant le caractère qu'il avait jugé à propos de se donner aux yeux de ses amis. Il suffit, pour en juger, d'une lettre que l'un d'eux, l'évêque de Cyrêne S lui écrit à ce sujet vers la fin de l'année 1309.
— Vaillant guerrier, strenue miles, dit le prélat, nous venons de recevoir tes lettres longuement désirées. Elles nous ont causé une joie difficile à décrire. Nous t'admirons, et nous ne te louerons jamais assez, toi qui, seul parmi des milliers de Germains, as su avec un égal succès accomplir de grandes choses et dans la guerre et dans les lettres, conquérir la gloire militaire et briller en même temps par la parole devant des auditoires nombreux. C'est là ce
1. « Reverendus Dominus sacrœ UieologieE doctor, dominus « Theodoricus, Episcopus Gyrenensis, archiprœsulalusque Colo- « niensis a suffragiis in sacris administralor. » C'est à lui qu'Agrippa dédie de Metz, au commencement de février 1518 (1519 n. s.), son traité du péché originel, De originali peccato declamalio (E[}. II, 17).
que bien peu ont jamais fait. Combien ne doiL-on pas estimer un homme que l'ardeur de Mars entraîne, sans le dérober aux faveurs de Minerve ! Que n'est-il pas permis d'attendre de toi pour la gloire de ta famille et de tes amis, pour celle de la cité qui t'a donné le jour I Courage donc. Reçois les compli* ments qui s'adressent à la fois à l'homme puissant par les armes, et au maître savant dans les lettres. Quand tes loisirs te le permettront, ne néglige pas de' nous écrire. Je voudrais savoir ce que tu penses de l'astrologie judiciaire. Tu sais sans doute ce qu'en dit Pic de la Mirandole et ce que Lucius Balancius, comme en soufflant sur ses arguments, a fait de tous ses raisonnements. Quand tu étais ici, tu paraissais incertain, et attaché à je ne sais quelle doctrine ambiguë, entre la religion et la superstition, doctrina inter sacrum supe7^sUtiosumque. Si maintenant tu trouves quelque secret qu'on puisse admettre sans impiété, fais -nous en part. De notre côté, nous n'aurons jamais rien de caché pour toi (Ep. I, 21).
Celte lettre est datée de Cologne, l'an 1S09, le 3 des calendes de décembre (29 novembre). Presqu'en même temps, à la date du 23 novembre, ipso die sancti Clementis, avait été écrite également de Cologne, à Agrippa, une première lettre où un autre ami lui disait ce qui suit :
— J'ai reçu par ton père tes salutations. J'ai vu, d'après ce que tu écris, que tu as fait des choses difficiles et couru des dangers de tout genre, suppor-
tés avec courage et sur terre et sur mer. Tu as vu des contrées nombreuses; tu as visité et entendu les savants; tu as consulté les livres qui nous font connaître les anciens. Tu as vu les princes et les peuples; tu as entendu des langues diverses; tu as visité les cours, les villes, les monuments. Puisses-tu revenir bientôt près de nous, et reprendre ces entretiens que nous prolongions jusqu'à lasser la patience de nos serviteurs. Tes parents, tes amis te réclament; et moi, je fais comme eux (Ep. I, 22).
Ces lettres sont de la fin de l'année 1S09. Nous en donnons les extraits immédiatement après ceux de la longue lettre du 24 janvier précédent qui contient le récit de l'expédition en Espagne, pour qu'on saisisse mieux ainsi, par les contrastes qui ressortent de ce rapprochement , un des traits du caractère d'Agrippa, grandement porté à s'attribuer, en toute circonstance, des mérites qui ne lui appartiennent pas. L'ordre chronologique eût exigé que ces deux pièces fussent rapportées un peu plus loin, après les voyages d'Agrippa en Bourgogne et à Dole, dont nous allons parler. C'est à certaines particularités de son séjour dans cette-ville que l'une de ces deux lettres fait allusion, dans ce qu'elle dit de ses succès devant des auditoires nombreux. On verra bientôt de quoi l'évêque de Cyrène entendait parler ens'exprimant ainsi.
Obligé de s'arrêter faute d'argent à Avignon , Agrippa, revenant d'Espagne, avait appris dans cette
ACniPPA A COLOGNE, A PAllIP, ETC. 133
ville, de la bouche d'un marchand, que son cher Landulphe était à Lyon. Il s'était alors empressé de lui écrire. Dès le mois de décembre 1S08, avant la longue épître que nous avons analysée, il lui avait adressé une première lettre dans laquelle il se félicitait de cette heureuse rencontre. Il rappelait aussi, en lui parlant de ses projets pour l'avenir, quelques unes des circonstances de leur vie passée, notamment cette association mystérieuse dont nous avons précédemment dit quelques mots , dissoute à ce moment, et dont il voulait ressaisir et rapprocher de nouveau les éléments.
— Nous voilà heureusement l'un et l'autre sains et saufs, disait dans cette première lettre Agrippa à Landulphe. Après ces terribles épreuves, il ne nous reste plus qu'à nous mettre en quête de nos amis, pour renouveler nos serments et rétablir notre association. J'y ai déjà fait entrer par une affiliation solennelle le vénérable compagnon de ma longue pérégrination , Antonius Xanthus. C'est un vieillard qui a servi autrefois d'interprète au TurcZizim, prisonnier en France. Il manque, il est vrai, de lettres et de connaissances philosophiques; mais, grâce à son âge et à ses nombreux voyages, il a beaucoup appris. Fidèle, au reste, autant que discret, il est tout à fait digne d'être des nôtres. Je vais faire savoir à Bovillus et à Clarocampensis, lesquels doivent être en Aquitaine, que nous sommes, toi à Lyon et moi à Avignon. De ton côté, avertis Brixianus et Adamus à qui avait été assignée la Bourgogne. Tu pourras
aussi prévenir facilement Pascius et Wigandus, qui sonL à Paris (Ep. I, 8).
Cette lettre est datée d'Avignon le 13 des calendes de janvier (20 décembre) 1S08.
— Alléluia, Alléluia, Alléluia^ répond presque aussitôt Landulphe. Quelle nouvelle, ô mon Agrippa, pouvait valoir celle de ton retour! Je t'ai cherché par monts et par vaux dans tout le royaume de Navarre, en Gascogne et en Aquitaine. J'ai trouvé à Toulouse Supplicius Bovillus, toujours en proie à sa fureur poétique, et notre cher Clarocampensis tout plein de ton esprit. Ne pouvant rien apprendre de ce que tu étais devenu, je me suis alors rendu sur ce grand marché de Lyon, visité par des trafiquants de tous les pays, où j'espérais bien qu'il m'arriverait enfin de tes nouvelles. Viens donc ici. Nous y aviserons commodément à reconstituer notre association. Adamus est mort à Dijon; mais Brixianus est à Beaune. Vale. Vis longtemps pour grandir toujours; tu effaceras par ta gloire les travaux d'Hercule. Écrit de Lyon le 4 des ides de janvier ('10 janvier) 1S09 (Ep. I, 9).
On voit dans tout cela percer l'ascendant qu'avait déjà pris Agrippa, dès ces premiers temps, sur ses amis. Il est permis de reconnaître à ce trait la preuve de sa supériorité réelle au milieu d'eux. De part et d'autre, on désirait se retrouver et se rapprocher. L'année 1S09 est employée par ces jeunes gens à ressaisir pour les renouer les fils de l'ancienne association formée précédemment entre eux, et à s'aider
des moyens d'action qu'elle leur permet de mettre enjeu pour se faire une place dans le monde. Plus qu'aucun autre, Agrippa se montre ardent à tirer parti de cette situation. Il s'agite et multiplie ses démarches. Il ne tarde pas à quitter Avignon pour aller à Lyon retrouver son cher Landulphe; mais il ne s'arrête pas longtemps près de lui. Au mois de mai il est à Autun, au mois de juin à Dole, en juillet à Ghâlons, d'oii il revient encore dans cette ville de Dole qui le retient pendant quelques mois, et oîi l'attendaient le succès et un semblant de fortune. Succès éphémère, fortune aussitôt écroulée qu'édifiée! La vie entière d'Agrippa se passera en de pareilles vicissitudes. Ace moment cependant, cette existence inquiète paraît tout près de se fixer, dans des conditions que favorise un commencement de réputation, dû aux pressantes recommandations d'amis dévoués et à quelques mérites personnels habilement mis en lumière. Mais ces avantages sont en même temps contrariés par l'impossibilité, caractéristique chez Agrippa, de suivre les voies ordinaires, et de se soumettre à la règle commune. Avec les ressources d'une intelligence bien douée, il avait le tempérament impatient et hardi d'un aventurier. Il en a eu aussi la vie troublée et les souffrances.
Dans ces premiers temps. Agrippa est avant tout pressé par des embarras qu'il connaîtra d'ailleurs plus d'une fois dans le cours de son existence. Les ressources matérielles lui font défaut; il a besoin d'argent. Il dit, dans une des lettres écrites à celte
époque, comment il entend s'en procurer. Rendu h Avignon au retour de son expédition en Espagne, il s'était remis à ses travaux d'alchimie. C'est à eux qu'il demande, dit-il, de l'or, quitte à chercher ensuite des aventures moins malencontreuses que celle d'où il vient de se tirer (Ep. I, 10). Échappé à une vie de périls si peu faite pour lui, il était donc revenu à ses études, à ses fourneaux, à ses alambics. Est-ce ainsi qu'il trouve en effet, comme il le donne à penser, les ressources dont il a un si pressant besoin? Gela est douteux. On peut croire qu'il les doit plutôt à la fraternelle assistance des anciens camarades auxquels on le voit par ses lettres faire appel en ce moment. Agrippa, tel qu'il nous apparaît alors, semble être l'âme d"une société secrète, dont il serait le chef reconnu. Ses amis s'appliquent à lui aplanir les voies, à vanter ses mérites, sa science et ses talents. De son côté, il ne manque pas une occasion de s'exalter lui-même. Beau parleur, il s'étudie à produire de l'effet. Il y réussit par l'étalage d'une apparente érudition, que caractérise surtoutla singularité de quelques unes de ses connaissances.
Au mois de février 1509, Agrippa est encore à Avignon; Landulphe lui écrit de Lyon pour lui recommander un adepte.
— C'est, dit Landulphe, un Germain comme toi. Il est originaire de Nuremberg; mais il habite Lyon. Très curieux des secrets de la nature, tout à fait indépendant du reste, il veut, sur la réputation que tu as déjà, pénétrer dans ton antre. Il faut le tâter et
mesurer la portée de son esprit. Il me semble que ses vues ne manquent pas de justesse et qu'il y a en lui une certaine propension aux grandes choses. Lance-toi donc, pour l'éprouver, dans l'espace. Porté sur les ailes de Mercure, vole des régions de l'Auster à celles de l'Aquilon, saisis môme le sceptre de Jupiter; et, si ce néophyte veut jurer nos statuts, associe-le à notre confrérie. Nos autres compagnons espèrent te voir bientôt. Ne tarde pas à combler nos vœux. Nous avons ici des merveilles cachées dont j'aurais beaucoup à te dire, sans l'impatience du porteur de ma missive. Ecrit à Lyon la veille des nones de février (4 février) 1509 (Ep. I, H).
C'est à la suite de cette lettre qu'Agrippa vient à Lyon, d'où il passe bientôt à Autun. Il est, dans cette ville,robjet des attentions de l'abbé de Saint-Symphorien, au nom duquel il invite Landulphe à s'y rendre également; sinon, il lui assigne rendez-vous à Châlons, pour l'entretenir de choses secrètes qu'il ne peut pas confier à l'écriture. Agrippa rappelle en même temps à lui le vieux Xanthus qui était à Nevers, et envoie h Dole son serviteur Stephanus pour en ramener Brixianus qui est aussi un des affiliés.
— Il s'agit, dit-il, de quelque chose qui intéresse l'association (Ep. I, 12).
Son billet est daté de l'abbaye de Saint-Symphorien, près d'Autun, le 5 des calendes de juin (28 mai)
On se réunit à Dole. Agrippa n'a fait qu'y paraître. Ses amis, après qu'il les a quittés, saisissent toutes
les occasions de signaler son rare mérite et de le recommander.
— Très savant jeune homme, lui écrit l'un d'eux, après ton départ, j'ai parlé de toi au révérendissime archevêque de Besançon. Il est tombé d'accord avec mon propre sentiment, pour admirer la profondeur et la variété de tes connaissances. Il désire ardemment té voir, et se flatte de te montrer des choses que peut-être tu ne connais pas encore. Fais-moi donc savoir quand tu seras de nouveau près de nous, pour que je puisse répondre à ses demandes réitérées. Je lui dis, en attendant, que tu vas revenir; et je te fais arriver plus promptementque ne le comportent, je le sais, tes intentions. Tu as laissé ici nombre de gens toujours prêts à emboucher la trompette en ton honneur; mais, sur ce point, je prétends les devancer tous. Porte-toi bien et aime-nous, nous les prôneurs de ton mérite. De Dole, le 18 juin 1509 (Ep. I, 13).
Trois semaines plus tard, Agrippa est à Châlons, d'où il répond à cette lettre.
— Homme très éminent, écrit-il à son correspondant de Dole, c'est moi sans doute et non pas une lettre que tu attendais; mais j'ai failli mourir. J'ai été pris à l'improviste par une sorte de peste; et je n'en suis pas encore tout à fait remis. J'espère pourtant te voir bientôt. Je te communiquerai alors des choses que je n'ose pas écrire, car je n'ai rien de caché pour toi; et il m'est venu de nouveaux témoignages qui déposent d'une manière éclatante
en faveur de la pure vérité. Je t'aime toujours. Absent, je converse avec ton esprit. Ne néglige rien pour me recommander à l'archevêque de Besançon. De Ghâlons-sur-Saône, le 7 des ides de juillet (9 juillet) 1509 (Ep. I, 14).
Ces deux pièces sont rapportées par l'éditeur des lettres d'Agrippa à sa correspondance avec Landulphe. Cette attribution ne semble guère admissible d'après certaines expressions qu'elles renferment. Savant jeune homme, adolescens doctissime, y dit-on à Agrippa. Homme très respectable, très éminent, vir observantissime, vir prœstantissime, réplique celuici. Ce n'est pas ainsi que se traitent Agrippa etLandulphe, dans les autres lettres échangées entre eux qui nous ont été conservées. Ils se parlent ordinairement du ton de deux camarades. Ils s'appellent mon cher Agrippa, mon cher Landulphe, mï suavùsime Agrippa, mi Landulphe, fidissime Landulphe.
Les deux lettres en question ne concernent vraisemblablement pas Landulphe, mais elles appartiennent assurément à la correspondance d'Agrippa avec un ami déclaré, avec un de ces admirateurs qui, en toute circonstance, conspiraientpourlui. Ce doit être, d'après les expressions que nous venons de citer, un homme plus considérable qu'Agrippa, pour l'âge au moins, sinon pour la condition; et il est habitant de Dole. Cette ville oii notre héros est si chaudement patronné lui offre un théâtre d'action sur lequel il va se produire avec un certain éclat. Nous venons de voir comment une sorte de faveur publique l'y avait
Cil\PiriUC DEUXIEME
pi'écédé. Il faut dire maintenant ce qu'il devait y trouver, avant de raconter ce qu'il y a fait.
Dole était la capitale du comté de Bourgogne, domaine à cette époque de la maison d'Autriche, et, à ce titre, servait de résidence à des personnages considérables. Cette ville était le siège d'un parlement, d'une chambre des comptes et d'une université fondée par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Depuis le xii^ siècle, le sort de la Franche-Comté avait été souvent d'appartenir comme héritage h des femmes. Celles-ci, par leurs mariages, l'avaient fait passer successivement aux maisons de Souabe, deMéranie, de Châlons, de France, de Flandre, de Bourgogne et d'Autriche. En 1509, la Franche-Comté formait avec tout l'héritage de Bourgogne, avec les Pays-Bas notamment, le patrimoine du prince de Castille, qu'on appelait alors Charles de Luxembourg et qui était destiné à porter un jour le grand nom de Charles- Quint. C'était, à cette époque, un enfant de neuf ans. Jeanne de Castille, sa mère, était folle ; et son père, Philippe d'Autriche, était mort en 1S06. Le jeune prince se trouvait sous la double tutelle de son aïeul maternel, le roi Ferdinand le Catholique, en Espagne ; et de son aïeul paternel, l'empereur Maximilien I", pour les terres de Bourgogne et les Pays-Bas. Jusqu'à l'époque de sa majorité, les vastes domaines que le prince Charles tenait de son père, entre la France et l'Allemagne, devaient être administrés par la sœur de celui-ci, par la tante du jeune souverain, la princesse Marguerite d'Autriche, qui possédait de plus,
AGrUPPA A CO.-.OGN'E, A PARIS, ETC. IGl
pour sa part de l'héritage paternel, le domaine utile de la Franche-Comté, avec le titre de comtesse à vie de Bourgogne et de Charolais. Elle résidait ordinairement dans les Pays-Bas, soumis comme la Franche- Comté à son gouvernement, et conserva cette situation depuis l'année 1507 ou 1508 jusqu'à sa mort, en 1530. Née le 10 janvier 1480, cette princesse était veuve depuis 1504 du duc de Savoie Philibert II, dont elle n'avait pas eu d'enfants ; mais elle avait eu d'un premier mari, Jean de Castille, à qui elle avait été unie pendant une année seulement, un fils posthume mort en naissant Margueinte d'Autriche était lettrée, elle a écrit divers ouvrages en vers et en prose. Un savant pouvait prétendre à sa favèur. C'est pour la mériter qu'Agrippa, pendant son séjour à Dole, a composé, en 1509, un de ses premiers ouvrages, le traité de la prééminence du sexe féminin.
Le traité de la prééminence du sexe féminin - est une amplification de rhétorique à la mode du temps. On goûtait beaucoup, au commencement du xvi° siècle, ces jeux d'esprit, où l'érudition des lettrés introduisait une foule de textes mis au service de subtils raisonnements et souvent aussi des plus
I. Ces parLicuku'ilés du l'IiisLoire do Margaerile d'Aulriche, l.inlo dj Chaiies-Quiiil, n'ont, pas élù toujours bien comprises. On ti'ûuvera sur ce sujet ([uelques explications dans une note de l'appendice (n" XXlIi).
1. Dg mibililale et prxcellentia fœininei sexus dcclamalio. {Opéra, l. II, p. 518-5i2.),
étranges paradoxes. Dans ce petit ouvrage, Agrippa cite beaucoup l'Écriture avec les Pères, l'Ancien et le Nouveau Testament, les écrivains sacrés et les auteurs profanes, saint Paul, saint Augustin, Lactance, Origène, Eusèbe, saint Bernard, le prétendu Mercure trismégiste, Hésiode, Aristote, Virgile, Galien, Averrhoës.
— L'homme et la femme, dit-il en commençant, ont reçu du Créateur des corps différents; mais Dieu n'a établi entre eux aucune distinction pour l'âme, pour l'esprit et pour la raison, ni aucune différence dans ses promesses pour l'éternité.
Cette égalité entre Fhomme et la femme ne suffit cependant pas à la thèse d'Agrippa. Ce qu'il veut démontrer, c'est la supériorité du sexe féminin sur l'autre. Il emprunte d'abord pour cela des arguments à la cabale, dont les méthodes consistent, on le sait, à discuter, non sur la valeur des idées, mais sur celle des mots, en raison de certaine signification mystérieuse qui leur est assignée et en vertu de procédés analogues appliqués aux lettres elles-mêmes qui les composent. Il démontre ainsi que le nom d'Ève vaut mieux que celui d'Adam. Il fait succéder à ces arguments des considérations très singulières : celle-ci par exemple, que la femme, étant la dernière œuvre de la création, doit en être par conséquent aussi le produit le plus parfait; et cette autre, plus étrange encore, que, plongé dans l'eau, le corps de la femme surnagerait mieux que celui de l'homme. Il remontre que les femmes ont toutes sortes de qualités à un
degré plus développé que les hommes. Elles sont, dit-il, plus chastes que ceux-ci. Elles sont aussi plus éloquentes; car, ajoute Agrippa quelque peu légèrement et sans grand respect en outre pour la logique, il est presque sans exemple qu'aucune femme ait jamais été muette. Une circonstance qui lui semble encore très digne d'être relevée à l'honneur des femmes, c'est qu'on trouve désignés par des noms féminins, les arts libéraux, les vertus, les diverses parties du monde et les principales contrées de la terre.
Agrippa serre d'un peu plus près son sujet, dans l'appréciation qu'il fait des beautés et des moyens de séduction de toute sorte qui sont le privilège incontestable de la femme, et dans ce qu'il dit du rôle prépondérant qui lui est assigné, pour la propagation de l'espèce humaine. Il s'arrête avec complaisance, à cette occasion, sur des tableaux où son latin n'est pas de trop, pour sauver ce qu'un pareil sujet présente de scabreux ; car il se garde de rien omettre, et dépasse même ce qu'on peut naturellement attendre à cet égard de la liberté d'esprit d'un lettré du xvi^ siècle. Il invoque ensuite des considérations théologiques dont l'orthodoxie pourrait bien ne pas être irréprochable. Suivant lui, le péché originel viendrait non pas d'Ève, mais d'Adam, et la responsabilité en serait tout entière à la charge de ce dernier; la femme n'y ayant participé que déçue et désarmée par l'ignorance ; l'homme, au contraire, s'y étant abandonné, dit-il, en toute connaissance, ex certa scientia. A celui-ci l'expiation ; et la loi de la
circoncision qui le regarde seul ferait partie de la peine qui lui est due, à en croire Agrippa. A l'autre sexe, au contraire, le noble privilège de servir d'instrument à l'affranchissement; puisque seule, et sans le concours de l'homme, la femme aura pu donner naissance au Sauveur. Quant à celui-ci, ajoute le subtil écrivain, s'il a revêtu le sexe masculin, c'est à cause du rôle de victime auquel il était destiné.
— La sainte Vierge, mère de Dieu, voilà, dit Agrippa, la grande gloire du sexe féminin, et la marque la plus éclatante de sa supériorité sur l'autre sexe.
— L'Écriture est pleine des louanges de la femme. Trouver une fois en sa vie la femme vraiment bonne est une bénédiction de Dieu. Pour le mari de la femme bonne, les années valent le double. Des hommes, et non des femmes, viennent tous les maux. Les hommes seuls ont crucifié Jésus-Christ; eux seuls enfantent les schismes et les hérésies. En tout, l'homme est inférieur à la femme. C'est abusivement qu'Aristote prétend tirer argument de ce que la force appartiendrait surtout au premier et de ce que la faiblesse serait le partage obligé de sa compagne. Les exemples abtDndent pour prouver que cette condition n'empêche pas la supériorité de la femme. C'est ainsi, dit Agrippa, que, -suivant saint Paul, Dieu choisit les faibles pour confondre les forts.
— La patience de Job qui avait su défier le diable a été vaincue par une femme ; la Chananéenne a
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pu en remontrer au Christ lui-même; et l'Église qui, suivant les canonistes, ne peut errer, l'Église a été jouée par une femme qui s'est assise dans la chaire de saint Pierre. Et qu'on ne vienne pas, dit spécieusement encore Agrippa, reprocher ces faits comme des torts au sexe féminin. Il est toujours permis de se préférer à autrui ; un pape, Innocent III, le déclare dans une lettre à un de ses légats, et le droit civil autorise la femme à se défendre même au détriment du prochain. L'Écriture, en effet, est pleine de tromperies et d'actes de trahison accomplis par les femmes et loués comme dignes d'admiration. RacUel, Rébecca, Rahab, Jahel, Judith en fournissent des exemples. Enfin, si l'on a vu quelquefois des femmes tuer leur mari, qu'on y regarde de près, l'on verra qu'il n'y a pas lieu de leur en faire un crime, et que jamais bon mari n'a eu une mauvaise femme.
— Consultez l'antiquité sacrée et profane, consultez l'histoire, dit en finissant Agrippa, vous verrez partout les femmes capables de tous les mérites, de toutes les vertus et des rôles les plus relevés. Vous les verrez prophétesses, sibylles, saintes et martyres. Vous en verrez qui exercent l'office de prêtresse ou de reine, d'autres qui accomplissent des actions héroïques ; vous verrez ce qui est dit notamment de cette noble fille, qu'on ne saurait assez exalter, et qui, nouvelle amazone à la tête des armées, triomphant des Anglais en de nombreux combats, rendit au roi de France son royaume perdu. Aussi bien et mieux
que les hommes, les femmes sont poètes, orateurs, docteurs, jurisconsultes, mathématiciens, philosophes. Quel grammairien nous apprendra jamais plus de choses, que ne l'a fait notre nourrice? Quel débiteur payant sa dette sera capable de tromper une femme par de faux calculs? Quel raisonneur l'emportera jamais sur la plus simple des femmes? Mais je m'arrête, dit Agrippa, pour ne pas écrire un volume. Qu'un plus diligent trouve maintenant de nouveaux arguments, pour les joindre à ceux que j'ai donnés. Loin de m'en effrayer, je le remercierai du secours apporté par lui à mon œuvre.
Le petit traité d'Agrippa était écrit en latin, comme le sont tous ses ouvrages. Cela ne l'empêchait pas de le destiner à être offert en hommage à la princesse Marguerite, bien que celle-ci ne sût qu'imparfaitement cette langue " : circonstance que nous révèle un ami de l'auteur, dans une lettre où, après l'avoir entendu débiter en l'honneur de la princesse un discours également en latin, il lui écrit ce qui suit.
1. Le traité de la prééminence du sexe féminin fut, pour cette raison peut-êlre, traduit d'assez bonne heure en français. Il ne fut d'ailleurs, comme nous l'avons dit déjà et comme nous aurons occasion de le rappeler encore, présenté que en 1529 seulement à la princesse pour laquelle il avait été composé dès 1509 ; et ce n'est vraisemblablement qu'après lui avoir été offert qu'il fut traduit. On connaît une édition en caractères gothiques de cette traduction, donnée à Lyon par François Juste, sous la date de 1537.
— Heureux Agrippa, tu es un véritable Démosthônes. Qui pourrait en douter, après t'avoir entendu hier dans cette magnifique harangue si facile et si abondante ; oii l'art est poussé à ce point qu'on ne saurait en rien ôter, ni rien y ajouter. Permets-moi, je t'en prie, d'en essayer une traduction. Non que j'espère lui conserver en français sa noble distinction, mais parce que j'y vois un utile exercice pour mon inexpérience, et un moyen de faciliter à l'illustre princesse qui nous gouverne, l'intelligence de tout ce que tu as dit à sa louange. La bonne opinion qu'elle a déjà de ton mérite ne peut que s'en accroître, et sa faveur aussi en augmenter (Ep. I, 13).
Agrippa s'empresse naturellement d'acquiescer à une proposition qui est toute dans son intérêt. La traduction projetée du discours est exécutée ; et le travail a pour correcteur le vice-chancelier lui-même, de l'université de Dole (Ep, I, 16). Quant au traducteur, c'était sans doute un des admirateurs passionnés qui avaient attiré à Dole Agrippa. Nous ne savons si c'est celui qui préicédemment le recommandait si chaudement à l'archevêque de Besançon (Ep. I, 13) ; mais nous voyons, par une autre lettre (Ep. I, 17), que, non content de soigner les intérêts de notre héros en Bourgogne, il s'efforçait encore de le servir au dehors, en étendant par tous les moyens sa réputation. Agrippa le remercie de son travail de traduction ; il lui rend grâce d'avoir comblé ses désirs, en le faisant ainsi connaître au loin, et de lui avoir notamment procuré la faveur d'un
noble officier de la cour de France à Lyon, de Jean Perréal, valet de chambre du roi, cubicidarius regius
Les amis d' Agrippa le pressaient, en même temps, de ne pas se boi^ner à parler, ce dont il s'acquittait si bien ; mais de s'appliquer de préférence à écrire, ce qui ferait bien plus pour sa réputation (Ep. I, 18). Il n'avait pas encore l'ait connaître le traité de la prééminence du sexe féminin; et il se faisait entendre alors publiquement , dans une chaire d'enseignement. Non content de l'écouter, on le consultait, malgré sa jeunesse, comme un savant docteur. Nous possédons une missive par laquelle on l'engage à se rendre à Châlons près d'un noble personnage qui avait besoin de ses avis. Nous ne savons pas, au reste, de quoi il s'agissait; de quelque opération d'alchimie, peut-être, ou bien d'une consultation de médecine. Dans cette circonstance, comme dans d'autres déjà, éclate l'espèce de passion avec .laquelle les amis d' Agrippa le servaient. Rien ne devait être négligé pour assurer ses succès. Tout était permis pour y arriver, tout, jusqu'à un certain charlatanisme, considéré comme souvent nécessaire. Les conseils qu'on lui donne à ce propos
1. Jean Perréal dit de Paris, valel de cliambre des rois Charles VIII et Louis XII, architecte de la reine Anne de Bretagne et de Marguerite d'Autriche, ordonnateur des décorations de fêles et cérémonies, était ingénieur, maîlre général des fortifications de Lyon. 11 est mort vers 1529. (L. Charvet, Notice sur Jean Perréal.)
caractérisent, d'une manière assez curieuse, l'esprit dans lequel était dirigée cette espèce d'intrigue de camaraderie.
— L'homme, dont il s'agit, est riche, lui disait-on, et il n'épargnera rien. Je me réjouis de te procurer cette bonne aubaine. Permets-moi, maintenant, un avis. Un cei>lain appareil te fera tout à la fois honneur et profit. Montre-toi donc dans le costume le plus noble qu'il te sera possible. Gela augmentera beaucoup ton crédit et pourra te servir. Tu n'ignores pas quelle est l'autorité d'un riche vêtement sur ces gens de courte vue, qui ne considèrent dans un homme, que son extérieur. Il y aurait de véritables inconvénients à ce que tu fisses autrement. Dans le cas oîi tu ne serais pas, pour le moment, en mesure de suivre ce conseil, tu ferais bien de dissimuler, et de difTérer un peu, en t'excusant, ton arrivée. Je viendrais alors à ton aide. Si, cependant, le noble personnage, cédant à son impatience, venait te trouver à Dole, n'oublie pas que tu sais tout, que tu peux tout ; mais ne fais rien, ne promets rien, qu'après beaucoup d'instances ; et, ne te laisse vaincre qu'à force de bienfaits. Si enfin tu te trouvais dans quelque embarras, cache-le avec soin. Un dernier avis : l'homme est comme le fer qu'il faut battre quand il est chaud ; je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage ; c'est ton aff'aire et ton intérêt. Penses-y bien. Quant à moi, je fais tout ce que je peux et je te promets de ne jamais manquer à ce qui pourra te servir (Ep. I, 20).
Entouré d'amis qui travaillaient ainsi pour lui, Agrippa, de son côté, ne ménageait probablement pas sa peine et n'oubliait rien vraisemblablement pour se faire valoir, sans avoir besoin d'y être excité par les encouragements ni par les conseils de personne. Nous voyons, d'après ce qui précède, quelle était alors sa situation. La considération générale lui était acquise et la faveur publique venait, en quelque sorte, au-devant de lui. A peine âgé de vingt-trois ans, il avait déjà la double réputation d'un vaillant soldat et d'un savant consommé. Son opinion faisait autorité. Pour affirmer et étendre son crédit, d'accord en cela avec les conseils qu'il recevait d'écrire, il avait composé le petit traité de la prééminence du sexe féminin, et il travaillait, en même temps, comme nous le verrons, à sa fameuse philosophie occulte que, dès l'année suivante, il avait terminée en partie et pouvait livrer à l'admiration du savant Tritheim. Il paraissait enfin, pour la première fois à ce moment, dans une chaire publique d'enseignement.
Agrippa ne possédait aucun titre scientifique positif qui l'autorisât à prendre la parole dans de pareilles conditions; mais la curiosité publique, adroitement provoquée par lui et par ses amis, l'y appelait. Le vice-chancelier de l'université lui-même, Simon Vernerius, doyen de l'Église de Dole, l'y avait formellement invité (Ep. I, 18). Ce personnage considérable ne manquait pas une occasion de l'entendre. Les membres du parlement et ceux du corps enseignant fournissent alors la partie la plus distinguée
et la plus assidue de l'auditoire, qui vient se presser autour de la chaire du jeune savant. Les leçons étaient dans les usages du temps des lectures, et le professeur prenait le titre de lecteur, qui correspondait à ce genre d'exposition. Ces expressions montrent ce qui constituait l'enseignement à cette époque. Il consistait ordinairement à suivre, en le commentant, le texte d'un ouvrage déterminé qu'on faisait ainsi connaître. Agrippa devait tout son crédit au savoir que l'opinion lui accordait dans les sciences occultes, dans l'art hermétique, dans la cabale et la magie. Il ne songeait pas encore aux prétentions scientifiques plus sérieuses qu'il afficha ultérieurement pour le droit et la médecine, fondement du triple doctorat dont il s'est prévalu dans la suite Il lui eut été certainement impossible de traiter de pareilles matières devant l'auditoire qui allait l'entendre. C'est donc aux sciences occultes qu'est emprunté le sujet des leçons qu'il ose lui présenter. Il consacre habilement sa première séance à célébrer les louanges de la princesse Marguerite, gouvernante de la province. C'est ce discours qu'un de ses auditeurs enthousiastes traduisit, comme nous l'avons dit, en français, pour le faire connaître à la princesse, laquelle put ainsi apprécier le mérite des
1. Nous montrerons, plus loin, combien peu était justifiée cette prétention d'Agrippa. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n» VI) quelques textes qui se rapportent à cette question.
in
hommages qui lui étaient adressés. Cette précaution prise, Agrippa entre en matière.
Nous avons dit dans notre introduction ce qu'étaient les sciences occultes. Réprouvées par la conscience publique, condamnées en plusieurs points par les lois civiles et religieuses, elles possédaient, grâce au mystère qui les entourait, le privilège de s'imposer comme une chose des plus sérieuses à la crédulité du grand nombre, et de captiver l'attention des érudits en éveillant leur curiosité. Elles bénéficiaient d'ailleurs, à ce moment, d'une certaine tolérance, dans le mouvement général d'affranchissement qui commençait et qui favorisait, sous toutes les formes et dans toutes les directions, les hardiesses de la pensée. On entrait dans ce xvi^ siècle qui devait tendre à la réforme, aussi bien dans le domaine de la science que dans celui de la religion. La réprobation qui précédemment atteignait les sciences occultes, pouvait donc céder quelque peu devant la curiosité et l'indépendance des esprits. Profitant de ces dispositions, Agrippa fait choix, pour ses lectures publiques à l'université de Dole, d'un ouvrage composé par un des maîtres adonnés à l'étude de l'antique cabale ; il vient expliquer, devant ses auditeurs, le traité de Reuchlin, de la parole merveilleuse. De verbo mirifico.
Reuchlin, dont le vrai nom est Rauchlein et qu'on nomme aussi Capnio, formes équivalentes dans des langues différentes, était un des savants dont l'Allemagne s'énorgueillissait à cette époque. Né
en 14.o3, il était alors âgé d'environ cinquante ans, et résidait à Stuttgard, oîi il était investi des hautes fonctions de juge au tribunal de la ligue de Souabe. C'était surtout un jurisconsulte éminent. II avait, dans sa jeunesse, étudié aux principales universités de la France et de l'Allemagne ; il avait aussi visité l'Italie; et, dans tous ses voyages, il avait cherché à perfectionner, outre ses connaissances en jurisprudence, celles que de très bonne heure il s'était appliqué à acquérir en grec et en hébreu. Ces dernières études l'avaient mis en rapport avec des Juifs instruits et de doctes rabbins dont il estimait beaucoup la science, quoiqu'il avoue quelque part n'avoir jamais pu obtenir d'eux la communication de leur Talmud, qu'il considérait néanmoins comme la source de leurs doctrines, et comme un précieux dépôt de rares connaissances. Quant à leurs livres cabalistiques, il avait pu les apprécier par les travaux au moins du célèbre Pic de la Mirandole qui, précédemment, en avait fait une apologie fort attaquée, mais finalement approuvée en 1493 par un bref du pape Alexandre VI. Reuchlindonnaitverslamême époque, en 1494, un traité de cabale. De arte cabalistica, dont le pape Léon X accepta plus tard la dédicace. En même temps, il se signalait encore dans ce genre de travaux par son traité de la parole merveilleuse, De verbo mirifico, où il avait mêlé à certaines conceptions, relevant d'un christianisme mystique, une exposition de théories philosophiques empruntées h l'antiquité
grecque aussi bien qu'à la science hermétique, et des procédés de discussion cabalistique.
Cet ouvrage était de ceux qui excitaient alors au plus haut point la curiosité des savants par leur nouveauté et par leur apparente hardiesse. On y trouvait une espèce de science hétérodoxe, dont l'exposition convenait parfaitement à un homme qui, n'ayant comroe Agrippa aucun caractère scientifique régulier, prétendait cependant en imposer à titre de savant, et visait surtout à frapper les esprits. Agrippa ne pouvait mieux faire pour cela que d'annoncer la lecture et l'explication publiques du traité de Reuchlin. On était en 1509, et l'auteur de l'ouvrage ne se trouvait pas encore aux prises avec les passions violentes, soulevées contre lui par le rôle équitable et modéré qu'il lui était réservé de prendre bientôt, dans la grande affaire de la destruction commandée des livres juifs. Cette mesure était prescrite, il est vrai, cette année même par un édit impérial, qui porte la date du 19 août 1509 ; mais c'est l'année suivante seulement que Reuchlin fut amené à se prononcer sur la question. On sait qu'ensuite il publia, en 1511, à cette occasion, un écint. Spéculum oculare, brûlé à Cologne en vertu d'une sentence prononcée par la faculté de théologie de cette ville, puis confirmée par les universités de Louvain , d'Erfurt , de Mayence et de Paris (15i24) ; et que l'ouvrage fut ensuite l'occasion d'un procès porté en cour de Rome, où un ordre exprès de Léon X, mandatum de supersedendo, en arrêta purement et simplement la pour-
suite, le 20 juillet 1S16, au lendemain d'un jugement donnant raison à Reuchlin par une sentence qui ne fut pas promulguée, grâce à ce stratagème. Reuchlin ne mourut qu'en 1322. Tous ces faits sont postérieurs à l'explication de son livre par Agrippa, en 1509. A cette date, rien n'avait encore effleuré la bonne renommée de ce savant homme.
Le traité de Reuchlin, De verbo mirifico, avait été publié en 1494 L'ouvrage était composé dans la forme de dialogues, dont les interlocuteurs étaient un philosophe de l'antiquité, Sidonius, un rabbin juif, Baruch, et un docteur chrétien que l'auteur nomme Gapnio, et sous la figure duquel il se cache, en se dénonçant toutefois lui-même. Gapnio est, en effet, la traduction greco-latine de son propre nom, Reuchlin ou plutôt Rauchlein qui en Allemand signifie petite fumée \ Jamais ouvrage n'a été conçu plus, noblement ni plus admirablement exécuté, dit un contemporain \ Le dialogue est divisé, ajoute-t-il, en trois parties formant autant de livres. Le pre-
1. Les éditions ultérieures que l'on connaît de ce traité sont de 1514, 1522, 1552, toutes postérieures à l'exposition verbale qu'en a faite Agrippa en 1509 ; époque où l'ouvrage n'était encore que peu répandu.
2. Conformément aux usages du temps, le nom latinisé de Gapnio fut conservé à Reuchlin dans le monde des érudits du XVI* siècle.
3. Conradi Leontorii ad Jacobum Viiwiphc[i?igiim Epistola. 1494. — Cette lettre est imprimée, comme une sorte d'introduction, en tête du livre de Reuchlin.
mier contient l'exposition de tous les secrets delà philosophie ; le second fait connaître les noms mystérieux et tout puissants qui donnent la clef des doctrines hébraïques; le troisième est consacré au rapprochement et à la justification de ce que contiennent les deux autres, pour conclure à l'excellence par-dessus tout du nom mirifique, du nom de Jésus, réalisation complète de l'ineffable Tétragramme.
On pourrait, aujourd'hui, rabattre sans scrupule quelque chose de cette pompeuse appréciation. En réalité, le premier dialogue contient une argumentation dans laquelle Sidonius expose les principes d'une philosophie sensualiste attaquée par le juif Baruch, qui démontre contre lui l'existence d'un Dieu unique par qui toutes choses ont été créées et sont gouvernées. Dans le second dialogue, Baruch développe une doctrine où se mêlent les principes d'une sorte de philosophie hermétique sur les rapports de Dieu et du monde, avec les théories de la cabale hébraïque, touchant la formation des mots et la puissance mystérieuse qui résulte pour ceux-ci des conditions mêmes de cette formation. Après tout les autres, est mentionné le nom de la divinité ou le mystérieux Tétragramrae ; groupe de quatre lettres qui en hébreux exprime ce saint nom. La dernière partie ' enfin, est consacrée, dans un troisième dialogue, îi l'analyse du Tétragramme divin, et à de subtiles considérations fondées sur sa structure et sur la combinaison de ses diverses parties avec de nouvelles
lettres, pour former d'autres mots. Vient alors l'appréciation de ces mots nouveaux et des lettres qui les constituent, avec l'explication de leur sens propre et de la vertu ou puissance qui appartient aux uns et aux autres. L'alphabet hébraïque fournit les éléments du mécanisme ainsi mis en jeu.
Voici quelques propositions qui montrent quel est l'esprit de ces théories. Dieu est le principe de toutes choses ; sa toute puissance est la source des miracles. Il importe de connaître son saint nom et de savoir en faire usage. Dieu a plusieurs noms à l'aide desquels on peut rendre compte de toutes les œuvres du Christ. Le nom du Christ lui-mênie peut devenir un instrument de miracles. La toute-puissance de Dieu a été invoquée par le moyen de trois lettres aux temps de nature, par quatre lettres sous le règne de la loi, elle doit l'être par cinq lettres sous celui de la grâce : ces trois groupes de lettres constituant trois noms différents de la divinité qui se rapportent à chacune des trois époques dites ainsi de nature, de la loi et de la grâce. Tout cela se termine par une dissertation sur la croix, et sur la lettre tau qui en est la figure.
Avec la croix et non sans elle, dit en terminant l'auteur par la bouche de Capnio, un des interlocuteurs, toute notre opération sera rendue facile. Quant au nom de la croix, c'est là le très secret mystère du Verbum mirificum ; redoutable symbole qu'on ne doit pas jeter au vent, mais seulement murmurer à l'oreille. Approche, Sidonius, et reçois-
en le souffle. — As-tu compris? — J'ai compris. — Maintenant que tu possèdes ce secret, couvre-le d'un profond silence : Sile, cela, occulta, tege, tace, mussa.
— A ton tour, Baruch. — As-tu entendu? — J'ai très bien entendu. — Garde-toi d'en rien divulguer.
— Maintenant, sachez que tout ce que vous demanderez ainsi, vous l'obtiendrez. Adieu, et cultivez religieusement le Verbum mirificum. Le traité finit ainsi.
Telle était l'œuvre étrange avec laquelle, en 1509, Agrippa éveillait et soutenait la curiosité du public nombreux et distingué qui l'écoutait, au pied de la chaire où il lui avait été permis de monter, à l'université de Dole. On trouvait fort beau ce mélange de singulière érudition et de mysticisme. Nous nous étonnons aujourd'hui du complaisant acquiescement donné à ces bizarres conceptions. On pourrait s'étonner également qu'il se fût en même temps rencontré des gens pour déclarer dangereuses et coupables ces rêveries. C'est ce qui eut lieu cependant. On ne peut attribuer cette hostilité au retentissement de la grande querelle de Reuchlin, l'auteur du traité en question, avec les théologiens, à propos des livres juifs. Cette querelle, avons-nous dit, ne devait commencer que l'année suivante. Quelle était donc la cause de l'opposition dirigée en 1509 contre Agrippa ? Etait-ce l'eff'et de quelque sentiment de jalousie provoqué par les succès du jeune étranger, sur lequel venaient de se concentrer la faveur publique et l'attention générale ? Etait-ce la crainte sérieuse de voir se répandre et s'accréditer
certaines doctrines réprouvées, que mettait indirectement en lumière le livre de Reuchlin, en énonçant quelques principes d'épicurisme et de philosophie hermétique, et surtout en les accompagnant de ce bagage d'érudition hébraïque plus ou moins vraie qui semblait redoutable, à cause de son origine et de sa subtile obscurité, mais qui était au fond la chose la plus vaine et la plus innocente? Etait-ce enfin tout simplement le dessein de faire échec à toute discussion libre, en arrêtant un enseignement qui traitait, à un point de vue étranger à l'orthodoxie, des matières dont celle-ci s'était toujours réservé la connaissance ? Il y avait peut-être un peu de ces divers motifs dans les mobiles qui firent agir les adversaires du jeune lecteur de l'université.
Agrippa était de plus en plus goûté par le public complaisant que captivait sa parole. Le corps des professeurs de l'université de Dole allait s'ouvrir pour le recevoir; une chaire permanente lui était assurée, et un ti'aitement lui était promis. Un brillant et solide avenir semblait s'annoncer pour lui. Mirage trompeur, tout près déjà de s'évanouir ; échafaudage de fortune, qu'un seul coup allait faire écrouler.
Non loin de Dole, théâtre des succès éphémères d' Agrippa, vivait, dans le couvent des Franciscains de Gray, un religieux nommé Jean Catilinet, docteur en théologie et provincial de son ordre pour la Bourgogne. C'est lui qui devait déchaîner l'orage. Il eût probablement tenté vainement d'ébranler le
crédit naissant d'Agrippa à Dole môme, où le défendait la faveur publique. Catilinet s'y prend autrement. Pendant le carême de l'année 1510, il s'est transporté en Flandre, dans la ville de Gand, où il a été appelé à prêcher devant la gouvernante de la province, la princesse Marguerite, et toute sa cour. Il profite de cette situation pour attaquer avec vivacité le nouveau lecteur de l'université de Dole, le jeune étranger, qui a osé introduire dans les écoles les doctrines condamnées ei, prohibées de la cabale, soumettre au Talmud le texte des saintes écritures et préférer à l'autorité des Pères et des docteurs de l'Église celle des rabbins juifs. Il profère contre lui une accusation redoutable : Agrippa, dit-il, n'est autre chose qu'un hérétique hébraïsant.
Le coup, porté à Gand parle franciscain Catilinet, paraît avoir eu à Dole un retentissement immédiat, et, en ruinant les espérances d'Agrippa, l'avoir contraint à s'éloigner d'une ville où il avait trouvé d'abord de si sympathiques encouragements. C'est au moins ce que donne lieu de penser son départ subit pour l'Angleterre à ce moment, bien que dans d'autres circonstances, il semble, en des termes peu explicites du reste, as-signer une cause différente à ce voyage. Les sermons de Catilinet à Gand sont du mois de mars ISIO, et dans le courant de la même année. Agrippa, non pas formellerdent expulsé peut être, mais obligé de quitter inopinément la Bourgogne, comme il le dit ailleurs, se trouve en Angleterre et à Londres. C'est de là qu'il date un écrit
plein d'amertume dirigé contre le moine odieux qui vient de renverser l'édifice ébauché de sa fortune ^ On ne saurait méconnaître que, dans cette circonstance, Agrippan'eûtété la très innocente victime delà malice d'autrui. Mais il est permis de douter que le tort qu'il en reçut fût aussi réel qu'il paraissait l'être. On a quelque raison de penser, quand on connaît Agrippa et son histoire, que la situation qu'il avait prise à Dole ne se serait pas prolongée beaucoup. A supposer qu'elle se fût d'abord maintenue, malgré les conditions factices oii elle s'était produite, l'humeur inconstante de l'homme, son défaut habituel de mesure, et son absence de toute prudence ne pouvaient manquer d'y mettre fin assez promptement. Ceci soit dit en passant, pour combattre la supposition que, sans l'indiscrète intervention de Catilinet, la carrière d'Agrippa eût pu prendre à ce moment une marche régulière toute différente de la vie agitée qu'il mena, en effet, jusqu'à la fin. Il y avait de l'aventurier dans Agrippa, nous l'avons déjà dit, son existence tout entière devait s'en ressentir. Il était presque fatalement condamné aux accidents et aux hasards. Son opinion personelle, cependant, n'était évidemment pas qu'il dût en être nécessairement ainsi. Agrippa s'est toujours montré très prompt à
1. // C. Agrippx exposlulalio super expositiona sua in librum DE VEUBO Minrinco cum Joanne Calilindi fralrum Franciscanorum per Bunjundiamprovinciali minislro, sacrx Iheologix doctori. (Opéra t. II, p. 508-512.)
CHAfITRE DEUXIÈME
s'emporler contre ceux qui contrariaient sa marche et lui faisaient obstacle. Il est souvent injuste quand il s'en prend de ses mésaventures à d'autres qu'à lui-même; dans la circonstance présente son ressentiment est plus légitime. Il y a de la vérité dans sa plainte; il y en a, dans les accents par lesquels il l'exprime. On y trouve aussi l'amère ironie qui caractérisera toujours, et d'une manière bien plus vive encore dans d'autres occasions, ses œuvres de polémique.
— La charité et la sincérité sont les premiers devoirs du chrétien, dit Agrippa en s'adressant à Catilinet. C'est pour me conformer à cette obligation que je t'écris, ô bon père; ce n'est, crois le bien, ni par haine ni par envie que je le fais. Toi, cependant, tu n'a pas craint, bien plus, tu t'es efforcé de provoquer, malgré mon innocence, et de déchaîner contre moi, à grand renfort de mensonges, la haine et l'envie. Je me demande ce qui a pu, à si grande distance, t'exciter contre un inconnu vivant en étranger au fond de la Bourgogne, ce qui a pu te porter à lancer de violentes et calomnieuses imputations contre un absent, contre un innocent, qui n'en voulant à personne, ne cherchait qu'à se faire honneur par des moyens honnêtes; toi, dont le devoir est de haïr le mal, de pratiquer la charité, d'aimer, de bénir et de vivre en paix avec tout le monde. Qu'aucun méchant discours, dit l'apôtre, ne sorte de votre bouche. Cependant, au mépris de ton devoir, tu as répandu contre moi des semences de discorde. Appelé à
prêcher le carême dernier dans la ville de Gand, devant notre illustre princesse et devant toute la cour, tu n'as pas craint au milieu même d'une exposition de l'évangile du Christ, d'éclater contre moi en injures et en vaines calomnies, jusqu'à tromper l'opinion sur mon compte et à transformer en haine la faveur que beaucoup m'accordaient. Dans tes outrageantes harangues, tu as déclaré, et tu l'as répété, que j'étais un hérétique judaïsant, coupable d'introduire dans les écoles l'art impie de la cabale, de mépriser les Pères et les docteurs de l'Église, d'élever au-dessus d'eux les rabbins juifs, de torturer le sens des saintes écritures pour les plier aux interprétations du Talmud.
— Je suis, au contraire, vraiment chrétien et attaché jusqu'à la mort à la foi du Christ. Je respecte avant tout les docteurs de ma religion, mais je ne méprise pas les rabbins. Si je tombe enfin dans quelque erreur, je n'entends pas pour cela devoir être pris pour hérétique, ni pour judaïsant. Je ne torture pas le sens des écritures; je me contente de rapprocher les interprétations diverses qu'en donnent ceux qui ont autorité pour les expliquer. Quant aux arts prohibés, bien loin de les enseigner, je ne veux pas même les apprendre. Tout ce que j'ai fait, c'est exphquer le livre tout catholique intitulé De verbo mirifco, et composé parle très chrétien docteur Jean Reuchlin de Pforzheim. Ce travail, je ne l'ai pas fait en secret, mais ouvertement, en pleine école, dans des lectures publiques, entreprises gratuitement pour
l'honneur de l'illustre princesse Marguerite, et pour l'unique avantage des études dans sa ville de Dole. Là, j'ai vu dans mon auditoire de graves sénateurs, de savants docteurs, des professeurs, ordinarii lectores, et, au milieu d'eux, le révérend Doyen de l'Eglise de Dole, Simon Vernerius, vice-chancelier et conservateur de l'université de cette ville, docteur en l'un et l'autre droit, qui n'a pas manqué à une seule de mes lectures.
— Mais, toi qui ne me connais pas, toi qui ne m'as jamais entendu ni dans une de mes leçons, ni même en conversation, toi qui ne m'as jamais vu, tu oses me juger et me condamner. Tu me calomnies dans tes sermons, tu salis mon nom, tu ruines ma réputation; et cela sans cause et sans raison. Tu ne peux rien prouver contre moi. Rendu soupçonneux par ton ignorance de la cabale et de la science hébraïque, tu me déclares hérétique judaïsant, et tu me voues au bûcher. Mes doctes et équitables auditeurs savent si j'ai jamais rien dit qui fût contraire àlafoi chrétienne. Mais, peut-être, prétendrastu qu'eux aussi judaïsent et sont hérétiques; car ils ont bien voulu m'entendre sans me contredire ; bien plus, j'ai reçu outre teur assentiment, leur approbation et leurs encouragements; car, en paiement de ma peine, ils m'avaient reçu dans leur collège, et m'avaient assigné une chaire et un traitement pour avoir ainsi publiquement judaïsé et fait profession d'hérésie. Tes injures ne m'atteignent donc pas seul. Elles vont frapper le parlement lui-même et l'uni-
versiLé de Dole. Vois dans quel abîme tu t'es jeté. En trompant et la princesse et la cour, tu t'es joué du parlement et du corps enseignant tout entier. Tu as profané ainsi la parole de Dieu. Est-ce là prêcher l'Évangile du Christ ?
— Et quand il serait vrai qu'adolescent, âgé de vingt-trois ans à peine, j'eusse avancé quelque imprudente proposition dans mes lectures, et mérité ainsi qu'on me reprît, ne pouvais-tu le faire plus chrétiennement, toi qui, de ton couvent de Gray, ne manquais pas d'occasions pour venir dans cette ville de Dole, où tu pouvais me voir et me faire entendre tes plaintes. Pourquoi ne pas me parler en face? Pourquoi, lorsque je lis à Dole, aller, à deux cents milles de là, m'attaquer en Flandre, à Gand, devant la princesse et la cour et, en les excitant contre moi, me faire indirectement repousser de la Bourgogne ? Ne valait-il pas mieux me reprendre et, comme le dit Paulus, m'instruire en esprit de douceur? C'eût été là un procédé vraiment fraternel et tout évangélique, digne d'un religieux, d'un frère soumis à la règle de saint François, une manière d'agir véritablement utile à mes intérêts.
— Daigne donc m'épargner, et mettre fin à tes discours, à tes calomnies, à tes injures. Rends-moi la pureté de mon nom; rends-moi ma bonne réputation ; rends-moi tout ce que tu m'as enlevé. Fais en sorte de te réconcilier avec ton frère en Jésus- Christ, avant d'aller célébrer, au péril de ton âme, les saints mystères, et recevoir pour ta condamnation
T. I. lô
éternelle le corps de Jésus-ChrisL. Je L'adresse, ce peu de paroles, ô bon père, sans colère, sans haine, sans envie; mais fort de mon innocence et par pure charité. Maintenant, si par défiance contre le Talmud et la cabale, si par considération pour quelques pauvres ignorants ou autres qui me soient contraires, tu persistes à me tenir en suspicion, je m'engage à me justifier et à me purger devant toi de toute accusation.
— Fait à Londres, ex Lonclino Anglix, celebri emperio, l'an 1510.
Dans sa retraite de Londres, Agrippa n'attendait évidemment aucun résultat utile de cette épître. Mais il cédait, en celte circonstance, comme il l'a fait souvent dans la suite, à la satisfaction de donner carrière à son ressentiment, en décochant quelques traits satyriques à l'ennemi qui l'avait frappé. Cette pièce allait beaucoup moins à l'adresse du moine Gatilinet qu'à celle du public, devant lequel Agrippa voulait, pour se venger de lui, le bafouer en lui disant quelques dures vérités.
Nous ne connaissons que dans ses dernières conséquences, l'effet de l'attaque dirigée par le Père Gatilinet contre Agrippa. Nous ne savons pas si celuici l'ut formellement expulsé de Dole et de la province de Bourgogne, ou bien si des menaces plus ou moins ouvertes de poursuites, ou encore de simples contrariétés, suite de cette hostilité déclarée, le décidèrent à s'éloigner. Une des particularités de cette mésaventure, fut qu'elle l'empêcha de remettre alors,
à la princesse Marguerite, le traité qu'il venait de terminer de la prééminence du sexe féminin, composé pour elle. Il lui en a fait, il est vrai, finalement hommage, comme il en avait l'intention; mais cela n'eut lieu que vingt ans plus tard, dans des circonstances dont nous aurons à rendre compte ultérieurement. La dédicace imprimée en tête de cet écrit, à l'adresse de la princesse, semble être néanmoins de l'époque où il a été composé lui-même, pendant le séjour qu'Agrippa fit à Dole, en lo09 et 15-10; mais une épître qu'il y a jointe ultérieurement pour Maximil. Transsylvanus, membre du Conseil de l'empereur Gharles-Quint, porte la date de la présentation réelle de l'ouvrage à la princesse Marguerite en 1529. Il relate, pour expliquer ce retard, les faits qui en avaient décidé et que nous venons d'ex* poser. En rappelant à cette occasion le nom du Doyen de Dole, Simon Vernerius, vice-chancelier de VnmvQv&iié; Gymnasii procancellarius, Agrippa fait connaître que ce personnage est un des hommes qui l'avaient le plus pressé d'écrire ainsi quelque chose pour la princesse, afin de se concilier ses bonnes grâces.
Nous avons dit que le traité de la prééminence du sexe féminin, exécuté à cette intention, n'était pas le seul écrit qu'Agrippa eût produit pendant son séjour à Dole. Nous avons annoncé que sa philosophie occulte avait pu aussi être composée, en grande partie au moins et dans un premier jet, à cette époque. C'est, en effet, ce qui semble résulter des ter^
mes d'une lettre qui, vers ce temps, a dû accompagner l'envoi de cet ouvrage à l'illustre Tritheim par son auteur (Ep. I, 23). Cette letlre n'est pas datée, il est vrai, mais elle a nécessairement précédé de bien peu celle que Tritheim a écrite, le 8 avril 1510, pour y répondre; car il est dit au début de celle-ci qu'elle est remise au messager lui-même, qui a apporté la première (Ep. I, 24), La lettre d'envoi appartient donc au printemps de iSlO, c'est-à-dire aux derniers temps du séjour d'Agrippa à Dole. Or, dans cette lettre d'envoi, Agrippa dit formellement qu'il vient de composer l'ouvrage qu'elle accompagne.
Mentionnant ensuite les circonstances dans lesquelles il avait conçu la première pensée de son œuvre, Agrippa en rapporte l'idée aux entretiens qu'il avait eus avec Tritheim lui-même dans une visite, est-il dit, assez récente '. Cette visite féconde en résultats devait toutefois remonter assez haut pour que l'auteur eût eu le temps de' composer l'ouvrage qui en avait été, dit-il, la conséquence. D'après la manière dont il en parle, nuper tecum, on ne pourrait que difficilement la reporter jusqu'en 1507, époque à laquelle Agrippa se trouvait à Cologne, près
1. « Gum nuper lecum... in cœnobio Uio apud Herbipolim « (Wurtzbourg) aliquandiu conversatus, miiUa... una contu- « lissemus,... posL collatum inler nos... sermonem, tua...arclens « adhoi'latio audaciam mihi animumque addidit. Ilaque... très
« libros de magia recenlibus lus diebus composui, et de
« occulta plulosophia, minus infenso litulo, inscripsi (Ep. I, « 23). »
de retourner à Paris, d'où il allait bientôt partir pour l'Espagne. Peut-être faudrait-il plutôt la placer dans la période, assez courte du reste, qui sépare le retour d'Espagne de l'arrivée, à Dole, d'Agrippa, et qui comprend le printemps et l'été de 1S09. Cette dernière hypothèse ne laisserait cependant, à ce qu'il semble, qu'un temps bien insuffisant pour l'exécution d'une œuvre qui représente, après tout, quelle qu'en soit au fond la valeur, une notable somme de travail. Nous en jugeons ainsi, bien que nous sachions par Agrippa lui-même que la philosophie occulte ne sortit pas alors de ses mains telle que nous la connaissons. Il nous apprend, en effet, que les parties de l'ouvrage composées avant ISIO durent être complétées ultérieurement; que le troisième livre resta même pendant plus de vingt ans à l'état d'ébauche, en quelque sorte; que l'auteur, en un mot, ne donna à son œuvre sa dernière forme qu'à la fin de sa vie \ Il n'en est pas moins constant qu'au mois d'avril 1510, Tritheim, alors abbé de Wurtzbourg, avait déjà sous les yeux une copie de la philosophie occulte, en grande partie terminée, et capable déjà de mériter son admiration et ses éloges (Ep. I, 24).
Ce qui permettrait peut-être de concilier ce fait avec les assertions d'Agrippa sur l'origine qu'il assigne à l'ouvrage et la part qu'auraient pu y avoir,
1. Ces indications fournies par Agrippa lui-môme sonl dispersées dans plusieurs do ses lettres. (Ep. I, 23; V, 14; VI, 12, 13).
suivant lui, les encouragements de Tritheim, c'est qu'une parfaite sincérité n'est pas, on peut le constater en mainte occasion, la vertu essentielle du personnage, et qu'e*n adressant, en ISIO, au savant abbé une œuvre, dont la première conception reste après tout pour nous incertaine, il a pu en attribuer avec plus ou moins de vérité la pensée originaire à ses entretiens avec lui, dans l'unique intention de se concilier plus sûrement ainsi sa bienveillance. Au reste, quoi qu'on doive penser en définitive de l'origine du traité, les indications données par Agrippa sur ce sujet, ont au moins le mérite de nous apprendre de quelle manière ont commencé, quelle qu'en soit la date précise, 1507 ou 1S09, ses relations avec le célèbre abbé de Spanheim et de Wurtzbourg. Nous savons que des entretiens sur les sciences occultes en ont été l'objet, sinon le motif même.
Tritheim était un des hommes dont Agrippa devait être, dans ses premières années, le plus désireux de se rapprocher. Il avait une grande réputation de savoir dans les sciences et les arts occultes et passait même dans l'opinion commune, pour être un peu sorcier. On racontait qu'après la mort de Marie de Bourgogne, épouse de l'empereur Maximilien, il avait, à la prière de celui-ci, fait apparaître un instant devant lui la pinncesse, rappelée par ses évocations du séjour des morts. Cette fable mérite d'être mentionnée comme une preuve au moins des préjugés qui régnaient sur le compte de l'abbé de
Spanheim, et comme un des traits de sa physionomie, aux yeux de ses contemporains.
En lolO, Tritheim était un homme d'environ cinquante ans. Son histoire est très simple. Né en 14-62, dévoré de bonne heure d'un besoin d'apprendre que mille difficultés l'avaient d'abord empêché de satisfaire, il était fortuitement entré, en 1482, dans l'abbaye de Spanheim. Conduit en ce lieu, par le hasard, il s'y était arrêté, y avait presque aussitôt fait profession, en avait été élu abbé l'année même, et l'avait gouverné pendant vingt-quatre ans, au bout desquels, victime d'une intrigue et d'une conspiration de couvent, il avait dû l'abandonner en 1506. Il avait été appelé bientôt après, à la direction de l'importante abbaye de Saint-Jacques de Wurtzbourg, qu'il conserva dès lors jusqu'à la fin de sa vie, en 1S16. Une des causes de son expulsion de Spanheim avait été, dit-on, la régularité et la sévérité de son administration. Il s'était appliqué à réformer cette maison qu'il avait trouvée dans un grand état de relâchement. Il y avait notamment introduit et y maintenait rigoureusement l'obligation du travail; et, en appliquant celui-ci à la transcription des manuscrits, auxquels on pouvait déjà joindre quelques livres imprimés, il avait formé une bibliothèque, dont les deux mille volumes, nombre considérable pour ce temps , étaient un objet de curiosité qui lui attirait de savants visiteurs. Ce n'est pourtant pas ce motif qui valut à Tritheim la visite d'Agrippa ; car, à l'époque oîi il la reçut, il
avait déjà quitté Spanheim où il avait dû abandonner ce précieux trésor littéraire. Mais, à défaut de livres, la personne du savant abbé suffisait pour attirer Agrippa, si curieux et si avide luimême de savoir.
Tritheim a écrit dans les genres les plus divers. On a de lui des ouvrages historiques, lesquels sont maintenant, à nos yeux, son titre littéraire le plus sérieux. Il avait composé également des traités dogmatiques, des œuvres mystiques et ascétiques, sur dns matières appartenant à la philosophie et à la religion. Il était de plus l'auteur de quelques écrits sur les arts et les sciences occultes. Ces derniers ouvrages ne sont vraisemblablement pas ceux qui étaient le moins remarqués de son temps. Il avait en effet rédigé, outre des chroniques et des biographies que l'on consulte encore aujourd'hui, plus un panégyrique de sainte Anne et un exposé des miracles de la sainte Vierge, un traité en quelque sorte hermétique des intelligences préposées hiérarchiquement au gouvernement du monde ", et des ouvrages de magie % sa polygraphie en six livres \ et sa fameuse stéganographie Ces deux derniers traités, qui
1. Ckronologia mystica de seplem intelligentiis orbis post Deuin moventibus.
2. Anlipalus maleficiorum. — Philosopkia natumlis de geomanlia.