‹ CorneilleChapitre 16 sur 19 · NICOMÈDE · texte numérisé non relu

NICOMÈDE

Roi.

L'esclave de Rome ne comprend pas ce noble langage. Au jeune prince qui refuse de choisir entre Laodice et quatre couronnes , il annonce qu'il ira lui, Nicomède, à Rome, remplacer Attale comme otage.

J'irai, J'irai, seigneur, vous le voulez ainsi. Et j y serai plus roi que vous n'êtes ici,

répond l'héroïque jeune homme. L'intérêt s'ac-

croît , moins par le danger du héros , que par sa grandeur d'âme de plus en plus digne d'admiration. Toute la tragédie paraît être dans le cœur de Nicomède. Elle change de caractère cependant ; la pitié l'attendrit. Attale croit triompher. Or, Rome , par la bouche de Flaminius , lui répond , que Nicomède éloigné , son mariage n'importe plus à la maîtresse du monde ; ou plutôt il importe à Rome qu'Attale , déjà héritier de trois couronnes, n'y ajoute pas celle de l'Arménie ; le jeune prince va se plaindre à celle qui a sans doute pour lui un cœur de mère. C'est en vain qu'il a dit, dans ,sa naïveté, au froid représentant de la politique romaine :

Mais s'il arrive enfin que Laodice m'aime?

Arsinoé est moins franche ; elle a moins d'âme encore que Rome ; elle cramt de déplaire à Rome ; que lui fait la douleur d'Attale , de son fils? Elle est reine ; son rival est perdu ; c'est tout ce qu'elle désirait ; elle veut que son fils se venge des mépris de Laodice :

Venge-toi d'une ingrate et quitte une cruelle , A présent que le sort t'a mis au dessus d'elle.

Attale a compris ; cette âme naïve , mais généreuse , nous émeut de pitié ; elle a saisi la

politique d(3 Rome , d'Arsinoé , et n'est pas indigne de l'âme de Nicomède ; elle s'élôve.

L'émotion change. Une émeute éclate en faveur du héros ; c'est Laodice qui a soulevé le peuple. Prusias , le type du roi lâche , prétend que pour calmer la tempête , il va faire voler la tête de son fils sur ses nouveaux sujets. Arsinoé , plus ingénieuse , connaît une porte secrète, par où l'on fera disparaître Nicomède bientôt arrivé sur le rivage; tandis qu'un navire l'emportera avec Flaminius , Prusias et sa suite amuseront le peuple ; il sera facile de l'apaiser , quand la vérité sera connue. Le projet est reconnu admirable , surtout par Prusias, le mari docile. Laodice, qui ignore tout , se croit maîtresse de la situation ; Arsinoé la détrompe en la raillant ; elle est au comble des joies de l'enfer, la reine d^Arménie au comble de la colère ; elle jettera cent mille hommes en Italie , pour enlever Nicomède à Rome ; le contraste de ces deux caractères , dans toute la beauté de leur complet développement , est merveilleux. Qui donc a prétendu que Corneille était inférieur à lui-même dans la peinture des caractères de femmes ? Il en fait souvent des héroïnes, c'est vrai ; il les connaît aussi dans leur égoïsme criminel ; et lorsqu'elles n'ont rien d'épique ,

comme Arsinoé , il les observe , il les dessine , il les produit sur le théâtre , avec toutes leurs subtilités et leurs détours , comme s'il vivait dans leur âme ; il les élève cependant à la hauteur de la tragédie.

L'intérêt est arrivé à son plus haut degré; Arsinoé et Laodice , c'est toujours Rome et le monde vaincu en présence ; ce n'est pas Rome qui l'emporte. Tout à coup la victoire passe delà reine astucieuse à la fiancée tout à l'heure malheureuse de Nicomède. Attale annonce que son frère s'est échappé, qu'un inconnu a frappé mortellement le chef des gardes qui conduisait le prisonnier ; Araspe est tombé au seuil même de la porte qui avait déjà livré passage à Flaminius. Celui-ci et Prusias se sont embarqués pour Rome. Au même instant, Nicomède arrive; il pardonne à son ennemie acharnée , à sa bellemère Arsinoé ; pour reconnaître son sauveur, il lui a remis un diamant entre les mains; Attale le présente ; c'est Attale qui a sauvé son frère ! Ce dénoûment est imprévu , naturel , grandiose ; ce serait un des plus beaux du théâtre si Prusias et Flaminius continuaient leur chemin vers Rome ; mais ils reviennent , on ne sait trop pourquoi , recevoir le pardon de Nicomède. Cor-

neille a-t-il voulu, jusqu'au bout, humilier Rome dans son ambassadeur.'' c'est possible, je le crois même. Prusias, en suivant Flaminius , n'a fait que remplir dignement son rôle , jusqu'à la dernière scène. Quant à Arsinoé , plus prompte que tous les autres à implorer sa grâce , elle ne quitte pas son masque ; elle a été , pendant la pièce entière, astucieuse et dissimulée ; elle l'est encore à la perfection ; elle n'a pas été la plus forte ; elle est, à son sens, la plus habile.

Je m'aperçois que je loue le dénoûment après l'avoir blâmé ; je déclare donc que j'ai passé les bornes de la critique idéale et catholique, de la critique généreuse, si vous voulez. Il est temps de passer outre , en disant quelque mal de Corneille.

La tragédie de Nicomède^ jusqu'à la fin du troisième acte , se passe en belles et nobles conversations ; en somme l'action languit et ne se hâte au dénoûment qu'un peu plus tard ; c'est une trop longue préparation. Est-ce la peine de dire qu'Attale , au premier acte , vient interrompre , sans motif apparent , l'entretien de Nicomède et de Laodice ? Une autre erreur de détail est d'avoir confondu Flaminius , fils du général vaincu et tué à Trasimène , avec Titus Quintus qui fut, en effet, député par les Romains,

à la cour de Prusias , pour perdre Annibal. On peut avouer aussi que Corneille a fait Nicomède beaucoup plus grand qu'il n'était. L'histoire nous apprend qu'il devint l'assassin de son père. Mais le poëte est plus haut que l'histoire ; il y prend un nom , il crée un personnage , vrai d'une vérité morale et supérieur à l'homme, digne d'exciter son émulation, de servir d'exemple. J'ai parlé du dénoument et de ses défauts ; j'aurais en revanche , si je possédais la loupe de Laharpe, beaucoup de petites beautés à révéler dans Nicomède ; je m'arrête aux grandes , sans nier les fautes , les négligences de style éparses dans les cinq actes de la tragédie , sans oublier surtout ces deux mauvais vers :

Trois sceptres , à son trône , attachés par mon bras , Parleront au lieu d'elle et ne se tairont pas.

Il n'est pas nécessaire d'insister sur le ridicule de ce pléonasme remarqué par Voltaire. Disons cependant que ce même Voltaire a, plus d'une fois , pris des expressions vieillies pour des expressions vicieuses et qu'il a été dur , dans son commentaire , pour ne pas dire cruel , envers un poëte dont il était jaloux , mais qu'il admirait à ses moments lucides.

Il nous reste , avant de passer à l'étude particulière des personnages , deux points à éclaircir. Pourquoi ce style souvent familier ? pourquoi ces rôles d'Arsinoé , de Prusias , au-dessous de la dignité tragique i? Eh bien ! c'est là surtout ce qui méfait admirer Corneille, noble dans Auguste, familier dans Nicomède , toujours puissant , avec les tons les plus variés. Le grand poète n'a pas seulement inventé des caractères, des situations, il a inventé dans le style ; il a été plus qu'original , il a été audacieux , dans un pays et à une époque où l'on ne croyait pas qu'il fût possible de séparer la grandeur de la pensée et la pompe du langage. N'avez-vous pas vu combien cette ironie, revêtue d'une simplicité presque commune , ajoutait à la force du sentiment V N'avez-vous pas compris , dans les quelques vers déjà cités, que l'ironie est nécessaire au vaincu? qu'elle est l'arme dont il perce le vainqueur ? que si elle était pompeuse , cette ironie , elle perdrait son effet? qu'elle est d'autant plus forte qu'elle est plus naturelle, et que par instant, dans sa trivialité elle prend une vigueur plus originale ? Quel énergique mépris dans cet hémistiche de Nicomède :

De quoi se mêle Rome?...

Le terme est vulgaire , mais le sentiment est héroïque. Nous avons défendu le style du poëte qui sort de la noblesse vulgaire et de l'élégance compassée , courons à la défense d'Arsinoé et même de Prusias. Nous avons déjà, à propos du Cid y avancé que le poëte tragique nous délasse, par des peintures plus naturelles , plus ordinaires même, de cet héroïsme qui n'est pas fait pour intéresser longtemps notre âme sans la fatiguer, et qui nous tient l'esprit trop tendu , pauvres mortels 1 L'écrivain varie ainsi le spectacle pour le rendre toujours agréable. Ajoutons qu'en se tenant sans fin dans des régions supérieures , il ne serait pas complètement vrai , et qu'il doit , avant tout , produire sur la scène des effets tragiques. Sans aller aussi loin que Shakespeare et Victor Hugo , son imitateur maladroit, en réservant le goût, disons qu'il n'y a point d'homme qui n'ait ses passions et ne puisse émouvoir, toute distinction de classe et de rang effacée. Pourquoi l'homme ne serait-il pas l'homme tout entier, sur le théâtre? Pourquoi la tragédie , distincte de la comédie par une fin plus élevée , par des passions plus nobles , par des émotions plus sublimes, ne toucherait-elle pas à cette même comédie par certains points, dans le style même , pourvu que les personnages

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