‹ Corneille et Gerson dans l'Imitation de Jésus-ChristChapitre 10 sur 107 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la doctrine de la vérité.

a . Heureux est le mortel que la vérité même Dirige de sa main au chemin qui lui plaît; Heureux qui peut la voir dans sa beauté suprême, Sans voile et sans emblème , Et telle enfin qu'elle estt

h Dieu de vérUè (1), pour qui seul je soupire, Daigne m'unir à toi par de forts et doux nœuds ; Je me lasse d'ouïr, je me lasse de lire (2), Mais non pas de te dire :

C'est toi seul que je veux.

Parle seul à mon âme , et qu'aucune prudence , Qu'aucun autre docteur ne m'explique tes loix : Que. toute créature', à ta sainte présence ,

S'impose le silence ,

Et laisse agir ta voix.

m Félix quem veritas per se docet, non per figuras et voces tran~ seuntes , sed sicuii se habet !

b O veritas De us! fac me unum tecum in caritate perpétua. Itedèt me sodpe multa légère et audire. In te est totum quod polo oc dêsi-deto. Taceant omnes doctores, sileûnt uiùversœ créatures in conspectu tuo : tu mihi loquere sol us.

A# concevoir pour toi qu$ méprit et que haine, Ouvre tt fait vers le ciel un chemin plue certain Qutleplu* haut effort de, la science humai** ,

Qui rend l'aene plue vaine,

Et l'égaré soudain.

€ Ce n'est pas que de Dieu ne vienne la science (5) ; D'elle-même elle est bonne , et n'a rien à blâmer ; Mais il faut préférer la bonne conscience A cette impatience De se faire estimer.

Cependant sans souci de régler ea conduite , On veut être savant, on en cherche le bruit; Et cette ambition par qui Vâme est séduite, Souvent traine à sa suite Mille erreurs pour tout fruit (4).

d Un jour, un jour viendra qu'il faudra rendre compte, Non de ce qu'on a ht, mais de ce qu'on a fait (5) ; Et l'orgueilleux savoir, à quelque point qu'il monte,

N'aura lors que la honte

De son mauvais effet.

Où sont tous ces Docteurs qu'une foule si grande

Rendoit à tes yeux même autrefois si fameux 1

Un autre tient leur place , un autre a leur prébende,

Sans qu'aucun te demande

Un souvenir pour eux.

c Non est culpanda scimtia,... (quœ bon a est in se considéra ta , et aDeo ordinata); sedprœfe renia semper est bona consc t'en fia.

d Cette, adueniente diejudicii, non quœretur a nobis quid legerinus, sedquidfecerimus.

Tant qu'a duré leur vie , Us semblaient quelque chose; Il semble après leur mort qu'Us n'ont jamais été ; Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose,

Avec eux y repose

Toute leur vanité (5).

Ce chapitre , ainsi abrégé , est un beau développement de celui qui précède. L'auteur, après une strophe pleine d'harmonie et de grâce , rappelle dans des vers lourds et durs, que nous avons supprimés , les arguties scholastiques qui occupoient son siècle , et s'élève , audessus de toute cette vaine science , jusqu'au trône de Dieu :

(1) O Dieu de vérité...

Ces mots ne • rendent peut-être pas toute l'expression Veritas-Deus , par laquelle Dieu et la Vérité sont une seule et même chose . Il valoit mieux traduire , je crois : O Vérité! mon Dieu! ou bien , O Vérité ', Dieu même.

(2) Je me lasse d'oui r, je me lasse de lire. . .

Par cette répétition et cette désinence uniforme , Cor^neillè semble avoir cherché à reproduire l'uniformité de la phrase latine où se peint l'ennui de l'auteur, et qui rappelle le tœdet me harum formarum quotidianarum de Térence. Voici comment l'évêque de Dijon a rendu ce passage :

O vérité mon Dieu ! qu'une chaîne infinie , Qu'un amour éternel avec toi seul me lie.

Je me lasse souvent, Seigneur, D'écouter, d'apprendre ou de lire ; Mais quand tu parles à mon cœur,

J'ai dans ton entretien tout ce que je désire. Que tous les docteurs devant toi Gardent donc un profond silence ;

Que l'univers entier se taise en ta présence ; Toi seul, ô mon Dieu ! parle-moi.

La traduction de Corneille a sans doute ici plus de charme , mais les deux derniers vers de M. de Boisville sont fort beaux, et il étoit essentiel de finir par le Tu mïhi loquere solus . Ces mots, que St. Thomas-cTAquin répétait souvent, ont été mis au bas du crucifix devant lequel on le représente agenouillé. « J'en ai plus appris là, disoitil, que dans tous mes livres. »

(3) Ce n'est pas que de Dieu ne vienne la science. . .

L'évêque de Dijon a donné à la fin de cette strophe une tournure plus naïve et plus proverbiale :

La science est utile , et n'est point à blâmer,

Lorsque Ton sait la renfermer Dans le simple désir d'une âme à Dieu soumise ; Dieu ne réprouve point un désir curieux :

Savoir est bon ; mais quoi qu'on dise ,

Sagesse et vertu valent mieux.

(4) Milh erreurs pour tout fruit.

IAuteur latin fait ici allusion aux hérésies qui déjà répandoient le trouble dans la société et le relâchement dans les monastères : mala et scandaJa in populo , iissolutio in cœnobiis.

(5) Un jour, un jour viendra qu'U faudra rendre compte, Non de ce qu'on a lu , mai* de ce qu'on a fait ; Et l'orgueilleux savoir, à quelque point qu'il monte,

N'aura lors que la honte

De son mauvais effet.

Combien ces monosyllabes lu, fait, sont plus vifs que les longs mots du texte legerimus, fecerimus! Cette strophe pourtant semble inférieure à celle-ci du chapitre précédent , où la même pensée et la même expression, placées à la fin de la phrase, ont bien plus d'énergie :

Au grand jour du Seigneur , sera-ce un grand refuge D'avoir connu de tout et la cause et V effet ; Et ce qu'on aura su fléchir a-t-U un juge Qui ne regardera que ce qu'on aura fait 9

Lfun vers mis x à sa place l'importance est plus grande encore que celle d'un mot : c'est là un des secrets du génie poétique.

Admirons la variété du rhythme employé dans ces deux chapitres : dans l'un , la pensée du poète se résume ordinairement en un vers fort et majestueux ; dans l'autre , au contraire , après un pompeux début , la fin est toute différente , mais non sans motif ; ici, par exemple, le poëte nous ayant parlé avec une sorte d'emphase de t orgueilleux savoir au plus haut point monté, le fait tomber dans deux petits vers presque plats , et où nous voyons la honte de son mauvais effet.

Si l'on me nioit ici cette intention , on la retrouveroit plus marquée dans les stances qui suivent immédiatement , et où la mémoire et toute la vanité des hommes

qui occupoient une si grande plaee, se trouvent renfermées ayec leurs personnes, dans deux vers de six pieds, dont la mesure et la chute conviennent si bien au néant des grandeurs.

J. B. Rousseau paroît s'être rappelé ces stances dans cette ode sur la mort' du prince de Conti :

Peuples dont la douleur aux larmes obstinée , De ce prince chéri déplore le trépas , Approchez , et voyez quelle est la destinée Des grandeurs d'ici-bas !

[6) Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose.

Avec eux y repose Toute leur vanité.

Après cette slanee , dont nous venons de remarquer la chute frappante , j'ai dû supprimer toutes celles qui suivent ; en voici pourtant une qu'on pourrpit regretter:

Mais au lieu d'aimer Dieu , d'agir pour son service, L'éclat d'un vain savoir à toute heure éblouit , Et fait suivre à toute heure un brillant artifice ,

Qui mène au précipice ,

Et là s'évanouit.

Cette métaphore empruntée à ces feux follets qu'une croyance populaire nous montre égarant de nuit les voyageurs et les entraînant vers l'abîme où tout disparpit , cette métaphore prolongée , est sans doute trèspoëtique , mais elle ne rend pas l'admirable expression evanescunt in cogitatiombus suis , que l'évêque de Dijon a ainsi traduite :

Mais ils se sont enflés , et Dieu dans leurs desseins A voulu qu'ils s'évanouissent.

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