ÉTAIENT LES MAISONS
PIERRE, LE 6 JUIN 1606; THOMAS, i£ 24 août 1625.
Je veux bien que Thomas ait aimé son frère ; j'en suis heureux ; l'intervalle qui séparait leurs
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génies n'a pas séparé leurs cœurs. Ici cependant rinscription était due surtout à la gloire de Pierre Corneille ; associer les deux frères dans le même honneur, c'est une méprise, c'est un manque de tact littéraire. Le génie , par son élévation même, s'isole d'une certaine manière , en s'élevant audessus du commun des hommes , malgré les bienfaits qu'il leur prodigue.
Il reste de la maison où naquit Pierre Corneille , une porte , aujourd'hui placée au Musée de Rouen ; elle n'y dit plus rien, éloignée du lieu où nous la faisions mouvoir sur ses gonds , comme l'avait pu faire Corneille lui-même.
Notre grand tragique était fils de Pierre Corneille , maître des eaux et forêts , en la vicomte de Rouen ; sa mère se nommait Marthe Le Pesant. Son père était d'une justice intègre, d'un caractère franc , mais absolu jusqu'à l'âpreté ; à la suite d'un procès avec l'un de ses subordonnés, il donna héroïquement sa démission , car il n'était pas riche. Tout près do la ville , il possédait une maison de campagne qui portait le nom de Petite- Couronne. C'est là, dans des lieux assez riants, que le jeune Corneille passa ses premières années ; il fut ensuite élevé, à Rouen, chez les PP. Jésuites. Il y fît de brillantes études , reçut en prix
un livre intitulé : Notitia dignitatiim , ([ui était possédé, il y a quekfues années , pai' un amateur, et dont on a perdu la trace; il fut aussi récompensé pour avoir traduit en vers français un beau passage de Lucain. Ses préférences littéraires se manifestaient déjà, en même temps que son génie poétique. Corneille fut toujours fidèle à ses anciens maîtres ; à l'âge de soixante-deux ans, il dédiait une pièce de vers au R. P, Delidel, jadis son professeur; plus tard, il faisait hommage de ses œuvres aux Révérends Pères de la Société de Jésus (1). A dix-huit ans, il était avocat ; plus tard , avocat général à la Table de marbre. Ce titre pompeux ne l'enrichit point; il ne paraît pas qu'il plaidât beaucoup. Volontiers il aurait épousé M.^^'^ Marie Courant, la compagne de son enfance; mais Dieu en décida autrement; elle devint M'"^ Dupont. Il ne,.lui en voulut pas, et, dit-on, reçut plus d'une fois ses conseils en matière de poésie. Si ce n'est pas vrai, c'est vraisemblable , vu la hauteur d'âme et la simplicité de Corneille. Deux ans avant sa mort, par un scrupule d'une délicatesse toute cornélienne , il brûla les vers qu'il lui avait adressés dans sa
(1) Palribus Societatis Jesu, colendissimis pneceptoribus suis, grati animi pignus D. D. Petrus Corneille.
Jeunesse. Les chastes souvenirs sont les plus durables. Disons, en passant, qu'un instant il brigua aussi la main de M*^^ Milet , de Rouen , et , par un anagramme , donna le nom de cette jeune fille à sa première comédie , Mélite. Si nous n'avions de Corneille que ces (ieux souvenirs, Mélite et M'**" Milet, je n'aurais pas entrepris la vie du poète. A Mélite, pièce intéressante où l'auteur donne , le premier, sur la scène , l'exemple des bienséances dramatiques , et qu'il composa régulièrement , sans connaître ces règles qu'il élargira ou resserrera plus tard , suivant les besoins de la scène et de son génie , succédèrent la Galerie du Palais, la Place Royale , Clitandre, la Veuve, la Suivante, Ce n'étaient que des essais; ce n'était point Corneille. Il allait déjà fréquemment à Paris, quoiqu'il gardût sa résidence à Rouen; il était alors lié avec Scudéri , et avait fait , en son honneur, un quatrain , ses premiers vers imprimés. Le futur auteur du Cid admirait Matamore.
Si Corneille s'était arrêté là, il n'aurait pas même la réputation de Scudéri. Un incident le mit plus n vue et lui procura un puissant protecteur, dans la suite son émule , son jaloux plutôt, presque son ennemi. Louis XIII, la reine
et le cardinal, en allant aux eaux de Forges, i3assèrenl à Rouen. L'archevêque de Harlay de Champvallon invita Corneille à composer des vers en leur honneur. Le poëte s'excusa dans une fort élégante pièce latine , où la modestie s'unit à la fierté (1). Corneille se sent déjà. Richelieu, ravi, l'attira à lui et l'enrôla, grâce à sa simplicité, parmi ses valets poétiques. On les connaît; ils s'appelaient Roisrobert, del'Estoile, CoUetet. Rotrou fait exception ; il aima Corneille qui répondit à son amitié. C'étaient deux cœurs héroïques : Corneille avait plus de génie, mais Rotrou n'était point jaloux; il admirait son ami; Corneille l'appelait son père, comme s'il l'eût formé à l'art tragique. Tous deux avaient cette simplicité qui devient de plus en plus rare et qui est la marque des grands caractères. Corneille ne réussit pas au Palais-Cardinal ; il était trop franc ; il osa un jour critiquer, même réformer le plan d'une comédie de Richelieu (2); il se sentait puissant en poésie, comme le cardinal en politique. Il avait tort, et son maître trouva « qu'il » manquait de suite. » Corneille quitta Rotrou; il partit , heureux sans doute de sa liberté , et
(1) « Me pauci hic iecere parem^ nuUusque secunduni. »
(2) La comédie des Tuileries.
s'esquiva du Palais-Cardinal un peu plus fièrement que Gil Blas du palais de l'archevêque de Tolède , mais comme lui, pour avoir dit à son maître une vérité déplaisante. Malheureux Corneille ! il ne comprenait pas de quelles délices il allait se priver, quels arbitres du goût, quels poètes il laissait, en quittant ce palais, où Richelieu se délectait dans des vers comme ceux-ci :
A même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau , La canne s'humecter de la bourbe de l'eau , D'uue voix enrouée et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle.
Ces vers et deux autres encore plus détestables étaient richement payés par l'admiration du cardinal; Colletet, dans sa reconnaissance, s'écriait :
Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te donner tous mes livres?
Richeheu fit bien de fonder l'Académie , pour épurer le goût et fixer la langue; il avait sans doute des heures où son génie lui découvrait sa faiblesse littéraire et le tort qu'il avait d'aimer les méchants vers comme les flatteurs.
Mais rejoignons Corneille arrivé par le coche
à Rouen. Il y avait là , à cette époque, un amateur de Lettres , presqu'un homme de goût , M. de Châlons, ancien secrétaire des commandements de la reine-mère. Corneille alla le voir ; il en reçut le conseil d'étudier le théâtre espagnol. Quoi qu'il en soit, Y Illusion comique ne tarda pas à paraître, ce monstre étrange, dit l'auteur lui-même , où Matamore n'est pas tellement ridicule , qu'il n'annonce l'héroïque don Rodrigue. Médée marque un effort plus sérieux, plus puissant. Enfin le Cid paraît en 1686. Le génie de Corneille sort des derniers nuages qui l'environnaient ; l'auteur a trente ans ; il est dans toute la fleur de sa jeunesse , et son poëme , après deux siècles et demi, est toujours jeune , comme Rodrigue , comme Chimène , comme le printemps de la vie.
Mais les jaloux , qui détestent la beauté , le talent, la gloire , guettaient Corneille pour empoisonner sa joie. Autour de lui, autour du Cid qui en est le nœud, se joue un drame en trois actes. Le premier voit figurer Richelieu comme personnage principal. « Il conçut pour Corneille , écrit » Tallcmant des Réaux , une jalousie enragée. » Boisrobert, son familier, afin de le « consoler, )) fit jouer devant lui le Cid , en ridicule, par des
» laquais et des marmitons. » Mais le succès durait toujours ; la pièce était représentée trois fois au Louvre , et valait à l'auteur les félicitations du roi , de la reine , des princesses , de leur entourage. La foule était si grande aux portes , que « les recoins du théâtre, qui servaient au- » trefois comme de niches aux pages , étaient des » places de faveur pour les cordons bleus ; et la » scène était d'ordinaire parée de croix de cheva- » tiers de l'ordre. » Richelieu lui-même crut d'une habile politique , pour cacher sa souffrance , de faire représenter deux fois le Cid au Palais- Cardinal. Mais la tourbe des envieux était là pour servir sa jalousie. Il faut voir comme le poëte sait répondre à Mairet , qui l'avait insulté dans je ne sais quels vers ignobles , sans les signer :
Qu'il fasse mieux ce jeune jouvencel, A qui le Cid donne tant de martel, Que d'entasser injure sur injure, Rimer de rage une lourde imposture Et se cacher ainsi qu'un criminel ; Chacun connaît son jaloux naturel.
Le montre au doigt comme un fou solennel.... .... Moi j'ai pitié des peines qu'il endure, Et comme ami je le prie et conjure.
S'il veut ternir nn ouvrage immortel^ Qu'il fasse mieux.
C'est la fierté qui vibre dans ces vers; rhumble Corneille avait cette humilité qui n'exclut ni la dignité , ni l'indignation , ni la connaissance du génie dont Dieu l'avait doué. Mairet avait son compte ; cependant la meute du cardinal aboyait toujours. Bientôt parurent les Observations ridicules du ridicule Scudéri. C'était le jaloux fanfaron ; rudoyé par Corneille , il s'adressa à l'Académie, pour qu'elle le vengeât et jugeât le poëte. Est-ce la peine de nommer Claveret, d'Aubigné, parmi cette foule de méchants vulgaires qui rappellent les grenouilles de la fable, coassant de leurs marais desséchés contre le soleil ? Enfin Corneille, ennuyé, impatient, trop sensible à de pareilles attaques, mais sOr de lui-même, répondit un jour, du haut de son génie, dans l'excuse à Ariste :
Je sais ce que je vaux , et ci*ois ce qu'on m'en dit;
Pour me faire admirer je ne fais pas de ligue;
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue,
Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
Ne les va point quêter de réduit en réduit.
Mon travail sans appui monte sur le théâtre ;
Chacun, en liberté, l'y blâme ou l'idolâtre.
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,
J'arrache quelquefois les applaudissements;
Là, content du succès que le mérite donne,
Par d'illustres avis je n'éblouis personne;
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers, en tous lieux, sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée ,
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée ,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal.
J'ai ou}3lié de dire que Mairet était Tami de Corneille ; du moins , Corneille le croyait. Mais il faut avouer que , s'il était crédule en amitié , il avait, des mots et des vers qui font vivre ses ennemis à jamais stigmatisés par sa plume. Sans lui et le Cid , nous ne connaîtrions pas aussi bien Richelieu.
Il est temps d'arriver au second acte du drame joué par les illustres ou parfaits de l'Académie. Richelieu est toujours derrière le rideau. Les nouveaux personnages sont : M. de Boisrobert, plénipotentiaire du cardinal , et chargé de vaincre les répugnances ou le reste de dignité des académiciens ; puis ces mêmes académiciens , sur la demande de Scudéri, et d'après le désir moins découvert, mais non moins violent du ministre, forcés d'examiner, de juger le Cid. Richelieu , poussé par la jalousie , sort même de sa réserve , en ces termes transmis aux immortels par son ambassadeur : « Faites savoir à ces Messieurs que )) je les aimerai comme ils m'aimeront. » On se
réunit enfin ; on nomme trois commissaires , et Corneille , don Rodrigue , Chimèno , vont comparaître devant Vadius et Trissotin , je veux dire Chapelain et Desmarets , sans compter quelques autres inconnus de l'Académie. Un premier travail paraît trop flatteur pour le poëte ; le cardinal veut qu'on « en retranche quelques poignées de fleurs. » De sa grosse écriture, il met, en marge du manuscrit, des notes qui ne veulent pas de contradicteurs. Corneille, de son côté, avec une îière ironie, écrit à Pélisson : « J'attends avec » beaucoup d'impatience les sentiments de VAca- » demie, afin d'apprendre ce que dorénavant je » dois suivre; jusque-là, je ne puis travailler )) qu'avec défiance , et n'ose employer un mot en » sûreté. » Enfin le poëte vit son jugement instruit ; les sentiments de l'Académie parurent ; une lettre de Chapelain fait connaître quels étaient, vis-à-vis du cardinal, les sentiments des académiciens. J'en cite un fragment ; c'est à Boisrobert que s'adresse l'auteur de la Pucelle, jugeant l'auteur du Cid : « Vous me ferez la » faveur, s'il vous plaît, de lui lire (à Son Emi- » nence) les conclusions que je prends à la fin de » l'ouvrage , et de la supplier de considérer que » je ne puis avoir tellement excusé le Cid dans le
» cours du jugement que j'en fais, que je ne le » ruine beaucoup en montrant , et dans ce même » cours et par mes conclusions , que les princi- » pales choses qui sont requises à un poëme dra- )) matique pour être bon lui manquent. Mais si » Son Eminence juge que les moyens que j'avais » pris pour le mieux ne fussent pas légitimes , » assurez-la que je n'ai nul attachement à mes » opinions et que je suis dans la soumission et la » déférence que tout homme de bon sens doit » avoir pour les sentiments d'une si haute intelli- » gence que la sienne , et que je suis pour les » suivre et m'y conformer entièrement. Quant » au style , vous lui direz que j'en connais la )) faiblesse, etc. »
Un mot maintenant « des sentiments de l'Académie. » Le sujet de la tragédie, nous le connaissons. Pour un juge intelligent, c'est le triomphe de la piété filiale sur un amour trèslégitime et très-pur. Eh bien! ce sujet est condamné , « il n'est pas bon ; le dénoûment aussi est détestable ; » nous verrons plus tard qu'il est simplement héroïque. En revanche, malgré la faiblesse du style , il y a de bons vers , celui-ci entr'autres, prononcé par l'amoureuse infante :
Ma plus douce espérance est de perdre Vespoir.
Corneille n'a pu le faire qu'après une visite à l'Hôtel de Rambouillet. En somme, la critique est étroite , mesquine ; elle perd les yeux pour voir des taches au soleil ; elle s'ensevelit dans les détails puérils ; elle prélude à la petite critique de La Harpe , avec moins de sûreté dans le goût ; elle est servile. Cependant, un demi-repentir anime la conclusion où l'on sent encore la frayeur du redoutable cardinal : « La véhémence des » passions , écrivent les juges accusateurs, la » force et la délicatesse des pensées , et cet » agrément inexplicable qui se mêle dans tous » les défauts du Cld , lui ont acquis un rang con- » sidérable entre les poëmes français de ce genre. » Si son auteur ne doit pas toute sa réputation à » son mérite , il ne la doit pas toute à son bon- » heur ; et la nature lui a été assez libérale pour » excuser la fortune, si elle lui a été prodigue. » La postérité a jugé , en dernier ressort, que l'Académie avait été avare , je veux dire avare d'éloges (ce n'est pas étonnant, puisque Chapelain en était); que Richelieu fut jaloux, Scudéri envieux , le peuple juste, et la reine aussi :
Tout Paris pour Chimène eut les yeux de Rodrigue.
Anne d'Autriche ennoblit le père de Corneille ;
c'était récompenser, avec beaucoup de tact, le poëte qui avait si héroïquement peint l'amour filial. Le public donna aussi à l'auteur ses lettres de noblesse, dans son cœur. Il passa en proverbe de dire : « Beau comme le Cid , » et Corneille fut désormais pour la France (( le grand Corneille. » Cet arrêt si juste de la reine et du peuple forme le dénoûment, le treisième acte du drame joué autour de la tragédie persécutée ; c'est la sentence définitive qui a cassé l'arrêt servit de l'Académie , sans faire oublier la faiblesse du grand Richelieu. Corneille ne répondit rien au jugement de l'Académie , bien' qu'il le trouvât injuste ; il était temps de finir une lutte déjà trop longue. Si le poëte avait à se plaindre du cardinal , il avait eu aussi à s'en louer ; il lui laissait la responsabilité de sa victoire.
Il sentait néanmoins quelque découragement et doutait de lui ; il était humble , malgré sa fierté , prompt à s'émouvoir. Retiré à Rouen , auprès de son père, il le perdit, dans cette même année de 1639 où il retourna à Paris. Il avait fortifié son génie dans une studieuse soHtude, et donna au public la tragédie d'Horace. Elle fut aussi heureusement accueilUe que le Cid, mais la jalousie du cardinal menaça encore Fauteur dans
son succès, l'Académie dans sa liberté. Corneille, qui connaissait les desseins de Richelieu , écrivit à un de ses amis : « Horace fut condamné j3ar les » Duumvirs, mais il fut absous par le peuple. » C'était répondre d'avance, avec une noblesse spirituelle , à la sentence injuste qui ne fut point portée.
Le cardinal oublia sa jalousie; il fit bien. Corneille, quand il livra aux lecteurs sa tragédie, la dédia au grand ministre; il fit bien aussi. On aime à voir ces deux grands hommes réconciliés ; et le critique au moins minutieux qui veut voir dans la dédicace du poëte un acte de bassesse, ne paraît connaître ni Corneille, ni son temps.
Si la louange est excessive , sous la plume du tragique elle procède d'un bon sentiment. On aimait alors l'autorité , on la respectait , on la comprenait. Richelieu était , après le roi , le premier personnage de France; aussi l'on pouvait, sans indignité, employer, en lui écrivant, ces termes pompeux, qui peignent bien la puissance , et qu'il ne faudrait pas prendre à la lettre. Aujourd'hui même nous n'en sommes pas aussi parcimonieux qu'on l'imagine. C'étaient, en outre, les grands qui payaient les écrivains, les riches lettrés, comme Mantauron, qui venaient au secours de leur pauvreté. Il y avait entre les au-
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leurs et leurs opulents ou puissants protecteurs un échange de services divers et de reconnaissance. Le poëte, à la première page, remerciait; à kl seconde , et dans le reste du volume , il donnait des leçons par la bouche de Chimène, de Polyeucte ou d'Auguste. Aujourd'hui nous ne faisons plus de dédicaces , c'est vrai , ou plutôt nous en faisons deux : la première s'adresse à nousmêmes; nous y parlons de notre mérite, de notre modestie ; nous n'oublions que notre vanité ; mais elle perce, elle s'étend quelquefois sur une longueur de cent pages et plus. En voulez-vous une preuve i lisez la préface des Méditations poétiques de Lamartine. La seconde dédicace, c'est le volume lui-même, fruit de notre inspiration. Depuis la première ligne jusqu'à la dernière, il n'est que trop souvent une longue flatterie, non pas à Richelieu , à Louis XIV, à Mazarin , à Condé , qui méritaient l'éloge en partie , du moins, mais aux penchants mauvais du peuple , au public qui paie pour être corrompu , et que nous corrompons, en vue de son or, pour lui plaire.
Aussi M. Guizot a-t-il le droit de m'étonner, quand il se plaint de voir celui .
Qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna,
tondre la main vers le roi ou ses ministres. Appartenait-il, d'ailleurs, à M. Guizotde reprocher à Corneille l'aumône d'un souverain ? Passons.
Corneille n'a pas plutôt vu briller sa gloire qu il a senti, le même jour, les épines de l'envie. C'est un avare, dit-on. Chapelain l'accuse d'avarice et rappelle « poëte mercenaire , » Chapelain qui, si l'on en croit Ménage, gardait le même tison, douze ans dans son foyer. Tallemant des Réaux trouve à notre Corneille « plus d'avarice que d'ambition. » Il n'est pas jusqu'au sage Boileau [{ui ne soit la dupe de l'opinion jalouse, et qui ne se méprenne sur le sens des paroles échappées i la brusquerie un peu chagrine de Corneille, [lelui-ci a perdu son père ; il soutient sa mère et ies frères ; il rencontre Boileau qui le félicite de la renommée; et le poëte, mal en finances, aux ibois peut-être, lui répond : « Je suis saoul de ) gloire, affamé d'argent. » Le satirique indigné, lans son jansénisme étroit, se retire chez lui, aille sa plume ; il écrit :
Je ne puis souffrir ces auteurs renommés Qui , dégoûtés de gloire et d'argent affamés, Mettent leur Apollon aux gages d'un libraire. Et l'ont d'un art divin un métier mercenaire.
Pour moi , il me paraît certain que Corneille ,
n'e lit-il pas eu sa grande âme , ne pouvait être avare , faute d'argent qui lui permît l'avarice. Quant à Boileau, s'il ne fut point parcimonieux, il apprit des jansénistes cette sorte d'adresse qui compromet la réputation de franchise la mieux établie. Il alla lire au P. Lachaise son Epître sur la grâce ; il en fut comblé de pulchrè , benè^ rectè. Il était ainsi au mieux avec les Jésuites , ce qui ne l'empêchait pas de faire l'épitaphe du grand Arnaud , et de la tenir secrète , visible seulement pour ses amis , les ennemis des Jésuites. Il riait avec Racine de l'heureux succès de son adresse ; il était janséniste en dessous , jésuite en dessus, très-petit à coup sûr, tout à fait digne de mal juger le grand Corneille. Boileau valait mieux que ce trait-là ne pourrait le faire croire ; il vint au secours du poète agonisant ; mais il était moins grand que lui et moins désintéressé.
En 1639, Corneille donna encore Cinna , et l'envie un nouveau spectacle ; elle Feignit de s'indigner de la dédicace à Mantauron , un financier qui aimait les lettres et se ruina, non sans quelque noblesse, pour les littérateurs. En 1640, notre tragique se mariait avec M"^ Marie Lamperière. Elle était fille de Matthieu de Lamperière , lieu-
tenant-général des Andelys , en Normandie , et qui n'avait pas gTande fortune. Aussi se montrait-il récalcitrant à l'endroit de Corneille assez pauvre lui-même. Fontenelle , neveu du poëte , nous apprend que son oncle confia sa peine à Richelieu , et comme il ne s'agissait pas de tragédie en vers , mais d'un petit drame en action , le cœur du cardinal s'émut ; il fit venir le futur beau-père , assez effrayé de paraître , sans savoir pour quel motif, devant le redoutable cardinal. Il eut le temps d'examiner sa conscience , dans le coche , entre les Andelys et Paris; mais là, tout heureux d'apprendre que Richelieu ne voulait que lui donner un gendre , il se retira enchante d'avoir obéi au cardinal , et de donner à sa fille un mari si bien en cour et si puissant. Est-ce l'année même de son mariage que Corneille fit représenter Pohjeucte? C'est assez vraisemblable. Sa jeune épouse, qui avait failli le perdre à peine mariée (Ménage chanta sa mort, puis le ressuscita en vers), M"'^ Corneille, au nom des intérêts privés et de la politique intérieure , l'engageait fort à travailler. Le poëte, soumis à sa femme et à son génie, dicta d'inspiration, a sa compagne, tout un acte de Polyeucte. Je voudrais que le trait fût authentique ; il est
dans la vérité poétique et conforme au caractère de l'écrivain, à sa situation. Polyeucte était un jeune marié comme Corneille ; et je ne doute pas que Corneille, au temps de Décie, n'ait pu devenir un confesseur de la foi , renoncer à l'amour d'une femme pour le ciel , Romain et chrétien à la fois.
Quoi qu'il en soit, Polyeucte réussit ; cette même année (si c'est en 1640 que parut la tragédie), le poëte, au jour de la fête de l'Immaculée- Conception , à Rouen , récita dans une séance de l'Académie du Puy, à la place de M^^'' Jacqueline Pascal, absente , et sœur du janséniste, une pièce de vers qui avait valu un prix à l'auteur, à la jeune fille ; il y répondit lui-même par une improvisation poétique , dans la même séance. On en a conclu que notre tragique ne pouvait avoir été l'ami de la famille Pascal , sans être lui-même janséniste, que la tragédie de Polyeucte en était la preuve certaine. Une réponse péremptoire à cette manière si fausse d'envisager notre Corneille , c'est que Pascal n'était pas lui-même janséniste alors , qu'il pouvait commencer son éducation hérétique chez le curé de Rouville, aux environs de Rouen , mais que la fameuse retraite à Port-Royal , plus tard , le transforma
seule en janséniste , et fit naître les perfides Provinciales. Du reste , les relations de Pascal et de Corneille ne durèrent pas ; on n'a pas l'indice le plus léger qu'elles aient persévéré, ni qu'elles aient jamais été sérieuses. Est-ce que d'ailleurs Polyeucte serait l'œuvre d'un hérétique? C'est la grâce qui agit , en vérité , sur quelques personnages de la tragédie , mais c'est la grâce infaillible dans son effet comme l'entend l'Eglise , et non la grâce irrésistible comme l'entendent faussement les jansénistes. Quels attraits, enfin, pouvaient lier étroitement deux âmes aussi diverses que cellesdupoëteetdu philosophe? Pascal, plus d'une fois sublime , brûlant , mais sec et désespéré , désespérant, orgueilleux jusqu'aux portes de la mort , acceptant , avec une volonté hautaine , la responsabilité des Provinciales, au bord du cercueil, surpris en flagrant délit de jansénisme ardent, même dans les dernières de ses pensées, Pascal ne pouvait aller au cœur simple et tendre malgré sa brusquerie, au cœur élevé mais humble, fort, généreux, encourageant et confiant de notre Corneille. Le traducteur en vers de V Imitation avait de la douceur et de la joie dans le cœur ; il aimait sa famille ; Pascal ne voulait pas même , dans sonaltière austérité, être aimé naturellement
des siens , ni les aimer. Les nuages ardents de son esprit et de son imagination n'auraient pu que troubler le ciel où s'élevait d'un vol si hardi Tûme du grand Corneille. Si ce dernier est supérieur à tous les écrivains du siècle de Louis XIV, c'est que son génie n'a rencontré l'obstacle d'aucune erreur, comme son cœur n'est jamais entré dans les ténèbres de l'orgueil.
Notre Corneille était simple à ce point , qu'il croyait volontiers aux critiques, dont les observations le firent veiller bien des fois , malgré ses boutades, et quoi qu'il ait dit : et en matière d'avis, » je crains qu'on ne me les donne que par envie et » pour détruire ce que j'ai bien fait. » Une des plus sottes critiques lui vint à propos de Polyeucte^ de la part de Voiture , ambassadeur pour l'Hôtel de Rambouillet. Avec des tours fort délicats et des politesses diplomatiques , le chef des raffinés lui avoua enfin , « que le christianisme de sa tra- » gédie avait surtout déplu. » Il alarma le poëte fier, mais impressionnable. D'ailleurs l'Hôtel de Rambouillet avait des airs d'académie et une grande autorité. J'en veux dire quelques mots. L'esprit d'une femme avait tenté là ce qu'un homme, Richelieu, sut entreprendre avec plus de raison et achever avec succès. Le cardinal
CINQUIÈME •cours 145
donna à la langue des législateurs ; plus restreinte dans son louable dessein , Catherine de Vivonne voulut seulement la dévulganser. Devenue marquise de Rambouillet , elle fit élever l'hôtel de ce nom et en fut Tarchitecte ; ce palais devint le rendez-vous de tous les beaux esprits , admirateurs de l'incomparable Arthénice (1), heureux initiés aux secrets littéraires de la chambre bleue. C'est là que recevait la marquise , souvent malade et couchée sur un lit placé dans Valcôve ou petite chambre qui donna son nom aux salons littéraires de Paris et de la province. Cette petite chambre était elle-même enfermée dans une autre beaucoup plus grande , tapissée de velours bleu, et donnant, par de larges fenêtres, sur un vaste et beau jardin. De chaque côté du lit, élevé sur une estrade , se tenaient les habitués , dans un espace libre , que l'on nommait ruelle. Ils étaient nombreux ; l'un d'eux, Balzac, créait le mot urbanité; mais il aimait encore mieux son château près d'Angoulème que l'Hôtel de Rambouillet, appelé par lui le temple des Muses., de Vhonneur et de h vertu. Malherbe ne fit que paraître chez la marquise (2); son disciple Racan y fut
(1) Anagramme de Catherine.
(2) C'est lui qui la nomma Arthénice.
assidu , bien qu'il aimât les champs et les célébrât avec une sensibilité naïve ; Voiture , que 31'"^' df Longue ville aurait voulu conserver dans (kl sucre ^ y fut gâté, berné même , un jour quil ma7iqua (V esprit; il en avait trop et pas assez; il trompa pour quelques jours Boileau , tant l'opinion a de force , et osa dire à M"*" Julie d'Angennes, l'aînée des filles de la marquise , en la comparant à la mer : « Il y a cette différence » que , toute vaste qu'elle est , A\q a ses bornes, » et que vous n'en avez point.... » A côté de Condé et de la duchesse.de Longueville , l'Hôtel voyait encore La Rochefoucauld , myope des yeux et de l'esprit, cœur étroit , avec M'"*^ de Lafayette, aussi sentimentale que son ami paraissait désabusé des hommes. M"^^ de Sévigné était bien jeune quand Arthénice allait disparaître ; mais elle la vit et sut rester aussi naturelle que l'était la marquise entourée de précieux et de précieuses.
J'allais oublier Chapelain , le plus vaniteux des avares, le moins susceptible des poètes, ou plutôt des versificateurs, qui, malgré sa servilité , ne manqua pas d'un certain jugement, je n'ose dire de goût , et contribua à créer le style académique. Il eût bien égayé M'^^^ de Sévigné , si elle avait pu le connaître. Le clergé
avait aussi fourni à l'Hôtel quelques hommes de valeur ; je ne parle pas de Bossuet , qui y parut un soir, tout jeune encore, et y improvisa un sermon; si c'était dans le goût de Voiture, il dut, plus tard, en rougir. Fléchier avait gardé de /'mcomparabîe Arthénice un souvenir qui se réfléchit jusque dans une de ses oraisons funèbres , et Godeau , évéque de Grasse , qui avait condamné Polyeucte , ne supportant pas la colère généreuse du destructeur des idoles , Godeau , particulièrement apprécié de Julie d'Angennes , dut regretter plus d'une fois, sous le ciel du Midi, le beau temps où il n'était qu'abbé lettré à l'Hôtel de Rambouillet , et où il faisait des vers médiocres , richement récompensés par le cardinal. Aussi bien nous avons négligé Corneille dans cette énumération rapide des beaux esprits et des familiers de la chambre bleue.
Notre poète n'y paraissait et n'y parlait guère que pour lire fort mal, en barbouillant, prétend la médisance , quelqu'une de ses tragédies. On y applaudit le Cid, malgré la cabale; c'était bien ; on eut le tort d'y mépriser Polyeucte. L'amour et certains détails subtils ou raffinés avaient fait aimer don Rodrigue et Chimène; la grandeur simple de Polyeucte n'allait
pas à ces amateurs de littérature féminine qui cherchaient le fin du fin , ou naviguaient sur la carte du tendre. Corneille plut davantage pour quelques madrigaux au moins médiocres ajoutés à la guirlande de Julie. Cette guirlande était, en somme , l'œuvre du duc de Montausier, qui ne trouva pas d'autres moyens pour vaincre les longues résistances de Julie d'Angennes, l'aînée des filles de la marquise, et qu'il aimait depuis dix ans , sans avoir encore dépassé le seuil de son cœur, absolument comme s'il eût été un des héros de la délie. La fameuse guirlande était un bel in-folio , magnifiquement relié en maroquin rouge ; chaque feuille contenait une fleur peinte en miniature par un artiste de talent, nommé Robert, et accompagnée d'un ou plusieurs madrigaux ; il y en avait en tout soixante et un pour dix-neuf fleurs. Montausier avait donné l'élan; Corneille l'avait imité, et avec lui, les principaux lettrés de l'Hôtel de Rambouillet, jaloux de plaire à la belle Julie et de servir les intérêts du fidèle poursuivant. Le 31 décembre 1641 , celui-ci, qui était le plus honnête homme , le plus original , le plus bourru, le plus malin et le plus franc, le plus fou et le plus sage (1) de la cour, le plus constant (1) Cette expression est de la marquise de Rambouillet.
aussi et le plus ingénieux des amants , fit secrètement placer la guirlande sur la toilette de M"* de Rambouillet, de façon que cet objet frappât ses yeux à son réveil. C'était vouloir enlever son cœur par surprise. Julie d'Angennes , presque vaincue , larda encore quatre ans à donner sa main au duc de Montausier. Quatorze années n'avaient pas lassé sa persévérance ; il avait dépassé l'obstination des Grecs autour des remparts d'Ilion. Mais il faut dire à la louange de M"' de Rambouillet qu'elle avait dû vaincre elle-même la persistance du duc de Montausier dans l'hérésie du protestantisme, et qu'elle ne l'épousa qu'après son abjuration. C'était grand pour une précieuse; mais les femmes peuvent raffiner, sans rien perdre, au fond du cœur, des vrais sentiments. Aujourd'hui encore, malgré les excès du luxe, elles ont gardé la plupart, le dépôt de la foi , pour la rendre à leurs maris, pour la donner à leur postérité, pour aider à refaire la France. Elles auront leur grande influence sur notre destinée; elles en eurent une autre, au grand siècle, moins importante, sur les destinées de la langue ; elles lui donnèrent la délicatesse. Leur commerce adoucit et releva les hommes , les lettrés , les mœurs , les discours; elles donnèrent au style la distinc-
tioii. Elles exagérèrent la réforme; on les exa- j géra elles-mêmes par une imitation maladroite , et les précieuses devinrent les Précieuses ridicules. Il n'en est pas moins vrai que nous devons , non pas à ces dernières , mais aux précieuses et aux précieux de l'Hôtel de Rambouillet, un progrès dans la langue , la délicatesse , ai-je dit ; la convenance , si vous voulez , ou la bienséance, des termes nouveaux, des images nouvelles, et Fart, frivole peut-être, mais difficile, de la conversation. Pievenons à Corneille.
Corneille ven^é (Suite;.
b 3Iars 1877.
Corneille vengé (Suite).
Jusqu'ici nous avons suivi Corneille , riche de gloire, affamé d'argent , marchant entre l'honneur et l'envie , payant cher les applaudissements du Cid, traité d'avare, calomnié par les méchants, trop supérieur aux petites âmes, voire même à certains hommes de bien, pour en être compris , en un mot, entrant, par un premier triomphe, dans le chemin de la passion. La Mort de Pompée fut pour lui le sujet d'une nouvelle peine ; il la dédia à Mazarin, qui n'était pas généreux, et se vit encore accusé de bassesse, quand il souffrait déjà de la dure contrainte , des nécessités humiliantes de la pauvreté. On sent percer les révoltes de son âme et toute sa dignité se révéler dans ces vers où il remercie le cardinal de ses tardifs bienfaits :
La grâce s'affaiblit quand il faut qu'on l'attende ; Tel pense l'acheter alors qu'il la demande ; Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret Oii quiconque a du cœur ne consent qu'à regret.
Nous sommes en 1642 : le Menteur venait de
loi LITTÉRATURE FRANÇAISE
voir le jour ; il donnait à Corneille la gloire d'avoir inventé , en France , la bonne comédie , avant Molière. A la suite du Menteuj\ Rodogune parut, non sans succès, en IGii. Théodore échoua en Kvlo. C'est cependant une tragédie chrétienne, jdeine de beaux vers , de grands sentiments et pathétique ; mais elle choque certaines bienséances. Là où Corneille , dans sa simplicité de grand homme, n'avait vu que le triomphe de la foi, le public ne put gï)i\ter certains détails. Il lui répugnait, ce qui ne répugne pas à Dieu, d'entendre résonner une voix héroïque, où ne retentit d'ordinaire que la voix du libertinage. Le poëte, sans transgresser aucun commandement , négligea le qiwd decet, si cher à noire délicatesse. On ne peut blâmer ni le public , ni Corneille. Celui-ci avait naïvement «.'onfié à un inconnu , à quelque perfide familier, le secret de Rodogune qui allait affronter la scène ; il en fut puni; la Bodogune d'un certain Gilbert , «Copiée maladroitement sur la sienne, se joua d'abord, au grand étonnement du poëte qui garde le silence. Il avait quarante ans et n'était pas encore académicien, malgré le Cid; il dut, avant d'être le collègue de Chapelain, échouer trois fois, à cause de son génie , dans ses prétentions au fauteuil encore neuf où siégeaient les immortels.
SIXIÈME COURS 1d5
Bien des siècles avant celui de Louis XIV, Thucydide nous apprenait que l'homme ne supporte pas, sans envie, la supériorité d'autrui, et que l'extraordinaire le chagrine , s'il n'en est point capable , entin qu'il ne veut pas croire à ce qui dépasse sa portée , encore moins le louer ou même en tolérer la louange. C'est là notre humaine nature toujours la même , aujourd'hui comme aux temps de -Thucydide et de Louis le Grand. Les littérateurs se sont gardés d'y faire exception, et Corneille en souffrit. Il se vit préférer M. de Salomon , un peu plus inconnu que M. de Ryer ; celui-ci également passa avant l'auteur du Cid. M. Bellesdens aurait laissé Corneille à la porte «t pris sa place, du consentement de l'Académie, s'il n'avait été plus juste que les académiciens. Il réclama en faveur de son humble rival , que Ton n'osa plus écarter. Si Corneille eût été médiocre, il arrivait plus tôt pour se faire ensuite oublier. Il expia son succès. Héraclhis parut (l()i5); Fauteur fut accusé de plagiat. C'était du Caldéron tout pur, disnit-on. Heureusement Thomas Corneille qui avait dix-neuf ans de moins que son aîné, marié à Marguerite Lamperière , frère et beau-frère du grand tragique , réussit ;\ faire accepter sur la scène une comédie intitulée ,
les Engagements du hasard. Ce fut une joie pour le grand poëte , un bonheur pour celui qui avait nourri les siens après la mort de son père, et qui tenait moins à la gloire qu'à sa famille. Après Andromède et Don Sanche, plusieurs années se passèrent sans que Corneille fit beaucoup parler de lui; on était tout à la Fronde. Cependant Voiture et Benserade, malgré la politique, avaient exécuté chacun leur sonnet : l'un avait pour titre, Uranie; l'autre était emprunté au livre de Job. Le prince de Conti préférait le dernier; le premier plaisait davantage à M™*^ de liOngueville. Corneille, pressé de dire son avis, s'en tira en bon Normand , par un troisième sonnet. Le voici :
Deux sonnets partagent la ville, Deux sonnets partagent la cour, Et semblent vouloir à leur tour Rallumer la guerre civile.
Le plus sot et le plus habile En mettent leur avis au jour, Et ce qu'on a pour eux d'amour A plus d'un échauffe la bile.
Chacun en parle hautement Suivant son petit jugement ; Et s'il faut y mêler le nôtre :
L'un est, sans doute, mieux rêvé, Mieux conduit et mieux achevé ; Mais je voudrais avoir fait l'autre.
Les Uraniens et les Jobelins durent rire ; mais Corneille ne rit pas longtemps. La même année, en 1650, il perdait son ami Rotroii emporté par une maladie contagieuse qui régnait à Dreux , dont il était le premier magistrat, sous le titre de lieutenant particulier et civil. Il ne voulut pas quitter son poste , malgré les prières de son frère établi à Paris. Il lui répondait la veille de sa mort : « Ce n'est pas que le péril oi^i je me trouve » ne soit fort grand, puisqu'au moment où je » vous écris, les cloches sonnent pour la vingt- » deuxième personne qui est morte aujourd'hui. )) Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » Il fut victime de son dévouement, et s'immola au devoir comme les héros de Corneille ; celui-ci dut peut-être , à un tel sacrifice , quelqu'inspiration nouvelle. Si Rotrou en fut Fauteur, son ami le nomma bien son père. On lit dans Saint-Genest les vers suivants , qui peignent l'admiration naïve dont Corneille fut l'objet de la part de Rotrou; il est question des tragédies de Pompée et d'Auguste :
Ces poèmes sans pris où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain , Rendront de leur beauté votre oreille idolâtre, Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.
Les siècles chrétiens ne voient pas seulement
les grands génies, mais les grands caractères. Nicomède, où Corneille abaisse Rome et l'écrase de son ironie familière , après l'avoir tant élevée , eut lin vrai succès; plus tard Baron, le comédien , qui voulut y changer quelques vers , fut rappelé à rcxactilude par le public du parterre. En i(io:2, Pertharite échoua. Corneille fut trèssensible à cet échec, non par vanité, il était trop grand , mais ])ar la faute de son génie. L'écrivain sublime n'a pas seulement l'intelligence qui voit le beau , il a aussi le cœur qui le sent ; élevé , à ses heures , par un élan supérieur de la raison , par un mouvement invincible de l'âme , jusqu'au sein de l'infini, il entre en communication étroite avec le divin , le beau ; il boit à longs traits à la source môme de toute poésie; mais cette enivrante jouissance dure peu. La terre reprend le poète, avec toutes les nécessités de la vie; si, dans une de ces heures d'épuisement qui suivent les excès de la sensibilité , même vraie , la dure pauvreté force le poète au travail , il est loin de faire un chef-d'œuvre. De là ces inégalités d'un grand esprit, de Corneille , par exemple , d'autant plus vite descendu au-dessous de lui-môme qu'il était monté plus haut et avait plus prodigué sa sensibilité poétique. Qu'il dût souffrir de son déclin! mais
il subissait la loi du génie cl surioul du génie chrétien , modelé sur le type du génie parlait , Jésus-Christ, l'auteur de l'œuvre la plus achevée, et qui la consomma sur le Calvaire. Cherchez bien, et vous trouverez qu'aucun génie, moderne surtout, n'évite cette nécessité de la croix. Le Tasse, Mil ton, Le Camoëns , Racine n'y ont pas échappé, il semble que Michel-Ange fasse exception, et qu'il réalise en sa personne la beauté d'un triomphe perpétuel sur la souifrànce , dans une vie séculaire, dans un travail serein, dans une mort paisible; il fut cependant jaloux d'un autre malheureux, Raphaël, et malheureux lui-même. Pour Corneille , cette heure d'affliction fut comme la porte ouverte par où il entra dans un bonheur de quelques années, le bonheur de la famille; elle devint le refuge de sa douleur. Mais je ne puis peindre sa féHcité avant de lui avoir donné lu parole pour exprimer sa tristesse, au lendemain de Pertharite, dans la préface de (îette même tragédie. (( Il vaut mieux, dit-il, que je prenne congé de » moi-même que d'attendre qu'on me le donne )) tout à fait. Il est juste qu'après vingt années de » travail, je commence à m'apercevoir que je )) deviens trop vieux pour être encore à la mode. )) J'en remporte cette satisfaction que je laisse
» le Théâtre français en meilleur état que je ne l'ai » trouvé et du côté de l'art et du côté des mœurs. » Les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles , » de mon temps, y ont beaucoup contribué , et je )) me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont » pas nui. Il en viendra de plus heureux après )) moi qui le mettront à sa perfection et qui » achèveront de l'épurer : je le souhaite de tout » mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce » malheureux poème aux 'autres qui l'ont précédé » avec plus d" éclat. Ce sera la dernière impor- » tunité que je vous ferai de cette nature. Ma » résolution n'est pas si forte qu'elle ne se puisse » rompre ; mais il y a grande apparence que j'en » resterai là. »
La lettre est expressive , humble et fière en même temps. On y a vu quelqu'ironie ; je ne sais ; mais le dernier trait est d'une candeur souveraine ; nos modernes ont oublié cette naïveté là ; ils ont plus d'esprit et moins de génie. Un contemporain nous apprend que, dans la suite, Corneille ne parla presque plus de Pertharite , « pour s'épargner le » chagrin de s'en ressouvenir. » Le génie est créateur ; créer, c'est aimer, c'est souffrir.
Mais la paix intérieure de la famille adoucit tout ; Corneille retrouva plus que la paix , à
Rouen, rue de la Pie, dans la société de Marie de Lamperière et de ses enfants. Aussi bien, pour mieux faire comprendre, ce qu'était la famille alors , en France et en Normandie , retournons de quelques pas eu arrière , jusqu'en 164.4-. Notre tragique avait un frère, Antoine Corneille, qui fut nommé, cette année-là même, curé de Fréville. Sa mère lui prêta, pour s'installer, entr'autres objets, trois douzaines de serviettes qu'il n'avait pas le moyen d'acheter, et une casaque de drap noir qui avait appartenu à son mari. Antoine en donna le reçu et promit de restituer ce qu'il empruntait à sa mère ou à ses frères , en cas de nécessité. Rien n'était plus simple que l'intérieur de la maison dans laquelle s'écoula la jeunesse du grand poëte ; le détail du mobilier prêté à Antoine le prouve ; il faut le croire aussi, rien n'était plus fort que le drap fabriqué à cette époque. Il y avait cinq années que Corneille , le père , était mort ; il avait dû la porter, cette casaque , un certain temps , et nous pouvons supposer qu'Antoine la reçut en bon état, lui qui promit de la rendre plus tard (1) , si
(1) Voici le reçu d'objets mobiliers donné, le 25 juin 1644, par . Antoine Corneille, frère de Pierre Corneille : « Je soussigné, prieur Curé de Fréville, cognois et confesse avoir
in2 LITTÉRATURE FRANÇAISE
c'était néce^iaire ; aussi je suis tenté de dire : Heureux temps, où les reliques laissées par nos parents étaient l'objet d'un culte pareil, et où une casaque de drap noir dm'ait plus que certains gouvernements du xix^ siècle! Corneille que nous pouvons , dès lors , voir aisément dans toute la simplicité de sa vie domestique et de ses mœurs patriarcales , habitait la petite maison , ainsi nommée en famille , et coiitigiië à la yrande maison, où vivait Thomas Corneille. Il paraît que les deux demeures communiquaient entrelles ; on a même prétendu que Pierre, l'aîné, quand il lui manquait une fin de vers, soulevait une trappe et criait à son frère : a Sans souci, une rime ! o Thomas, qui avait la verve facile, envoyait la rime désirée , et la difficulté levée , la trappe s'abaissait. Je souhaiterais que l'anecdote fût
» reçu de mademoiselle Corneille, ma mère, une douzaine d'as- » siettes et demie douzaine de plats , le tout de fin estain ; plus n trois douzaines de serviettes dont il en a une douzaine de dou- » bleuvre, et deux nappes de lin et un doublier; une casaque de » drap noir qui estoit à feu mon père , une grande table qui se » tire des deux costez et deux formes , une toile de lit de ces étoiles )) jaulues imprimées. Tous les quels meubles elle m'a prestes en » ma nécessité , lorsque j'ay esté demeurer à Fréville , et lui pro- » mets les restituer ou à elle ou à mes frères, toutes fois et quantes. » Faict ce Samedy, vingt-cinquiesme jour de juin mil six cens )) quarante-quatre. Signé : F. Antoine Corneille. »
exacte, je pourrais alors, non sans quelque vraisemblance, attribuer à Thomas tous les mauvais vers du grand Corneille.
S'il est permis à la critique de sourire, c'est en pénétrant au sanctuaire d'une heureuse famille. Rien de plus simple alors et de plus chrétien que l'existence de notre poète. Il traduit V Imitation de Jésus-(^/irist, eu vers français , aussi bien qu'on peut la traduire ; elle a trentedeux éditions ; mais l'auteur n'en est pas plus riche ; il traduira plus tard, en vers également, les Louanges de la sainte Vierge attribuées à saint Bonaventure , et dira, dans son avis au lecteur, avec une humilité caractéristique : « Ce n'est pas » sans beaucoup de confusion que je me sens » un esprit si fécond pour les choses du monde , )) et si stérile pour celles de Dieu. » Dans une lettre assez récemment découverte , il découvre la source chrétienne où il a puisé ses plus grandes beautés poétiques : « D'autant plus , écrit-il , que » les passions pour Dieu sont plus élevées et » plus justes que celles qu'on prend pour les » créatures , d'autant plus un esprit qui en serait » bien louché , pourrait faire des poussées plus » hardies et plus enflammées dans ce genre » d'écrire. » Il n'y a que Corneille et Bossue t
pour exprimer des idées sublimes avec des termes vulgaires. Mais ce qui peindra mieux encore jusqu'où la souffrance et la paix du foyer avaient élevé l'âme de Corneille , c'est la préface de son Imitation de Jésus-Christ en vers ; la voici en partie : « La lecture de V Imitation me plongea » dans une réflexion sérieuse qu'il fallait com- » paraître devant Dieu , et lui rendre compte du » talent dont il m'avait favorisé ! Je considérai » ensuite que ce n'était pas assez de l'avoir si » heureusement réduit à purger notre Théâtre des » ordures que les premiers siècles y avaient comme » incorporées et des licences que les derniers y » avaient comme souffertes; qu'il ne devait pas )) suffire d'y avoir fait régner, en leur place , les » vertus morales et politiques, et quelques-unes » même des vertus chrétiennes; qu'il fallait porter » ma reconnaissance plus loin et appHquer toute » l'ardeur du génie et quelque nouvel essai de ses » forces qui n'eût point d'autre but que le service » de ce grand Maître et l'utilité du prochain. »
Nous avons le secret de Corneille ; il s'est mis , comme poëte , au service du grand Maître , de Jésus-Christ ; c'est pour lui qu'il a purgé le Théâtre; c'est en s'élevant jusqu'à lui qu'il a eu e des poussées plus hardies et plus enflammées. »
La foi qui l'inspire, il l'a retrouvée plus complète encore dans cette maison où règne, sans avoir l'air d'y prétendre , la douce influence d'une compagne aussi ignorante , je crois , des œuvres du grand homme , que M'^^*' Racine l'était des tragédies de son illustre époux. Marthe, sœur de Corneille , plus tard mariée à M. de Fontenelle père du spirituel académicien , était la plus littéraire des femmes qui entouraient Corneille ; elle faisait auprès de lui , dit-on , l'office de critique , et remplaçait, avec plus de bienveillance , de Visé et l'abbé d'Aubignac , médiocres en tout , sauf en un point, la jalousie. Une deuxième sœur de Corneille se nommait Marie. Elle filait, sans doute, comme l'autre Marie , l'heureuse femme de Corneille , comme Marguerite , la femme de Thomas , comme nos mères , qui filaient aussi dans leur ménage l'amour parfait, et ne croyaient pas déroger, en élevant jusqu'à Dieu par la pensée , les soucis les plus ordinaires , les soins les plus humbles du ménage. Elles filaient, les sœurs et l'épouse du poète, pendant que Corneille pensait, écrivait, ou lisait son bréviaire romain, ce qu'il n'oublia guère pendant les trente dernières années de sa vie. Nous savons aussi qu'il fréquentait les sacrements , qu'il était marguillier à Saint-Sauveur, sa
paroisse, et secrétaire du conseil de fabrique. On a conservé les comptes d'une année de sa gestion , écrits de sa propre main, de Pâques 1651 à ^ Pâques 1652. Une grave maladie, en 1653, ne \ put que fortifier ses sentiments religieux ; une épidémie assez longue et qui désola Rouen , vers la même époque , le vit rester dans sa ville natale , bien que Paris lui promit plus de sécurité avec un accueil glorieux , au moins dans les premières heures de son retour. C'est peut-être la pensée de la mort, plus présente à son cœur par la solitude et la contagion dont il fut le témoin, qui lui inspira l'idée d'acheter, au prix d'un cer- 1 tain nombre de sous d'or, pour l'église de Saint- Sauveur, un drap de velours noir, semé de larmes d'argent, à condition qu'il servirait à perpétuité aux enfants et descendants directs de sa 1 famille. Je retrouve là le poète , mais plus encore le chrétien , l'homme simple et la foi de nos aïeux. En somme, cétait du bonheur que cette vie-là , malgré les contrariétés quotidiennes et les appréhensions de la mort. Elle a été peinte avec bonhomie par un poëtc qui avait assez de cœur pour comprendre Corneille , s'il n'en approchait point par le génie. Je veux parler de Ducis, qui rêva toujours de faire un pèlerinage à Rouen et
fut toujours trop pauvre pour l'accomplir. Il a dit des deux sœurs, épouses des doux Corneilles :
C'étaient de bonnes mères,
Des femmes à leurs maris chères ,
Qui les aimaient jusqu'au trépas;
Deux tendres sœurs qui , sans débats ,
V'eillaient au bonheur des deux frères,
Filant beaucoup, n'écrivant pas.
Les deux maisons n'en faisaient (|u'une;
Les clefs, la bourse était commune,
Les enfants confondaient leurs jeux.
Les pères se prêtaient leurs rimes ;
Le même vin coulait pour eux.
Il fallait dire, le cidre. C'était un Normand que Corneille; il devait aimer le cidre par goût et aussi par nécessité. Il n'était pas riche et avait quatre fils et deux filles , ses deux sœurs à nourrir avec sa mère. Gomme les deux ménages n'en faisaient qu'un , il devait y avoir beaucoup de joie et assez de bruit dans cette solitude animée de la rue de la Pie, d'où Corneille ne tardera pas à sortir, après huit ou dix ans d'un silence dont la muse tragique finit par s'impatienter. Du reste on n^tvait pas oublié si parfaitement le nom du poète qu'il ne fut poursuivi jusque dans sa retraite, par les auteurs qui lui demandaient des vers et sa protection. Dans un de ses jours de fierté naïve
qui contrastent avec son humilité et ne la trahissent point , il s'écriait, à la première page d'un livre qu'il recommandait :
J'ai quelquart d'arracher les grands noms du tombeau, De leur rendre un destin plus durable et plus beau, De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne. Le mien semble avoir droit à l'immortalité.
Mais les années de bonheur vont finir. Molière , en 1658 , vient jouer la comédie à Rouen. A cette époque , on peut s'en assurer par les lettres de Racine à son fils , la comédie était ce que nous appelons aujourd'hui le théâtre ; c'était la tragédie aussi bien que le drame où Ton rit ; la muse tragique, à laquelle Corneille n'avait fait qu'un adieu peu sérieux , revint à la charge et persécuta le poëte. Il y avait dans la troupe de Molière une actrice, une certaine Duparc ; Corneille, toujours jeune d'imagination ,.lui adressa des vers qui rappellent trop les fadeurs de l'Hôtel de Rambouillet. C'était un jeu de son esprit; ce n'était peut-être pas assez grave pour le grand homme ; mais nous le jugeons en grand; nous n'aurions pas même noté ce détail , si une récente critique , trop minutieuse, et qui pense analyser d'illustres écrivains, quand elle les émiette ou les réduit en poussière, n'avait cru devoir conclure que Corneille quitta
Rouen pour suivre une comédienne • à Paris. A quoi bon pousser le poëte hors de la province , et cela sans preuves, pour un aussi petit motif, lorsqu'il se sentait obsédé par les héros qui se disputaient déjà son cœur, lorsque Fouquet et Chapelain l'appelaient à de nouveaux succès, lorsque le temps avait pu cicatriser les blessures de l'envie et presque effacer le ressentiment de la chute de Pertharite! Quand même ce que j'affirme de Corneille ne serait pas vrai de tous les vrais poêles qui naissent et meurent dans l'impénitence finale de la poésie, voici plusieurs vers qui montrent à nu l'âme du vieil athlète , prêt à de nouveaux combats :
Je sens le même feu, je sens la même audace Qui fît plaindre le Cid et fit combattre Horace y Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna !
Toutefois Corneille ne s'installa définitivement avec sa famille, à Paris, qu'en 1662. Il habita d'abord la rue de Cléry, puis celle d'Argenteuil où il mourut.
En 1659, il donna au public OEdipe^ en présence de Louis XIV. La femme du lieutenant-criminel, aussi avare que son mari, voulut entendre cette fameuse tragédie ; or, l'évêque de Rennes vint
trouver M. de Tardieu et ne rencontra que sa femme , si mal vêtue qu'il la prit pour une servante; celle-ci fit part à monseigneur du désir qu'aurait M""® Tardieu de voir OEdipe : « Allez » donc avertir votre maîtresse , » ditTévèque ; et madame reparut bientôt, un peu mieux ajustée, contrainte de dire à Mgr de Rennes comment il s'était trompé et qui elle était. « Il la mena, dit » Tallemant, mais en enrageant. » Cette anecdote prouve, du moins, le succès de la tragédie.
En 16H0 parut la Toison cVor, le premier opéra français, avant Quinault; il réussit également. Corneille , dans 1(; prologue , osa dire en faisant parler la France :
A vaincre si longtemps mes forces s'affaiblissent, L'Etat est florissant, mais les peuples gémissent; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits , Et la gloire du trône accable ses sujets.
C'était franc; Louis XIV ne se fâcha point de cette verte franchise. Deux ans après, Corneille perdit sa mère ; l'histoire n'en dit rien ; mais je suis porté à croire qu'elle jouit plus que son fils lui-même de l'honneur de ses tragédies , et que celui-ci lui épargna l'histoire de ses revers. Elle était octogénaire. Cette même année, le poëte fit jouer Sertorius , qui plut singulièrement à ïu-
renne ; il s'écria même : « Où donc Corneille a-t-il » appris l'art de la guerre? » Mais pour savoir tout, l'auteur n'en était pas plus riche. Chapelain qui avait contribué à son retour à Paris, Chapelain qui l'appelait « un prodige d'esprit et l'ornement du théâtre Français, » le plaça sur la liste des auteurs qui avaient droit aux: munificences royales, après Mézeray et je ne sais quel Priolo, plus digne que Corneille d'avoir trois mille livres de pension ; notre grand tragique n'en eut que deux mille. Si Chapelain lui marchandait la récompense , Corneille , dans la simplicité de son cœur, ne marchandait pas au roi la reconnaissance ; il lui écrivit :
Parle, et je reprendrai ma vigueur épuisée .' Jusques à démeutir les ans qui Tout usée : Vois, comme elle renait dès que je pense a toi. Comme elle s'applaudit d'espérer en mon roi 1 Le plus pénible eftbrt n'a rien qui la rebute ; Commande, et j'entreprends; ordonne, et j'exécute.
Otlion parut en l(Ui4. Le génie de Corneille s'affaiblissait, sa gloire dimintuiit , l'envie -seule était persistante , et Racine se donnait le triste plaisir de railler, dans la préface de Britannicus , ce vieil émule, dont il faisait, sans justice, un malveillant poêle. C'était bien la peine d'avoir donné ,
à son jeune rival, à propos d'Alexandre, des avis à la fois pleins de sincérité et de tendresse. Le public, dans sa brusque franchise, désertait bientôt Attila, Agésilas^ et Corneille, en proie à la tristesse, écrivait à Saint-Evremond , un des rares amis de son déclin : « Vous m'honorez de » votre estime en un temps où il semble qu'il y )) ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. » Vers la même époque , il perdit un fils de la plus belle espérance, à l'âge de quatorze ans. Le Père La Rue , un grand poëte , dont la vive et noble physionomie nous a été conservée , et qui n'eut qu'un tort, celui d'être poëte en latin, chanta la mort du jeune Corneille, son filleul, et la douleur du père. Il était, comme Saint-Evremond, l'ami du tragique, bien qu'il fût beaucoup plus jeune; mais les grands cœurs ne vieillissent pas , ce qui rapproche les distances. Corneille n'eut pas à souffrir cette seule douleur de famille : son fils aîné fut blessé à Douai ; on le lui ramena à Paris sur une civière ; heureusement il guérit. C'était Pierre. Un autre, dont on n'a pas retenu le prénom, fut tué au siège de Grave. Ainsi tout s'assombrissait dans la vie de l'illustre poëte ; mais son âme , cherchant plus haut la sérénité , se reposait de la terre, et, déjà prête à se transfigurer.
SIXlEMi: COURS
chantait « les louanges de la sainte Vierge. » Celte œuvre pieuse date de 1670. L'année suivante, la légèreté de Henriette d'Angleterre opposa, dans un mênnî sujet, Corneille et Racine. Il s'agissait de traiter « Tite et Bérénice. )> Le vieux lutteur échoua; la malignité jouit deux fois de cette disgrâce ; car Racine réussit d'une manière éclatante , malgré cette épigramme d'un Gaulois ([ui peint la Bérénice du jeune poète :
Marion pleure , Marion crie , Mai'ion veut qu'on la marie.
Racine eut le tort d'être sensible à de pareilles misères au sein même du succès ; comment donc ne comprit-il pas lui-même de quelle tristesse il afnigeait Corneille en parodiant ses plus beaux vers, dans les Plaideurs? Quelle n'était point, d'autre part, la réserve du rival humilié, malgré sa souffrance! On a prétendu qu'il se trouvait, au théâtre , à la premier"^ représentation de Britannicus, dnns la cabale des détracteurs. On ne l'a pas prouvé ; mais il assistait, c'est certain, à Bajazet. Il ûl part, en ces termes, de ses impressions à Segrais : « Je me garderais bien de le dire à » d'autres que vous , parce qu'on dirait que j'en » parle par jalousie; mais, prenez-y garde, il n'y
» a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait » les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à » Constantinople ; ils ont tous , sous un habit » turc, les sentiments qu'on a au milieu de laj » France. » Corneille ne fut pas même noble- 1 ment jaloux, comme le dit un critique; son âme simple et chrétienne ne saisissait pas l'accord de ces deux mots si opposés , noblesse et jalousie. Il avait, du reste, dans M'"^ de Sévigné, une intrépide amie, et qui dut bien consoler la peine du grand homme s'il lut ce passage d'une lettre de la marquise à M'"*" de Grignan ; « Croyez que » rien n'approchera jamais, je ne dis pas sur- )) passera, je dis que rien n'approchera des di- » vins endroits de Corneille, » C'est ainsi que Jésus-Christ , toute distance gardée , sentit sur sa figure inondée de sueur, se poser et s'étendre le voile de Véronique. Mais le fiel vint d'autre part à Corneille (en punition de Psyché^ sans doute), et de la bouche d'un ami, plus original que malicieux , mais rude et fantasque ; il s'agit de Montausier. Ayant rencontré notre poëte, dont la tragédie de Pulchérie avait échoué, il lui dit en raillant : « M. Corneille., j'ai vu le temps que je » faisais d'assez bons vers ; mais , ma foi , depuis » que je suis vieux , je ne fais rien qui vaille. Il
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» faut laisser cela pour les jeunes gens. » On n est pas toujours méchant pour dire une méchanceté ; mais le trait n'en perce pas moins le cœur. Louis XIV, homme d'un discernement supérieur, fut plus généreux et plus grand; il Ht représenter devant la cour, même les dernières tragédies de Corneille vieillissant ; il y assista quelquefois. Le tragique, ému, reconnaissant, lui écrivit un jour :
Achève, les derniers n^ont rien qui dégénère; Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père ; Ce sont des malheureux étouffés au berceau , Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau.
Cependant , si Corneille entrait peu à peu dans la vieillesse et comme dans les ombres de la mort, en se perfectionnant, avec plus de foi, plus de piété , un respect plus grand , plus marqué pour la personne du roi et pour la munificence royale , il s'en fallait que son âme, en devenant plus chrél tienne , devînt moins fière et perdît rien de cette hauteur qui contraste avec sa modestie et sa simplicité. Depuis longtemps on lui promettait un bénéfice pour son fils Thomas ; le bénéfice tardait toujours. Il se plaignit à Louis XIV, dans une pièce où l'on distingue ce vers admirable :
Un grand roi ne promet que ce qu'il peut tenir.
En l«i8o, il écrivait à Colbert cette lettre navrante, mais digne, inutile du reste, au sujet de sa pension qui ne lui était plus payée, après l'avoir été fort irrégulièrement.
o Monseigneur, dans le malheur qui m'accable, » depuis quatre ans , de n'avoir plus de part aux » gratifications dont Sa Majesté honore les gens )) de lettres , je ne puis avoir un recours plus juste » <4 plus favorable qu'à vous, Monseigneur, à » qui je suis entièrement redevable de celle que » j'y avais. Je ne l'ai jamais méritée, mais du )) moins j'ai tâché à ne m'en rendre pas tout à fait )) indigne par l'emploi que j'en ai fait. Je ne l'ai » point appliquée à mes besoins particuliers , mais )) à entretenir deux fils dans les armées de Sa » 3Iajesté, dont l'un a été tué, pour son service, » au siège de Grave ; l'autre sert depuis quatorze » ans, et est maintenant capitaine de chevau- )) légers. Ainsi, Monseigneur, le retranchement )) de cette faveur, à laquelle vous m'aviez accou- » tumé , ne peut qu'il ne me soit sensible au der- » nier point, non pour mon intérêt domestique, )) bien que ce soit le seul avantage que j'aie reçu )) de cinquante années de travail , mais parce que » c'était une glorieuse marque de lestime qu'il a » plu au roi faire du talent que Dieu m"a donné.
» et que cette disgrâce me met hors d'état de » faire encore longtemps subsister ce fds dans le )> service , oii il a consommé la plupart de mon » peu de bien pour remplir avec honneur le poste )) qu'il y occupe. J'ose espérer, Monseigneur, que » vous aurez la bonté de me rendre votre pro- )) tection , et de ne pas laisser détruire votre ou- )) vrage. Que si je suis assez malheureux pour » me tromper dans cette espérance , et demeurer )) exclu de ces grâces qui me sont si précieuses et )) si nécessaires , je vous demande cette justice » de croire que la continuation de cette mauvaise )) influence n'afl:aiblira en aucune manière ni mon )> zèle pour le service du roi , ni les sentiments de » reconnaissance que je vous dois , par le passé , )) et que , jusqu'au dernier soupir, je ferai gloire » d'être , avec toute la passion et le respect pos- )) sibles , Monseigneur, etc. »
J'ai transcrit cette lettre en entier; elle peint l'homme fidèle à la reconnaissance et au roi ^ malgré tout; elle met à nu la pauvreté de Corneille , pauvreté que personne mieux que lui n'a pu apprécier, et plus encore sa grandeur d'âme. Il règne dans cette lettre un ton de résignation chrétienne. La douleur y est divinisée ; on le sent. Corneille , dans l'extrême malheur, au comble de
la misère et comme au sommet du sacrifice , a trouvé la sérénité ; il est beau dans ses humiliations, dans sa disgrâce ; il resplendit de la beauté de la transfiguration. L'auteur d'Auguste offre à la postérité un dernier personnage , plus réel , non moins élevé que les autres , et c'est lui, c'est lui-même, c'est Corneille. Mais la résignation ne le rend pas indifférent; il agit pour ceux qu"il aime; il obtient, après mille peines, l'abbaye d'Aiguerive , en Touraine, pour son fils Thomas. Il avait deux filles; il marie l'aînée à un sieur de Guénebauit ; plus tard , en secondes noces , elle épousa M. de Farcy, et devint la bisaïeule de Charlotte Gorday, personnage tragique s'il en fut. Il vend sa maison de Rouen pour compléter la dot de sapins jeune enfant, Marguerite, qui prend le voile , demandant à son père , pour Dieu , le double sacrifice d'un reste d'aisance et des joies paternelles.
Une lettre écrite de la main d'un parent de Corneille , confirme , de la manière la plus simple et la plus touchante , le dénùment de ses derniers jours : c( J'ai vu, écrit-il, hier notre parent » et ami; il se porte assez bien pour son âge. Il » m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes )) sortis ensemble après le dîner, et, en passant
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)) par la rue de la Parcheminerie, il est entré » dans une boutique pour faire raccommoder sa )) chaussure. Il s'est assis sur une planche , et moi 3) auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, » il lui a donné trois pièces d'argent qu'il avait » dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je )) lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu » la recevoir ni la partager. J'ai pleuré qu'un si » grand génie fût réduit à cet excès de misère. >■> Une dernière fois , considérons ce beau visage de Corneille vieux, pauvre et délicat jusqu'à la fierté, avant qu'il disparaisse dans la tombe.
C'est en lH8i que Dieu appela à lui l'auteur de Polyeucte , dans son ciel , où les pauvres sont riches et où la gloire n'est point livrée aux dents de la jalousie. Mais avant de lui donner sa récompense, le Roi des rois permit que le monarque de la terre , auquel il avait été si fidèle , l'oubliât tout à fait. La misère de Corneille fut si grande , dans ses derniers jours , qu'elle ne pouvait être dépassée, et que c'est une souffrance de la rappeler. Boileau, si sévère pour le grand homme, si impitoyable pour son déclin, s'en émut, courut chez le roi, offrit le sacrifice de sa propre pension , disant qu'il ne pouvait sans honte la toucher, taudis qu'à ses derniers mo-
ments Corneille était privé du nécessaire. Il ne fit que son devoir. Louis XIV envoya au malade deux cents louis sur sa cassette. C'était bien tard. Deux jours après , le grand homme , entouré de toute sa famille comme un patriarche , s'éteignit dans la nuit du 30 septembre au 1^^ octobre. Il avait soixante dix-huit ans. C'est une date à retenir. Corneille , en effet , n'était pas seulement un grand écrivain , il avait un grand caractère. Quelques jours plus tard, le courtisan Dangeau, savant au jeu , habile flatteur du roi , écrivait dans son journal : « Jeudi 5 , on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille. » SiBossuet, qui loua Condé , avait lu cette oraison funèbre , que n'eût-il point pensé de la vanité de la gloire ?
Notre Corneille fut inhumé à Saint-Roch, et sur la pierre qui recouvrit ses cendres, pendant un siècle et demi, on ne lut aucune inscription. C'est un oubli que répara la France tout entière , où le nom de Corneille n'a cessé de briller davantage et de s'inscrire plus profondément, de jour en jour, dans le cœur de la postérité.
Quand il mourut. Corneille laissait un fils aîné, Pierre , capitaine de cavalerie , dont les descendants finirent par tomber dans la misère. L'un d'eux , Claude-Etienne , alla implorer Voltaire ,
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qui lui donna quelque argent et s'en débarrassa ; . mais il avait richement établi la tille de Pierre - François Corneille , pauvre vannier, et qui descendait seulement d'un cousin du grand tragique. C'était faire le bien de travers. En 1851, vivaient encore , à Paris , deux Corneille , Louis-Ambroise et Jean-Baptiste-Antoine ; ils avaient cinq tilles , entre lesquelles l'Académie divisa une pension de deux mille francs prélevée sur la liste civile.
Ajoutons quelques traits à la physionomie de Corneille. Il avait la conversation pesante , « mais )) il n'en était pas moins Corneille ; » suivant ses propres expressions. « Il avait l'air simple , dit » Fontenelle , et fort commun (ce qui me semble » contredire ce qui suit) , toujours négligé et peu » curieux de son extérieur ; mais il avait le visage )) assez agréable , un grand nez , la bouche belle , )) la physionomie vive , des traits fort marqués et )) propres à être transmis à la postérité dans une )) médaille ou dans un buste. ■» Ces détails ont leur intérêt, mais sont trop extérieurs pour le but que nous nous sommes proposé de peindre l'âme du grand Corneille. Humble et lier tout ensemble , désintéressé, « l'air de la cour ne lui convient pas; )) il on est oublié. Il "proteste, par sa pauvreté, contre notre siècle où l'esprit se vend au
poids de l'or ; par sa fidélité au roi , il donne des leçons à ceux dont la fidélité se multiplie sous tous les régimes ; l'envie le persécute , il lui jette , par instants, de sa hauteur, un mot écrasant; mais il est chrétien , et le plus souvent il garde le silence ; il a , pour les puissants , quelques sévérités échappées à la douleur, aux angoisses de la cruelle nécessité , mais sans orgueil , sans sortir de sa simplicité. Il n'est que sincère. Il souffre dans sa famille , dans son cœur de père , dans son génie; cependant c'est à son génie qu'il doit, comme à sa foi religieuse , d'être plus heureux que ses calomniateurs et ses contemporains. Il crée , après Dieu ; il renouvelle la vérité par la beauté imagée ou la simplicité grave de l'expression; elle a l'air de naître sous sa plume; elle sort de son cœur.
Il y a, dirai-je en finissant, au monde deux êtres qui sont à la fois les plus heureux et les plus malheureux , infiniment plus accessibles que le commun des mortels aux souffrances du cœur, créateurs tous les deux : l'un , c'est la mère , l'autre, c'est l'homme de génie.
De la Tragédie. — Le Cid de Guilhem de Castro.