U Z I K M E COURS
admis sur la sc^iie, de toute condition et de tout caractère, soient tragiques, sinon par eux-mêmes, du moins en contribuant à l'effet tragique? C'est ainsi que les Grecs l'entendaient. Corneille a été aussi loin qu'eux , plus loin peut-être. Etablissons d'abord la valeur tragique de Prusias. C'est sur sa faiblesse que la reine s'appuie pour perdre Nicomède et ourdir sa trame ; grâce à l'aveuglement d'un vieillard , elle nous fait craindre pour le jeune prince; d'un autre côté, le langage de cette même Arsinoé , mêlé d'une raillerie maligne , n'est que celui d'une femme égoïste et cruelle ; c'est moins une reine qu'une femme méchante; mais sa méchanceté agit sur un roi et sur un héros ; elle prépare les scènes les plus dramatiques ! elle fait trembler !
Derrière elle , Rome , avec son égoïsme tyrannique et glorieux, pousse également au but, anime l'action , et relève , par un ton solennel , ce qu'auraient de trop familiers ou voisins de la comédie, des personnages tels que Prusias et la marâtre de Nicomède.
Il me semble , en un mot , que cette tragédie , si généreuse d'ailleurs par l'explosion de tous les sentiments élevés, est aussi une des plus originales de Corneille par l'habile variété des person-
nages, par le mélange du style noble et da langage le plus ordinaire imprégné d'ironie ; elle est même une des plus pathétiques vers la fin; elle compterait parmi les plus belles, s'il ne lui manquait trop souvent la correction parfaite , et, dans les premiers actes, une émotion plus vive ou plus entraînante , si elle était moins stoïcienne. Considérons maintenant chaque caractère en particulier.
D'Araspe , il n'y a qu'un mot à dire ; il est le confident perfide de Prusias. Instruit par Arsinoé , qui croit tenir tous les fils d'une ténébreuse conjuration contre Nicomède , et qui est, en réalité, l'instrument de Rome , Araspe , sous prétexte d'apaiser le roi , l'excite habilement. En vérité , nous voyons , dans un petit coin de l'Asie , se jouer un des actes les moins connus du grand drame où Rome elle-même n'est que l'instrument de Dieu; le confident Araspe n'en est qu'un des plus indignes comparses , après le roi Prusias , comparse lui-même et des plus obscurs, dans ce merveilleux développement d'une action divine qui préparait elle-même une action non moins tragique et plus divine encore , celle du drame moderne et chrétien.
Mais , qu'est-ce que Prusias? un mari faible , un
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sceptique , un roi lâche , soupr.onneux, jaloux d'un pouvoir dont il n'est pas digne , et qui ne serait pas connu , s'il n'avait livré Annibal à Rome ; il résume en lui tout l'abaissement des hommes à cette époque , toutes les servitudes dont la maîtresse de l'univers s'était rendue coupable ; Rome qui savait se diriger lentement vers son but, l'esclavage du monde, tantôt par la force, tantôt par la perfidie, tantôt par la douceur, et même avec les apparences de la justice et de la générosité, Rome ne fut jamais que le tyran de l'humanité. On l'a trop louée ; on l'a embellie ; le génie de quelques grands écrivains l'a défigurée. Saint Augustin l'a sévèrement jugée, il y a des siècles, et Dieu, qui avait laissé Rome se faire, devait envoyer Jésus-Christ pour défaire la tyrannie de Rome.
Corneille qui le savait, nous a montré l'œuvre de la conquérante dans Prusias. Si la ville de Mars n'eût pas été si puissante, le roi de Bithynie aurait coulé des jours assez innocents, sous la tutelle d'une femme ; il a fallu qu'il forçât Annibal au poison ; la maîtresse du monde le voulait; et c'est elle aussi qui le pousse, suivant la donnée du poète, à la perte de son fils. Il y a, d'autre part, dans Prusias, au point de vue
comique , un Argan sous le joug d'une Béralde ; Argan craint la mort et Béralde ; il aime Béralde ; Prusias redoute Arsinoé et R.ome; ilaime Arsinoé ; c'est un vieillard amoureux ; mais le tragique a compris, quoiqu'il lui fût permis de côtoyer la comédie, ce qu'il y aurait de ridicule dans un pareil rôle, s'il n'était ennobli de quelque manière. Aussi le roi, qui fait naître le sourire sur nos lèvres, en disant à son fils :
Xicomède, en deux mots, ce désordre me fâche,
parle-t-il ailleurs et presque toujours un langage plus élevé. Corneille n'a pas cru devoir ennoblir les discours de Nicomède , si nobles par les sentiments qu'ils contiennent. Il a châtié Bome sous une forme qui marquait davantage son mépris. Il a, au contraire, et le plus qu'il a pu, idéalisé la parole de Prusias, pour dissimuler le vice de son cœur, en lui laissant quelqu'apparence royale. Un tel personnage peut bien être nécessaire , pour laisser agir librement les passions autour de lui, à cause de sa faiblesse; mais il n'est guère intéressant en lui-même , il a besoin d'être soutenu par le poëte ; Corneille n'a point manqué à ce devoir. Bien que Prusias agisse le plus souvent comme un esclave , il parle , à peu d'ex-