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De la Tragédie. — Le Cid de Guilhem de Castro.
Nous avons appliqué à Corneille la critique idéale et catholique ; nous allons l'appliquer à ses œuvres tragiques. Mais qu'est-ce que la tragédie ? Laissons-là les vieux récits , les fêtes de Bacchus, le char de Thespis, la récompense d'un bouc, adjugée au poëte vainqueur. Nous n'examinerons pas même si la tragédie est née de la poésie lyrique : si le chœur, las de chanter les louanges de Bacchus , a pris un autre sujet et dérogé ; s'il a osé descendre de son piédestal et converser avec un et deux interlocuteurs. Ce n'est point là l'origine véritable de la tragédie ; elle sort du cœur lnynaiaï.Jl s'y livre de fréquentes batailles. Il y germe un mauvais désir, par exemple ; ce désir est combattu par le sentiment du devoir, à travers diverses péripéties où la volonté hésite entre l'ivresse de la |>assion et l'indomptable vérité de la justice ; il se passe | dans le silence de l'âme une lutte terrible ; elle a :
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toujours son dénoùment, secret ou public; c'est" la fin de la tragédie. Celle que nous voyons se jouer sur le théâtre, est une action publique,, éclatante , pathétique, et dont les passions sont le principe , comme Forage met les flots en mouvement et les soulève de colère. La tragédie a le plus souvent un dénoùment malheureux, dans le sens le plus ordinaire du mot.
Aristote et la nature veulent que l'action du drame soit une; qu'elle remplisse un lieu, un jour seulement; qu'elle intéresse par un seul fait. Mais Corneille comprenait la règle en homme intelligent ; il prétendait que , suivant le besoin , on devait Y élargir ou la resserrer. L'unité de lieu surtout peut être entendue en grand et d'une manière généreuse. De tels préceptes, du reste, au lieu de comprimer le génie, lui donnent un élan nouveau par la nécessité de vaincre une grande difficulté. C'est exécuter sur l'ensemble d'une tragédie et sur son plan le même travail de précision qui nous fait trouver, après un dur labeur, le mot propre et cette heureuse brièveté qui caractérisent une grande ou profonde pensée. C'est le comble de l'art tragique , de déployer, dans un court espace, un vaste horizon.
Les Grecs furent assez lidèles aux règles d'Aris-
tote, et réussirpiit aut;int que l'époque le permettait dans l'art dramatique. Au premier coup d'œil, ils nous semblent supérieurs aux modernes ; peut-être , en les envisageant de plus près , serons-nous obligés de jeter bas une grande illusion. On lie peut nier qu'ils aient été d'éminents artistes. L'art tragique, ils Font connu à fond ; mais Fâme de la tragédie leur a fait défaut. Expliquons-nous. Rien n'est beau , d'extérieur, comme une scène antique. Je ne parle guère que des Grecs ; les Romains eurent assez de la tragédie de leur histoire ; ils négligèrent de la reproduire sur le théâtre , ou ne firent qu'imiter, sans les égaler jamais, les poètes de la Grèce vainc e. Il n'est pas difficile de s'imaginer la scène où Eschyle faisait paraître Oreste ou Agamemnon; elle était d'une largeur médiocre et entourée de statues qui représentaient les dieux; au fond s'élevait un palais ou un temple ; dans une perspective plus éloignée, on entrevoyait les tours de quelque ville , un coin de la campagne , des montagnes, des arbres , la mer; les décorations latérales , que nous appelons les coulisses , tournaient sur pivot et changeaient à vue. Quelquefois un tombeau ornait tristement la scène, élevée toujours en plein air, et souvent sur une
hauteur, d'où l'on apercevait, sans fiction, TOcéan et les plaines de la Grèce. L'illusion était presque complète. Au-dessous de cette plate-forme qui figurait la scène , le terrain s'enfonçait un peu , se prolongeant jusqu'aux gradins occupés par les spectateurs et qui formaient un demi-cercle. Le gradin le plus bas placé était au niveau de la scène ; à son extrémité la plus voisine de la foule, se dressait un autel, le Thymélé , dont le chœur occupait les degrés. ^11 avait pour chef le coryphée, artiste éminent, qui dirigeait l'orchestre et devait aussi chanter et danser ; c'est lui qui prenait la parole pour se mêler au dialogue, conduisait les choristes , en chantant avec eux , du Thymélé , au premier rang des spectateurs. Ce chant se nommait la strophe ; quand le chœur, au contraire, se retournait en.s'approchant de la scène et en tournant le dos aux gradins, il chantait l'antistrophe. L'épode retentissait devant l'autel même où s'arrêtaient enfin les choristes immobiles. Quand ils se taisaient , les personnages de la scène reprenaient leur dialogue, ou bien les instruments à vent et les instruments à corde se faisaient entendre. Les oreilles, l'esprit, les yeux aussi étaient charmés. Les acteurs, montés sur des cothurnes ou chaussures élevées , le visage
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caché sous un masque dont les traits rappelaient quelque héros des aventures sanglantes et des temps illustres de la Grèce; les acteurs, dis-je, dont la voix , grâce à d'ingénieuses précautions acoustiques, s'étendait au loin, prenaient un caractère idéal , surnaturel , fait pour émerveiller les spectateurs. On ne saurait imaginer jusqu'où allait l'art des machinistes. On vit, dans le Prométhée enchaîné, le vieil Océan arriver par la route des oiseaux et porté sur un char volant. Les femmes, les enfants, les esclaves eux-mêmes, pouvaient assister à ces tragédies d'un Sophocle ou d'un Eschyle qui n'avaient jamais lieu qu'en plein jour.
Au souvenir de pareils spectacles, à la pensée de cette lumière sereine qui les éclairait sous le beau ciel de la Grèce, on doute, un instant, du grand siècle et de son théâtre classique. Quelle différence ! Du temps de Louis XÎII, la salle de spectacle où l'on représenta le Cid était si petite « que les recoins du théâtre , qui servaient les » autres fois comme de niches aux pages , furent » des places de faveur pour les cordons bleus ; » et la scène y fut d'ordinaire parée de croix des » chevaliers de l'ordre. » Elle était même, non pas dans un jour extraordinaire , mais habituel-
lement, remplie par des gens de qualité, qui laissaient à peine assez de place aux acteurs pour se ranger et jouer leur rôle. Le reste du peuple voyait ce qu'il pouvait de la représentation, derrière le dos et les broderies des grands seigneurs. Ce n'est pas tout ; à la même époque, Favant-scène n'a d'autre lumière que deux lustres portant dix à douze bougies chacun; l'orchestre est dans une loge ; une grille règne enti'ig le parterre debout et la scène ; celle-ci est très-petite ; il n'y a pas de coulisses : les petits-maîtres en ont même envahi la place ; le théâtre représente , en général , « un palais à volonté , » comme le dit un rédacteur naïf; les acteurs ne viennent que du fond de la scène , en soulevant la toile , qui met en danger leur vaste perruque.
Le costume est peu varié. Le chapeau à plumet ou le casque orné de plumes gigantesques , rhabit à la romaine servent à toute fin dans les sujets antiques. Auguste reçoit Cinna et l'accable de sa générosité , assis dans un fauteuil , en perruque , devant un bureau de son temps sur lequel repose même une écritoire. Pondant qu'il délibère en secret avec Maxime et Cinna , il est environné d'une centaine au moins de petits-maîtres. On voit que tout est primitif , sans oublier LuUi et
ses violons. On respire à peine, en élc, dans cette salle mal éclairée ; en un mot , nous sommes bien loin d'Athènes, de son beau ciel , de ses théâtres en plein air, et de ces représentations idéales ou héroïques , dont nous jouissions , par souvenir, il n'y a qu'un instant.
Malheureusement, ce qui manque au théâtre grec, je crois l'avoir déjà dit, c'est l'âme même de la tragédie, c'est la liberté. La fatalité plane sur la scène, invisible, mais implacable. Oreste est condamné aux furies pour un crime dont il n'est pas coupable : c'est un dieu fatal qui a dirigé son bras parricide vers le sein de sa mère , Clytemnestre; c'est le destin qui a fait d'OEdipe répoux de sa mère, le frère de ses enfants ; et le même destin punit cruellement, toujours, des fautes involontaires. Voilà le spectacle ; l'émotion , c'est la terreur ; et les personnages vont et viennent sur la scène , l'âme enchaînée , ne nous inspirant qu'une pitié pleine d'horreur, parce qu'ils agissent sans choix , sans liberté , sans responsabilité. Sophocle semble avoir devancé l'avenir chrétien, et compris, peint même, surtout dRïis A ntlgonc , la beauté tragique de la liberté. Mais c'est un éclair dans une nuit sombre; la fatalité est là! c'est le dogme humilifint, désespéré du
paganisme , et le spectacle est digne des esclaves de toutes sortes admis aie contempler! Or cette beauté tragique de la liberté humaine , qui manquait, en général, au théâtre antique si effrayant malgré tous les embellissements d'un art inimitable, c'est elle qui élargit notre scène si mesquine au grand siècle , et en fait, pour ainsi dire, éclater les parois; ce qui paraît, en effet, sur notre théâtre , c'est le cœur humain qui ne souffre pas de limites à son expansion, le cœur peint dans la perfection de sa résistance libre au mal ou au bien ; c'est l'âme humaine elle-même dans toute sa beauté ; c'est l'âme de la tragédie.
Aussi sommes-nous suspendus aux lèvres d'Auguste , parce qu'il peut ou se venger de Cinna ou lui pardonner ; et parce qu'il est incertain, hésitant, libre ^ nous sommes émus. Il est bien entendu que le théâtre dont je parle, si supérieur au théâtre antique, n'est pas celui du siècle présent, malgré quelques généreux et récents efforts. Le paganisme moderne a fait renaître les dieux coupables et le destin ; nous avons vu , sous toutes ses formes , l'adultère envahir la scène avec son implacable nécessité ; la fatalité s'est appelée la passion ; la force de la passion a tout excusé ; et l'on a voulu nous faire croire que le devoir
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était mort dans le cœur de la femme , enseveli là comme en un cercueil. Arrière ! dirai-je à ces littérateurs éhontés ; vous n'avez que le repoussant de la scène antique , sans en avoir la grandeur ; les temps nouveaux approchent, le dégoût universel vous attend. Espérons (car il faut toujours espérer) que ce siècle, taché à son aurore d'une boue sanglante, et paré des vains rayons de la gloire , s'achèvera dans les splendeurs de l'idéal.
L'idéal, ce n'est pas le mot au sens vague que l'on imagine. Nous sommes positifs, dit-on; eh bien ! il n'est rien de plus réel que l'idéal ; c'est la perfection même de la réalité. Ce qui est absolument vrai , ce n'est pas ce que nous touchons des mains du corps, ce que nous sentons, ce que nous goûtons ; ce n'est pas en bas , au-dessous de nous , à terre qu'est la réalité parfaite ; elle est audessus , en Dieu qui est le type achevé, infini, du beau , du bon , de l'être.
Quand un héros de Corneille s'élève au-dessus de lui-même et de l'homme, pour accomplir un devoir pénible, au prix d'un sacrifice, il s'élève aussi vers Dieu , le modèle parfait du devoir, vers le réel, vers l'être. Il satisfait, jusqu'à un certain! point, l'idée que nous nous faisons de la vertu ;| il est idéal en s'approchant de la perfection de lai
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réalité. Aimons donc l'idéal, aimons Corneille qui la atteint plus que tout autre poëte, dans la tragédie; et pour l'aimer, analysons-le dans ses œuvres , comme nous avons voulu le scruter dans son âme. Nous négligerons dans Corneille les ouvrages médiocres , fussent-ils mêlés de beaux vers, d'émouvantes situations. C'est le grand Corneille que nous nous proposons d'étudier. Or, sa grandeur éclata soudain ; un jour, sans qu'on s'y attendît, il brilla d'un éclat incomparable, comme on voit tout à coup le soleil resplendir entr^ deux nuages qui se séparent et qu'il dorait déjà de ses rayons pénétrants.
Mais le Cid a ses origines, et nous ne pouvons guère analyser celui de Corneille sans avoir fait ronnaître la légende du Cid et la tragédie de Guilhem de Castro. Avant la légende même, il faut recourir à sa source, à l'histoire.
Le Cid Ruy-Dias Campéador naquit dans le courant du xi^ siècle et mourut en 4 099; son épée donna la couronne d'Espagne à don Sanche bientôt assassiné par son rival, don Alphonse. Le Cid ou don Rodrigue reconnut toutefois celui-ci pour son roi, mais en lui faisant jurer qu'il n'était pour rien dans la mort violente de don Sanche. Le nouveau monarque, après avoir juré, garda sans
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doute, dans sa conscience coupable, une sourde rancune à don Rodrigue , et sur une frivole accusation de quelques courtisans perfides , il l'exila.
Le héros entra au service d'un roi Maure , Moctadir; il l'aida à vaincre ses ennemis les musulmans. Plus tard, il prit Valence pour son compte, rentra en grâce à la cour de don Alphonse, et sous sa suzeraineté , régna véritablement dans sa conquête ; il projetait de recouvrer par les armes toute la partie de l'Espagne encore au pouvoir des Maures. On l'entendit plus d'une fois répéter : (( Un Rodrigue a perdu cette Péninsule , un Ro- )■> drigue la reprendra. » Il mourut sans pouvoir accomplir ses grands desseins. Le peuple , qui est le premier et le plus merveilleux de tous les poètes , façonna le Cid au gré de sa foi et de sa haine pour l'infidèle ; sous l'impression aussi d'une chrétienne reconnaissance, il fit naïvement, et sans qu'il s'en doutât, la légende du Cid. Elle s'écrivit ensuite, cette légende, en trois parties: les chroniques^ le poëme et les romances. L'exil du Cid est peut-être le passage le plus touchant du poëme. En voici quelques extraits.
« De ses yeux grandement, il pleurait, mon » Cid; il tournait la tête et restait à regarder ses )) demeures. Il vit les portes ouvertes et les huis
» sans cadenas , les perchoirs déserts sans four- » rures ni manteaux , sans faucons , sans autours » mués. Mon Cid soupira; bien amers étaient ses » soucis. Enfin, plus calme de cœur, il prononça )) ces mots pleins de sagesse : « Soyez béni , Sei- )) gneur, notre Père de là-haut : tout mon malheur » n'est que l'ouvrage de mes félons ennemis. )>
» Cependant il faut songer à partir, tout est » prêt, on lâche les brides. A la sortie de Bivaz, » la corneille était à droite ; ils la virent à gauche , » en entrant à Burgos. A cette vue, mon Cid » haussa les épaules et releva la tête : « Dieu » soit loué ! Alvar Fanez , l'augure est bon ; mais » il n'est que trop vrai que nous sommes exilés » du pays. » Ce disant, mon Cid, à la tête de sa » compagnie de soixante lances, entrait à Burgos. » Hommes et femmes veulent encore le voir ; les » uns debout sur leur seuil, les autres à leur » fenêtre ; tous le regardent les yeux pleins de » larmes , tant ils ont de douleur, et les mêmes B paroles sont dans toutes les bouches : a Dieu î B quel bon vassal, s'il avait un bon seigneur! » » Volontiers ils iraient l'inviter, mais nul ne » l'osait : le roi don Alphonse avait si grande » colère ! »
Le Cid ne trouve pas même d'asile en sa propre
maison. Il sort de Burgos avec sa suite, il campe sur la grève , et se dirige vers Tabbaye de Saint- Pierre de Cardona, où il embrassera une dernière fois Ghimène et ses filles.
« A peine est-il arrivé devant le Gampéador, » dona Ghimène tombe à genoux. De ses yeux , » elle pleurait, et lui baisait les mains.
« Me voici devant vous , Gid , barbe très-ac- » compile , me voici devant vous , moi et vos » filles, bien jeunes encore, presqu'enfants. »
» Le Gid écoutait, passant la main sur sa belle » barbe. Il prit enfin ses filles dans ses bras et » les pressa sur son cœur ; car il les aimait » tendrement. Ses yeux étaient pleins de larmes, » et il laissait échapper de profonds soupirs. « Oh! oui , dona Ghimène , vous êtes une femme » admirable , et je vous aime autant que mon )) âme. Oui, comme vous le voyez, bien que » vivants , il faut nous séparer. Je pars : vous » allez rester abandonnée. Ah! plaise à Dieu et )) à sa sainte Mère que je puisse encore de ma » main marier mes chères filles ! Plaise à Dieu » que j'aie encore quelques jours de vie et de » bonheur, où je puisse vous servir, Ghimène , » comme vous méritez d'être servie ! » Le lendemain, dès l'aurore, à côté du vaillant
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Cid, Ghimène, agenouillée, demande à Dieu, du fond de son âme , dans une longue et naïve prière , qu'il daigne préserver de tout mal son époux.
Ensuite a on sort de l'église , on va monter à » cheval. Le Cid veut encore embrasser dona » Chimène , et dona Ghimène vient baiser la main » du Gid. Elle ne sait plus que pleurer de ses » yeux, et lui, détournant les regards sur ses » filles : « Je vous recommande à Dieu , mes en- » fants , H ma femme , et au père spirituel. Main- » tenant nous nous séparons , Dieu sait si nous » nous réunirons jamais. »
» Vous n'avez pas vu scène pareille, ce ne sont » que pleurs : ils se séparent les uns des autres » comme Vongle d^avec la chair. »
Restons sur ce dernier trait d'un tableau où la douleur domine , mais où l'on saisit , à travers les larmes, un respect profond pour l'autorité du roi, pour lautorité du père, de l'époux, enfin, une foi énergique, et qui fait comprendre l'héroïsme du Gid, la vérité idéale de la légende. Elle va jusqu'à faire remporter par don Rodrigue une dernière victoire sur les infidèles, même après sa mort. Il est attaché sur son chevnl Rabiéca; il porte à Lt main son épée, sa Tizona : il a les pieds
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dans les étriers , et sur le corps, ses plus brillants vêtements ; Gil Diaz et don Hyéronyme sont à sa droite et à sa gauche, et lancent Babiéca ; le Maure est terrifié, Bucarest vaincu. Mais bientôt le Cid est transporté à Saint-Pierre de Cardona , revêtu de riches habits, sa bonne Tizona dans son fourreau, près de lui; il est assis sur un banc à dossier, et ce n'est plus même un héros seulement; la légende espagnole et chrétienne n'a pas voulu s'arrêter en si beau chemin ; c'est un saint , il accomplit un miracle. Personne ne le garde ; un Juif profite de cette solitude pour s'introduire au lieu où il repose : « Voilà donc , dit-il , le corps » du Cid de tous si vanté ; et ils prétendent que, » durant sa vie, nul ne lui toucha la barbe. Eh » bien! moi , je veux la toucher et la prendre en » ma main. Puisqu'il est là bien mort, il ne s'en » défendra point. Je veux voir ce quil fera, s'il » me donnera quelque effroi. »
)) Et le Juif a étendu la main pour faire ce qu'il » méditait; mais avant qu'il touchât la barbe, le )) bon Cid avait empoigné son épée et l'avait tirée » d'une palme. A cette vue, le Juif conçut très- » grande frayeur, et tomba tout de son long à la » renverse, à demi-mort d'épouvante. » Le résultat est la conversion du fils d Israël.
C'est dans les romances que j'ai choisi ce dernier trait. Il y a là évidemment un Cid supérieur à celui de l'histoire. Mais nous sommes si fiers tout ensemble et si malheureux de notre grandeur et de notre misère , ou plutôt notre misère surpasse tant notre grandeur que si nous surprenons, dans la suite des siècles, un de ces hommes qui ravissent l'imagination et le cœur, malgré leurs fautes , nous réalisons en lui , après sa mort , quand bien même nous l'aurions envié pendant sa vie, ce type achevé dont nous avons l'idée au fond de Tâme. C'est ainsi que nous nous consolons de notre impuissance , et que la postérité, en idéalisant les traits des grands hommes, répare le tort des contemporains qui les ont abreuvés d'amertume.
Mais la poésie qui immortalise les héros n"a pas seulement le caractère de la légende , ou de la poésie lyrique ; elle prend aussi celui de la tragédie. Guilhem de Castro, avant Corneille, écrivit et fit représenter les « trois journées du Cid, » ou plutôt « la jeunesse du Cid. » Le sujet est tiré de l'aventure qui suit , racontée par Fhistorien Mariana : « Il (le Cid) avait eu , peu )) de jours auparavant, un duel avec don Gomez, » comte de Gormas. Il le vainquit et lui donna la
)) mort. Le résultat de cet événement fut qu'il se » maria avec dona Chimène , fille et héritière de » ce seigneur. Elle-même demanda au roi qu'il le » lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de )) ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément )) aux lois , pour avoir donné la mort <à son père. )) Le mariage, qui agréait à tous, s'accomplit. » Il faut avouer que nous sommes loin de la légende , mais la tragédie , par instants , nous en rapproche. En voici l'analyse rapide. Fernand P'' règne à Burgos; le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de la chevalerie des mains du roi , en présence de la cour et de Chimène. Il l'aime ; il en est aimé. Le monarque déclare ensuite, dans la salle de son conseil, qu'il fait choix de don Diègue , père de Rodrigue , pour gouverneur de son fils, don Sanche. Le superbe Gormas , dont Chimène est la fille , s'irrite , et , dans son dépit (car il comptait sur la préférence), il donne un soufflet à don Diègue, devant le roi. C'est un manque de respect à l'autorité royale , dont nos yeux ne seront pas témoins dans la tragédie de Corneille. Cependant, tout est joie dans la demeure du vieillard insulté ; ses trois fils s'entretiennent de l'honneur qui vient d'être accordé à Rodrigue. Don Diègue, en proie h la douleur, rentre chez
lui, éloigne ses enfants étonnés et s'essaie à brandir la grande épée de Mudarra , mais en vain : a 0 ciel! je m'abusais, s'écrie-t-il, à chaque » coup de taille ou de revers , Tarme m'entraîne » après elle ; ma main tient ferme , mais par » mes pieds elle est mal assurée .... Et voilà qu'elle » me paraît de plomb... et que ma force défaille... » et je tombe... et il me semble que le pommeau » soit à la pointe. »
Impuissant à se venger, le vieillard cherche un vengeur parmi ses trois fds; il les éprouve successivement ; les deux plus jeunes ne savent que gémir lorsqu'il leur serre violemment la main. Rodrigue seul, à qui il mord un doigt, s'emporte : « Lâchez, dit-il, si vous n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet. » C'est lui qui vengera don Diègue, malgré. son amour et son désespoir. La scène du duel est vraiment dramatique. Le fier Gormas passe devant le palais, où se tiennent , à une fenêtre , l'infante et Chimène : il reconnaît ses torts , mais il ne s'humiliera pas. Rodrigue armé le cherche : son père est là, tout près, sur le seuil de sa porte, qui lui montre sa joue insultée. Le jeune homme , occupé , malgré lui , à répondre aux compliments de l'infante , aperçoit don Gormas ; il le provoque , il le tue
dans la coulisse; il lutte seul contre toute la suite du comte. La première journée est finie.
Le tableau change. Ghimène demande le châtiment de Rodrigue. Elle présente au roi le mouchoir sanglant, où est écrit le testament de son père ; elle dit à Fernand P^", en s'agenouillant : « Ces lettres qui sont empreintes dans mon âme , » je veux les exposer à tes yeux : elles attirent » dans les miens , comme un aimant , des larmes » vengeresses, des larmes d'acier. »
Mais Rodrigue ose pénétrer dans Tappartement de Ghimène et se montrer à elle; cette scène inspirera Gorneille. Puis le poète nous transporte sans aucun souci de l'unité de lieu , dans un endroit désert, près de Burgos, où don Diègue confie à son fils une troupe de braves Espagnols contre les Maures. Bientôt nous sommes dans un château de l'infante; de son balcon, elle adresse de tendres encouragements à Rodrigue. Nous quittons ce lieu riant et nous pénétrons dans les montagnes d'Oca, au nord de Burgos. Nous y voyons le Gid vainqueur et les rois captifs. Un berger, espèce de bouffon, nous raconte la bataille qu'il voit du haut d'un arbre , nouvelle bataille où Rodrigue fait prisonniers quatre rois Maures , qui s'ajoutent à ses premiers captifs.
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En un clin d'œil, nous nous retrouvons au palais du roi, à Burgos, où Chimène , en grand deuil , et dans les termes mêmes de la ballade populaire, réclame la vengeance. Elle prétend que Rodrigue rit de son malheur et de ses larmes : « Ah! pour vos larmes, répond-il, beaux yeux, » je donnerais le sang de mes entrailles. » Il est embrassé , exilé par le roi. La seconde journée est finie.
Nous sommes toujours à Burgos. Chimène demande justice une troisième fois en des vers d'un effet bizarre, et que les romances imposaient au poëte. Plusieurs années se sont écoulées : Chimène n'est plus une enfant. On annonce devant elle que Rodrigue a péri dans une embuscade; Corneille empruntera à Guilhem de Castro ce mensonge comique fait pour éprouver le cœur de Chimène , qui laisse voir à nu sa douleur. Puis l'imagination du poëte nous transporte en Galice où le Gid accomplit un pèlerinage; il étale devant ses compagnons de magnifiques maximes sur la piété du soldat. Soudain, un lépreux demande assistance du fond d'un fossé ; Rodrigue, malgré la colère des gens de sa suite, n'hésite pas à lui donner humblement tous les soins possibles ; il le fait manger avec lui; il partage son lit. Dans un sommeil mystique,
au sein d'un nimbe lumineux, il voit le lépreux transfiguré , c'est Lazare. Le saint lui assure qu'il no sera jamais vaincu; il remonte au ciel. Cet épisode est des plus touchants dans sa naïveté. Nous approchons du dénoîiment , mais non sans que Guilhem, sur les ailes de la poésie, nous ait ramenés à Burgos. Le Gid, rappelé, va combattre l'Aragonais don Martin de Gonzalès, qui épousera Chimène, s'il est vainqueur de Rodrigue. Ghimène, en habits de fête, semble d'avance se réjouir de la mort ou de la défaite du meurtrier de son père. Soudain un messager annonce un chevalier « qui porte la tête du Gid. » Ghimène laisse éclater son désespoir. La porte roule sur ses gonds ; Rodrigue paraît, offrant aux yeux sa propre tête sur ses épaules. L'artifice est puéril. En somme, Gonzalès est vaincu , l'honneur est satisfait; Ghimène , le soir même , épousera le Gid ; et le mariage sera célébré par l'évoque de Palencia, environ trois ans après le début de l'action.
Est-ce une tragédie que nous venons d'examiner brièvement"? Non. — Il n'y a aucune unité ni de lieu, ni de temps, ni même d'action. — G'est un tableau animé, varié, changeant, où l'épopée côtoie le drame , où le drame côtoie la comédie , où le comique touche au trivial, où le sublime se heurte
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an vulgaire , au grotesque. Si c'est une tragédie , il est impossible d'imaginer un dénoûment aussi puéril. Y a-t-il, cependant, unité d'intérêt, de sentiment? Est-ce la vengeance qu'a voulu peindre le poëte? Est-ce Tamour? Ce n'est pas l'amour; il se passe des années sans que don Rodrigue revoie Chimène ; il est en guerre ou en pèlerinage , occupé de gloire et de piété, sans qu'il paraisse autrement se souvenir du passé. Il y a des traits d'amour dans cette tragédie , mais ce n'est point le drame de l'amour. Chimène, longtemps vouée à la vengeance , débarrassée de ce souci , l'honneur une fois satisfait , épouse un protecteur (la légende nous l'apprend), « qui saura d'autant » mieux protéger son épouse qu'il a su mieux » défendre son père. ))Elle passe brusquement, la positive enfant, de la haine à l'amour (si c'est l'amour), ou plutôt au mariage. A-t-elle haï jamais don Rodrigue ? Cette vengeance si exactement remplie , et formulée , pour ainsi dire , à des intervalles convenus . suivant un langage reçu, suivant les formes adoptées , nous paraît moins une irrésistible passion qu'une sorte de devoir chevaleresque accompli avec une fidélité scrupuleuse , sans que la jeune fille ait pu se soustraire à la coutume. C'est moins la vengeance qui a été
mise sous nos yeux , que les apparences de la vengeance ; nous n'avons admiré môme les mœurs de l'Espagne qu'à l'extérieur. C'est une peinture superficielle ; c'est le roman du Cid , avec de beaux traits , une foi naïve en certains endroits et quelques inventions heureuses dont se servira Corneille.
Celui-ci, au contraire, peindra l'Espagne et ses mœurs, mais plus encore le cœur humain; moins brillant peut-être, moins varié dans ses couleurs, il réduira tout à la raison et au sentiment. Et le plus intéressant, le plus beau des personnages du Cid français ne sera pas Rodrigue; c'est Chimène qui remportera le prix de l'héroïsme chrétien.
Le Cid de Corneille. — De la manière d'étudier une tragédie. — • Analyse générale du Cid. — Des fautes du Cid. — Considérations sur l'idéal de Corneille et de la tragédie.
26 Mars 1877.
Le Cid de Corneille. ~ De la manière d'étudier une tragédie. — Analyse générale du Cid. — Des fautes du Cid. — Considérations sur V idéal de Corneille et de la tragédie.
Ce n'est point analyser une tragédie que de Tapprécier acte par acte , scène par scène , vers par vers , d'en pointer minutieusement les fautes et les beautés de détail. Autant vaudrait, lorsque nous rencontrons une personne dont nous voulons fixer le souvenir dans notre mémoire, examiner d'abord son pied , en remontant jusqu'au genou, ou ses cheveux, en descendant jusqu'à la naissance des sourcils , et remettre , a la prochaine occasion, la suite de l'analyse. N'est-il pas beaucoup plus raisonnable de jeter un coup d'œil d'ensemble sur le visage que nous voulons connaître, d'en saisir les traits principaux, et pour tout dire , le caractère. Pour cela un regard a suffi ; nous avons retenu le plan et la construction de la figure ; les linéaments , nous
observerons plus tard. Eh bien! il en est de me d'un livre, et en particulier d'une tragédie. !St l'ensemble qu'il faut saisir, le plan qu'il fg^ut brasser; il faut en diviser les parties essen- Lles, en pénétrer l'esprit, le beau, le divin,
s'y trouve ; enfin étudier et caractériser les 'sonnages. Je ne dis pas que les imperfections vent nous échapper dans le détail; c*eèt l'obd'une seconde analyse, mais plus pédagogique : j'emploie ce mot dans un sens excellent) 'il ne convient à un enseignement supérieur, îst aussi des beautés particulières dignes qu'on
observe ; quelques-unes même résument telle- ;nt l'esprit d'un drame ; dans un vers elles couvrent un si large horizon , qu'elles ne" régnent nullement à un cours public où le proseur doit tout voir en grand et de haut. Mais ,
somme , sans le négliger entièrement, nous àsons à d'autres le détail et la critique minuuse : à chacun son œuvre.
Il y a donc dans un drame plusieurs parties ;entielles , comme il y a , dans le corps humain, s membres principaux qui frappent tout d'abord vue. Une tragédie a son sujet : celui. à\ithalie : la punition et la mort de cette reine, ou, eux, la défaite de la force et le triomphe de la
faiblesse. Vexposition ^ c'est la mise en scène de un ou de deux personnages illustres , non sans confidents , et qui nous mettent au courant des circonstances au milieu desquelles va naître l'action. Ce qui la détermine , s'appelle le iiœud de la pièce. Un incident suffit, un événement, si vous voulez , qui met les passions en jeu , en lutte les unes contre les autres, soit dans le même cœur, soit dans le cœur de personnages différents et d'intérêts opposés. Quand une guerre doit éclater et que la diplomatie a épuisé toutes ses habiletés en faveur de la paix, plus d'une fois il arrive qu'un simple incident amène l'explosion. C'est la mèche qui fait partir le premier coup de canon et met aux prises les deux armées. Eh bien! le nœud d'une tragédie met les passions aux prises, les adversaires en face. C'est la bataille qui commence ; ou plutôt le nœud se noue de plus en plus à travers les diverses péripéties de l'action, toujours plus émouvantes, jusqu'à l'heure où , dans un dernier effort des passions acharnées l'une contre l'autre , il se dénoue enfin. La pièce se termine. Elle a son dénoûment.
Nous étudierons le Cid , en suivant la voie que nous venons de tracer et en appHquant à la tragédie notre critique idéale et catholique. Quel est,
en premier lieu , le sujet du Cid ? Est-ce le duel? Malheureusement Corneille n'a pu échapper à la légende ou même à l'histoire ; le combat singulier de Rodrigue et de don Gormas était de rigueur. Du moins le poëte essaya d'atténuer cette faute indispensable ; il supprima même de sa première édition quelques vers , tout à fait à leur place dans la bouche du personnage qui les prononçait , mais favorables au duel , à une époque où il faisait tant de victimes et où Richelieu laissait tomber sous la hache du bourreau la tète du comte de Boute ville , duelliste incorrigible. Je ne puis excuser l'envie du cardinal à l'apparition du Cià; mais je comprends qu'il ait été blessé d'un incident de la tragédie contre lequel protestaient ses ordres et sa politique. C'était, quand il ne cédait point à certaines passions , un homme de haute raison et qui n'entendait point comment, après avoir, suivant le langage du monde, perdu son honneur, on pouvait le retirer, à la pointe d'une épée, de "la poitrine ensanglantée de son ennemi ; il entendait moins encore , comment, si le duel est juste, il- nous montrait souvent l'insulté à terre , la justice vaincue , et le provocateur debout, tout à l'heure dans son tort, maintenant dans son droit, le droit du plus fort.
Heureusement, le duel n*est pas le sujet de la tragédie du Cid : ce n'en est' qu'un incident malheureux et indispensable. Ce n'est pas la vengeance non plus ; elle occupe une large place dans les mœurs espagnoles et dans la pièce; elle n'en est pas le fond. Est-ce l'amour ? il est peint, sans doute , dans toute sa pureté ; mais il est sacrifié. Est-ce l'union de Chimène et de Rodrigue ? je ne crois pas Corneille assez banal, pour avoir donné à sa tragédie, dans les circonstances où se trouvent les principaux' personnages, un sujet aussi vulgaire. La jeunesse serait-elle le sujet du Cid? Rodrigue n'a pas vingt ans; Chimène s'offre à nos yeux plus jeune encore ; c'est une enfant dans toute la candeur des plus chastes émotions , dans la fleur de sa virginité. Oui, le Cid sera la tragédie de la jeu- , nesse, si jeunesse veut dire (comme je l'espère pour notre France surtout), héroïsme, sacrifice, dévouement.
Mais soyons plus précis encore et plus vrai. Le Cid nous paraît avant tout, au-dessus de tout, la tragédie de la piété filiale, de l'amour heureux d'abord, toujours pur de Rodrigue pour Chimène, de Chimène pour Rodrigue , amour combattu par la mort de don Gormas , par un malheur irrépa-
21f> LITTERATURE FRANÇAISE
rabie ; c'est encore la lutte d'un sentiment élevé , légitime, contre un autre sentiment plus sublime, et qui doit triompher ; car si le premier sentiment est permis , l'autre ne fait qu'un avec le devoir.
V exposition de la tragédie se fait d'abord par Chimène et sa confidente Elvire ; ou plutôt Elvire apprend à Chimène que don Gormas , son père , consent à son union avec Rodrigue, fils de don Diègue. Mais la fille du superbe Gormas n'est pas seule à aimer. le futur Cid; l'infante , qui a aussi une confidente nommée Léonor, nous fait ses doléances; elle aime Rodrigue, et sans espoir. Chimène, au contraire, se sent troublée, malgré tout, par je ne sais quelle inquiétude de l'avenir; elle pressent un malheur dans l'excès même de sa félicité. C'est bien peindre et bien comprendre la femme ; c'est en même temps nous faire apercevoir de loin, et comme à travers -un nuage le dénoûment , de même que , dans l'exorde d'un discours bien composé , Pauditeur devine la conclusion lointaine de l'orateur. Pour le poète tragique, c'est déjà exciter la curiosité, presque éveiller l'émotion.
Mais le roi d'Espagne, don Fernand, a dû choisir un précepteur pour son fils , le prince de Cas-
HUITIÈME COURS fî 1 7
tille ; il a préféré don Diègue, père de Rodrigue, au père de Chimène, au comte. La colère, le dépit le jettent hors de ses gonds : il donne , après une dispute très-vive où il a tous les torts de l'insolence, un soufflet au vieiflard, son adversaire , à don Diègue. Ce dernier, humilié, indigné , plein du sentiment de son impuissanc-e et du désir de la vengeance, court à son fils, lui raconte son affront; ses derniers mots, les voici :
Va, cours, vole, et nous venge.
Le soufflet reçu par don Diègue , voilà le iiœud de la pièce; il met les passions en jeu, place Rodrigue entre son père et son amour, entre son devoir et la passion , et Chimène ellemême se verra bientôt entre sa piété filiale et un autre sentiment légitime , moins élevé , plus violent. Jamais situation ne fut plus pathétique ; quelle angoisse égalerait celle de ces deux jeunes cœurs! Le Gid , dans un monologue , et dans des stances lyriques, la peint éloquemment ; mais le devoir l'emporte; Rodrigue aborde le comte, toujours orgueilleux, en ces termes pleins d'une héroïque brusquerie :
A moi, comte, deux mots.
ÎÎ18 LITTÉRATURE FRANÇAISE
Il le tue , mais sans que les yeux du spectateur voient tomber et expirer don Germas. Chimène , pendant ce combat qu'elle ignore , est inquiète dans son âme, et l'infante plus occupée que jamais de son aitour impossible. Sou'dain, comme la foudre, éclate sur la scène la nouvelle^de la mort du comte, et Chimène , n'écoutant que son devoir, se jette aux pieds du roi; don Diègue aussi. Le monarque , embarrassé d'avoir à. satisfaire , en même temps, la justice et la clémence, met don Diègue aux arrêts dans sa maison ; il invite Chimène à prendre du repos. Mais Rodrigue , par un coup d'audace ou plutôt de folie , est chez elle ; il lui offre sa tête; il veut mourir de la main de celle dont il croit avoir perdu raifection , en obéissant à la piété filiale. Un instant le souvenir de leur amour les attendrit tous deux , et même incline vers la faiblesse le cœur de Chimène , mais le devoir résiste; elle chasse Rodrigue, dont le désespoir contraste , un instant après , avec la joie de son père vengé; le jeune homme veut mourir; don Diègue le rappelle à la vie, au devoir :
Les Maures vont descendre, et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs T les amènent sans bruit.
(î) Les murs de Sévillc.
Cinq cents amis du père de Rodrigue ne demandent qu'à marcher contre les infidèles ,, sous les ordres de son fils. Quelques heures s'écoulent, et Ghimène apprend la victoire du Cid ; elle sent renaître son amour; mais la vertu commande; elle retrouve sa colère; et Rodrigue vient à peine de s'éloigner, après avoir raconté au roi, en vers épiques, la déroute des Maures, que Ghimène est là pour réclamer sa tête. Il a vaincu les infidèles , s'empresse de lui dire don Fernand avant qu'elle ait pu parler, mais il est mort, «soyez contente. » Un instant l'amour et il faiblesse reprennent le dessus; la jeune fille, l'enfant, dirai-je, va s'évanouir; mais l'héroïne a bientôt triomphé de la femme; indignée de l'artifice qui l'a trompée , elle demande la mort de Rodrigue,
Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud.
Le roi n'y consent point; alors elle accordera sa main au chevalier qui va combattre le Cid pour elle, et le vaincre. Don Sanche, amant rebuté, rival de Rodrigue, se présente; mais Rodrigue ne se défendra point; il veut mourir; il l'annonce à Ghimène dans un dernier adieu; c'est sur la jeune fille que l'intérêt croissant se fixe et se
concentre. On sent qu'elle a le cœur broyé entre l'amour et le devoir, et aussi par cette pensée qu'elle devra épouser le vainqueur détesté , le meurtrier de don Rodrigue. Un mot lui échappe dans son angoisse , un mot que nous commenterons plus tard :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Don Rodrigue la quitte transporté d'amour et d'espérance. Bientôt don Sanche vient présenter à la jeune fille , qui n'a pas oublié le désespoir du Cid, une épée teinte de sang. Ce sang ne peut être que celui de Rodrigue. L'amour de Chimène n'a plus aucun motif pour se dissimuler; elle accable celui qu'elle croit vainqueur, de tout son mépris. Sans le laisser parler, elle court au palais du roi ; elle annonce à don Fernand que , s'il le lui permet, elle ira
Dans un cloître sacré pleurer incessamment Jusqu'au dernier soupir son père et son amant.
Le monarque la tire de son erreur. Rodrigue n'est pas mort; dans un an, quand elle aura suffisamment pleuré son père, elle pourra épouser le vainqueur des infidèles, le glorieux fils de don Dièarue. Cette intervention du roi met un terme
HUITIÈME COURS 221y
^\i\ péripéties de la pièce et semble préparer un dénoûment heureux. Je me permettrai de le tenir en réserve et comme en suspens , tant que nous n'aurons pas approfondi le caractère de Ghimène et l'idéal de Corneille.
Avant d'entrer dans l'étude des personnages, jetons en arrière un coup d'œil général sur la structure de la pièce , pour dire ce que nous pensons des fautes de détail , des invraisemblances dont on Ta* jusqu'ici accusée. Notre critique sera aussi élevée et généreuse que possible, sans cesser, nous l'espérons, d'être impartiale. ^ Avouons d'abord que le rôle de l'infante est abso-v^ lument inutile; il remplit la scène quand elle est vide; il laisse indifférents le cœur et l'esprit; tout au plus pourrait-on dire , et non sans être soupçonné de raillerie , que Corneille s'est plu à délasser les spectateurs d'un intérêt trop vif, à les reposer d'émotions trop passionnées. Il aurait eu grand tort, et nous n'insistons pas. Il a trouvé le rôle de l'infante dans Guilhem de Castro; il l'a transporté peu adroitement sur le théâtre français ; ce n'est pas tout. Corneille, qui fréquentait l'Hôtel de Rambouillet, en garda toujours quelques allures ; il emprunta donc , non sans un certain plaisir, à l'Espagne, le précieux person-
nage de l'infante. Ajoutons qu'à côté d'une simplicité sublime , notre grand poète avait reçu de la nature , je ne sais quoi de subtil et de raffiné. Ces contrastes ne sont pas rares, et je ne crois pas qu'il soit juste d'accuser des fautes de notre Corneille son époque seulement. "En un mot, le rôle de l'infante est tellement nui qu'on le supprima longtemps sur la scène, sans nuire à la pièce. Napoléon P'" le fit reprendre. Je n'en saisis pas bien la raison.
Il y a bien d'autres défauts, dit la critique, à la tragédie du poète. Sans compter le monologue lyrique et invraisemblable de Rodrigue , de quel droit ce jeune homme, sur l'invitation de son père qui a désobéi au roi, en sortant de sa demeure, se met-il, sans en avoir reçu l'ordre, H la tête de cinq cents partisans? Ce n'est plus don Fernand qui gouverne, et Corneille, pour rendre possible la descente des Maures, a dû l'abaisser encore , ce monarque déjà si faible , en lui fermant les yeux surle danger, au point d'oublier, contre un ennemi toujours menaçant et voisin, les précautioub les plus indispensables. Le même Corneille, en vertu d'un privilège qui appartient sans doute aux poètes, a transporté de Burgos à Séville, la capitale de l'Espagne catho-
lique. Et que dire de ce puéril artifice du roi pour surprendre Te cœur de Chimène'^ de la méprise où elle tombe , quand don Sanche lui apporte son épée teinte de sang? do cette oction qui s'accomplit , sans vraisemblance , en un seul jour? Comment croire que le Cid a pu , dans vingt-quatre heures, être à deux pas du bonheur, venger son père d'un soufflet, otfrir sa tête à Ghimène, qui la refusera nécessairement , organiser sa petite armée , combattre les Maures , les vaincre , raconter au roi , en vers éloquents, la bataille et le triomphe, retourner de la gloire à son amour et à son désespoir, accepter un nouveau duel, désarmer don Sanche, revenir enfin sous les yeux de Ghimène écouter d'un air heureux, mais soumis , les banalités que déclame don Fernand sur le mariage et sur le temps , vainqueur des ressentiments les plus justes ou les plus profonds ?
Je n'ai pas , il me semble , affaibli les objections. Quelques-unes sont justes ; je les admets , je les avoue. J'en combattrai d'autres à mesure qu'elles se présenteront, lorsque nous étudierons les différents personnages de la pièce et leurs caractères. Mais celles-là même qui se justifient, en diminuant le poëte , je les prends, et les compa-
rant à l'œuvre tout entière, je les réduis en poussière. Elles sont dignes tout au plus de la loupe de La Harpe. En somme, elles n'ont ni affaibli l'intérêt de la pièce , ni refroidi l'émotion du cœur, ni glacé le pathétique de la tragédie. Le feu "de Tac- Vtion, malgré l'infante elle-même, a dominé et comme dévoré ces fautes de détail. Cette action est aussi , dans sa rapidité , comme le torrent impétueux qui se précipite , avec la vitesse d'un trait; dans la violence de son cours, il entraîné, il emporte sur son passage bien des débris que Tœil n'a pas le temps d'apercevoir. Eh bien! dans le courant de l'action tragique, ces débris, ce sont les fautes du poète. Le spectateur, tout à la contemplation émouvante de la scène, tout à Témotion du cœur, n"a pas le loisir de relever avec une attention mesquine , les petites imperfections du grand tragique. Son admiration les lui cache. D'ailleurs mettons-nous à la place de Corneille, écrivain de génie, passionné pour le beau, en proie au trouble du divin; l'inspiration est presque toute sa science ; celle des détails, tant il est haut , lui échappe souvent; absorbé, à ia source même du beau, en Dieu, il a le droit d'être distrait. II faut le goûter à ses heures sublimes ; c'est alors qu'il est lui-même , et je
n'ai pas le courage, quand je suis ému, quand une tragédie me fait vivre d'une vie presque surnaturelle, de raisonner mon émotion, et d'apercevoir quelques points noirs , imperceptibles , à travers mes larmes ou mon admiration.
L'homme de talent n'a pas ce privilège du génie , il se possède ; au lieu de contempler le beau dans son plein ou dans son essence , de s'y élever d'un élan involontaire et troublé , de Tembrasser d'un coup d'œil, il en observe avec une attention calme , il en détache une parcelle ; c'est le détail qui le charme sans l'entraîner, c'est au détail qu'il s'arrête, et dans le cours de cette anatomie poétique , son cœur n'a pas le droit de distraire son esprit. Il doit toujours être vraisemblable et parfaitement correct ; c'est pour lui que La Harpe est né avec tous les critiques de la petite école. L'autre critique , la grande , regrettera sans cesse que les hommes de génie ne soient pas irréprochables ; elle ne s'en étonnera pas et ne se lassera point de leur pardonner.
Enfin, les fautes reprochées à Corneille , nous l'avons déjà dit^ n'en sont pas toutes : plus d'une de ces erreurs supposées me paraît devoir s'appeler une vérité épique. Il n'est pas .vraisemblable , pour des yeux ordinaires, que Rodrigue ait ac-
compli tant de merveilles en un jour. Si le Gid n'était qu'un homme , Corneille serait coupable. Mais Corneille est un poète , et Rodrigue un héros, c'est-à-dire un personnage épique ; s'il était vraisemblable , il ne serait pas dans son rôle ; s'il prenait nos proportions , il nous int-éresserait beaucoup moins ; il est plus passionné que nous ne le sommes d'habitude , il est surtout plus grand que nous; mais ce qu'il est, nous désirons l'être; ce modèle , nous lavons en nous , sans pouvoir le réaliser; toutefois nous sommes heureux de le contempler, sous le nom d'un homme, bien que le Cid soit supérieur à l'homme. Il y a longtemps que Rodrigue aurait disparu de la scène , s'il n'était point, comnie tous les héros épiques, jusqu'à un certain point, invraisemblable , c'està-dire merveilleux et surnaturel. AICteindre à sa hauteur, nous n'y parviendrons jamais ; mais en approcher, à force d'émulation, n'est pas impossible. Et dans quel temps avons-nous eu plus besoin de compter parmi les hommes des héros dignes du Cid , parmi les femmes des femmes dignes de Chimène? C'est un Rodrigue qui sauvera la France ; oui , si nous voulons la voir se relever de ses ruines , il nous faut des générations nouvelles, une jeunesse qui croie à
l'invraisemblable , et qui tente l'impossible ! En général , quelle fin veut atteindre la tragédie , celle de Corneille surtout ? N'est-ce pas de nous élever au-dessus de nous-mêmes vers le type achevé du devoir, par un effort de la volonté divinisée ? Or les héros sont des modèles du devoir ; ils doivent , pour que nous remportions du théâtre une impression fortifiante , des résolutions généreuses , avoir, de loin , réalisé la beauté de Jésus-Christ , dans le sacrifice d'une passion violente , ou dans quelque triomphe éclatant, surhumain. C'est ainsi qu^ils gravent plus profondément dans nos cœurs l'idée du bien , l'image , sujette à s'effacer, de la vertu. Tout ici-bas, même le* plaisir, doit nous acheminer vers Dieu ; et le héros d'une tragédie , image lointaine de celui dont il nous rappelle la passion ou la victoire , n'est qu'une sorte de médiateur poétique entre le ciel et l'homme , entre notre faiblesse et le modèle absolu du devoir.
Voilà l'idéal de Corneille , de la vraie , de la grande tragédie. Non, l'idéal du poète n'est rien autre chose, je ne crains point de me répéter, que la perfection de la réalité , la réalité du devoir, auquel il nous convie , dans la mesure des forces humaines, par le spectacle de la. vertu aux prises avec la passion, mais pour en triompher.
Notre grand tragique va plus loin ; il met en lutte , souvent , dans le même cœur, un sentiment légitime et un autre sentiment qui doit maîtriser le premier, d'autant plus violent et plus enraciné qu'il est plus chaste et plus innocent! N'est-ce pas le comble de l'héroïsme de s'arracher, pour une vertu plus parfaite , à un bonheur sans remords ? Extirper de l'âme le principe d'une passîôn funeste , le mauvais germe d'un amour perverti, c'est dur; c'est déjà bien beau! Mais rien de plus exquis, dans le beau, rien de plus divin, rien de plus déchirant, que de se sacrifier en brisant, par l'effet d'un amour supérieur, semblable à celui que Jésus-Christ eut pour les hommes , en brisant , dis-je , un cœur qui n'a jamais conçu l'ombre d'une mauvaise pensée , le désir même vague ou lointain d'un amour illégitime. Ainsi fait Chimène , supérieure à Rodrigue ; et c'est là ce qu'il y a de plus saint dans Corneille.
Mais avant d'étudier le caractère de la noble fille de don Gormas, nous allons examiner rapidement, apprécier quelques personnages d'un ordre inférieur, la langoureuse infante et sa non moins langoureuse confidente ; don Arias , qui n'est pas un confident vulgaire (c'est plutôt un ami); don
Sanche , bien pâle auprès de don Rodrigue ; le roi don Fernand, qui nous donnera l'occasion de commenter le système tragique de Corneille dans un détail important. Nous irons ensuite, par une gradation ascendante , du comte qui n'est pas seulement le type de l'orgueil , à don Diègue qui n'est pas uniquement celui de la vengeance , au Gid héroïque ; enfin Ghimène nous dira^plus tard ce qu'elle pense de la proposition qui lui est faite de concilier l'amour et la piété filiale.
De quelque côté que nous nous tournions , à l'horizon de la pièce nous apparaîtra le devoir ; et nous emporterons de notre étude cette idée que la tragédie du Cid est moins espagnole qu'humaine , moins humaine encore , par la peinture et le développement des passions, que chrétienne et surnaturelle; idéale, en un mot, comme la grande tragédie doit l'être pour occuper dignement le cœur et l'esprit, en charmant les oreilles et les regards.
Etude des personnages de la tragédie du Cid : Léonor et les confidentes , don Arias, don Sanche, le roi, le comte, don Diègue.
16 Avril IÇ::
Etude des personnages de la tragédie du Cid : Léonor et les confidentes, don Arias, don Sanche, le roi, le comte, don Diègue.
Le dernier effort de la critique , après avoir Largement apprécié la tragédie , suivi la marche de l'action , saisi le mouvement du drame , et fait ressortir le pathétique des. principales situations , après avoir, d'une plume impartiale, indiqué les défauts essentiels du plan , consiste à étudier et à caractériser les personnages, en accordant à chacun d'eux le degré d'attention qu'il mérite. Chacun d'eux , en effet, est comme un des ressorts de la pièce , et doit arrêter d'autant plus nos regards qu'il pousse plus au dénoûment, en provoquant les péripéties ; il doit être observé en lui-même, dans son originalité , et dans son influence sur toute la conduite de la tragédie. Certains caractères aussi, par leurs défauts mêmes , ou par de prétendus défauts , donnent prise à une critique importante , soit
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qu'on défende le poète , soit qu'on le désa prouve, en remontant jusqu'aux principes de V\ dramatique. On est même forcé de dire un u des personnages les plus subalternes , à cause' leurs rapports avec ceux qui entraînent Tactic V L'infante nous occupera en premier lieu. Ci une Anglaise vaporeuse , une mélancolique A] mande, c'est mieux encore, une précieuse l'Hôtel de Rambouillet; c'est tout, plutôt qu" personnage actif. Elle a certainement connu S( déri , cette infante qui vient avouer à sa coi dente Léonor son amour platonique pour I drigue , en ces termes :
Je Taime !....
Mets la main sur mon coeur!
Mais elle est désespérée; car sonvamour lu contre l'impossible ; sa confidente le lui fait b comprendre , en lui disant : ' "
Une grande princesse à ce point s'oublier
Que d'admettre, en son cœur, un simple cavalier!
^^' L'infante trouve cependant la consolation à : irréparable douleur; elle la puise dans la sciei subtile des docteurs de la chambre bleue ; < répond à sa confidente que
Sa plus douce espérance est de perdre l'espoirC
On ne saurait mieux dire pour une princesse de l'académie des Précieuses.
Cependant je la soupçonne d'être encore moins malheureuse qu'elle ne se l'imagine. En somme, sa dignité de fille d'un roi s'oppose à la réalisation de son amour ; elle est donc obligée de le sacrifier ; elle en meurt, pour- la forme; elle meurt même un peu de jalousie ; car 'elle sait l'amour que Rodrigue et Chimène ont conçu l'un pour l'autre. Toutefois, le sacrifice nécessaire d'une affection, qui est plus dans l'esprit de l'oisive princesse que dans son cœur, lui rappelle, à chaque instant, sa haute condition; son amour lui remet en mémoire son rang , et son rang qui n'a pu empêcher son cœur d'aimer, lui sert de motif pour apprécier sa grande générosité. Elle jouit mélancoliquement de deux bonheurs, de son rang et de son amour. Son cœur est même si peu troublé , qu'à cette question de Léonor :
Allez-vous demeurer dedans la rêverie^
elle répond :
Non, je veux seulemeni, malgré mon déplaisir. Remettre mon visage un peu plus à loisir.
Eli
r' court il son miroir , l'infortunée princesse
Plus tard , quand Chimène devient par devoir l'ennemie de Rodrigue , la bonne infante s'imagine, un jnoraent, qu'elle jouit d'une joie maligne , et que le malheur de la fille du comte va faire sa fécilité , consommer son hymen avec le fils de don Diègue. Sur une réprimande assez verte de Léonor, elle baisse la tête, en avouant sa faute :
Que veux-tu^ je suis folle et mon esprit s'égare.
Elle est folle , mais généreuse , elle fera tout pour unir Chimène et le Cid.
Si j'ai insisté sur ce rôle tout à fait inutile de l'infante, c'est qu'il m'a paru peindre, au vif, l'esprit des ruelles sous Louis XIII , et prouver que l'homme de génie lui-même ne peut se soustraire entièrement au mauvais goût, à la mode littéraire de son temps. Toutefois ce personnage si fade , et dont le ridicule monologue fait contraste avec celui de Rodrigue, porte déjà Ja marque de Corneille. L'infante se sacrifie ; elle aboutit au devoir.
Tous les confidents ne sont pas également incolores dans la tragédie du Cid. Elvire, à la douleur de Chimène , n'oppose que ce vers pour remède :
Reposez-vous , madame ,
et fait descendre l'héroïque jeune fille de son piédestal, pour répondre :
Ah! que mal à propos, Dans UD moment pareil tu parles de repos !
Don Arias est moins naïf ; ce n'est pas même un confident ; c'est un ami ; il sait dire la vérité au comte ; il le blâme, et don Gormas n'est pas sans éprouver quelque regret de son insolence ; mais il ne pliera pas devant le roi. Don Arias insiste pour vaincre cet orgueil indomptable et sauver, en même temps, son ami. Le comte riposte avec hauteur :
Le sort en est jeté, monsieur, n'en parlons plus. Alors don Arias :
Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre. Avec tous vos lauriers craignez encor la foudre.
Ne croirait-on pas voir déjà briller l'éclair de l'épée qui va frapper et punir le superbe Gormas?
Gormas a désobéi au roi ; il n'est pas Tunique personnage qui abaisse ainsi la dignité du monarque ; don Diègue n'a pas gardé les arrêts dans sa maison , Rodrigue n'a pas attendu Tordre de don Fernand pour aller combattre les Maures. En un mot, pendant que ce roi débonnaire parlemente
à droite, parlemente à gauche , veut tout con-' cilier et ne concilie rien , il semble perdre ce qui lui restait de prestige. Trop occupé même du dedans pour bien observer ce qui se passe au dehors, il ne songe pas à placer des gardes aux portes et aux murs de la ville menacée journellement par les incursions de l'infidèle. N'a-t-il pas aussi de puérils artifices et une manière à lui de comprendre la- piété filiale ? Il est trop bon, en résumé, et jusqu'à la faiblesse, trop ami de la paix , trop clément ; mais il est royal ; il a le langage d'un roi , s'il n'en a pas toujours la fermeté ; il comprend ses devoirs ; il est dévoué à son peuple ; il se peint, du reste , dans un passage admirable. Voici à quelle occasion. Don Sanche défend le comte , adversaire de Rodrigue; il pâlit à côté du Cid qui le désarmera plus tard ; mais il pousse la tragédie à son dénoûment , il est nécessaire , il complique l'action ; s'il est vainqueur il ne fera qu'accroître le désespoir de Chimène et les angoisses du spectateur. Sa victoire ou plutôt une méprise détermine l'inébranlable résolution de Chmiène que je n'ai pas encore dévoilée et qui est le véritable dénoûment de la pièce. Don Sanche, en un mot, a l'accent espagnol, ou plutôt l'accent héroïque de Corneille.
Il défend le comte, ai-je dit, et prétend que don Gorraas
... trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Il vous obéirait s'il avait moins de cœur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes. Répare cette injure à la pointe des armes ; Il satisfera, sire; et vienne qui voudra, Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.
Don Fernand répond avec gravité :
Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,
Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage.
Un roi dont la prudence a de meilleurs objets
Est meilleur ménager du sang de ses sujets;
Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
Comme le chef a soin des membres qui le servent.
Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi :
Vous parlez en soldat; je dois agir en roi ;
Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire.
Le comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire.
D'ailleurs l'affront me touche; il a perdu d'honneur
Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur.
S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même,
Et faire un attentat sur le pouvoir suprénte.
N'eu parlons plus
C'est le vrai langage royal. Corneille devait d^aiitant mieux le comprendre , il était d'autant plus digne de faire parler un roi , qu'il avait plus que tout autre , même à son époque , un profond sentiment de respect pour l'autorité du sou-
2i0 LITTÉRATURE FRANÇAISE
verain. Ce grand homme est UxT type accompli de fidélité catholique et monarchique.
J'entends dire : il n'aurait pas dû , étant animé d'une pareille conviction, faire paraître sur la scène un roi faible et débonnaire. Examinons l'objection. La tragédie ne doit-elle nous mettre sous les yeux que des modèles parfaits , des personnages extraordinaires, merveilleux, supérieurs à l'humanité? N'avons-nous pas besoin, au contraire., de nous délasser, par instant, et des hauteurs où nous nous sommes élevés non sans fatigue , malgré d'admirables horizons , ne sentons-nous pas la nécessité de retomber sur nous-mêmes , je n'ose dire , de nous remettre d'un effort vers le sublime par le spectacle plus ordinaire de personnages qui aient nos imperfections et nos faiblesses ? Oui sans doute , à condition toutefois qu'ils auront , comme don Fernand , un côté idéal et généraux. C'est être à la fois plus varié , plus vrai , sans cesser d'être tragique ; le Cid en fournit la preuve ; Corneille est à la fois le plus naturel et le plus surnaturel de nos poètes.
Mais nous avons déjà assez interrompu l'étude et l'appréciation des divers personnages de la tragédie qui nous occupe ; nous reviendrons plus
NEDVIÉME COURS
ard sur ce sujet intéressant. Il nous reste, dans le cours d'aujourd'hui, à caractériser don Diègue
et le comte. Celui-ci n'est pas seulement le tvpe àe 1 orgueil espagnol; relisons, pour nous en persuader, la scène fameuse de la provocation. La phrase de Rodrigue, au début, sonne comme un coup de clairon :
A moi, comte, deux mots.
C'est tranchant, familier, héroïque; ce jeune
homme s est révélé d'un trait; le comte, encore plus concis, découvre d'un mot son taciturne orgueil :
Parle. ^
Il semble qu'il n'ait pas même daigné jeter les yeux sur Rodrigue. Celui-ci reprend :
Connais» bien don Diègue? °'«-'"°' ''■- ^°-''-
LE COMTE
Oui.
C'est toute la réponse qui descend d'une couche hautaine.
Je suspends, un instant , mes observations pour rendre plus vif le contraste de l'orgueil dans son plein et de la piété filiale •
DON RODRIGUE
Parlons bas ; écoute :
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu , La vaillance et l'honneur de son temps? Le sais-tu ?
LE COMTE
Peut-être.
DON RODRIGUE
Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? Le sais-tu ? .
LE COMTE
Que m'importe?
DON RODRIGUE
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE
Jeune présomptueux !
DON RODRIGUE
Parle sans t'émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
LE COMTE
Te mesurer à moi ! Qui t'a rendu si vain , Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
Ici il me semble que le comte , étonné , malgré tout, a dû laisser descendre enfin un regard sur son jeune rival ; il sort de sa taciturnité , Rodrigue lui répond :
Mes pareils a deux fois ne se font point connaître, Et pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.
Est-ce Corneille ou le Cid qui parle ? le poëte en est à son coup de maître comme Rodrigue. Don Gormas continue :
Sdis-tu bien qui je suis?
Son orgueil n'est plus aussi assuré , et laisse percer l'étonnement; Rodrigue de son côté, oublieux, un moment, de son amour, est tout à son père et à la joie de se mesurer avec un rival aussi illustre que le comte.
Oui ; tout autre que moi Au seul bruit de tou nom pourrait trembler d'efFroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte; J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur: Mais j'aurai trop de force , ayant assez de cœur. A qui venge son père il n'est rien d'impossible; Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
Tant d'âme fait passer don Gormas , de l'étonnement à un commencement d'admiration mêlée de pitié et toujours d'orgueil.
Cette gradation des sentiments, si parfaitement nuancée, cette connaissance du cœur, sont la marque du grand talent ou du génie. On a vu des hommes d'imagination colorer avec une facilité brillante quelques portraits dont l'unité factice , dans le crime ou dans la vertu , ne souffrait pas la
^4-i LITTÉRATURE FRANÇAISE
plus légère contradiction. Ce n'est pas l'unité naturelle du caractère. Nous ne sommes tous, ni entièrement bons, ni entièrement mauvais; mais il faut que l'orgueil, chez l'orgueilleux, persiste, comme chez l'humble l'humilité , malgré la variété des incidents et la mobilité des mouvements du cœur. C'est là qu'est l'unité , et aussi la suprême difficulté de l'art. Le peintre ne résume-t-il pas sa plus grande habileté dans l'étude et l'imitation de l'œil, miroir ondoyant de l'âme ? Et cependant cet œil a son unité; il peut être vif, ou mélancolique, ou profond.
Revenons au comte. Il a compris la générosité de Rodrigue; il veut bien l'avouer.
Ce grand cœur qui parait au discours que tu tiens.
Par tes yeux , chaque jour, te découvrait aux miens ;
Et, croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.
Je sais ta passion , et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir^
Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanimo .
Que ta haute vertu répond' à mon estime.
Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait.
Je ne me trompais point au choix que j'avais lait.
Si le comte allait plus loin dans l'admiration , Corneille sortirait de la nature. Et même l'amour paternel perce dans les généreuses paroles de
don Gormas; il est tenté de céder a celui qui a failli devenir l'époux de sa fille ; mais dans ce cœur superbe la pitié dédaigneuse finit par l'emporter. Il est cependant moins odieux ; nous avons senti son cœur s'émouvoir sous l'impression d'un beau sentiment; il est plus digne de la tragédie; il ajoute, pour être vrai et garder son unité , sans se faire toutefois haïr :
... Je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
J'admire ton courage et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal ;
Dispense ma valeur d'un combat inégal.
Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire :
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort;
Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
Don Rodrigue a si bien senti le mépris du dernier vers qu'il s'écrie :
D'une indigue pitié ton audace est suivie :
Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie.'
Le comte, de plus en plus emporté pai' l'orgueil, aussi bref qu'au début, plus insolent. riposte :
Retire-toi d'ici.
Et Rodrigup :
M:irchons sans discourir.
îliÙ LITTÉRATURE FRANÇAISE
Le dialogue se presse ; l'attaque €t la réplique partent comme deux éclairs. Le jeune homme , de toute la hauteur de sa piété filiale , domine le comte superbe. A ces mots :
Es- tu si las de vivre i
Il répond : .
As -tu peur de mourir?'
Don Gormas , avant de périr, serait déjà vaincu par cet enfant sublime, si, par un de ces retours soudains auxquels le cœur humain , même perverti par l'orgueil, est sujet, il ne s'égalait à Rodrigue , d'un seul coup , en l'entraînant luimême au combat, pour venger sur lui, sur don Gormas , son père !
Viens, tu fais ton devoir^ et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.
Le comte a non-seulement cessé d'être odieux; il emporte aussi, en mourant, notre pitié; il tombe , en admirant celui qui le tue ; sa dernière pensée est grande, elle le ramène à Dieu ; elle nous commande l'oubli de son orgueil. Cependant le comte reste toujours un type d'orgueil. Il est un. Le poète a observé les lois de la tragédie et de la nature. A peine est-il nécessaire
NEUVIÈME COURS ^ i 7
d'ajouter que le duel n'est pas ici en question, mais uniquement les sentiments qui agitent le cœur de Rodrigue et de don Gormas, auteur du soufflet donné à don Diègue.
Ce dernier mérite encore plus que le comte une étude impartiale et attentive. C'est un vieillard , c'est un homme d'honneur, c'est même , quoiqu'Espagnol, un personnage assez modeste, et qui, loin de triompher, malgré la préférence dont il a été l'objet, cherche à calmer don Gormas, par les meilleures raisons ; il inspire d'abord le respect , l'affection :
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite ; La faveur l'a pu faire auiani que le mérite ; Mais on doit ce^respect au pouvoir absolu , De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre; - Joignons d'un nœud sacré ma maison à la vôtre : Vous n"a.vez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils; Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
Le comte ne répond à don Diègue que par des récriminations insolentes ou par rétalap;e de ses hauts faits. Votre élève, dit-il au vieillard,
Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfaii. Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
Don Diègae réplique , sans sortir de sa modération :
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter des nations , Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
Le sang-froid du vieillard ne fait qu'exaspérer l'orgueil de son rival; le cœur toujours plein d'un paternel désir, le bonheur de son fils, le père de Rodrigue se contient encore , malgré Fironie d'un dernier vers, où perce un commencement de colère généreuse. Ecoutons-le :
Je le sais, vous servez bien le roi; Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace , Votre rare valeur a bien rempli ma place; Enfin, pour épargner des discours superflus, Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque, eritre nous, met quelque différence.
Ces derniers mots vont comme un trait perçant au cœur de l'ombrageux et superbe don Gormas. La dispute s'échauffe de plus en plus. Don Diègue y garde toujours l'avantage d'un sang-froid relatif :
LE COMTE
Ce que je méritais vous l'avez emporié.
DON DIÈGUE
Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
LE COMTE
Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
DON DIÈGUE
Eo être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
DON DIÈGUE
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE GOMTE.
Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge.
DON DIÈGUE
Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.
LE COMTB.
Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras.
DON DIÈGUE
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
LE COMTE
Ne le méritait pas ! moi ?
DON DIÈGUE
Vous.
LE COMTE
Ton impudence .
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un sovf/lci.)
Don Diègue tire l'épée pour se venger ; don
Gormasle désarme, en le raillant. Tout à sa douleur et à son ressentiment, le père de Rodrigue laisse éclater son cœur dans un monologue fameux , où domine un désespoir d'autant plus émouvant, que le vieillard n'est encore que la victime d'une colère brutale. Sa faiblesse est un nouveaii titre à notre pitié ; elle est si bien exprimée!
0 rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers Que pour voir, en un jour, flétrir tant de lauriers? Mon bras , qu'avec respect toute l'Espagne admire , Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ? 0 cruel souvenir de ma gloire passée!... etc.
Mais dans une âme énergique, le découragement ne dure pas. Le Cid est une tragédie épique , et les principaux personnages sont des héros d'épopée. La transition est brusque entre l'abattement et la colère. Le père parle à son fils :
Rodrigue as-tu du cœur?
Le jeune homme répond :
Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
Nous entrons en plein dans la vengeance. Je me demande ici pourquoi le Cid , don Diègue ,
:>ol
tant d'autres, dans lés tragédies de Corneille, ont une manière de provoquer la réplique ou de la donner, si forte, si précise, en peu de mots. C'est que la passion remplit leur cœur; cette passion n'est pas ordinaire ; pour aller plus vite au but, elle ne languit point dans la phrase. Ils sont précis, ai-je dit, les héros de Corneille; en effet, ils savent ce qu'ils veulent ; ils sont entiers , et nécessairement brefs dans leur langage ; c'est une chose remarquable que les hommes destinés, comme le Cid, à sauver leur pays par quelque coup d'éclat, par les armes ou par une énergique persévérance , ont été et seront entiers , sobres de paroles, puissants dans l'expression. Mais la scène continue :
DON DIÈGUE
Agréable colère !
Digne ressentiment à ma douleur bien doux! Je reconnais mon sang à ce noble courroux ; Ma jeunesse revit en ceiie ardeur si prompte. Viens , mon tils , viens , mon sang , viens réparer ma honte : Viens me venger.
DON RODRIGUE
De quoi ?
DON DIÈGUE
D'un atfront si cruel , Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel
D'un soufflet. Uinsolent en eût perdu la vie : Mais mon âge a trompé ma généreuse envie : Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, Je le remets au tien pour venger et punir.
Meurs ou tue....
Comme don Rodrigue, au nom du père de Chimène , hésite , don Diègue ne le laisse point même parler :
Ne réplique point, je connais ton amour; Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour. Plus l'ofifenseur est cher, et plus grande est Toffense, Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance, Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi : Montre-toi digne fils d'un père tel que moi. Accablé des malheurs où le destin me range, Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.
C'est sauvage î et cependant don Diègue n'est point odieux. Il est chrétien sans doute, il est coupable. Je ne dirai même pas, pour sa défense, qu'il appartient à un siècle grossier, qu'il est Espagnol; non, il est épique, et sa passion a des proportions surhumaines. Mais, il a été tellement insulté, si injustement traité dans son grand âge et dans sa faiblesse , nous avons si bien pris parti pour lui, que nous prenons encore, par un préjugé du cœur, les intérêts de sa vengeance.
C'est un sentiment si complexe, si mêlé que celui de la vengeance , si difficile à déraciner, même au christianisme , si voisin de la justice et quelquefois de la générosité, qu'il ne rend pas don Diègue aussi odieux que la raison le voudrait. Blâmons-le; malgré le soufflet, nous n'avons pas le droit de nous faire justice. Mais laissons-là le vindicatif Espagnol pour ne voir que le père dans une autre scène, où il défend son fils, après la mort du comte. Ghimène a parlé; don Diègue, à son tour, au bout d'une éloquente plaidoirie où la colère et le faux honneur reparaissent trop souvent, ajoute :
Si venger un soufflet mérite un châtiment, •
Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : Quand le bras a failli, l'on en punit la tète. Qu'on nomme crime, ou non , ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père , Il ne l'eût jamais fait, si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, . Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène. Je n'y résiste point, je consens à ma peine: Et loin de murmurer d'un rigoureux décret , Mourant sans déshonneur, je mourrai sans re?rei.
Nous sommes heureux d'en finir avec les farouches accents de la haine pour nous reposer,
pour ainsi dire, dans le cœur d'un père. Mais c'est un père sans faiblesse ; et quand Rodrigue veut mourir, don Diègue, pour lui répondre, peut-il trouver de plus nobles paroles que celles-ci ?
li n'est pas temps encor de chercher le trépas: Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignait, dans le grand fleuve entrée. Croit surprendre la ville et piller la contrée. . Le? Maures vont descendre ; et le flux et la nuit , Dans une heure, a nos murs les amènent sans bruit, La cour est en désordre , et le peuple en alarmes ; On n'ent«nd que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j*ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, Qui, sachant mon affront , poussés -d'un même zèle. Se venaient tous offrir à venger ma querelle. Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains,
Va marcher à leur tète oii l'honneur te demande; C'est loi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord. Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; Prends-en l'occasion , puisqu'elle t'est offerte ; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte. Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front; Ne borne pas ta gloire à venger un affront ; Porte-la plus avant; force par ta vaillance Le monarque au pardon et Chimène au silence.
C'est bien la l'illusion d'un père ; ces derniers vers adoucissent singulièrement ce que nous
avons senti de cruel dans l'expression de la vengeance, de sévère dans le sacrifice que fait don Diègue de son fils à un devoir plus fort que son affection.
On croirait vraiment , à entendre même certains admirateurs de Corneille , qu'il n'a pour lui que la vigueur ; ne voit-on pas qu'il sait aussi tempérer l'héroïsme des caractères les plus entiers par les traits touchants , par le charme de la tendresse 1
En somme, c'est au devoir qu'aboutit don Diègue , comme don Germas , qui meurt en en-^ traînant au combat son futur meurtrier, à ce combat dont le motif est la piété filiale. Mais cet amour du devoir, le père de don Rodrigue le poussera jusqu'à une invraisemblance sublime , quand le jeune vainqueur sera de retour et en présence du roi don Fernand. Il s'agit de don Sanche , et d'un nouveau duel. Le roi, dans sa bonté, ne peut s'empêcher de s'alarmer. Il le fait en ces termes :
Sortir d'une bataille el combattre a i'instant !
La réplique n'attend pas. Don Diègue prévient son fils :
Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
Cettp réponse est épique. C'est l'impossible que va faire don Rodrigue ; son père le convie, si nous ne voyons en lui qu'un homme, à un devoir irréalisable I Et nous aussi, il nous faudra combattre sans repos après avoir combattu , pour reprendre notre honneur, notre rang catholique dans le monde, si nous ne voulons pas lui donner bientôt, au lieu d'un drame subhme, le spectacle honteux d'une tragédie comique!
Ce mémo vers est la note épique de la tragédie. Don Diègue, qui le prononce, est moins le type de h vengeance que celui de Vhonneur, comme le monde le comprend encore aujourd'hui. Heureusement qu'il est père, et, malgré sa tendresse profonde pour Rodrigue , tout prêt à sacrifier son cœur et son amour, son enfant à sa foi , à sa patrie, à son roi! S'il nous élève, s'il provoque notre admiration par son héroïsme , sa faiblesse et sa souffrance nous rendent à nous-mêmes, au spectacle plus naturel, moins sublime, non moins intéressant de notre propre faiblesse et de notre misère. Il offre le contraste d'une grande douleur et d'une grande joie. Tl est vraiment dramatique.
En un mot, le comte et don Diègue sont, à certains moments, des héros: mais, il faut le dire aussi, ce sont de.s Espagnols; et, >i j'osais me
permettre une comparaison tirée de leur pays même , leurs qualités généreuses portent Tempreinte du caractère national, comme ce vin exquis, que Ton recueille dans les riches vignobles de l'Espagne , garde toujours l'odeur de l'outre où il a été enfermé.
Analyse des personnages du Cid (Suite).
Don Rodrigue.
2 3 Avril IS:-
Analyse des personnages du Cid ( Suite ^ Don Rodrisrue.
Nous allons , avec le poëte , d'un personnage à l'autre, et comme d'une cime à une autre cime, gravissant la pente de l'idéal , nous élevant du comte à don Diègue , de don Diègue à Rodrigue, de Rodrigue à Chimène ; cet idéal où nous tendons , c'est la perfection du devoir. Si don Diègue, un père, lui sacrifie son fils, le désir de vengeance qui l'anime nous le rend moins cher et diminue le plaisir que nous avons de le voir agir et parler. De son côté, Rodrigue, héros chrétien, type de piété filiale , n'en est pas moins un homme; quoique passionné pour le devoir, une passion moins élevée l'abat aussi jusqu'au désespoir; il atous les découragements, les folles csp*'rances , les entraînements généreux de la jeunesse. C'est un jeune homme , dès le débul de la pièce ; l'insulte faite à don Diègue le place entre
son amour si pur. si heureux tout 'à l'heure . et son devoir. Il faut punir le père de Ghimène , le tuer et son propre bonheur en même temps. Aux paroles ardent^^s de son père , il répond à peine , sa douleur est muette d'abord ; puis elle s'épanche ; son cœur de jeune homme ne saurait la contenir ; de là ce monologue où il exprime ses tragiques angoisses î
Perce jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle. Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur. Je demeure immobile , et mon âme abattue Cède au coup qui me tue. .
Si près de voir mon feu récompensé,
0 Dieu ! l'étrange peine î En cet affront mon père est l'offensé.
Et l'offenseur le père de Chimène,
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse, Il faut venger un père, et perdre une maîtresse ; L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras. Réduit au triste choix, ou de trahir ma flamme, Ou de vivre en infâme , Des deux côtés mon mal est infini.
0 Dieu! l'étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimèue ?
Que l'antithèse domine ici , ce n'est pas sur-
prenant; il y a, en effet, antithèse, c"est-à-dire opposition entre les sentiments si divers qui se partagent l'âme de don Rodrigue. Du reste l'antithèse est la marque particulière du génie de Corneille ; c'est aussi le caractère propre de la tragédie , qui exprime avec éloquence la lutte et l'opposition des passions. Cependant Racine n'est pas moins tragique , avouons-le , que Corneille ; or, il s'en faut que l'antithèse soit aussi franche dans ses œuvres que dans celles de son devancier; oui, mais elle s'y trouve, quoique, sous une forme moins directe , avec un autre système dramatique. Racine met en face l'un de l'autre deux cœurs différents , animés de passions contraires. C'est Mathan et Joad ; Joad et Athalie ; en luttant les uns contre les autres, de tels personnages vont presque fatalement, sans luttes contre eux-mêmes, sans antithèse, dans le sens de leur passion. Joad obéit k Dieu qui l'inspire ; Mathan, à la haine et à l'envie; Athalie, à l'ambition et à la cupidité. L'opposition existe toutefois entre les intérêts divers, elle se marque fortement dans le langage ennemi de chacun des deux personnages qui se détestent ; elle est entr'eux , et les sépare ; elle provoque les péripéties ; elle précipite le dénoûment; elle est,
en résumé, moins accusée que dans Corneille. L'antithèse , telle qu'il l'a conçue , pla^ un personnage en face de lui-même ; ce n'est pas seulement entre deux cœurs différents, c'est souvent dans un seul et même cœur que s'établit la lutte tragique, que deux passions se trouvent face à face, se touchent, et, si l'on pouvait le dire, se prennent corps à corps. Qu'y a-t-il alors d'étonnant si, dans l'expression poétique de cet intime combat , l'antithèse est plus caractérisée et dure autant que la lutte elle-même ? Elle est naturelle , elle est nécessaire ; elle fait de Corneille le plus tragique de nos poètes.
Maintenant continuons la lecture de l'admirable monologue , après l'avoir un instant suspendue :
Père, maîtresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie, Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie ; L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, Mais ensemble amoureuse.
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer, qui causes ma peine, M'es-tu donné pour venger mon honneur?
M"es-tu donné pour perdre ma Chimène?
Il vaut mieux courir au trépas ;■ Je Jois a ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ; J'attire , en me vengeant, sa haine et sa colère :
J'attire ses mépris en ne me rengeant pas. A monnius doux espoir l'un me rend infidèle . Et l'autre , indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir.
Tout redouble ma peine ; Allons, mon âme, et, puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir ma! soutenu l'honneur de ma maison ; Respecter un amour dont mon âme égarée Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur
Qui ne sert qu'à ma peine :
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s'était déçu ; Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse : Que je meure au combat , ou meure de tristessf , Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. Je m'accuse déjà de trop de négligence . Courons à la vengeance ; Et, tout honteux d'avoir tant balancé.
Ne soyons plus en peine (Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offense'. Si l'offenseur est père de Chimène.
C'est la piété filiale qui l'emporte, u Je dois » tout à mon père , » voilà le dernier mot et le terme d'une lutte cruelle. Ne nous inquiétons pas de plusieurs fautes de détail. On ne sait
trop ce que veut dire Rodrigue par ces mots : (( malheureux objet d'une injuste riguSir; » il est au moins vague, obscur même. Tirer sa raison d'une injure a vieilli ; l'usage aujourd'hui veut qu'on substitue à cette expression « tirer vengeance. » *
Mais n'appuyons pas sur ces détails ; jugeons d'ensemble. Le monologue est vraiment tragique ; il est poignant. Le malheureux jeune homme , entre son amour et l'amour. filial, comme emprisonne dans un dilemne terrible , n'y peut trouver d'issue que dans le choix de Tune ou l'autre infortune. Il a beau raisonner, il perdra Ghimène ou l'honneur. Il raisonne, en effet, comme le font presque toujours les personnages de Corneille, avant d'arriver au but, au sacrifice; ils sont raisonnables , sans cesser d'émouvoir, ils doivent l'être ; c'est d'abord la raison qui leur démontre contre la fausse raison la nécessité • d'immoler leur passion ou même un sentiment pur au devoir ; c'est elle aussi qui se développe en eux, de plus en plus, à mesure qu'ils s'élèvent sur la pente du sacrifice, c'est-à-dire que leur entendement se dégage de l'obscurité des affections sensibles. Dans la sérénité de leur raison peu à peu reconquise , ils ressemblent à
DIXIÈME COURS 2fi7
ces voyageurs qui, près d'atteindre, après une marche fatigante , la cime d'une haute montagne , contemplent la sérénité du ciel, et voient à leurs pieds les nuages qui tout à l'heure encore les environnaient ou planaient sur leur tête.
Mais le Gid raisonne contre et pour son devoir en vers lyriques, ce que-plusieurs ont peine à lui pardonner. Est-il vraisemblable, en effet, qu'un jeune homme , tout entier aux réflexions pénibles qui l'assiègent , ait assez de sang-froid pour les cadencer dans un rhythme apprêté? Autant vaudrait accuser Corneille d'avoir écrit le Cid en vers, plutôt qu'en une prose solide. Si la poésie est le langage le plus élevé de l'âme, la poésie lyrique , dans ses strophes régulières,' mais dans ses vers irréguliers, mêlés, est surtout celle d'une âme émue, anxieuse , presque hors d'elle-même, imitant à la fois les mouvements tumultueux du cœur et la monotonie de la douleur. L'âme est une lyre à plusieurs cordes ; celle de la joie vibre rarement; nous ne saurions en supporter longtemps l'harmonie ; le bonheur ici bas n'est pas fait pour nous; la note dominante de cette lyre humaine , c'est la souifrance. Plus elle vibre fortement, plus elle a besom , lorsqu'elle passe du cœur dans la poésie avec sa plénitude
divine , de résonner dans une expression particulière, dans une forme idéale. De là la poésie lyrique elle monologue du Cid, qui est une vraie mélodie de la souffrance.
Si le devoir remporte dans l'esprit de Rodrigue, le jeune héros devra cependant appeler à son aide, pour achever sa victoire, des motifs plus humains , l'honneur et même la vengeance; il lui faudra se mettre en colère, obéir à la chaleur d'un sang généreux, aux ardeurs de l'âge. L'homme reparait dans la scène de la provocation.; mais quand il a tué le comte, effrayé du coup qu'il vient de porter, rendu à son amour, aux regrets' d'un bonheur perdu , il descend des sommets de / l'immolatipn jusqu'au désespoir et à la folie. Encore couvert du sang de don Gormas, il voie à la maison de Chimène ; il est à ses piedé, lui offre sa tête et lui dit :
N'épargnez point mou sang ; goûtez, sans résistance. La douceur de ma perte et de votre vengeance.
On a crié à Tinvraisemblance. Jamais, en effet, Chimène n'acceptera dfi tuer Rodrigue ; le meurtrier du comte ne l'ignore pas ; sa démarche est donc inutile; sa demande invraisemblable. Oui, s'il avait sa raison ; mais il l'a perdue après
l'effort de raison passionnée qui lui a fait venger son" père ;' Rodrigue est un jeune homme , ce qu'il y a ici bas de plus épris de l'impossible ; il doit être invraisemblable , et Corneille , observateur pénétrant du cœur humain, l'a, pour ce motif, conduit aux pieds de Ghimène. Cependant le fils de don Diègue pense-t-il, en ce moment, à examiner si elle le frappera , oui ou non ? Il a mérité la mort, puisqu'il Ta donnée, et c'est tout , Chimène doit user de représailles ; pour lui il doit mourir ; il ne songe pas même qu'il puisse vivre sans l'amour de Chimène ; car si la jeunesse a des rêves insensés , elle croit aussi à des maux irréparables. Il existe encore une raison plus profonde qui justifie l'invraisemblable action de Rodrigue. Un des effets de la passion, si nous sommes jeunes surtout , c'est de nous ramener inévitablement , sous tous les prétextes possibles, à son objet; et si nous le croyons perdu pour nous sans retour , nous y sommes ramenés avec un élan de folie plus invincible encore ; c'est pourquoi Rodrigue offre sa tête à Chimène: et s'il reste longtemps près d'elle, si l'imagination, toujours utile à la passion, fournit à son amour des raisons subtiles, pour persuader à Chimène de le tuer, ce n'est pas au poète qu'il faut s'en
prendre ; non , les sophismes de Rodrigue prolongent, à son avantage, un entretien qui retarde un éternel adieu ; l'illusion du cœur les invente. Un exemple entr'autres :
Ma main seule du mien a su venger l'offense ; Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
Mais lisons de cette scène le plus Jjeau passage; c'est Rodrigue qui parle , et le devoir :
N'attends pas Je mon affection Un lâche repentir d'une bonne action.
L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père et me couvrait de honte. Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur. J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur : Je l'ai vu; j"ai vengé mon honneur et mon père; Je le ferais encor si j'avais à le faire.
Voilà qui est grand et raisonnable ; la passion va parler :
Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, C'est maintenant à toi que je veux satisfaire ; C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois. J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.
Le d'ernier mot do la passion , le voici :
Punis-moi par vengeance ou du moins par pitié.
Ghimène , un instant émue , chasse enfin Rodrigue : « Va-t-en , » lui dit-elle ; et le jeune
homme , errant dans son désespoir , rencontre bientôt son père. A don Diègue qui inonde son vengeur de larmes d'allégresse , il annonce aussi qu'il veut mourir,
Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.
Ces paroles insensées de son amour, tout pur qu'il est, contrastent avec la voix grave du devoir , dans la bouche de don Diègue. L'enfant, malgré le respect filial , n'a pu s'empêcher de laisser éclater toute sa douleur ; il s'écrie :
Souffrez qu'eu liberté mon désespoir éclate ;
Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
Je ne me repens point de vous avoir servi ;
Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.
Mon bras, pour vous venger, armé contre ma tiamme ,
Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme.
Ne me dites plus rien ; pour vous j'ai tout perdu ;
Ce que je vous devais , je vous l'ai bien rendu.
Les derniers mots dépassent les bornes du respect filial ; mais on les pardonne à Rodrigue en faveur de sa peine naïve , et l'on sourit de cette douleur pleine d'élan , de ces projets de mort , sortis d'un cœur qui bat trop violemment , par l'excès de la jeunesse , et qu'il faut seulement apaiser. On admirait déjà le futur Cid ; on l'aime, on comprend mieux tout co qu'il lui a fallu de
force d'âme pour venger son père. D'ailleurs dans le cœur de la jeunesse comme dans un vase généreux , tout fermente ou bouillonne à la fois , Famour et la folie , le désespoir, l'honneur enfin qui sert si puissamment le devoir. A peine la voix de son père , tout à l'heure coupable de vengeance , a-t-elle prononcé les noms de patrie et d'honneur, que l'enfant , après urie courte résistance , cède pour rentrer bientôt couvert de lauriers. Une femme , un père ont accompli ce prodige. Le devoir l'epiporte dans le cœur espagnol et catholique de Rodrigue ; tout à l'heure c'était la piété filiale , c'est la patrie maintenant qui triomphe de l'amour, c'est toujours le devoir ; dans quelques heures, les Maures seront vaincus. Il nie semble que Rodrigue , dans la rapidité de son héroïque expédition , serait moins beau , moins vrai, s'il était plus vraisemblable, et que Corneille en paraîtrait moins grand.
Le Gid , ainsi nommé par les Maures vaincus , raconte lui-même , en présence de la cour, au roi don Fernand, la bataille. Ce passage a toute la grandeur d'un récit épique , il est cependant simple, et par instant presque familier; le lire, c'est le sentir; il échappe à l'analyse. Corneille, qui avait intitulé modestement le Cid : Tragi-
comédie, ne se doutait pas qu'il inventait la tragédie épique :
Sous moi donc cette troupe s'avance , El porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq ceiits ; mais, par un prorapt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. Tant à nous voir marcher avec un tel visage , Les plus épouvantés reprenaient du courage ! J'en cache les deux tiers , aussitôt qu'arrives , Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés : Le reste , dont le nombre augmentait à toute heure , Brûlant d'impatience , autour d« moi demeure , Se couche contre terre, et , sans faire aucun bruit , Passe une bonne part d'une si belle nuit. Par mon commandement la garde en fait dé même, Et se tenant cachée aide à mon stratagème ; Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles.
Ici l'on n'écoute plus le poëte ; le peintre a si bien rendu la nature , qu'avec les hardis partisans du Cid, on croit apercevoir la nuit, l'obscure clarté des dtoiles et la flotte des Maures ; on les va combattre ; on garde le silence pour mieux faire réussir la mystérieuse entreprise.
L'onde s'enfle dessous , et d'un commun effort Les Maures et la mer montent jusque? au port. On les laisse passer; tout leur parait tranquille,
27 i LITTÉRATURE FRANÇAISE
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits.
Ils n'osent plus douter de nous avoir surprjs ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent.
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors , et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent;
Ils paraissent, armés. Les Maures se confondent,
L'épouvante les prend à demi-descendus:
Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre.
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang.
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient;
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre , et leur rend la vertu.
Oh! combien d'actions , combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres ,
Où chacun , seul témoin des grands coups qu'il donnait.
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J'allais de tous côtés encourager les nôtres.
Faire avancer les uns et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage ;
Le Maure voit sa perte et perd soudain courage ;
Et voyant un renfor*. qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles ,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte , et sans considérer
dixiè:me cours 27o
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer. Aiusi leur devoir cède à la frayeur plus forte ; Le flux les apporta, le reflux les remporte.
Jamais vers n'a mieux peint d'un trait la rapidité d'une action héroïque. Pour moi, j'ai vu la bataille, et je crois voir les vaisseaux s'éloigner.
Cependant que leurs rois engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs tout percés de nos coups ,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie ;
Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme; ils se rendent :
Je vous les envoyai tous deux en même temps;
Et le combat cessa faute de combattants...
Ce dernier vers, à l'allure martiale, et dont ]a grandeur est comme mêlée d'une certaine jactance , finit dignement un fragment d'épopée espagnole. Le jeune homme reparaît; en un clin d'œil, nous avons assisté, et dans tous les détails les plus précis, à une mêlée nocturne et d'une grandeur mystérieuse , à un coup de main de l'Espagne chrétienne. Nous avons entièrement oublié les intérêts inférieurs de l'àme, et Rodrigue, transfiguré, a remporté deux victoires, Tune sur les Maures, l'autre sur son amour.
Est-ce la gloire qui le transfigure ? est-ce elle qui lui fait oublier un instant Chimène? Je ne le crois pas. La gloire , il ne Ta point cherchée ; il a obci à la volonté de son père , de don Diègue , au devoir ; il a été au-devant de l'ennemi par piété filiale ; il Ta vaincu , comme c'est ^ordinaire , après s'être vaincu lui-même ; c'est moins de la victoire qu'il rayonne , que de la beauté de son sacrifice, de la beauté du devoir accompli. C'est la jeunesse du Cid, sans doute, et son ardeur qui animent le récit épique de la bataille ; c'est elle surtout qui perce dans le dernier vers; mais c'est l'immolation du cœur qui a inspiré le génie du capitaine et même le génie du jeune narrateur. Cependant l'amour n'a disparu qu'à la surface. La jeunesse retombe aussi vite qu'elle s'est relevée d'un premier abattement; Rodrigue, plus désespéré que jamais, est déjà aux pieds de Chimène ; il ne se défendra pas contre don Sanche , qu'il est appelé à combattre ; il se laissera vaincre et tuer, carChimène ne peut consentir à le frapper de sa propre main, sans renoncer toutefois à sa vengeance par la main d'autrui. C'est un dernier adieu qu'il fait à Chimène
Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu. Avant le coup mortel, dire un dernier adieu ;
Cet immuable nmour qui sous vos lois m'eugage N'ose accepter m\ mort sans vou^en faire hommage.
Le dernier vers est précieux et manque de clarté; mais si l'expression est embarrassée, la pensée est claire. M. Sainte-Beuve a prétendu qu'à ce dernier entretien , le Cid devait trouver uniquement un plaisir d'orgueil, bien loin d*exhaler un véritable désespoir ou d'exprimer un amour et des sentiments réels. Selon ce critique , Rodrigue, en prolongeant la scène, jouit des angoisses de ce cœur dont il connaît l'amour, et son triomphe consiste à le lui faire avouer, à vaincre la piété filiale, à vaincre, en un mot, au profit d'un égoïsme raffiné, les scrupules de la jeune fille, à lui faire oublier son père et son devoir. Si ce ne sont point là les paroles textuelles de M. Sainte-Beuve, le sens n'en est point altéré. L'écrivain, avec la subtilité d'un cœur qui aime à voir le mal, est tombé dans le faux , en jugeant ainsi Rodrigue et le poète ; le poète est dans le vrai; le Cid, un jeune homme, quand la nature souffre et que la grâce ne l'aide point, doit faire ce qu'il fait. Qui n'a pas éprouvé quelqu'infortune? Eh bien, dans le premier accablement de la peine, ne sommes-nous pas réduits à rien et comme pressés de mourir / Ce-
!i>TS LITTERATURE FRANÇAISE
pendant, même dans le plus vif de la douleur, si nous sommes chrétiens , si quelque devoir impérieux parle à notre cœur, la volonté se réveille; à mesure même que, sous une inspiration élevée, le devoir s'accomplit, la douleur trompée a l'air de disparaître, le mal s'assoupit et l'âme peut goûter, au terme de l'efifort, une joie pure, une de ces joies qui descendent directement du ciel et illuminent la conscience. Mais cette heure de paix est courte ; la douleur, dans un nouveau loisir de la volonté , renaît plus vive ; le sentiment en est d'autant plus fort qu'elle reparaît inopinément, après un instant d'oubli et de sommeil !... Le malheureux Rodrigue a dû , sous l'influence de la piété filiale se jeter dans la mêlée, vaincre et chasser l'infidèle 1 II s'est oublié lui-même... mais, la victoire une fois obtenue, la poussière du combat et de la gloire dissipée, il a plus que jamais senti , en face de Chimène toujours résolue à se venger, ce que son malheur avait d'implacable. Je dirai même que l'apparence de son bonheur ne fait que lui rendre plus amer le sentiment de sa ré-lle infortune. Aussi est-il, avec toute la folie de la jeunesse , décidé à mourir ; il veut le dire à Chimène, et le lui dire , c'est la revoir. C'est un héros , c'est même par
dixie:\ie cours
moments un homme de devoir ; c'est surtout un jeune homme, dans le sens le plus franc, je ne dirai pas le plus chrétien du mot, avec toute l'imagination, toutes les faiblesses de son âge. Rodrigue se relèvera de cette chute ; mais pour voir comment, il nous faut lire en partie la scène de la seconde entrevue. Le Gid parle :
Je cours à mon supplice, et non pas au combat ;
Et ma tidèie ardeur sait bien m'ôter l'envie,
Quand vous cherchez ma mort , de défendre ma vie.
J'ai toujours même cœur; mais je n'ai point de bras,
Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;
Et déjà cette nuit m'aurait été mortelle ,
Si j'eusse combattu pour ma seule querelle.
Mais défendant mon roi , son peuple, et mon pays,
A me défendre mal je les aurais trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu'il eh veuille sortir par une perfidie.
Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt ,
Vous demandez ma mort, fen accepte Tarréi :
Votre ressentiment choisit la main d'un autre .
Je ne méritais pas de mourir de la vôtre :
On ne me verra point en repousser les coups:
Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;
Et , ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent ,
Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent ,
Je vais lui présenter mon estomac ouvert ,
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.
Ce passage, dans le dernier vers surtout , peint bien les folies et les retours de la passion. >'e
2fi0 LITTÉRATURE FRA^-ÇAISE
nous étonnons donc pas si Rodrigue se répète ; il est dans son rôle, dans la vérité. D'autre part, Chimène qui venge son père, moins par passion que par devoir, mais qui ne peut supporter cette idée , la mort de celui qu'elle a pu, un instant, aimer devant Dieu , Chimène laisse échapper ces paroles dont sa raison n'a pas conscience et que j'expliquerai bientôt :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Rodrigue y répond par cette explosion d'une joie presque surnaturelle :
Est-il quelqu'ennemi qu'à présent je tie dompt-c- ? Paraissez , Navarrois , Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillant-?; Unissez-vous ensemble et faites une armée Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux; Pour en venir à bout, c'est trop peu de vos coups.
Rodrigue, par une lueur d'espérance humaine, est ramené au devoir, à la passion du devoir ; un mot parti d'un cœur pur, l'expression exagérée d'une tendresse innocente et craintive a réveillé dans son cœur tout'^s les ardeurs du patriotisme, de la foi. Les ennemis du roi et de la religion catholique n'auront pas de plus terrible adversaire que le Cid. N'est-ce pas la grâce qui a parlé
à Rodrigue par le cœur de Ghimène et l'a transfiguré ? Chimène nous l'apprendra.
Le Gid ne reparaît plus que pour débiter, devant elle, des fadeurs romanesques. Afin de mériter sa main ou de l'espérer, il veut
Aux deux bouts de la terre étendre ses travaux.
Et puis , il offre encore sa vie ; c'est une fois de trop ; l'auditeur ne sent plus d'émotion , ni dans son cœur, ni dans celui de Rodrigue. Le poète a commis une faute. Ce seul vers me paraît naturel dans cette trop longue tirade ;
Ne me bannissez point de votre souvenir.
C'est, vraiment, tout ce que peut et doit espérer Rodrigue de Chimène, incapable de le frapper, et si je ne me trompe, si une étude plus attentive encore de la pièce ne change point mon sentiment, de Ghimène, trop héroïque pour épouser le meurtrier de son père , trop aimante pour ne point se souvenir de lui, devant Dieu, dans la solitude de son virginal veuvage.
Chimène seule soutient, anime cette fin de la pièce , ce dénoûment que nous allons commenter, en analysant le caractère de la généreuse fille du comte, après avoir, dans Rodrigue, étudié
le héros de la piété filiale , le héros épique et chrétien, rhomme, et surtout le jeune homme, avec ses alternatives d'abattement et d'énergie , de force et de faiblesse, en un mot, la nature et la grâce.
Analyse des personnages du Cid (Suitey. Chimène.
3 0 Avril 1877
Analyse des personnages du Cid (Suite';. CJiimène.
Notre grand Corneille a ses imperfections de détail. Nous ne les avons pas cachées; ajoutons encore un trait à notre critique. Ghimène prononce un vers absolument déclamatoire , au sujet de son père :
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux.
Voltaire a bien voulu interrompre sa guerre contre Jésus-Christ, pour relever dans les pièces du poète des termes impropres , des expressions vieillies, des incorrections même. Nous nous contenterons de dire que l'illustre tragique , dont nous analysons l'œuvre la plus brillante , avait fréquenté le théâtre des Italiens , aussi bien que THôtel de Rambouillet, qu'il s'-était nourri des œuvres dramatiques de lEspagne , toujours plus ou moins emphatiques , malgré le génie de ccr-
tains auteurs; que chez les anciens, Lucam et Sénèque avaient fait ses déHces , et qu'il présentait lui-même, naturellement, le contraste d'un génie subtil et grand, simple et déclamatoire; qu'en outre le goût attendait son législateur. Corneille est donc plus rude, plus heurté, moins correct, moins élégant que ses heureux successeurs; je souhaite que nous les trouvions plus originaux. Cette critique faite à propos de Chimène,- j'ai hâte d'offrir ce personnage à votre admiration. Le style n'est pas tout. Il faut mettre bien au-dessus la force des sentiments, la beauté des pensées, la profondeur et l'exactitude de l'observation, l'invention des caractères. Rien n'a manqué de ces quaUtés au créateur de Chimène ; et le style, qui est distinct des mômes qualités/comme la couleur est distincte du dessin, mais' qui les revêt et les embelUt de son éclat, s'est trouvé égal aux personnages.
Rodrigue , c'est l'homme et le jeune homme ; Chimène, c'est la femme dans toute la pureté du mot; c'est l'héroïne sans tache, la victime de la piété liliale ; elle est , comme le Cid son rival de souffrance, placée entre la passion et le devoir ; son amour n'est pas moins ardent ; son malheur .sans remède ne laisse aucune place à l'espérance.
Rodrigue a , pour se consoler ou distraire sa douleur , la vie des camps , les combats , la gloire ; Chimène n'a que la solitude pour renforcer sa peine et lui rendre plus sensible son ennui; Rodrigue possède un père pour le rappeler au devoir; Chimène a perdu le sien; il lui reste un tuteur, le roi Fernand, dont nous savons la faiblesse ; enfin c'est une femme , une enfant ; Rodrigue montre toute l'énergie d'un homme. Disons .plus ; le Gid peut avoir perdu l'espoir d'épouser Chimène et l'aimer ; celle-ci doit le poursuivre et le haïr; elle l'aime néanmoins. Dans ce personnage se rencontrent tous les contrastes, s'unissent et se fondent les qualités les plus incompatibles ; il est délicat, sublime; il a la force et la tendresse ; ou plutôt il peint la force de la faiblesse , comme Rodrigue , dans plus d'une scène, peint la faiblesse de la force.
Au début de la pièce, Chimène éprouve , dans son bonheur même , je ne sais quelle appréhension de souffrance , qui est déjà la souffrance ; cette intuition du malheur, plus remarquable chez les femmes, très-bien observée par Corneille, est générale cependant, et appartient aussi à l'homme, bien qu'avec moins de délicatesse. Notre état, c'est la lutte; notre victoire, le
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sacrifice ; c'est pourquoi nous doutons toujours de notre bonheur.
Ne nous étonnons point , à plus forte raison , d'entendre Ghimène , bientôt l'épouse de Rodrigue , dire à sa confidente :
Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie et s'en trouve accablée.
Un momeQt donne au sort des visages divers .'
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.
Il arrive ce revers, prompt comme l'orage. Il foudroie Rodrigue ; il met Ghimène aux pieds du roi pour implorer sa justice. La femme triomphe de l'amour au nom du devoir. Il me semble avoir découvert le motif de cette apparente anomalie. L'homme est fait de raison ©t de passion ; trop confiant dans sa raison , trop sûr de lui-même , trop convaincu de sa supériorité , le malheur le surprend mal préparé à le recevoir, T accable tout d'abord, l'aveugle ; la passion est, un instant, la maîtresse. Rodrigue est vrai. Ghimène ne Test pas moins ; la femme est tout sentiment ; or ce sentiment épuré par la foi, aidé de la faiblesse qui doute el rapproche Tàme de Dieu , n'est autre chose que la raison du cœur, la raison sous une autre forme , divinisée et sans orgueil. G'est par le sentiment que les femmes se dévouent;
et le dévouement, ou le sacrifice , c'est le comble de la raison. Le dévouement s'appelle ici le devoir ; dans le cœur pur de Chimène , c'est le devoir qui l'emporte d'abord , c'est l'amour filial qui est , dès le premier pas de l'action , vainqueur de l'amour ! Laissons la parole à Chimène :
Sire, sire , justice!...
Je me jette à vos pieds!...
D'un jeune audacieux punissez l'insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien .
Il a tué mon père....
Sire , mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles ,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De le voir répandu pour d'autres que pour vous ,
Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre ,
Rodrigue, en votre cour, vient d'en couvrir la terre.
J"ai couru sur le lieu sans force et sans couleur;
Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sir.e, la voix me manque à ce récit funeste;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
Et comme le roi cherche à la consoler en lui disant qu'il remplacera son père , Chimène réphque :
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit , je l'ai trouvé sans vie ; Son flanc était ouvert ; et, pour mieux m'émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir ;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
Me parlait par sa plaie et hâtait ma poursuite ;
Et pour se faire entendre au plus juste des roia.
Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire , ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence:
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité;
Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire . Se baigne dans leur sang , et brave leur mémoire. Un si vaillant. guerrier qu'on vient de vous ravir Eteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin, mon père est mort, j'en demande vengeanc, Plus pQur votre intérêt que pour mon allégeance ; Vous perdez en la mort d'un homme de son rang ; Vengez-la par une autre , et le sang par le sang; Immolez, non à moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne , Immolez , dis-je, sire, au bien de tout l'Etat, Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.
S'il y a quelque déclamation dans ce beau passage, elle vient moins de Corneille que de Chimène , dont le ton un peu forcé indique une âme combattue , et qui , n^lgré le triomphe immédiat du devoir ou du sentiment filial , garde encore Rodrigue au fond de son cœur et ne Fa pas nimé impunément. Toute l'ardeur, tout l'emportement de sa pensée n'y font rien; elle le ménage ; ce n'est pas un meurtrier., ce n'est pas
un assassin ; il n'est qu'un audacieux , un téméraire ; elle invoque , pour le punir , la raison .d'Etat, le salut du roi. Elle le hait, c'est son devoir ; elle le hait par raison ; il n'est pas impossible , il est presque certain, que sans même s'en apercevoir, elle l'aime davantage. Quelques scènes plus loin , cet état en apparence anormal de l'âme , vrai cependant et tragique au dernier degré , nous paraîtra plus sensible; nous en expliquerons le motif. En ce moment , nous touchons déjà à ce point délicat. Rodrigue, en effet, est dans l'appartement de Chimène ; il lui offre sa tète. Chimène ne l'accepte pas; toutefois, dans sa bouche, le devoir a d'abord sa pleine autorité. Qu'y a-t-il de plus fort que ces vers :
Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi , le faisant , tu mas appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire : Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire ; Même soin me regarde , et j*ai , pour m'affliger, ■ Ma gloire à soutenir, et mon père a venger. Hélas ! ton intérêt ici me désespère.
Si.quelqu'autre malheur m'avait ravi mon père. Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir.
Ici le cœur de la jeune fille, fatigué d'un puissant effort, ploie sous l'impression de la douleur
et des souvenirs ; l'accent devient plus tendre ; la femme reparaît :
Et contre ma douleur, j'aurais senti des charmes Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu : Cet effort sur ma flamme à mon honneur est- dû; Et cet affreux devoir, dont Tordre m'assassine , Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin, n'attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.
Le devoir reprend le dessus ; la lutte s'accuse davantage :
De quoi qu'en ta faveur mon amour t'entretienne, Ma générosité do-it répondre à la tienne : Tu t'es , en m'offensant, montré digne de moi ; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
♦ Mais le combat du devoir et de la passion se peint surtout dans un vers, que dis-je ? dans cet hémistiche où Ghimène chasse Rodrigue de chez elle , sans pouvoir le chasser de son cœur :
Va ! je ne te hais point.
Elle ajoute plu^ loin : « Va-t-en. » L'héroïne est-elle entièrement rendue à elle-même? la scène est-elle terminée? Non ; par un de ces retours de l'âme, familiers à tous, à la femme surtout,
et connus des grands observateurs, Ghimène s'écrie :
Rodrigue, qui l'eût cru?...
Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît!
Ce n'est point une faiblesse , dans le sens répréhensible du mot ; c'est le dernier coup d'œil du cœur sur un bonheur perdu.' Peut-on reprocher à l'exilé le dernier regard qu'il jette sur la patrie dont les rivages vont disparaître ? Peut-on reprocher à l'homme la lutte contre ses impressions , contre la douleur? Et sans la lutte point de tragédie ; plus même elle est vive , violente , plus l'àme est attirée, en bas, par sa passion, plus elle semble près d'y succomber, pourvu qu'on la voie , après chacune de ces tentations terribles , se vaincre , s'élever, se rapprocher de l'idéal du devoir, plus aussi le drame touche à la perfection. Mais le drame lui-même n'est que l'expression prolongée par la parole, de cette lutte intérieure , qui se passe en nous , tous les jours, et que la poésie ennoblit , en y ajoutant le goût , la mesure , la chasteté du langage. Le drame c'est la vertu , en action , dans ses combats et dans son triomphe. Chimène nous est d'autant plus chère qu'elle est plus faible , que son alTer-
tion est plus profonde ; et ses courtes hésitations rendent chacune de ses victoires plus éclatante. Elle nous fait penser à l'une de ces tiges tlexibles, naturellement tournées vers le ciel , que le vent peut incliner un instant , et qui se redressent bientôt, quand l'orage a passé.
Mais une nouvelle épreuve attend la fille du comte. Elvire vient lui annoncer la victoire de don Rodrigue. Le premier mouvement de Ghimène se traduit dans ce vers :
Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles !
Ghimène est une héroïne ; elle l'a déjà prouvé ; elle a aimé le Gid parce qu'elle sentait en lui quelque chose de grand ; son amour , en partie fait d'admiration , n'a pu que s'accroître , le jour du duel , à l'heure même où elle a dû haïr Rodrigue; car elle a dû aussi l'estimer et l'admirer davantage ; elle a conipris que son fiancé , par amour filial, avait tué le comte et sacrifié son bonheur. G'est peu; il a sacrifié sa douleur à sa patrie ; il l'a oubliée pour vaincre l'infidèle. Ne nous étonnons pas qu'une nouvelle lutte, à l'annonce de la victoire du Gid sur les Maures , s'élève dans le cœur de Ghimène. Mais elle se maîtrise bientôt et s'écrie ;
Reprenons ma colère affaiblie !
Pour avoir soia de lui, faut-il que je m'oublie? On le vante , on le loue , et mon cœur j consent î Mon honneur est muet , mon devoir impuissant ! Silence , mon amour, laisse agir ma colère : S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père ; Ces tristes vêtements où je lis mon malheur Sont les premiers effets qu'ait produits sa valeur : Et quoi qu'où dise ailleurs d'un cœur si magnanime , Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous, qui rendez la l'orce à mes ressentiments. Voiles, crêpes, habits, lugubres ornements. Pompe où m'ensevelit sa première victoire , Contre ma passion soutenez bien ma gloire; Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir, Parlez à mon esprit de mon triste devoir ; Attaquez, sans rien craindre, une main triomphante.
Ces vers sont parmi les plus beaux de Corneille ; ils respirent la passion du devoir, pas encore le calme et la sérénité du sacrifice absolu. Chimène est obligée de s'emporter pour résister à son cœur. Elle se transfigure peu à peu; elle a déjà, par endroits, ce langage dont la beauté naît uniquement de la beauté du sentiment. Disons cependant qu'il est peu de tragédies aussi imagées que Je Cid , et que le grand poète n'a pas réservé pour cette pièce ses beautés les plus simples. La raison n'en est pas difficile ù saisir. Lorsque Corneille créait Chimrnc et Ro-
drigue, il était jeune; ses deux héros sont la jeunesse elle-même, et celle-ci , faute d'une raison achevée , est livrée en proie à l'imagination qui justifie le plus souvent les entraînements du cœur. Corneille d'ailleurs n'a pu oublier que Chimène et le Cid sont Espagnols , nés sous un ciel brûlant, en un pays où le langage figuré se ressent de l'ardeur des passions , et aussi de l'énergie des convictions.
Chimène est-elle au bout de ses épreuves? Le roi Fernand lui en ménage une nouvelle, qui doit surtout répugner à la pudeur d'une femme. Il croit bien faire , pour la contraindre à l'aveu de son amour, de lui tendre un piège ; le mot piège est peut-être un peu fort; le roi n'a cru employer qu'une finesse parlementaire ou même paternelle. Il annonce à la jeune fille que Rodrigue est vainqueur, mais qu'il est mort dans son triomphe :
Enfin , soyez contente, Chimène, le succès répond à votre attente. Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus , Il est mort à. nos yeux des coups qu'il a reçus; Rendez grâces au Ciel qui vous eu a vengée.
Chimène change de couleur ; elle va s'évanouir. Ce mot échappe à sa voix tremblante:
Quoi! Rodrigue est donc morts'
C'est l'aveu de son amour ; est-ce une nouvelle faiblesse ? est-ce une faute ? une tache sur son amour filial? Non, sans doute. Il nous semble plutôt, en tenant compte de la distance infinie qui sépare Jésus-Christ de la créature , que Chimène suit la voie de sa passion; comme le Fils de Marie elle tombe par intervalles sous sa croix , avant d'atteindre au sommet où doit s'accomplir le sacrifice. A peine l'habile monarque, fier du succès de sa supercherie , a-t-il tiré Chimène d'erreur, que du cœur indigné de la jeune fille , de ce cœur surpris et trahi dans ce qu'il avait de plus susceptible, de plus délicat, de plus secret, s'échappe une nouvelle protestation en faveur de son père et de l'implacable justice. Chacune de ses hésitations la ramène plus violemment au devoir et la rapproche de l'immolation définitive. Ici la pudeur blessée fait de la vierge une lionne. Don Fernand triomphe du trouble de la jeune fille ; elle lui répond :
Eh bien 1 sire , ajoutez ce comble à mou malheur, Nommez ma pâmoison Teffet de ma douleur, Un juste déplaisir à ce point m"a réduite; Son trépas dérobait sa tète à ma poursuite; S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis; Une si belle fin m'est trop injurieuse ;
2Pf^ LITTÉRATURE FRANÇAISE
Je detpanJe sa mort , mais non pas glorieuse ,
Non pas dans un éclat qui Pélève si haut.
Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud.
Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie ;
Que son nom soit taché, sa mémoire âéirie;
Mourir pour son pays n'est pas un triste sort;
C'est s'immortaliser par une belle mort.
J'aime donc sa victoire , et je le puis sans crime;
Elle assure l'Etat, et me rend ma victime ,
Mais noble , mais fameuse entre tous les guerriers ,
Le chef, au lieu de fleurs , couronné de lauriers ,
Et , pour dire en un mot ce que j'en considère ,
Digne d'être immolée aux mânes de mon père.
Puis, cette colère se change en découragement. Chimène n'espère point que le roi aide sa vengeance; et quand elle dit de Rodrigue puissant à la cour par sa victoire ,
Il triomphe de moi comme des ennemis,
on sent, plutôt qu'un véritable dépit, je ne sais quel orgueil d'avoir à punir un pareil coupable, un retour involontaire d'alTcction presque vaincue, une vague espérance de ne pouvoir pas se venger de Rodrigue. C'est toujours la lutte avec ses nuances ; c'est la tragédie.
Le roi refuse fi la fille du comte la têle du Cid; elle la demande alors à tous les cavaliers du roi :
• Oui , qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête.
Don Sanche, candidat malheureux à l'amour de Ghimène, se présente pour combattre Rodrigue. La passion du devoir va-t-elle forcer l'héroïne à un hymen*malheureux ? car elle ne peut oublier sa promesse :
J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
S'exposer ainsi, par respect filial, à porter le nom d'un homme odieux , plus odieux encore après qu'il l'aura vengée, n'est-ce pas l'idéal du sacrifice ? En écartant le duel, en ne tenant compte que du sentiment , nous sommes en plein dram-e chrétien; l'héroïne sera bientôt une martyre.
Mais, c'est peu d'avoir immolé Rodrigue dans son cœur ; Rodrigue est là, devant elle , qui veut la voir une dernière fois, dans sa folie, pour lui imposer une nouvelle et plus cruelle angoisse, en lui annonçant qu'il vient lui faire hommage de sa mort! Et Ghimène lui répond :
Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable? Qui t'a rendu si faible? ou qui le rend si fort? Rodrigue va combattre , et se croit déjà mort. Celui qui n'a pas craint les Maures , ni mon père, Va combattre don Sanche et déjà désespère ! Ainsi donc au besoin ton courage s'abat.
A cette tendre supplication, nous connaissons
la réponse de Rodrigue ; il mourra de la m^SGS^ don Sanche, parce que celle de Chimène n'a pas voulu le frapper. Il y a bien là quelque chose de romanesque ; mais la jeunesse du Cid l'explique en partie; le dénoûment justifiera la jeune fille et les dernières , les plus violentes hésitations de son cœur. Elle a bien pu le contraindre jusqu'à faire combattre Rodrigue et don Sanche, mais non jusqu'à désirer la mort du premier, jusqu'à en supporter la pensée ou la certitude. Le devoir accompli jusqu'à cette perfection irréalisable ne serait point le devoir, mais l'action cruelle d'une âme impassible ; or la tragédie vit des émotions contradictoires et des passions de l'âme humaine. Ne nous étonnons donc point que Chimène réplique à Rodrigue :
Si d'un triste devoir la juste violence,
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance ,
Prescrit à ton amour une si forte loi
Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi ,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire
Qu'ainsi que de ta vie il y' va de ta gloire,
Et que , dans quelqu'éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le saura mort on le croira vaincu.
Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère .
Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père ,
Et te fait renoncer, malgré ta passion ,
A l'espoir le plus doux de ma possession.
Je t'en vois cependant faire si peu de compte ,
Que, sans rendre combat, tu veux qu'on te surmonte !
Quelle inégalité ravale ta vertu?
Pourquoi ne l'as-tu plus , ou pourquoi l'avais-tu ? j|
Quoi ! n'es-tu généreux que pour me faire outrage? W
S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur ?
Va , sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre ,
Et déftinds ton honneur , si tu ne veux plus vivre.
Gomme le Gid reste inflexible, en face de ces beaux et subtils raisonnements qui dissimulent mal les angoisses d'un cœur aimant, Tapprchension cruelle d'un mariage fatal, Ghimène, dans un instant de trouble, laisse échapper ces paroles, sans avoir la conscience exacte de leur portée :
Puisque pour t'empécher de courir iwx trépas ,
Ta vie et ton honneur sont de faibles appas ,
Si jamais je t'aimai , cher Rodrigue , en revanche ,
Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche,
Combats pour m'affranchir d'une condition ,
Qui me donne à l'objet de mon aversion.
Te dirai-je encor plus? va , songe à ta défense ,
Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris ,.
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prii.
Adieu. Ce mot lâché me fait rougir de honte.
Est-ce, en termes vulgaires, une promesse de
30i^ LITTÉRATURE FRANÇAISE
mariage ? Je crois pouvoir en douter. Chimène , dans son désir ardent d'échapper à don Sanche , à son vengeur et à la terrible appréhension de la mort du Cid qu'elle doit et qu'elle ne peut vouloir, Chimène, comme c'est l'ordinaire d'une âme on proie aux contradictions d'une lutte tragique , poussée à bout par les redoublements de la douleur, hors d'elle-même, va plus loin" que sa pensée, et dépasse, dans l'expression, le but qu'elle s'est proposé d'atteindre. Cependant ses paroles, loin d'émouvoir, en mauvaise part, l'âme de Rodrigue, le transforment, le rappellent au patriotisme, lui rendent la foi, en l'arrachant au désespoir, feront de lui bientôt le vainqueur des Navarrais, des Castillans, des Maures.
La réponscr du Cid, nous l'avons lue. En somme , sans que Chimène le soupçonne , la grâce qui habite son cœur, a transfiguré son langage, et lui a donné, sous une apparence très-profane, une force divine ; des lèvres de l'enfant, de la vierge, la grâce est descendue dans l'âme de • Rodrigue; elle a fait de Rodrigue le héros de l'Espagne catholique.
C'est ainsi que le Ciel , sans nous tromper, nous conduit plus d'une fois , en nous laissant , à l'approche du sacrifice , la consolation d'une espé-
rance , une illusion , Tattente humaine d'un bonheur irréalisable. •
Chimènei d'un mot, a pour ainsi dire ressuscité Rodrigue. Avant d'arriver à la beauté parfaite et sereine de Timmolation , avant de dépouiller presque son humanité, elle devra achever de s'épurer dans une dernière angoisse. Les grands créateurs, comme Corneille, pour produire les effets les plus tragiques , emploient souvent les moyens les plus ordinaires, disons mieux, les plus naturels. La méprise de Chimcne dont nous allons être les témoins en est la preuve. Pendant qu'elle se désole, un peu longuement, dans la compagnie d'Elvire , a lieu le combat de Rodrigue et 'de don Sanche. Celui-ci tout à coup , une épée rougie de sang à la main, se présente devant la fille du comte, à l'heure de sa plus vive préoccupation ou plutôt de sa mortelle inquiétude sur le sort du Cid. Elle craint toujours l'issue d'un funeste dessein; elle n'a pas vu sa joyeuse exaltation ; elle n'a point attendu l'effet d'une dernière parole , qui a trop coûté à sa pudeur, pour qu'elle n'ait pas, sans tarder, caché sa honte virginale. Aussi quand don Simche lui dit :
Obli^'é d'apporter à vos pieds cette épée...
elle ne lui laisse point achever sa phrase ; elle rinterrompt avec la brusquerie et l'irréflexion de l'amour au désespoir. Elle n'avait qu'une image à. la pensée, Rodrigue vaincu, pour n'avoir pas voulu se défendre, Rodrigue inanimé. Cette épée ne peut être teinte que de son sang ; et le meurtrier, elle devra l'épouser! Cette odieuse promesse l'enfonce encore plus dans sa méprise. Car si nous sommes crédules à nos espérances , nous croyons aussi facilement ce que nous redoutons , et Chimène , en un jour, a eu le temps de s'habituer au malheur ; mais la souffrance redoublée , surtout si elle doit se dissimuler, comme la convenance l'exige ici d'une femme et d'une jeune fille offensée, cette souffrance, à un moment donné, atteint un degré d'exaspération qui la fait éclater avec violence. Chimène, pour un instant, n'est plus Chimène ; ce n'est plus une chrétienne , une vierge modeste , encore moins une héroïne ; c'est une femme qui respire la haine, c'est Camille; mais cette explosion d'une haine si pardonnable, quand on en sait les motifs , et si longtemps contenue, rendra bientôt, par son excès, la jeune fille à elle-même. Ecoutons d'abord la nouvelle Camille en proie à son indignation , devant cette épée qu'elle croit rougie du sang de Rodrigue :
ONZIÈME COURS 30o
Quoi ! du sang de Rodrigue encor toute trempée ! Perfide, oses-tu bien te montrer à mes veux, Après m'avoir ôté ce que j'aimais le mieux? * Eclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre; Mon père est satisfait , cesse de te contraindre. Un même coup a mis ma gloire en sûreté. Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.
Comme don Sanche essaie de détromper Chimène :
D'un esprit plus rassis...
celle-ci riposte avec plus de colère :
Tu me parles encore, Exécrable assassin d'un héros que j'adore! Va , tu l'as pris en traître ; un guerrier si vaillant N'eût jamais succombé sous un tel assaillant. N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie; En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.
C'est donc à tort qu'on a jugé la méprise de Chimène invraisemblable ; on a oublié l'état de son âme , le trouble passager de ses sens , le long martyre qui l'a réduite, un moment, à une sorte de désespoir involontaire. Avant de mourir, nous passons par Tagonie , c'est-à-dire la lutte suprême ; elle dure peu; l'agonie de Chimène au seuil du sacrifice , dure l'espace d'un éclair. Elle est aux pieds du roi; elle a tout le calme d'une résolution réfléchie, invincible :
Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. J'aimais , vous l'avez su : mais , pour venger mou père , J'ai bien voulu proscrire une tête si chère. Votre Majesté, sire, elle-même a pu voir Commeij'ai"fait réder mon amour au devoir. Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée , D'implacable ennemie , en amante affligée : J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour. Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense, Et du bras qui me perd je suis la récompense ! Sire , si la pitié peut émouvoir un roi , De grâce , révoquez une si dure loi.
Pour prix d'une victoire oii je perds ce que j'aime Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même; Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment. Jusqu'au dernier soupir mon père et-mon amant.
Don Sanche et le roi détrompent Ghimène; le vainqueur, c'est Rodrigue. Mais Ghimène garde le silence. Dieu s'est servi d'une méprise pour vaincre les dernières résistances de l'amour humain; ici la violence.de la douleur est comparable à celle du feu ; elle a consumé la passion.
Gomment a-t-on pu imaginer, après cette scène et cette déclaration solennelle de la jeune fille, que le dénoûment de la tragédie était le mariage du Gid et de Ghimène ? Gomment Gorneille lui-même , mal inspiré , dans sa bonhomie , par
quelques critiques vulgaires , a-t-il pu écrire , dans un des examens du Cid , qu'il avait laissé entrevoir l'union des deux héros, sans oser l'affirmer ? La pièce vaut mieux que l'examen ; elle contredit le poète à tous les points de vue ; •il est impossible que Chimène ait épousé Rodrigue. Il y a deux vérités , l'une de la terre , que nous nommons ainsi , faute d'un autre mot que notre faiblesse n'a pas su inventer ; l'autre est la vérité du ciel, la vérité idéale , étroitement liée au devoir. Or, le devoir est la fin de toutes les grandes tragédies de Corneille. Apprécions le dénoûment, d'abord, en présence du devoir. Entre elle et Rodrigue ..qu'elle aime d'un amour naturel, Chimène ne cessera jamais de voir son père et le sang de son père; c'est-à-dire que l'amour filial, imprescriptible, le devoir, en un mot, écarte, repousse à jamais l'amour naturel. Et ce devoir aura toujours sa raison d'être, tant que les lois divines ne seront pas ébranlées. Chimène , le type de la piété filiale , n'a pu épouser Rodrigue , sans violer la justice , sans détruire la fin morale de la tragédie , sans diminuer Corneille. Et si nous apprécions le dénoûment au point de vue de cette vérité humaine , bornée , et qui suffit au sens vulgaire , il est encore
impossible que , pour être heureuse sur la terre , Chimène ait consenti à épouser Rodrigue. En la rabaissant un moment , en supposant qu'elle ait songé, après avoir quitté les sommets de son héroïsme , à jouir simplement du bonheur domestique, considérons d'avance quel sera ce bonheur. Les premières illusions envolées et ces fleurs qui, bientôt flétries, auraient pu, quelques jours, couvrir et cacher le sang du comte , que resterat-il, sous le même toit , à la même table , vis-à-vis l'un de l'autre ? Le meurtrier et la fille de la victime; dans ces deux cœurs que lirons-nous? la honte, le remords, un souvenir inexpiable, la haine. Ce bonheur domestique, comment l'appellerons-nous? l'enfer. Non, Chimène n'a pas épousé Rodrigue. Et quand le roi, appelant à son secours les expédients, je n'ose dire l'hypocrisie de la conciliation, supplie la jeune fille, après un certain temps donné à la douleur, un an par exemple, de céder aux vœux de Rodrigue, Chimène répond en présence du vainqueur des Maures qui, dépouillé de son héroïsme, n'a plus guère que le maintien d'un adorateur à contre-temps :
Relève-toi , Rodrigue. 11 faut l'avouer, sire ,
Je vous en ai trop dit pour pouvoir m'en dédire ;
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr, Et quand un roi commande , on lui doit obéir.
Ces paroles ne contiennent pas une promesse ; elles apportent l'aveu d'un amour trois fois dévoilé, par un artifice puéril du roi, par une méprise , et par la crainte d'un hymen odieux. Elles sont bien plus données au respect, qu'elles ne marquent une obéissance résolue. Du reste, Chimène n'a pas tout dit :
Mais , à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, Pourri ez-vo us, à vos yeux, souffrir cet hyménée? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, Toute votre justice en est-elle d'accord ? Si Rodrigue à l'Etat devient si nécessaire, De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?
Le refus voilé sous un respect sincère , n'est-il pas certain , inébranlable ? On en est convaincu , sans le moindre doute , malgré la délicatesse de l'expression qui ménage le roi et Rodrigue , malgré cette forme indirecte de la prière qui convient on ne peut mieux à une sujette du momonarque, à une femme, à une jeune fille. Les deux derniers vers , surtout , laissent le cœur entièrement persuadé que Ghimène reste à la hauteur de son rôle. Elle a atteint la beauté
parfaite de la transfiguration par le sacrifice ; son langage , à deux reprises , en présence du roi, a une sérénité, un calme angéliques. Elle pourra aimer Rodrigue, mais d'an amour, divin dans le cloître , où elle achèvera son immolation ; elle va prier , jusque sous ses cheveux blanchis, pour le Cid , l'ennemi acharné des Maures , pour ses triomphes sur l'infidèle. Et le Cid Itii-même, déçu dans un amour humain , quoique pur, sentira s'accroître par l'effet d'un sacrifice nécessaire, la foi qui servira à ses triomphes; il devra plus à Chimène que les douceurs d'un amour fragile. C'est ainsi que le sacrifice nous rend quelquefois immortels sur la terre par des oeuvres saintes , et nous prépare le ciel. Arrière la tragédie qui ne nous y prépare point, même de loin, en nous élevant l'âme, en fortifiant notre
cceur !
En un mot , Chimène est le type de la grâce dans le sens humain et dans le sens divin. Elle a le charme naturel, la délicatesse , les hésitations, les timidités et aussi la faiblesse de la femme , elle a l'héroïsme surnaturel d'une chrétienne ; elle a la grâce virginale qui plaît à la terre ; elle a celle qui descend du cœur de Dieu. Corneille , dans cette tragédie , a été plus loin que son but ;
il n'a voulu peindre qu'une héroïne, il a peint une martyre , presqu'une sainte. C'est que son cœur possédait la foi avec la grâce , et sans le soupçonner, les distillait dans ses vers , en fécondant sa poésie , comme le ciel distille la rosée et fertilise la terre. Il n'a commis qu'une faute sérieuse , c'est de n'avoir pas intitulé sa tragédie : Chimène et le Cid.
A bientôt Nicomède après Rodrigue ; après le jeune homme , l'homme lui-même.
Nicomède.
7 Mai 187:
Nicomùde.
Nicomède est peut-être la tragédie la plus originale de Corneille ; c'est la tragédie de l'ironie familière ; elle peint l'homme dans toute sa virile beauté , Rome , au faîte de sa gloire , et déjà dans un état marqué d'abaissement moral; elle relève le vaincu , elle humilie le vainqueur. Dans le sens le plus ordinaire, le sujet de la pièce, c'est l'union de Nicomède , fils de Prusias , roi de Bithynie , avec Laodice, reine d'Arménie, malgré les intrigues d'Arsinoé, marâtre du jeune prince.
Nous sommes au temps d'Annibal qui vient de mourir par la lâcheté de Prusias. Celui-ci a deux fils , l'aîné , Nicomède , d'un premier lit, et qui vient de conquérir le Pont avec la Cappadoce ; l'autre s'appelle Attale ; il est né d'Arsinoé , seconde femme du roi. Cette dernière, qui atout empire sur l'esprit de son époux , veut perdre Nicomède et lui enlever sa fiancée, Laodice , jeune
reine d'Arménie, élevée à la cour de Prusias, son tuteur, pour l'unir à son fils Attale, qu'elle vient de rappeler de Rome, où il avait été nourri comme otage. Elle a, pour seconder ses desseins, Flaminius, ambassadeur romain, qui craint, pour sa patrie, le génie naissant, la force d'âme du jeune vainqueur. Il faut l'affaiblir; il faut donner avec la main de Laodice, l'Arménie à son frère ; il faut les diviser l'un et l'autre. Nulle part, Arsinoé ne pourra mieux consommer la ruine de Nicomède, qu'en l'attirant hors de son camp , et sans la permission du roi , à la cour.
Elle y réussit , par ses artifices , et nous voyons , au début de la pièce, Nicomède, en présence de Laodice , sa fiancée , qui l'invite à retourner dans son camp, pour éviter la colère du roi. Le jeune homme répond :
Retourner à rarmée ! ah ! sachez que la reine La sème d'assassins achetés par sa haioe; Deux s'y sont découverts , que j'amène avec moi Afin de la convaincre et détromper le roi.
Toutes les circonstances que je viens de décrire, tous les personnages que je viens de nommer, Laodice et Nicomède nous les ont fait connaître, dans un entretien qui est la véritable exposition de la tragédie, comme le nœud en
est formé du retour presque simultané d'Attale et de son frère, à la cour du roi. L'action commence. L'élève de Rome et l'élève d'Annibal sont déjà en présence , sans se connaître. Le premier vient , avec des banalités amoureuses , interrompre la conversation de Laodice et deNicomède. Cette scène tournerait au comique, si l'ironie du fils aîné de Prusias , de cet inconnu qu'Attale a pris pour un serviteur de la reine , ne lui donnait un cachet mystérieux et presque terrible ; Nicomède se révèle à demi , en raillant son rival :
Ce grand nom de Romain est un précieux titre;
Et la reine et le roi l'ont assez acheté
Pour ne se plaire pas à'ie voir rejeté,
Puisqu'ils se sont privés pour ce nom d'importance
Des charmantes douceurs d'élever votre enfance ;
Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné ;
Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné ,
Pour vous voir renoncer par l'hymen d'une reine,
A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine.
C'est à ce jeune héros que s'attaque Arsinoé, avec toutes les ruses d'une femme méchante et sans conscience ; elle avoue à sa confidente , Cléone , qu'elle a envoyé au camp deux scélérats stipendiés , Métrobate et Zenon , qui , par son ordre et sous l'apparence du repentir, sont allés se jeter aux pieds de Nicomède et lui avouer que leurs
318 LITTÉRATUBE FRANÇAISE
mains, armées par la reine, n'ont osé le frapper, à l'heure du crime; que le camp est semé d'assassins, vendus à son ennemie pour l'égorger. Nicomède va demander justice au roi ; Arsinoé s'en inquiète peu ; Prusias sera pour Attale et Flaminius , dans la question du mariage de Laodice ; il priera son fils aîné de renoncer à la reine d'Arménie ; Nicomède s'y refusera ; il est perdu. Pour elle, peu lui importe, au fond, qu'Attale soit ou ne soit pas l'époux de Laodice ; elle régnera par la faiblesse de son mari et la perte de Nicomède ; elle ne veut qu'être et rester reine de Bithynie :
Je n'en veux pas , Cléone, au sceptre d'Arménie;
Je cherche à m'assurer celui de Bithynie ,
Et si ce diadème une fois est à nous,
Que cette reine après se choisisse un époux.
Gomme Arsinoé l'avait prévu, Prusias reçoit fort mal son fds. Poussé par la jalousie, par la reine , et par un confident vulgaire , il lui ordonne de retourner à l'armée, sans lui permettre de' conduire Laodic^e dans ses Etats. A ce moment même , Flaminius , au nom de Rome , et tout à fait dans son rôle , demande pour Attale un royaume. Sur le refus de Nicomède, toujours ironique, l'ambassadeur, par une vengeance
DOUZIÈME COURS o 1 0
habile, prie le roi de vouloir bien, au moins, unir sa pupille, Laodice, au jeune Attale. C'est frapper Niconiède au cœur. Heureusement, la reine d'Arménie, pressée par Flaminius d'épouser le plus jeune des deux princes , menacée même , résiste avec une dignité qui n'est pas sans dédain. Nicomède triomphe, non sans railler l'ambassadeur et lui dire :
Vous avez dans son cœur fait de si grands progrès, Et vos discours pour elle ont de si grands attraits, Que sans de grands efforts je n'y pourrai détruire Ce que votre harangue y voulait introduire.
Mais Laodice est inquiète du silence d'Arsinoé ; elle connaît cette femme ; elle la déteste , elle la redoute. Jusqu'ici, le drame ne s'est soutenu que par l'admirable peinture des caractères , et par ces dialogues où Corneille excelle. Nous avons vu des luttes particulières, mais sans danger imminent, des âmes hautaines ou astucieuses aux prises les unes avec les autres ; l'action générale n'a pas avancé d'un pas. Seul le personnage d'Arsinoé nous inspire une vague terreur ; c'est tout. Attale, malgré une généreuse admiration pour son frère, ne sort pas de la banalité ; le drame va seulement coramea^e4^ Prusias^ appelle son fds. Métrobate et Zenon, re-
pentants , ont dû , dans l'intérêt de Nicomède , accuser la reine de les avoir soudoyés pour assassiner ce jeune prince ; mais , arrivés en présence du roi et conformément à l'esprit hypocrite de leur rôle , c'est Nicomède qu'ils ont accusé de les avoir subornés pour dire Arsinoé coupable d'un crime imaginaire. Leur aveu est né de leurs remords. La trame est habilement ourdie , et cet endroit est éminemment tragique ; *en effet, la reine triomphe d'avance, avant que le prince ait reparu devant Prusias ; elle annonce elle-même à son ennemi sa victoire, en tête-à-tête, dans un langage équivoque ; elle joue , pour ainsi dire , avec sa victime ; Nicomède semble perdu dans l'esprit d'un monarque ombrageux ; son père peut devenir son assassin ; on tremble ; la calomnie règne sous le visage d'une femme infernale; Rome est là qui guette sa proie. Ici, nouvelle scène inattendue , comique par la forme , très-dramatique dans le fond , éminemment vraie ! Arsinoé laisse à peine à Prusias le loisir de parler, à Nicomède celui de se défendre.
Grâce ! grâce ! seigneur, à notre unique appui ,
s'écrie-t-elle ; puis elle s'accuse , et cette accusation ironique est le chef-d'œuvre de l'hypocrisie ;
elle se venge en justifiant Nicomède ; elle l'accable en le défendant; elle déclare, pour finir, qu'elle ne survivra pas à Prusias :
Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs I
Le roi reste père cependant, malgré son amour aveugle pour Arsinoé ; ou plutôt il hésite , comme tous les hommes faibles, entre sa femme et son fils. Nicomède, toujours grand, répond à Prusias qui veut « être père et mari dans cette conjoncture : »
Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi? Ne soyez l'un ni l'autre.